..... Mais dans cet antre,
Je vois fort bien comme l'on entre,
Et ne vois pas connue on en sort.

FABLE XV.

V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau.

Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intérêt sur le sort de cette pauvre allouette.

V. 12. Elle sent son ongle maligne.

Maligne rime très-mal avec machine. C'est ce qu'on appelle une rime provinciale.

V. 17. .... Ce petit animal
T'en avait-il fait davantage?

Le défaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse dans la morale qu'il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu'il est dans la nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est pas dans la nature bien ordonnée qu'un homme nuise à son semblable. De plus, l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand celle-ci n'aurait pas été prise dans le filet.

FABLE XVI.

Cette fable très-simple n'est susceptible d'aucune remarque intéressante.

FABLE XVII.

Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir l'ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un bateau, il fallait le dire.

FABLE XVIII.

V. 1. Le phaéton d'une voiture à foin.

Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C'est un des artifices qui jette le plus d'agrément dans le style.

V. 21. Hercule veut qu'on se remue.

Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme l'est devenu le dernier vers:

Aide-toi, le ciel t'aidera.

Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix d'Hercule.

FABLE XIX.

V. 7. Un des derniers se vantait d'être......

Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu'à l'égard d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un âne: cela était moins invraisemblable, mais n'était pas si plaisant. Que fait La Fontaine? Il charge, pour rendre la chose plus comique; à la place du stupide, il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant de la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine sait tirer des détails plaisans; et le tout finit par une leçon excellente.

FABLE XX.

V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme,
On la reçut à bras ouverts.

Bonne satire de l'humanité en général; puis vient la satire de la société, de l'homme civilisé qui n'a fait, par les conventions sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu'il n'y avait point de couvent de filles, est un trait imité de l'Arioste, qui la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger chez les époux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.

FABLE XXI.

V. 1. La perte d'un époux ne va pas sans soupirs.

Le seul défaut de cette fable est de n'en être pas une. C'est une pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent presque par cœur.

Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment, de douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est un mot qui appartient encore à la passion ou du moins le paraît. La description de divers changemens que le temps amène dans la toilette de la veuve; ce vers:

Le deuil enfin sert de parure;

Et enfin le dernier trait:

Où donc est le jeune mari?

On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection d'un poète sévère avec la grâce d'un poète négligé.

ÉPILOGUE.

V. 1. Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.

On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le conseil qu'il donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit dans sa vieillesse, déparent un peu son charmant recueil.

V. 5. Il s'en va temps.... Tournure un peu gauloise, mais qui n'est pas sans grâce, pour dire, il est bien temps.

V. 15. Heureux! On sait que l'époux de Psyché, c'est l'Amour.

LIVRE SEPTIÈME.

DÉDICACE A MADAME DE MONTESPAN.

V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels.

Ce que dit La Fontaine est presque d'une vérité exacte, et est au moins d'une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans les plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire:

Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressèrent d'abord à l'olivier et lui dirent: règne. L'olivier répondit: je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu'il aimait mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s'adressèrent au buisson; le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.

On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette idée; et si on trouvait une telle fable dans les écrits de ceux qu'on nomme philosophes, on se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n'est pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu'il ne les inspire ou ne les approuve.

V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de Montespan eût sans doute été plus flatté d'une louange plus fine. Tout ce que lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers bien singuliers:

V. 37. Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage.

Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un autre que La Fontaine n'eut pas osé s'exprimer aussi simplement; mais la bonhommie a bien des droits.

FABLE I.

Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine, et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l'exécution, qui dans son genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau, cette fable a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus étendu; et les applications morales en sont bien autrement importantes. C'est presque l'histoire de toute société humaine.

Le lieu de la scène est imposant; c'est l'assemblée générale des animaux. L'époque en est terrible, celle d'une peste universelle; l'intérêt aussi grand qu'il peut être dans un Apologue, celui de sauver presque tous les êtres; hôtes de l'univers sous le nom d'animaux, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et l'âne, sont d'une vérité telle que Molière lui-même n'eût pu aller plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d'une bonne comédie, le mérite d'être préparé sans être prévu, et donne lieu à une surprise agréable, après laquelle l'esprit est comme forcé de rêver à la leçon qu'il vient de recevoir, et aux conséquences qu'elle lui présente.

Passons au détail.

L'auteur commence par le plus grand ton... Un mal qui répand la terreur, etc... C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de l'importance de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.

