Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et d'intérêt encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons.
FABLE XI.
V. 2. L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien. Quelle grâce encore et quelle mesure dans ce mot, dit-on? Avec moins de goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis de notre pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu'il ne dit.
V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais.
Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le naturel.
V. 16. J'ai mon épée, allons....
Voici qui paraît bien français, et l'on croirait que nous ne sommes point au Monomotapa.
V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle?
Nous ne sommes plus en France; nous voilà dans le fond de l'Afrique.
V. 21. Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu.
Quel sentiment dans ce mot, un peu. La fin de cet Apologue est au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par cœur.
FABLE XII.
V. 1. Une chèvre, un cochon, etc....
Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée; mais quelle morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer? Aucune. La Fontaine l'a bien senti.
Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s'ôter la prévoyance? Dépend-il de nous de voir plus ou moins loin? Il ne faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.
FABLE XVIII.
V. 1. Un marchand grec, etc....
J'ai déjà observé que c'est la manière de Pilpai d'amener une fable à la suite d'une historiette; et on sent combien cette manière est défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine, n'avait nul besoin de cette espèce de Prologue: c'est ce qu'on verra aisément, en sautant le Prologue et en commençant à ces mots: Il était un berger, etc.....
FABLE XIX.
V. 4. L'autre riche, mais ignorant.
Il serait très-malheureux que l'utilité de la science ne pût se prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine d'une ville. La société ordinaire offre une multitude d'occasions, où ses avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine ne prouve pas assez en faveur de la science. Il laisse à l'ignorant trop de choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu'il s'agit de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molière:
Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant.
FABLE XX.
V. 1. Jupiter voyant nos fautes....
Cette fable pouvait avoir plus d'intérêt et plus de vraisemblance chez les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens départemens. Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une providence, dispensatrice immédiate des biens et des maux.
N'oublions pas de remarquer un vers charmant:
V. 41. Tout père frappe à côté.
Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire huit vers après:
V. 49. On lui dit qu'il était père.
Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l'autre.
FABLE XXI.
V. 5. Un citoyen du Mans, etc....
Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la chèvre, avec cette différence que le chapon est plus maître d'échapper à son sort. Il faut supposer que le chapon s'envole de la basse-cour pour n'y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au reste, elle est contée plus gaiment que l'autre.
Cela est plaisant; et le chapon qui
V. 19. Devait le lendemain être d'un grand souper!
Je voudrais seulement que l'Apologue finît par un trait plus saillant.
FABLE XXII.
Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris.
V. 16. Sont communes en mon endroit.
Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n'est pas bien exprimé; mais remarquons qu'il feint d'avoir déjà reçu du rat plusieurs services. Il sait qu'on est porté à faire du bien à ceux auxquels on en a déjà fait.
Le résultat de cette fable n'est pas une leçon de morale, mais elle est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont la morale soit blessée. Ainsi l'Apologue est très-beau.
FABLE XXIII.
V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.
Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il monte, comme il descend avec son sujet. Opposez à cette peinture du torrent, celle de la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de poésie du voyageur qui va traverser
V. 23. Bien d'autres fleuves que les nôtres.
On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé de passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et que la fable serait meilleure, c'est-à-dire, la vérité que l'auteur veut établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de passer par la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela peut être, mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait être meilleure.
FABLE XXIV.
V. 1. Laridon et César,....
Voici une fable qui, pour être courte, n'en est pas moins une des meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans croire, comme certains philosophes, que la nature partage également bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'éducation qui met, entre un homme et un autre, l'énorme différence qui s'y trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne saurait trop répandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager les réformes que l'on peut faire dans l'éducation, réformes sans lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les mauvaises mœurs.
V. 4. Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
La naissance est la même, mais l'éducation est, comme on voit, bien différente.
V. 6. Mais la diverse nourriture...
Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme d'éducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.
V. 18. Tourne-broches par lui, etc....
Il est plaisant d'avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur au marmiton du surnom de son élève.
V. 19 ... A part.... hasards.
Cette consonnance déplaît à l'oreille.
Les quatre derniers vers sont parfaits.
FABLE XXV.
