Ce second vers paraît froid après le premier; mais La Fontaine l'ajoute à dessein, pour rentrer un peu dans son caractère de bonhommie, dont il vient de sortir un moment par un vers si satirique contre l'espèce humaine.
V. 10. Afin de le payer toutefois de raison.
Voyez les remarques sur la fable du loup et de l'agneau, au premier livre.
V. 27. ... Il recula d'un pas.
C'est la surprise de l'homme qui est cause de sa patience et qui l'oblige à écouter le serpent. Le discours de la vache est plein de raison et d'intérêt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicité touchante.
Ce dernier mot rejeté à l'autre vers, et ce vœu si naturel,
V. 43. ... S'il voulait encor me laisser paître!
Tout cela est parfait. Le discours du bœuf a un autre genre de beauté: c'est celui d'un ton noble et poétique, quoique naturel et vrai.
Et cet autre vers:
V. 62. Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.
La Fontaine tire un parti ingénieux du ton qu'il vient de prêter au bœuf, c'est de le faire appeler déclamateur par l'homme qui lui reproche de chercher de grands mots: tout cela est d'un goût exquis.
La Fontaine a su être aussi intéressant en faisant parler l'arbre.
Et quelle heureuse précision dans le vers suivant!
V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là.
Le despotisme n'est jamais si redoutable que quand on vient de le convaincre d'absurdité.
FABLE III.
V. 1. Une tortue était, etc....
Quoique l'invention de cette fable soit un peu bizarre, quoique la tortue y soit peinte dans un costume bien étranger à ses habitudes, on peut ranger cet Apologue parmi les bons. C'est que l'intention en est sage, morale, bien marquée, et que d'ailleurs l'exécution en est très-agréable.
V. 4. Volontiers gens boiteux, etc....
La répétition de ce mot volontiers est pleine de grâces; et ce vers: Volontiers gens boiteux haïssent le logis, fait voir comment La Fontaine sait tirer parti des plus petites circonstances.
V. 9. ... Par l'air en Amérique:
Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'Amérique: du moins fallait-il ne nommer qu'une contrée de l'ancien hémisphère. Toute action qui forme le nœud ou l'intérêt d'un Apologue, est supposée se passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple) où les bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une vraisemblance reçue, une convenance particulière, dont il ne faut pas s'écarter.
V. 13. Ulysse en fit autant.
Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d'établir, parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l'époque que nous avons indiquée; d'ailleurs, ce rapprochement des voyages d'Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s'y rendrait bien moins difficile.
V. 13. ... On ne s'attendait guère....
Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à son sujet; nul n'a su s'en jouer à propos comme La Fontaine.
FABLE IV.
V. 1. Il n'était point d'étang, etc....
Nous ne trouverons plus dans ce dixième livre, de fable qui puisse être comparée aux deux précédentes. Celle-ci n'en approche, ni pour le fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le sérieux plaisant de cette réflexion.
V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
V. 42. En ceux qui sont mangeurs de gens.
Il fallait s'arrêter là. La réflexion que La Fontaine ajoute à ce conseil de prudence, ne sert qu'à en détourner l'esprit de son lecteur. L'idée de la mort absorbe toute autre idée.
FABLE V.
V. 1. Un pincemaille avait tant amassé.
Le résultat de cette fable est encore très peu de chose; mais, dans l'exécution, elle offre plusieurs vers très-bons. Je me contente de les indiquer à la marge.
V. dernier. Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.
Cela n'est pas exactement vrai; et souvent c'est une chose très-difficile. J'aurais mieux aimé que La Fontaine eût exprimé le sens de l'idée suivante: Heureux celui qu'un seul avertissement engage à triompher de sa passion favorite!
FABLE VI.
V. 2. (S'il en est de tels dans le monde.)
Ce mot seul fait la critique de cet Apologue. Les meilleures fables sont celles où les animaux sont peints dans leur naturel, avec les goûts et les habitudes qui naissent de leur organisation. Ésope, dont cette fable est imitée, a su éviter ce défaut en employant d'ailleurs une brièveté préférable aux ornemens de La Fontaine. Voici la fable d'Ésope:
«Un loup passant près de la cabane de quelques bergers, les vit mangeant un mouton. Il leur cria: Que ne diriez-vous point, si j'en faisais autant?»