V. 13. Les tourterelles se fuyaient;
Plus d'amour, partant plus de joie.

Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation que par le vers précédent?... Les tourterelles se fuyaient. Ce sont de ces traits qui valent un tableau tout entier.

Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi, et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce grand vers:

V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Remarquons ce petit vers...

Le berger.

Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa prononciation le mot de cette petite, ste-p-tite fille.

Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son roi le remords des plus grands crimes.

V. 37. ... Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant beaucoup d'honneur.

Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux pour justifier leur roi d'avoir mangé le berger même. Aussi le discours du renard a un grand succès.

Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes, mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne.

V. 49. .... J'ai souvenance....
Qu'en un pré de moines passant....

Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et puis un pré de moines! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir choisi des moines, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique.

V. 56. Un loup quelque peu clerc.....

Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il arrive, et n'épargnant pas les injures, ce pelé, ce galeux, etc.

Enfin vient la morale énoncée très-brièvement:

V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable,
Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.

Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans l'Amphytrion de Molière:

Selon ce que l'on peut être,
Les choses changent de nom.

FABLE II.

V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....

Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié. Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut loin d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent, voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n'est pas une fable. C'est une aventure fort commune qui ne méritait guère la peine d'être rimée.

FABLE III.

V. 1. Les Lévantins, etc...

On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le Levant.

V. 2. .... Las des soins d'ici bas,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Se retira, etc.....

Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche de Tartuffe.

V. 5. La solitude était profonde.

Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que cette solitude était un vaste fromage.

V. 10. .... Que faut-il davantage?

Quelle modération!

V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...

Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens du siècle.

V. 14. Des députés...

Otez des huit vers suivans ces mots de Rats, Chats, Ratopolis, vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici une narration de Vertot ou de Rollin.

V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.

Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé du ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un chef-d'œuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est celui d'argent dans le récit du voyage des députés. Il fallait un terme plus général, celui de provisions, par exemple.

V. 35. Je suppose qu'un moine....

C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même auteur qui vous a dit si crûment: votre ennemi, c'est votre maître. Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas tout-à fait tort.

FABLE IV.

V. 1. Un jour sur ses longs pieds....

M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas. Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose sous les yeux, et que ce mot long répété trois fois exprime merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.

A l'occasion de ce mot l'oiseau, qui finit le vers 12, et qui recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût, et par la délicatesse de son oreille.

FABLE V.

V. 4. ... Notez ces deux points-ci.

La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que de grâces dans cette précision: notez ces deux points-ci!

V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.

Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous le dit plus bas.

V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.

Quelle finesse dans cette peinture du cœur!

V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.

Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en elle-même?

Sa préciosité. Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine. On sait que le mot précieuse se prenait d'abord en bonne part; il voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes espèces de précieuses, mais le nom fut encore respecté. Molière même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela précieuses ridicules celles qu'il mit sur la scène; depuis ce temps le mot précieuse se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît d'appeler une fable.

FABLE VI.

V. 11. Peuple ami du démon....

C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.

V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.

Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente naïveté!

V. 49. ... Trésor, fuyez: et toi, déesse,
Mère du bon esprit....

On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de cœur. C'est ce sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.

V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.

Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle il faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la fortune?

V. 58. Le follet en rit avec eux.

La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement à eux. Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la morale plus aimable et plus naturelle?

FABLE VII.

V. 28. Fut parent de Caligula.

La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. Sa sœur Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers, parce qu'ils pleuraient une déesse; les autres, parce qu'ils étaient contens de sa mort. C'est à ce trait et à quelques autres de la même espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste.

FABLE VIII.

V. 3. .... Non ceux que le printemps
Mène à sa cour.....

Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems, les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la description du peuple vautour.

V. 27. Au col changeant....

Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers précédens.

V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.

Ceci n'est pas à la vérité une règle de morale: ce n'est qu'un conseil de prudence; mais il ne répugne pas à la morale.

FABLE IX.

V. 1. Dans un chemin montant.....

Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent la chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche, et son sérieux est très-plaisant; mais peut-être fallait-il être La Fontaine pour songer air moine qui dit son bréviaire.

Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donné lieu au proverbe, la mouche du coche.

FABLE X.

Cette fable est charmante jusqu'à l'endroit adieu veau, vache, etc.

Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de transportée et couvée.

Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la femme en danger d'être battue; le récit qui en fut fait en une farce; tout cela est froid; mais La Fontaine, après cette petite chute, se relève bien vîte. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu'il fait de cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur âme à la moindre lueur d'espérance! Il se met lui-même en scène, car il ne se pique pas d'être plus sage que ses lecteurs; et voilà un des charmes de sa philosophie.