V. 1. Les vertus devraient être sœurs.
Ce petit Prologue est excellent; mais il amène une fable à mon gré bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand, il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance à cet Apologue. Il était aisé d'établir la même morale sur une supposition moins absurde.
V. 38. Tout cela c'est la mer à boire.
M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c'est qu'elle fait allusion à une fable où il s'agit de boire une rivière.
FABLE XXVI.
V. 1. Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!
Pensers; le penser est un mot poétique, pour la pensée.
V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.
Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche de porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interposé entre nous et l'objet que nous voulons juger.
V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant.
Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent; car on ne pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire de cette espèce. Cependant ce qui ferait croire que c'est le peuple qui parle, ce sont les vers suivans:
Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire.
V. 22. Il connaît l'univers et ne se connaît pas.
On a appliqué ce vers à l'homme en général.
V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles.
Vers devenu proverbe.
V. 47. En quel sens est donc véritable....
La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'écriture, dont ces paroles sont tirées.
FABLE XXVII.
V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc....
Cette fable commence avec la même violence qu'une satire de Juvénal; c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire.
V. 5. ... A ma voix comme à celle du sage...
Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner pour un sage.
V. 9. Jouis.—Je le ferai, etc....
Tout ce dialogue est d'une vivacité et d'une précision admirables.
Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être excellent, me paraît beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible qu'un chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix, mais qu'un loup devant quatre corps se jette sur une corde d'arc, cela ne me paraît pas d'une invention bien heureuse. Les meilleurs Apologues sont ceux où les animaux se trouvent dans leur naturel véritable.
FABLE I.
V. 2. J'ai chanté des animaux.
Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas été donnés à la fois: même la plupart des fables du douzième livre ne parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de ces derniers livres se ressentent de l'âge de l'auteur; il y en a qui rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes; d'autres qui ont une moralité vague et indéterminée; d'autres enfin qui n'en ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans des morceaux plus ou moins considérables.
V. 22. Que les gens du bas étage,
Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu'aux autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur de toute société.
Cela est trivial à force d'être vrai. C'est jouer sur les mots que de confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les mensonges des poètes et ceux des marchands? Le mal moral du mensonge réside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou de nuire.
V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut:
Ce mot, et plus, s'il se peut, est ridicule. Tout ce Prologue pêche par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de détail ne rachète ce défaut.
Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'étaient la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil de prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mériter tant d'apprêts.
FABLE II.
V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:
Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du cœur qui y règne d'un bout à l'autre, a obtenu grâce pour les défauts qu'une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des deux pigeons:
Est plein de traits de sentiment.
Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot et le reste, caché comme négligemment au bout du vers?
Tout le morceau de la fin, depuis amans, heureux amans, est, s'il est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'épanchement d'une âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les répand avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imité ce morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu'il exprime sont cachés au fond de tous les cœurs, mais on n'a pu surpasser ni peut-être égaler La Fontaine.
Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu'on ne sait quelle est l'idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du voyage, ou de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du retour après l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n'eût pas essuyé de dangers, mais qu'il eût trouvé les plaisirs insipides loin de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée, que la présence d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre un poète qui, par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit votre cœur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait plaire même par elles? On est presque tenté de s'étonner que Lamotte ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu'il pouvait employer à la relire.
FABLE III.
V. 1. Le singe avec le léopard.
Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que dans les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de l'agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par l'idée de donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans de la foire. C'est par-là qu'il fait passer ce propos populaire, arrive en trois bateaux; on pardonne ce trait en faveur de l'argent qu'on rendra à la porte. D'après un trait de la vie de La Fontaine, que j'ai raconté, on a vu qu'il allait quelquefois entendre les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait pas son temps.
FABLE IV.
V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc....
Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des milliers de volumes sur des matières impénétrables à l'esprit humain. Le paysan Mathieu Garo est plus célèbre que tous les docteurs qui ont argumenté contre la providence.
FABLE V.
V. 4. Qu'ont les pédans de gâter la raison....
Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine s'emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre absolument dans la même moralité que celle du jardinier et son seigneur. (livre 5, fable 4.) Mais celle-ci est fort inférieure à l'autre. Remarquons pourtant ce vers charmant:
Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance....
La Fontaine s'intéresse à toute la nature animée.
FABLE VI.
Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout; ce n'est pas-là le sujet d'un Apologue: aussi cette prétendue fable n'est-elle qu'une suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la dernière.
Le mouvement: il sera Dieu, appartient à un véritable enthousiasme d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était parfaite.
Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot poète de deux (trois?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent jamais que deux.
FABLE VII.
V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant....
Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable, qui rentre d'ailleurs dans le même fond que celui de la fable XVIII du livre deuxième. C'est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La Fontaine. Remarquons seulement ce vers: on tient toujours du lieu dont on vient... Si La Fontaine a voulu dire: on se ressent toujours de ses premières habitudes, c'est-à dire, de son éducation; cette maxime peut se soutenir et n'a rien de blâmable; mais s'il a voulu dire: on se ressent toujours de son origine, il a débité une maxime fausse en elle-même et dangereuse; il est en contradiction avec lui-même, et il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon.
V. 79. Parlez au diable, employez la magie
est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l'air de supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.
FABLE VIII.
V. 5. On en voit souvent dans les cours.
La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des éloges plus justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d'avoir banni ces fous de cour si multipliés en Europe, d'avoir substitué à cet amusement misérable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la société. C'était un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de jolis vers. La Fontaine avait le choix. On ne l'eût point accusé de flatterie; et il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette réforme dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule usage.
FABLE IX.
V. 1. Un jour deux pèlerins, etc....
Cette fable est parfaite d'un bout à l'autre. La morale, ou plutôt la leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C'est un de ces Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir la popularité basse et ignoble.
Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux grands écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître.
On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la vérité, a plus de précision; mais en la cherchant, il n'a pu éviter la sécheresse. N'importe en quel chapitre, est froid et visiblement là pour la rime. Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause. Cela n'a pas besoin d'être dit; et les deux parties ne sont point par-là distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers vers sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot sans dépens de La Fontaine, équivaut, à peu-près, à Messieurs, l'huitre était bonne.
La Fontaine ne s'est point piqué de la précision de Boileau. Il n'oublie aucune circonstance intéressante. Sur le sable, l'huitre est fraîche, ce qui était bon à remarquer; aussi le dit-il formellement, que le flot y venait d'apporter, et ce mot fait image.
L'appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la chose.
Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime la scène. L'arrivée de Perrin Dandin lui donne un air plus vrai que celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de Boileau.
Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque sorte, l'emblême de la justice, et n'est pas moins connue que l'image qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance à la main.
FABLE X.
V. 1. Autrefois carpillon fretin.
Après l'Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en voici un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même dans celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit Prologue assez médiocre.
V. 10. Ce que j'avançai lors, de quelque trait encor.
Cela n'avait pas besoin d'être appuyé de cette consonnance de lors et d'encor insupportable à l'oreille. Il n'y avait qu'à mettre ce qu'alors j'avançai, etc... Il est impardonnable d'être si négligent.
FABLE XI.
V. 1 Je ne vois point de créature.
Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite pièce sur un sujet de morale si heureux: tout y porte à faux. La providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres et des blés, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent les moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons. C'est elle qui a donné à l'homme la raison qui lui conseille de tuer les loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligés, en conscience, à en conserver l'espèce? Si cela est, les Anglais, qui sont parvenus à les détruire dans leur île, sont de grands scélérats. Que veut dire La Fontaine avec cette permission donnée, aux moutons de retrancher l'excès des blés, aux loups de manger quelques moutons? Est-ce sur de pareilles suppositions qu'on doit établir le précepte de la modération, précepte qui naît d'une des lois de notre nature, et que nous ne pouvons presque jamais violer sans en être punis? Toute morale doit reposer sur la base inébranlable de la raison. C'est la raison qui en est le principe et la source.
FABLE XII.
V. 10. Maint cierge aussi fut façonné.
Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge la fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.
V. 13. Et nouvel Empédocle....
Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on peut le lui passer; mais comment lui pardonner l'Empédocle de cire? On s'est moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un phénomène potager.
FABLE XIII.
V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?
Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit formé par le choc des nuages inégalement chargés d'un fluide électrique. C'est un résultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou la pluie. Les découvertes sur l'électricité ne laissent rien à désirer à cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d'admirer l'Être suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur Jupiter.
FABLE XIV.
V. 3. C'était deux vrais tartuffes, etc....
Cette fable est très-agréablement contée; mais la moralité en est vague et indéterminée. L'auteur a l'air de blâmer le renard, en disant:
V. 33. Le trop d'expédiens peut gâter une affaire.
Et cependant le renard fait ce qu'il y a de mieux pour se sauver, et ce qui le sauve très-souvent. La Fontaine ajoute, à propos d'expédiens:
V. 35. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.
Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-même, et que, dans la fable XXIII du douzième livre, il dit, à propos d'une ruse admirable d'un renard, qui ne réussit que la première fois:
V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.
FABLE XV.
V. 1. Un mari fort amoureux...
Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathématicien, après avoir lu l'Iphigénie de Racine: Qu'est-ce que cela prouve? Quelle morale y a-t-il à tirer de-là?
Remarquons cependant trois jolis vers:
FABLE XVI.
V. 1. Un homme n'ayant plus, etc...
Cette fable n'est que le récit d'une aventure dont il ne résulte pas une grande moralité. J'y ferai, par cette raison, très-peu de remarques.
V. 8.... De goûter le trépas.
C'est-à-dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me paraît pas heureusement exprimé.
V. 20. Absent.
Ce petit vers de deux syllabes exprime merveilleusement la surprise de l'avare, en voyant la place vide et son argent disparu.
V. 29. L'avare rarement finit ses jours sans pleurs.
Ce vers et les trois suivans sont très-bons.
V. 34. Ce sont là de ses traits, etc....
J'ai déjà dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand rôle à la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes gens l'idée d'une fatalité inévitable.
FABLE XVII.
V. 1. Bertrand avec Raton; etc....
Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui sont les acteurs de la pièce, y sont peints dans leur vrai caractère. Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du chat tirant les marrons du feu, est digne de Téniers. Il y a, dans la pièce, plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci:
V. 3. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat.
Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue, quand La Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan: Pourquoi n'écrit-il pas toujours de ce style?
Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse. Il me semble que les princes qui servent un grand souverain dans ses guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des subsides souvent très-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils servent dans un grade militaire considérable, ont de grosses pensions, de grandes places, etc... Enfin, cette fable me paraît s'appliquer beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d'hommes timides et prudens, ou quelquefois de fripons déliés qui se servent d'un homme moins habile, dans des affaires épineuses dont ils lui laissent tout le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce n'est même qu'en ce dernier sens, que le public applique ordinairement cette fable.
FABLE XVIII.
V. 1. Après que le Milan, etc...
Cet Apologue est bien inférieur au précédent. La seule moralité qui en résulte, ne tend qu'à épargner au malheureux opprimé quelques prières inutiles que le péril lui arrache. Cela n'est pas d'une grande importance.
V. 4. ... Tomba dans ses mains, etc...
C'est une métaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il faudrait, dans ses griffes.
FABLE XIX.
L'objet de cette fable me paraît, comme celui de la précédente, d'une assez petite importance. Haranguez de méchans soldats, et ils s'enfuiront. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-là? Qu'il faut les réformer et en avoir d'autres (quand on peut), ou s'en aller et laisser là la besogne. Cette fable a aussi le défaut de rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres dans celle de la fable IX du douzième livre, qu'on ne change pas son naturel.
Quant au style, n'oublions pas ce dernier trait.
Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec quelle force, quelle vivacité ce tour peint la fuite et la timidité des moutons.
En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvième livre, on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considérablement. De dix-neuf Apologues qu'il contient, nous n'en avons, comme on a vu, que quatre excellens, le gland et la citrouille, l'huitre et les plaideurs, le singe et le chat, et les deux pigeons, pour qui seuls il faudrait pardonner à La Fontaine toutes ses fautes et toutes ses négligences.
V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop aisé:
Madame de la Sablière était en effet une des femmes les plus aimables de son temps, très-instruite, et ayant plusieurs genres d'esprit. Elle avait donné un logement dans sa maison à La Fontaine, qu'elle regardait presque comme un animal domestique; et après un déplacement, elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne maison, que moi, mon chat, mon chien, et mon La Fontaine. En même temps qu'elle voyait beaucoup l'auteur des fables, elle était, mais en secret, une des écolières du fameux géomètre Sauveur; mais elle s'en cachait: nous verrons bientôt pourquoi.
V. 7. Elle est commune aux dieux, etc...
On peut observer qu'en ceci, comme en bien d'autres choses, les hommes ont fait les dieux à leur image. Au reste, il y a à la fois de l'esprit et de la poésie à supposer que le nectar, si vanté par les poètes, n'est autre chose que la louange.
V. 12. D'autres propos chez vous récompensent ce point:
Il veut dire: en récompense, on a chez vous des conversations intéressantes; cela n'est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi que le suivant,
V. 13. Propos, agréables commerces,
amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent à merveille ce que doit être une bonne conversation.
V. 16. ... Le monde n'en croit rien.
Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des gens d'esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi ne supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi naturellement que les sots ont de la sottise?
La Fontaine savait que madame de la Sablière, non seulement avait oui parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y était même très-versée; en effet, elle la connaissait mieux que La Fontaine; mais elle craignait de passer pour savante. Voilà pourquoi il prend cet air de doute et d'incertitude. C'est sûrement pour lui faire sa cour, et par une complaisance dont il ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce d'être cartésien, c'est-à-dire, de croire que les bêtes étaient de pures machines. Rien n'est plus curieux que de voir comment il cherche par ses raisonnemens à établir cette idée, et comment son bon sens le ramène malgré lui à croire le contraire. C'est ce que nous verrons dans cette pièce même.
Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre de telles idées.
Négligence ne produisant aucune beauté; effet de pure paresse.
V. 96. Je parle des humains; car, quant aux animaux...
Voilà un excellent trait de satire déguisée en bonhommie. Swift ou Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne s'y seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pièce où l'auteur veut établir que les animaux sont des machines.
Voilà le cartésianisme de La Fontaine fort ébranlé. Il y reviendra pourtant. Madame de la Sablière est cartésienne.
V. 118. Le défenseur du nord....
C'est le grand général Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de monter sur le trône de Pologne, était venu à Paris, et avait été de la société de madame de la Sablière, comme, de nos jours, nous avons vu M. Poniatoski lié avec madame Geoffrin.
V. 121.... Jamais un roi ne ment.
Du milieu de ces idées si étrangères au génie de La Fontaine, il sort pourtant des traits qui le caractérisent, tel que ce plaisant hémistiche: Jamais un roi ne ment.
Toutes ces idées sont incohérentes et mal liées ensemble, du moins quant à l'effet poétique. Les vers suivans sont l'exposé de la doctrine de Descartes, et l'obscurité qu'on peut leur reprocher, tient à la nature même de ces idées, car La Fontaine emploie presque les termes de Descartes lui-même.
Ce mouvement est très-vif, très-noble, et ne déparerait pas un ouvrage d'un plus grand genre.
Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'œuf, après laquelle La Fontaine oublie qu'il est cartésien et s'écrie:
Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux où La Fontaine a cru s'entendre, ce qui était absolument impossible. S'entendait-il, par exemple, en disant:
On voit que cette pièce manque entièrement d'ensemble et même d'objet. Ce sont trois fables qui prouvent l'intelligence des animaux; et ces fables se trouvent entre-coupées de raisonnemens, dont le but est de prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pèche ici contre la première des règles, l'unité de dessein. L'auteur paraît l'avoir senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux systèmes; mais les raisonnemens où il s'embarque, sont entièrement inintelligibles.
FABLE II.
V. 1. Un homme vit une couleuvre.
Après la pièce précédente, si confuse et si embrouillée, voici une fable remarquable par l'unité, la simplicité et l'évidence de son résultat. A la vérité, il n'est pas de la dernière importance, puisqu'il se réduit à faire voir la dureté de l'empire que l'homme exerce sur les animaux et sur toute la nature; mais c'est quelque chose de l'arrêter un moment sur cette idée; et La Fontaine a d'ailleurs su répandre tant de beautés de détail sur le fond de cet Apologue, qu'il est presque au niveau des meilleurs et des plus célèbres.