Il est évident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste français.
V. 10. ... De loups l'Angleterre est déserte.
Même faute que celle qui a été notée dans la fable de la tortue, sur le mot Amérique.
V. 24. Mangeans un agneau cuit en broche.
Quel résultat moral peut-on tirer de-là? car, comme a dit La Fontaine lui-même:
Sans cela toute fable est un œuvre imparfait.
J'en vois quelques traits confus, comme, par exemple, que nombre d'hommes se permettent ce qu'ils interdisent aux autres, l'effet de leurs discours anéanti par leurs actions; mais cela ne vaut guère la peine d'être dit. D'un autre côté, il faut que l'action soit mauvaise; et La Fontaine veut-il établir que c'est très-mal fait de manger les moutons? tout cela me paraît vague et dénué d'objet.
FABLE VII.
V. 7. Elle me prend mes mouches à ma porte.
Cette action de Philomèle, c'est-à dire du rossignol, enlevant d'abord les mouches de l'araignée, et ensuite l'araignée même avec sa toile et tout, cette action, que prouve-t-elle? La loi du plus fort, soit. Mais est-ce une chose si bonne à répéter sans cesse? n'est-ce pas exposer l'esprit des jeunes gens à saisir un faux rapport entre la violence que les différentes espèces d'animaux exercent les unes à l'égard des autres, et les injustices que les hommes se font mutuellement? N'est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des mêmes loix, et un produit de la nécessité? Cependant, quel rapport y a-t-il, à cet égard, entre les animaux et les hommes? Aucun. Nul animal ne peut mal faire, soit qu'il dévore un être d'une espèce plus faible que la sienne, ou un être de la sienne même. On peut aller jusqu'à dire qu'il fait très-bien, car il obéit à un instinct déterminé par des lois supérieures: mais l'homme, à qui ces mêmes lois ont donné la raison, paraît la combattre au moment où elle est préjudiciable à ses semblables. Dès qu'il nuit, il est, pour ainsi dire, hors de sa nature. Que peuvent donc avoir de commun les mœurs de l'homme et les habitudes des animaux? Les dernières ne doivent être la représentation des autres, que dans les cas ou le résultat est utile, ou du moins n'est pas nuisible à la morale. Autrement l'auteur, faute d'avoir des idées justes, risque d'en donner de fausses à son lecteur. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à La Fontaine même; et je suis forcé d'en convenir, malgré mon admiration pour lui.
FABLE VIII.
V. 10. Elle se consola....
Rien de si naturel que ce sentiment et la réflexion qui le suit. C'est ici que la résignation à la nécessité est établie avec les adoucissemens qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est d'un très-bon exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme elle:
V. 10. Ce sont leurs mœurs.
FABLE IX.
V. 1. Qu'ai-je fait pour me voir ainsi?
Nous avons déjà vu quelques exemples de ce tour vif et animé, qui met d'abord le personnage en scène.
Après le sentiment de la douleur physique, vient celui de l'injustice qui lui fait subir un pareil traitement; et puis l'indignation contre l'ingratitude; enfin l'amour-propre a son tour.
V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paraître?
Un homme n'aurait pas mieux dit.
Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralité de cet Apologue, ont le défaut de ne pas sortir de l'exemple de Mouflar. La vraie moralité de la pièce est dans la fable même:
Ou il fallait ne pas mettre de moralité du tout, ou bien il fallait laisser là Mouflar, et dire que, souvent d'un malheur qui nous a causé bien du chagrin, il est résulté des avantages inappréciables et imprévus. Souvenons-nous désormais de faire cette réflexion, dans les accidens qui peuvent nous survenir.
FABLE X.
V. 1. Deux démons à leur gré, etc....
Ce que dit ici La Fontaine est si vrai, que certains philosophes l'ont posé en principe dans des traités de morale, et font remonter à ces deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens.
L'auteur n'aurait pas eu grand peine dans l'époque où il vivait. L'amour, dans des mœurs simples, n'est composé que de lui-même, ne peut être payé que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui; mais dans des mœurs raffinées, c'est-à dire, corrompues, ce sentiment laisse entrer dans sa composition une foule d'accessoires qui lui sont étrangers. Rapports de position, convenances de société, calculs d'amour-propre, intérêt de vanité, et nombre d'autres combinaisons qui vont même jusqu'à le rendre ridicule. En France c'est, pour l'ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et n'enrichit personne.
V. 21. Il avait du bon sens; le reste vient ensuite.
C'est l'opinion de M. Guillaume dans l'Avocat Patelin. On lui dit: Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez très-bien un état? Tout comme un autre, répond-il.
V. 33. Je crois voir cet aveugle, etc...
Ce récit de l'histoire du serpent, formant une autre fable dans la fable, me paraît déplacé. Outre qu'il rentre dans l'Apologue du serpent et du villageois au livre VI, il gâte un peu cette jolie pièce. Voulez-vous voir combien elle serait plus vive, plus rapide, et d'un plus grand effet! Essayez de supprimer l'épisode du serpent: supposez qu'après ces mots:
V. 28. Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.
Supposez qu'en sautant 22 vers, La Fontaine eût dit:
Le reste comme il est. Il me semble que cette suspension ferait un très-bon effet, et donnerait à cette pièce une rapidité qui lui manque.
V. 60. Louanges du désert et de la pauvreté.
Etait-ce dans des lettres que le berger écrivait? Ce berger-visir était-il un sage qui eût écrit ses pensées dans un ouvrage? il me semble qu'il eût fallu éclaircir cela brièvement.
V. 69. Et je pense aussi sa musette.
Ce n'était pas un poète comme La Fontaine qui pouvait oublier de mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grâce dans ce petit mot, je pense!
V. 70. Doux trésors! se dit-il, chers gages...
Voilà encore un de ces morceaux où il semble que le cœur de La Fontaine prenne plaisir à s'épancher. La naïveté de son caractère, la simplicité de son âme, son goût pour la retraite le mettent vite à la place de ceux qui forment des vœux pour le séjour de la campagne, pour la médiocrité, pour la solitude. Nous en avons déjà vu plusieurs exemples, et heureusement nous en retrouverons encore.
FABLE XI.
V. 1. Tircis, qui pour la seule Annette.
La chanson du berger est fort jolie; mais on est un peu scandalisé de la morale de la pièce et du conseil que l'auteur donne aux rois. La Fontaine, apôtre du despotisme! La Fontaine, blâmer les voies de la douceur et de la persuasion! cela paraît plus extraordinaire et plus contre la nature, que le loup rempli d'humanité, dont il nous a parlé quatre ou cinq fables plus haut.
FABLE XII.
V. 1. Deux perroquets, l'un père et l'autre fils...
Ces quatre premiers vers sont joliment tournés, et sembleraient annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est très-médiocre. Ce perroquet qui crève les yeux au fils du roi; ce roi qui va pérorer le perroquet perché sur le haut d'un pin; cela n'est pas d'un goût bien exquis.
Les deux derniers vers de la pièce sont agréables et ont presque passé en proverbe; mais la vraie moralité de cette prétendue fable est que la confiance mutuelle une fois perdue, elle ne se recouvre pas. Voyez un conte de Sénecé, intitulé le Kaimak, qui se trouve dans tous les recueils.
FABLE XIII.
V. 1. Mère lionne, etc....
J'aurais voulu que La Fontaine s'arrêtât après le douzième vers:
N'avaient-ils ni père ni mère?
Il me semble que cela donnait bien autrement à penser. Et en effet, toute la morale ne tend guère qu'à empêcher les malheureux de se plaindre: ce qui n'est pas d'une grande conséquence.
Les deux derniers vers:
sont excellens; mais la moralité qu'ils enseignent est énoncée d'une manière bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux poète persan; la voici:
«Un pauvre entra dans une mosquée pour y faire sa prière: ses jambes et ses pieds étaient nus, tant sa misère était grande; et il s'en plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prière, il se retourne et voit un autre pauvre appuyé contre une colonne et assis sur son séant. Il apperçut que ce pauvre n'avait point de jambes. Le premier pauvre sortit de la mosquée, en rendant grâce aux dieux.»
FABLE XIV.
V. 4. J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire.
Ces quatre premiers vers sont très-jolis, mais n'obtiennent pas grâce pour le fond de cet Apologue, qui me paraît défectueux. Quel rapport y a-t-il entre Hercule ayant obtenu l'apothéose par des travaux utiles aux hommes (c'est ainsi du moins qu'il faut l'envisager dans l'Apologue), quel rapport, dis-je, entre ce dieu et un aventurier faisant une action folle, dangereuse, utile aux autres, ou qui ne peut-être utile qu'à lui-même? Quelle leçon peut-il résulter du succès de son audace absurde et imprudente? je ne connais pas de sujet de fable moins fait pour plaire à La Fontaine que celui-ci. J'ai déjà observé qu'il n'était point le poète de l'héroïsme, mais celui de la nature et de la raison; et la raison peut-elle être plus blessée qu'elle ne l'est, par l'entreprise de cet aventurier?
V. 28. Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure?
J'avoue que ce raisonnement du chevalier me paraît très-bon.
V. 37. Il le prend, il l'emporte....
L'auteur aurait bien dû nous dire comment.
V. 45. Le proclamer monarque....
Eh bien! la morale de cette fable est donc qu'il en faut croire le premier écriteau?
Voilà pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mêler un trait de son caractère, au récit d'une aventure qui y est le plus opposée.
V. 53. Le sage quelquefois....
Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu'il aurait fallu spécifier, et non dans une aventure folle qui réussit à un fou.
FABLE XV.
Discours à M. le duc de la Rochefoucault.
C'est toujours ce même duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes, ce livre si cher aux esprits secs et aux âmes froides. L'auteur qui n'avait guère fréquenté que des courtisans, rapporte le motif de toutes nos actions à l'amour-propre; et il faut convenir qu'il dévoile, avec une sagacité infinie, les subterfuges de ce misérable amour-propre. Mais s'il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l'on veut méprisable, n'en est-il pas un autre noble, sensible et généreux? Pourquoi M. le duc de la Rochefoucault ne nous peint-il jamais que le premier? Est-ce faire connaître un palais, de n'en montrer que les portions consacrées aux usages les plus rebutans?
V. 4. Le roi de ces gens-là....
Les défauts des sujets ont servi à peindre leur roi, d'une manière dont on n'a point approché depuis La Fontaine. Il a eu bien raison de dire:
V. 8. J'entends les esprits corps....
Nous voilà revenus a ne pas nous entendre.
V. 13. Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour.
Voilà un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai qu'il est un peu imité du Tasse ou de l'Arioste, je ne me souviens plus lequel des deux.
V. 21. S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de poésie.
Ne reconnaît-on pas en cela les humains?
V. 28. Dispersés par quelque orage.
Tout le reste est de trop.
V. 55. Quand des chiens étrangers....
Il y a trop peu de liaison entre cette idée et la précédente.
V. 49. Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau.
Cette attention de l'amour propre à écarter tous les concurrens, méritait les frais d'un Apologue particulier.
V. 57. Vous qui m'avez donné....
Il est aisé de reconnaître l'auteur des Maximes dans la comparaison du gâteau; mais il aurait dû dire à La Fontaine qu'il n'en avait pas tiré le meilleur parti possible. Toute cette période, qui contient l'éloge de M. de la Rochefoucault, me paraît longue et pesante.
FABLE XVI.
V. 1. Quatre chercheurs, etc....
La moralité qui résulte de cet Apologue est incontestable, mais elle a bien peu d'application dans nos mœurs.
V. 31. Comme si devers l'Inde...
Cette vanité n'est point inconnue dans l'Inde. Seulement elle y prend des formes différentes de celles qu'elle peut avoir en Europe. La Fontaine ne savait pas à quels excès horribles et dégradans la classe des Naïres s'est souvent portée contre les autres classes.
FABLE I.
V. 1. Sultan léopard autrefois.
C'est ici le lieu de développer une partie des idées que je n'ai fait qu'effleurer, à l'occasion de la fable du chien qui porte au col le dîner de son maître, et de celle de l'hirondelle et de l'araignée.
C'est certainement une idée très-ingénieuse d'avoir trouvé et saisi, dans le naturel et les habitudes des animaux, des rapports avec nos mœurs, pour en faire ou la peinture ou la satire: mais cette idée heureuse n'est pas exempte d'inconvéniens, comme je l'ai déjà insinué. Cela vient de ce que le rapport de l'animal à l'homme est trop incomplet; et cette ressemblance imparfaite peut introduire de grandes erreurs dans la morale. Dans cette fable-ci, par exemple, il est clair que le renard a raison et est un très-bon ministre. Il est clair que sultan léopard devait étrangler le lionceau, non-seulement comme léopard d'Apologue, c'est-à dire qui raisonne; mais il le devait même comme sultan, vu que sa majesté léoparde se devait tout entière au bonheur de ses peuples. C'est ce qui fut démontré peu de temps après. Que conclure de-là? S'ensuit-il que, parmi les hommes, un monarque, orphelin, héritier d'un grand empire, doive être étranglé par un roi voisin, sous prétexte que cet orphelin, devenu majeur, sera peut-être un conquérant redoutable? Machiavel dirait que oui; la politique vulgaire balancerait peut-être; mais la morale affirmerait que non. D'où vient cette différence entre sa majesté léoparde et cette autre majesté? C'est que la première se trouve dans une nécessité physique, instante, évidente et incontestable d'étrangler l'orphelin pour l'intérêt de sa propre sûreté: nécessité qui ne saurait avoir lieu pour l'autre monarque. C'est la mesure de cette nécessité, de l'effort qu'on fait pour s'y soustraire, de la douleur qu'on éprouve en s'y soumettant, qui devient la mesure du caractère moral de l'homme, qui, plutôt que de s'y soumettre, consent à s'immoler lui-même (en n'immolant toutefois que lui-même et non ceux dont le sort lui est confié), et s'élève par-là au plus haut degré de vertu auquel l'humanité puisse atteindre. On sent, d'après ces réflexions, combien il serait aisé d'abuser de l'Apologue de La Fontaine. On sent combien les méchans sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent à la société, non-seulement en leur qualité de méchans, mais en empêchant les bons d'être aussi bons qu'ils le souhaiteraient, en forçant ceux-ci de mêler à leur bonté une prudence qui en gêne et qui en restreint l'usage; et c'est ce qui a fait enfin qu'un recueil d'apologues doit presqu'autant contenir de leçons de sagesse que de préceptes de morale.
Ces deux derniers vers sont presque devenus proverbes. Il y en a deux autres, dans le cours de cet Apologue, que j'ai vu citer et appliquer à un très-méchant homme, qui était destiné à avoir de grands moyens de servir et de nuire, et qui avait au moins le mérite d'être attaché à ses amis. Voici ces deux vers:
Mais les trois alliés du lion qui ne lui coûtent rien, son courage, sa force, avec sa vigilance, est une tournure d'un goût noble et grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du roi.
FABLE II.
Vraiment, c'est l'effet à côté de la cause; rien n'est plus simple. Cela doit bien faciliter l'éducation des princes; je suis même étonné que cette réflexion ne l'ait pas fait supprimer entièrement.
V. 4. L'enfance n'aime rien.
Cela n'est pas d'une vérité assez exacte et assez générale pour être mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire à un jeune prince? pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de son âge? Est-ce pour qu'il se regarde comme un être à part, comme un dieu, et le tout parce qu'il aime son père, sa mère et sa gouvernante?
La Fontaine l'a déjà dit, à peu-près douze ou treize vers plus haut; mais les belles choses ne sauraient être trop répétées. Par malheur, il y a ici un petit inconvénient: c'est qu'il est inutile ou même absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur dira de ces choses-là.
V. 20. Tant il le fit parfaitement.
Ceci doit faire allusion à quelque petite pièce de société, représentée devant le roi dans son intérieur, où M. le duc du Maine avait sans doute bien joué le rôle d'amoureux.
V. 29. Il faut qu'il sache tout, etc....
Voila une étrange idée. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqué, lui-même, dans sa fable du chien qui veut boire la rivière.
D'ailleurs, un prince est moins obligé qu'un autre homme, de savoir tout. Quand il connaît ses devoirs aussi bien que la plupart des princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce qu'il entend, quand on a formé sa raison, quand on lui a enseigné l'art d'apprécier les hommes et les choses, son éducation est très-bonne et très-avancée.
V. 30. Eut à peine achevé que chacun applaudit.
C'est de quoi personne n'est en peine.
V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre...
Cette idée de représenter tous les dieux, ou tous les génies, ou toutes les fées qui se réunissent pour doter un prince de toutes les qualités possibles, est une vieille flatterie, déjà usée dès le temps de La Fontaine. Quant à M. le duc du Maine, il est fâcheux que l'assemblée des dieux ait oublié à son égard un article bien important; c'était de lui donner un peu de caractère; cette qualité lui eût épargné bien des dégoûts. C'était d'ailleurs un prince très-instruit en littérature d'agrément. Il s'amusait à traduire en français l'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, pendant la dernière année du règne de Louis XIV. Madame la duchesse du Maine, occupée d'idées plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au premier moment que M. le duc d'Orléans est le maître du royaume, et vous de l'académie française.
FABLE III.
V. 20. Il choisit une nuit libérale en pavots:
Il n'a été donné qu'à La Fontaine de jeter, au milieu d'un récit très-simple, des traits de poésie aussi nobles et aussi heureux.
V. 31. Peu s'en fallut que le soleil...
Il ne restait plus à prendre que le ton de la tragédie; et voilà La Fontaine qui le prend très-plaisamment, à l'occasion du désastre d'un poulailler.
V. 37. Tel encor autour de sa tente...
La première comparaison suffisait pour produire l'effet de variété que cherchait l'auteur; ou bien il pouvait préférer la seconde pour conserver le vers.
V. 43. Le renard, autre Ajax, etc....
Le discours du chien est excellent; et la raison pour laquelle on le trouve mauvais, peint assez la société.
V. 61. (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur.)
N'est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le président de Harlay s'était chargé de cet enfant, qu'on fit rencontrer le père et le fils quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui trouva de l'esprit, et apprenant que c'était son fils, avait dit naïvement: ah! j'en suis bien aise.
V. Couche-toi le dernier, etc...
La moralité de cette fable entre dans celle de l'œil du maître, livre IV, fable 21.
FABLE IV.
V. 1. Jadis certain Mogol, etc....
Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la bibliothèque orientale qu'il a mis en vers très-heureusement.
V. 8. Minos en ces deux morts, etc.
Le costume est ici mal observé; Minos est le juge des enfers dans la Mythologie grecque, mais ne l'est point dans la religion du Mogol, qui est le mahométisme.
Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprète, comme il dit, est excellent. C'est La Fontaine dans son caractère et dans la perfection de son talent. Quel vers que celui-ci!
V. 83. Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Voilà bien le solitaire, insouciant et dormeur.
Cette charmante tirade n'est gâtée que par
Pourquoi attribuer aux astres de l'influence sur nos mœurs et sur notre caractère? Pourquoi consacrer une absurdité qu'il a lui-même combattue? Ces variations montrent combien les idées de La Fontaine étaient, à certains égards, peu fixes et peu arrêtées.
FABLE V.
V. 1. Le lion, pour bien gouverner...
La fable des deux ânes, qui fait le fonds de cette pièce, est très-ancienne. Elle est fort bien contée; mais pourquoi l'encadrer dans cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers très-bons de tout ce commencement, sont ceux-ci:
Le dernier vers surtout est admirable
V. 53. Vous surpassez Lambert, etc...
On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amérique dans la fable de la tortue et des deux canards; il était bien de citer Philomène, mais un musicien contemporain détruit l'illusion du lecteur.
FABLE VI.
V. 1. Mais d'où vient qu'au renard, etc...
Ce petit Prologue est assez peu piquant; pourquoi commencer par contredire Ésope sur un point où l'on finit par convenir qu'il a raison? Il était mieux d'entrer tout de suite en matière, et de dire:
V. 10. Le renard un soir apperçut, etc.
La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et poétique qu'il fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue est à-peu-près la même que celle du renard et du bouc, livre III, fable 5.
FABLE VII.
V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
Il paraît singulier que La Fontaine réduise à un résultat si médiocre, le récit d'un fait aussi intéressant que celui qui est le sujet de cet Apologue. Il me semble que ce fait devait réveiller, dans l'esprit de l'auteur, des idées d'une toute autre importance. Un paysan grossier, sans instruction, à qui le sentiment des droits de l'homme, trop offensés par les tyrans, donne une éloquence naturelle et passionnée qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et désarme le despotisme, un tel sujet devait conduire à un autre terme que la morale du souriceau.
V. 7. ... Homme dont Marc-Aurèle....
Je ne sais pourquoi il plaît à M. Coste, dans sa note, de gratifier Marc-Aurèle d'une figure à-peu-près semblable à celle d'Esope. Rien n'est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu'il avait la figure ordinaire, et par conséquent peu digne de son rang, de son âme et de son génie; mais il était loin d'avoir un extérieur rebutant. Je ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d'un bout à l'autre est un chef-d'œuvre d'éloquence.
V. 50. Et sauraient en user sans inhumanité.
Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains avaient eu l'avidité et la violence de leurs tyrans, il est bien probable que les peuples de Germanie eussent été inhumains comme leurs oppresseurs. Avec de l'avidité et de la violence, on est bien près d'être un tyran. Le plus fort est fait.
FABLE VIII.
V. 1. Un octogénaire plantait.
Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs autres, si on la considère comme apologue. On peut dire même que ce n'en est pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passée entre des animaux, qui rappelle aux hommes l'idée d'une vérité morale, revêtue du voile de l'allégorie. Ici la vérité se montre sans voile: c'est la chose même et non pas une narration allégorique.
Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de vers, elle est charmante et aussi parfaite pour l'exécution, qu'aucun autre ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en détail.
V. 2. Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!
Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent à l'occasion de ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes gens est assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'à des étourdis, c'est celui du vers 4:
Assurément il radotait.
On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez impertinent.
V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées.
Quelle force de sens et quelle précision!
V. 12. Tout cela ne convient qu'à nous.
Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse du vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sensé. Le premier mot de sa réplique annonce un sage:
V. 13. Il ne convient pas à vous-mêmes...
Cinq ou six vers après, on voit que c'est un sage très-agréable.
La jouissance des autres est la sienne.
V. 24. Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:
Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie!
A la vérité, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins que le propos de ces jeunes gens: Assurément il radotait. J'avoue que je voudrais que le vieillard eût encore été plus doux et plus aimable, qu'il eût dit avec encore plus de bonté:
Vient ensuite le récit très-rapide de la mort des trois jeunes gens; mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l'intérêt qu'on prend à ce vieillard et à la force de la leçon, ce sont les deux derniers vers:
Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mémoire, il leur élève un cénotaphe: ce qui suppose un intérêt tendre, car enfin leurs corps étaient dispersés. Et La Fontaine! voyez comme il s'efface, comme il est oublié, comme il a disparu! Il n'est pour rien dans tout ceci. Il n'est point l'auteur de cette fable; l'honneur ne lui en est pas dû; il n'a fait que la copier d'après le marbre sur lequel le vieillard l'avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà vieux et attendri par le rapport qu'il a lui-même avec le vieillard de sa fable, se plaise à le rendre intéressant, et à lui prêter le charme de la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec lesquels lui-même se consolait de sa propre vieillesse.
FABLE IX.
V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens:
Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du précédent. Ce n'est que le récit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence des animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'être cartésien, en dépit de madame de la Sablière.
V. 34. Voyez que d'argumens il fit!
La Fontaine, malgré la contrainte de la versification, développe la suite du raisonnement qu'a dû faire le hibou, avec autant d'exactitude et de précision que le ferait un philosophe écrivant en prose.
V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite...
M. Coste aurait dû nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote avait fait un livre intitulé: la Logique, et MM. de Port-Royal un ouvrage qui a pour titre: l'Art de penser. C'est à ce livre que La Fontaine fait allusion.
ÉPILOGUE.