FABLE XI.

Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette à qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de la mettre en vers. Elle a d'ailleurs l'inconvénient de retomber dans la moralité de la précédente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne ne parle de Messire Jean Chouart, mais tout le monde sait le nom de la pauvre Perrette.

FABLE XII.

V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc.

C'était le caractère de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa satire moins amère que celle de tant d'autres satiriques, qui ont pour les fous plus de colère que de pitié.

V. 17. Le repos? le repos, trésor si précieux,
Qu'on en faisait jadis le partage des dieux?

Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le vœu d'une âme douce et insouciante; mais ce sentiment est encore mieux exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue: Heureux qui vit chez soi, etc.

V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc.

Cette amitié là n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle des deux amis du Monomotapa, livre 8, fable II. Mais dans cette fable-ci, il y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux; et ces gens-là sont aimés froidement et aiment encore moins.

V. 31. Vous reviendrez bientôt....

Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti.

V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare.....

Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos états modernes n'est guère que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur les places les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le revenu?

V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien...

Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que l'on connaît.

V. 5. ... Des temples à Surate.

Voilà qu'il se fait marchand.

V. 78. Il ne sait que par oui-dire.

La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette apostrophe: Et ton empire, Fortune! Et puis cette longue période qui semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune nous donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: Sans que l'effet aux promesses réponde. Ce sont là de ces traits qui n'appartiennent qu'à un grand poète.

FABLE XIII.

V. 2. Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie;...

Quelle rapidité! quel mouvement! quel rapprochement heureux des petites choses et des grands objets! c'est un des charmes du style de La Fontaine.

V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint.

Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes Xanthe teint.

V. 9. Plus d'une Hélène, etc....

Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la guerre de Troie.

V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc....

Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition! Le reste du tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.

V. 23. Tout cet orgueil périt, etc....

Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine; d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq.

FABLE XIV.

V. 3. ... N'exigea de péage.

Belle expression qui rajeunit une idée commune.

V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.

La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'eût mérité par ses soins et par sa prévoyance; comme il a soin de dire ensuite que, s'il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute, et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces deux vers admirables:

Le bien nous le faisons: le mal c'est la Fortune.
On a toujours raison, le Destin toujours tort.

FABLE XV.

V. 6. C'est un torrent, qu'y faire? il faut qu'il ait son cours.
Cela fut et sera toujours.

Il est aisé de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l'idée d'une chose qui passe, et cela fut et sera toujours, exprime précisément l'idée contraire.

V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....

Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de mœurs qui est encore fidèle de nos jours; et ce dernier trait: Pour se faire annoncer ce que l'on desirait, développe les derniers replis du cœur humain.

Il y a un mot d'omis dans l'imprimé, il faut lire:

Chez la devineresse aussitôt on courait.

Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13.

Fallut deviner.

Dans ce style familier, on peut supprimer il et dire fallut au lieu de il fallut.

Et gagner malgré soi...

C'est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière.

Force écoutans....

Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, demandez-moi pourquoi, et se moque à la fois et du public et de l'avocat. C'est une épée à deux tranchans. C'est l'art des grands maîtres de savoir se jouer à propos de leur sujet.

FABLE XVI.

V. 6. ... Faire à l'Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.

La Fontaine possède cet art, qui dit sans s'avilir les plus petites choses, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette idée exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième du livre 10.

V. 19. .... Où lui-même il n'entrait qu'en rampant!

Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-même bien sûre de ses droits.

V. 20. Et quand ce serait un royaume.

Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement de cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs, sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.

FABLE XVII.

V. 1. Le serpent a deux parties.

Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée que les précédentes, n'est pas d'une grande application dans nos mœurs; mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties.

Je n'aime pas ces petits vers,

V. 8. Pour le pas....
V. 11. Et lui dit:

Tout cela me paraît de pures négligences; mais il y en a deux très-bons.

V. 28. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.
Souvent sa complaisance a de méchans effets.

FABLE XVIII.

La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu'il plaît à La Fontaine d'appeler une fable.

V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement.

Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique, auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la peine de faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le treizième vers; que l'on passât tout de suite au trentième, quand l'eau courbe un bâton. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait en prose.

V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.

On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos destinées.

V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Français,
Se donner comme vous entiers à ces emplois?

Ne serait-il pas mieux de dire?

Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix!

Car emplois ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté l'orthographe de Voltaire pour le mot Français.

LIVRE HUITIÈME.

FABLE I.

Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce n'est que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit que Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les préceptes de la raison, en matière de goût et de littérature; mais La Fontaine a mis en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux empires sont plus étendus que ceux du goût et de la littérature.

Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un sujet qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!

V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps.

Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre:

V. dernier. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

FABLE II.

V. 1. Un savetier chantait, etc....

Voici un Apologue d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent. C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce, sa variété ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas indigne de Molière lui-même; il dut être sur-tout frappé du trait:

V. 45. Si quelque chat faisait du bruit;
Le chat prenait l'argent, etc...

Et de cet autre:

V. 37. ... Dans sa cave il enserre
L'argent et sa joie à la fois.

Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c'est celui, plus content qu'aucun des sept Sages. Molière, si philosophe, et malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention à ce vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de monsieur, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux yeux; et cette autre, naïveté et curé.

FABLE III.

V. 5. .... Il en est de tous arts.

Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine? en ce cas, cela est mal exprimé. Ce n'est pas sa coutume.

V. 10. .... Daube, au coucher du roi,
Son camarade absent....

On dit, sur ce trait, dans l'éloge de La Fontaine: Suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? On pourrait presque ajouter que l'illusion se prolonge jusqu'à la fin de cette charmante fable.

FABLE IV.

V. 1. La qualité d'ambassadeur.

Ce M. de Barillon était l'un des plus aimables hommes du siècle de Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il disait: En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop. Il avait le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit dans les mémoires de Dalrimple imprimés de nos jours; mais de son temps, il ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit et un homme de plaisir. C'est qu'il méprisait la charlatannerie de sa place, et qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu'à présent.

Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît assez médiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette prétendue fable, est très-agréablement contée.

V. 65. Nous sommes tous d'Athènes en ce point...

Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu'il s'amuserait du conte de Peau-d'âne, il peint les effets de son caractère. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite, un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prétextes de différer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrême.

FABLE V.

V. 1. Par des vœux importuns, etc....

Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur celle du coq et de la perle, liv. I, fable 20.

FABLE VI.

V. 1. Rien ne pèse autant qu'un secret:

Cette petite historiette, dont la moralité n'est pas neuve, est bien joliment contée. Renommée, journée, mauvaise rime. Le dialogue des deux femmes est très-naturel. C'est un des talens de La Fontaine, et voilà ce que n'ont pas les autres fabulistes.

FABLE VII.

V. 1. Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles.

Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces deux idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont très-souvent,

Pour les présens des mains, pour les belles des yeux.

V. 6. S'était fait un collier, etc....

Précision très-heureuse et qui fait peinture.

V. 7. Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être.

Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l'appétit du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter sur lui-même.

V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit:

Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien; cependant comme il est, dans cette fable, le représentant, d'un échevin ou d'un prévôt des marchands, La Fontaine n'aurait pas dû lui donner l'épithète de sage. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui suit l'exemple des autres: proposition insoutenable en morale. Mais l'échevin doit dire: Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis l'empêcher, je me retire. Mais d'où vient le même fait offre-t-il un résultat moral si différent, quant au chien et quant à l'échevin? La cause de cette différence vient de ce que le chien n'étant pas obligé d'être moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon usage. Mais l'homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes ses actions, il cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage de sa raison.

FABLE VIII.

V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite.

Cela est vrai; et quand on le possède, on n'est pourtant qu'un rieur, un plaisant, et c'est un triste rôle. On dit avec raison: l'honnête homme ne met aucune affiche.

V. 26. J'en doute, etc....

Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n'est point du tout mauvaise, surtout dans la bouche d'un de ces hommes que les anciens appelaient parasites.

FABLE IX.

V. 1. Un rat, hôte d'un champ, etc...

On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat, dans la peinture de l'huitre bâillant au soleil, dans celle du rat surpris au moment où l'huitre se referme; et voyez comme ce dernier mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension qui met la chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui termine la phrase.

On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers:

V. 16. J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point.

C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien; mais il n'appartient qu'à La Fontaine de rendre cette sorte de naturel supportable aux honnêtes gens; nous en verrons plus bas un autre exemple dans la fable du singe et du léopard.

V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement.

Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que La Fontaine exprimât l'idée suivante: Quand on est ignorant, il faut suppléer au défaut d'expérience par une sage réserve et par une défiance attentive.

FABLE X.

V. 4. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire....

Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l'amour de la retraite, et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue sont deux choses bien différentes. La première est le besoin du sage, et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce que La Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans: