Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps, et ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrés à la gloire de Louis XIV. Molière au moins le pensait, quand il disait de La Fontaine à Boileau: «le bonhomme ira plus loin que nous tous». On aurait bien dû nous apprendre la réponse du satirique.
Tout ce douzième livre est dédié à M. le duc de Bourgogne, alors âgé de huit ans. On avait ménagé la protection de ce prince à l'auteur des fables, déjà vieux, presque sans fortune et dénué d'appui. C'est, comme on l'a déjà observé, presque le seul grand homme de ce siècle, qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV. L'inimitié de Colbert, le peu d'habileté de La Fontaine à faire sa cour, un talent peu fait pour être apprécié par le roi, de petites pièces qui paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'éclat d'un grand ouvrage, et semblaient manquer de cette importance qui frappait Louis XIV; des contes un peu libres, dont on avait le souvenir dans une cour qui commençait à devenir dévote: toutes ces circonstances s'étaient réunies contre La Fontaine, et l'avaient fait négliger. Il songeait à passer en Angleterre; il apprenait même la langue anglaise, lorsque les bienfaits de M. le duc de Bourgogne le retinrent en France, et sauvèrent à sa vieillesse les désagrémens de ce voyage.
Il faut pardonner à un vieillard déjà accablé de peines et d'infirmités, le ton faible et le style languissant de cette épître dédicatoire; il faut même s'étonner de retrouver dans plusieurs des fables de ce douzième livre, une partie de son talent poétique, et, dans quelques-unes, des morceaux où ce talent brille de tout son éclat.
FABLE I.
V. 1. Prince, l'unique objet du soin des immortels...
Pourquoi l'unique? La Fontaine fait mieux parler les animaux qu'il ne parle lui-même. Voyez, dans ce livre douzième, dédié à ce même duc de Bourgogne, la fable de l'Eléphant et du Singe de Jupiter. Elle a pour objet d'établir que les petits et les grands sont égaux aux yeux des immortels. Je n'accuserai point ici La Fontaine d'une flatterie malheureusement autorisée par trop d'exemples. J'observerai seulement que, tant que les écrivains, soit en vers, soit en prose, mettront, dans leurs dédicaces, des idées ou des sentimens contraires à la morale énoncée dans leurs livres, les princes croiront toujours que la dédicace a raison et que le livre a tort; que, dans l'une, l'auteur parle sérieusement, comme il convient; et dans l'autre, qu'il se joue de son esprit et de son imagination; enfin qu'il faut lui pardonner sa morale, qui n'est qu'une fantaisie de poète, un jeu d'auteur.
V. 10. Il ne tient pas à lui...
M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, père du duc de Bourgogne, commandait l'armée d'Allemagne, et avait, sous ses ordres, et pour conseil, MM. les maréchaux de Duras, de Boufflers et d'Humières.
V. 16. Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire.
Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d'avancer ou de n'avancer pas? Il n'avançait point, parce qu'il ne le pouvait, parce qu'il s'élevait souvent des sujets de division entre les trois maréchaux.
V. 17.... Aussi bien les ris et les amours.
On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont à faire dans une pièce de vers adressée à un prince de huit ans, élevé par le duc de Beauvilliers et par M. de Fénélon.
Ces sortes de dieux, et la raison qui tient le haut bout est d'un style très-négligé.
V. 27. Les compagnons d'Ulysse....
Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutôt un cadre heureux et piquant, pour faire une satire de l'humanité, qu'un texte d'où il puisse sortir naturellement des vérités bien utiles: aussi l'auteur italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un usage purement satirique. La force du sujet a même obligé La Fontaine à suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dénouement, où il l'abandonne. Nous nous réservons à faire quelques observations sur ce dénouement.
V. 40. ... Exemplum ut talpa:
C'est une espèce de proverbe latin, la taupe par exemple: j'ignore l'origine de ce proverbe.
V. 46. Prit un autre poison peu différent du sien.
Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux idées! et quelle grâce fine à la fois et naïve, pour justifier Circé qui parle la première!
Ceci prépare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune de leurs réponses est une satire très-forte de l'homme en société; et l'auteur italien développe, d'une manière encore plus satirique, les raisons de leur refus.
V. 104. Tous renonçaient au lot des belles actions.
C'est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la morale de ce conte à l'âge et à l'état du prince auquel il est adressé; mais l'auteur italien n'en use pas ainsi: il poursuit son projet; et quand Ulysse, pour amener ses gens à l'état d'hommes, leur parle de belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui répond: «Vraiment nous voilà bien. N'est-ce pas lui qui est la cause de tous nos malheurs passés, de dix ans de travaux devant Troye, de dix autres années de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si long-temps des meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices? Lequel valait le mieux pour toi d'être l'appui de ton vieux père qui se meurt de douleur, de ta femme qu'on cherche à séduire depuis vingt ans quoiqu'elle n'en vaille pas la peine, de ton fils que les princes voisins vont dépouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse, de nous rendre heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes des vertus que tu aurais pratiquées dans ton palais? Lequel valait mieux de goûter tous ces avantages de la paix et de la vertu, ou de t'expatrier, toi et la plus grande partie de tes sujets, pour aller restituer une femme fausse et perfide à son imbécille époux, qui a la constance de la redemander pendant dix ans? Retire-toi et ne me parle plus de ta gloire, qui d'ailleurs n'est pas la mienne, mais que je déteste comme la source de toutes nos calamités.»
Il me semble qu'il y a, dans cette réponse, des choses fort sensées et auxquelles il n'est pas facile de répondre. Je suis bien loin de blâmer La Fontaine du parti qu'il a pris; mais il est curieux d'observer que ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur les conquêtes, sur la gloire, etc., offre le même fond d'idées que Fénélon développa depuis dans le Télémaque: ce sont les principes dont il fit la base de l'éducation du duc de Bourgogne. Si ces principes, connus ensuite de Louis XIV, plus de quinze ans après, occasionnèrent la disgrâce de Fénélon, on peut juger de la manière dont La Fontaine aurait été reçu, s'il se fût avisé d'imiter jusqu'au bout l'original italien.
FABLE II.
Cette fable est joliment contée; mais voilà, je crois, le seul éloge que l'on puisse lui donner.
V. 33. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse.
Il ne faut pas voir quelques traits de la moralité d'un Apologue, il faut voir l'image toute entière. Dans la fable des animaux, dans celle de l'alouette et de ses petits, dans celle du rat retiré du monde, ce n'est pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur entrevoit, c'est la chose même. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire, et n'est pas obligé de s'en rapporter aux lumières d'un prince âgé de huit ans.
FABLE III.
V. 1. Un homme accumulait, etc.
Fort jolie historiette, dont il n'y a pas non plus beaucoup de morale à extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand on a le malheur d'en être atteint, il faut bien fermer son coffre.
FABLE IV.
V. 1. Dès que les chèvres ont brouté.
L'auteur emploie ici deux vers à insister sur cet instinct des chèvres, de grimper et de chercher les endroits périlleux. Il en a une bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette propriété des chèvres qui fait le fondement de sa fable.
V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches.
C'est que ce sont deux chèvres de grande distinction, de grandes dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prés pour ne point se gâter les pattes.
V. 13. ... Pour quelque bon hazard.
Pour quelque plante, quelque arbuste appétissant. Cela pourrait être mieux exprimé.
V. 16. Sur ce pont:
Ce vers inégal de trois syllabes fait ici un effet très-heureux. La Fontaine aurait dû ne pas prodiguer ces hardiesses, et les réserver pour les occasions où elles sont pittoresques comme ici.
V. 18.... Ces Amazones.
Nous sommes accoutumés à ce jeu brillant et facile de l'imagination de La Fontaine, à qui le plus léger rapport suffit pour rapprocher les grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux chèvres avec Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la généalogie des deux chèvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux de La Fontaine.
FABLE V.
V. 11. A présent je suis maigre, etc....
Ceci rentre dans la moralité de carpillon frétin et du chien maigre.
V. 17. Chat et vieux, pardonner!...
Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable, n'est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne pas à la souris, ce n'est pas en qualité de vieux, c'est en qualité de chat. De plus, ces vérités qui ont besoin d'explication, de restriction, ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus avancé que celui du duc de Bourgogne? Pourquoi mettre dans l'esprit d'un enfant que son grand-père, et peut-être son père, sont impitoyables. Je dis son père, car les enfans trouvent tout le monde vieux. Si Louis XIV lut cette fable, dut-il être bien aise que son petit-fils le crût homme dur et impitoyable?
FABLE VI.
V. 2. Incontinent maint camarade.
Cette fable rentre absolument dans la morale du Jardinier et son Seigneur, (livre IV, fable 4) et dans celle de l'Écolier, le Pédant et le Maître d'un jardin (livre IX, fable 5); mais elle est fort au-dessus des deux autres.
FABLE VII.
V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris.
Voilà une association dont l'idée blesse le bon sens. Nul rapport, nul besoin réel entre les êtres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager? Quel besoin a-t-il de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond défectueux, il ne peut naître que des détails non moins ridicules: tel est celui-ci,
V. 21. Prêt à porter le bonnet verd.
On sait que c'était le symbole des banqueroutiers. La Fontaine baisse beaucoup.
FABLE VIII.
V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats...
C'est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel sens peut-on tirer de cette fable? quelle était l'idée de La Fontaine? On est fâché de dire que c'est une espèce de radotage. Quel rapport y a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des élémens, dont il résulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et dont le fabuliste ne parle pas?
FABLE IX.
V. 29. Le renard dit au loup, etc.
Voici une fable plus heureuse que les trois précédentes. La Fontaine a déjà établi plusieurs fois qu'on revient toujours à son caractère; mais de toutes les fables où il a cherché à établir cette vérité, celle-ci est sans contredit la meilleure: aussi y avons-nous souvent renvoyé le lecteur. La manière dont le renard répète sa leçon, la comparaison de Patrocle revêtu des armes d'Achille, sont des détails très-agréables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutumés.
FABLE X.
V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.
Si grand, qu'il l'est peut-être trop; si grand, qu'il mériterait l'honneur d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop étranger à l'idée d'éducation qui est ici la principale
V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.
Ce vers, dont le tour est très-hardi, est fort beau pour exprimer la rapidité avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conquêtes, celle de la Franche-Comté, par exemple; le secret du roi avait été impénétrable jusqu'au moment où l'on se mit en campagne.
V. 19. ... Ne peux-tu marcher droit?
Cette idée, qui fait le fonds de la fable, ne me paraît pas heureuse. Ce ne doit point être un défaut, aux yeux de l'écrevisse, de marcher comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche à sa fille. Sa fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un effet des lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a été saisi entre les deux écrevisses, et celui d'une mère vicieuse que sa fille imite. Cet Apologue, pour être d'Ésope, ne m'en paraît pas meilleur. Il a réussi, parce que cette image offre, en résultat, une très-bonne leçon.
Il ne fallait pas y revenir. J'en ai dit la raison plus haut.
FABLE XI.
V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dîné...
L'auteur explique pourquoi l'aigle ne mangea pas la pie.
La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'être désennuyée, est très-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.
V. 25. Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux.
Vers excellent; mais je n'aime point l'habit de deux paroisses.
FABLE XII.
Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de Conti, neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand rôle dans la guerre de la fronde. C'était un des grands protecteurs de La Fontaine, ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère, qui eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre, par la valeur et les talens qu'il montra dans les journées de Fleurus et de Nervinde. C'est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697, et qui mourut en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne.
V. 4. Non les douceurs de la vengeance.
Ceci est d'une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans la fable 12 du livre X.
J'ai négligé alors d'y mettre un correctif, pour éviter la longueur; mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux l'entendre que moi.
V. 11.... En cet âge où nous sommes.
C'est un malheur de notre poésie, que, dès qu'on voit le mot hommes à la fin d'un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l'autre vers, où nous sommes, ou bien tous tant que nous sommes. L'habileté de l'écrivain consiste à sauver cette misère de la langue, par le naturel et l'exactitude de la phrase où ces mots sont employés.
V. 12. L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
C'est un fort bon vers, quoique l'idée en soit assez commune.
V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire.
Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune prince mourut en 1685, deux ou trois ans peut-être après cette pièce.
V. 25. Et la princesse, etc....
C'était elle qui, avant d'être mariée, s'appelait mademoiselle de Blois. Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière. Elle ne mourut qu'en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernière fut mariée au duc d'Orléans régent, et ne mourut qu'en 1749.
V. 27. Des qualités qui n'ont qu'en vous, etc....
Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes de La Fontaine: et ce qui sait se faire estimer joint à ce qui sait se faire aimer, tout cela me paraît d'un ton trivial et bourgeois.
V. 33. Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie,
Manque un peu trop de délicatesse; et c'est une transition bien lourde que celle-ci.
Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de Scarron, je crois. La voici: Des aventures de ce jeune prince à l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car nous y voilà.
Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me paraît au-dessous du médiocre, et où l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jolis vers:
FABLE XIII.
V. 2. Renard fin, subtil et matois.
La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue. Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux? Il me semble que c'est mal choisir le représentant du peuple, lequel n'est pas, à beaucoup près, si spirituel et si délié. C'est qu'il fallait de l'esprit pour faire la réponse que fait l'animal mangé des mouches; et sous ce rapport, le renard a paru mieux convenir.
FABLE XIV.
V. 7. Comment l'aveugle que voici.
La Fontaine suppose que l'amour est là, et lui tient compagnie. Cela devrait être, quand on écrit une fable aussi charmante que celle-ci.
V. 8. (C'est un dieu.).
Cette parenthèse est pleine de grâces, et les deux vers suivans sont au-dessus de tout éloge.
Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'amour soit aveugle? Question embarrassante que La Fontaine ne laisse résoudre qu'au sentiment.
Toute cette allégorie est parfaite d'un bout à l'autre: et quel dénouement! Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide de l'amour? C'est le cas de répéter le mot de La Fontaine:
V. 10. J'en fais juge un amant, et ne décide rien.
FABLE XV.
V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée.
Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose: Junon et le maître des dieux, qui seraient fiers de porter les messages de la déesse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup à l'idée qu'on avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange, le ton de la vérité. C'est lui seul qui accrédite la louange, en même temps qu'il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne.
V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas.
Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de ces vers après lequel on n'a presque plus le courage de critiquer La Fontaine.
Sa société étoit en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait pas, qui même ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que le marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez une petite bourgeoise, savante et précieuse, qu'on appelait madame de la Sablière.» Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame de la Sablière avait de l'esprit et de l'instruction, qu'elle voyait bonne compagnie à Paris, et n'avait pas l'honneur de vivre à la cour.
V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament.
Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées. Et puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît ici déplacé.
V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour.
Il ne fallait pas revenir là dessus, après avoir dit beaucoup mieux et sans apprêt:
Le reste me paraît faible.
Je trouve aussi l'idée de la fable un peu bizarre, mais il y a des vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns.
V. 35. ... Douce société.
A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière.
V. 56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue.
La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a point la mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons déjà vu plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanité: et ce dernier montre assez ce qu'il pensait des hommes.
V. 77. Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.
C'est-là un trait charmant d'amitié, de ne pas croire à l'oubli, aux torts, au refroidissement de ses amis.
V. 134. A qui donner le prix? au cœur, si l'on m'en croit.
C'est donc La Fontaine qui aura ce prix: car on ne peut mieux prendre le ton du cœur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle en quelque sorte celui qui termine la fable des deux amis, celle des deux pigeons. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux que je cite, la même différence qui se trouve entre l'intérêt d'une société aimable et le charme d'une amitié parfaite.
Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de l'auteur, et qu'elle était faite depuis long-temps; car il y parle un peu d'amour: ce qui eût été ridicule à l'âge où il était, quand ce douzième livre parut. Au reste, peut-être n'y regardait-il pas de si près; peut-être croyait-il que, tant que l'âme éprouve des sentimens, elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une vérité triste qu'un autre poète a, depuis La Fontaine, exprimée dans un vers très-heureux; la voici:
Quand on n'a que son cœur, il faut s'aller cacher.
FABLE XVI.
V. 5. L'homme enfin la prie humblement.
Pourquoi cette prière si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il pas une branche? Cela n'est pas motivé. D'ailleurs la morale de cet Apologue rentre dans celui du cerf et de la vigne, qui est beaucoup meilleur (Livre V, fable 15).
FABLE XVII.
V. 1. Un renard jeune encore....
Même défaut dans cet Apologue que dans le précédent. C'est presque la même chose que celui du loup et du cheval (livre V, fable 8). Il est vrai qu'il a une leçon de plus, celle de la vanité punie.
L'avantage aussi que La Fontaine a trouvé en introduisant ici un acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire débiter la morale par le renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la débite à lui-même, malgré le mauvais état de sa mâchoire.
FABLE XVIII.
V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.
Cette fable est jolie et bien contée; mais elle aura peu d'applications, tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne guérit pas de la peur.
FABLE XIX.
V. 1. Il est un singe dans Paris....
Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laissé mettre dans ce recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va à la taverne, qui s'enivre: qu'est-ce que cela signifie? et quel rapport cela a-t-il avec les mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire même d'un grand écrivain peut d'ailleurs n'être ni mauvais mari, ni mauvais père, ni ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort à la société, que de l'excéder d'ennui.
FABLE XX.
V. 1. Un philosophe austère....
Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce n'est point à la vérité un Apologue, mais une fort bonne leçon de morale, et plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:
V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Tel est encore le dernier:
Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort.
Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de poésie vive et animée, qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire, mis à mort, vont revivre sur les bords du Styx.
Nul poète n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses sont si naturelles, que très-souvent on ne s'en aperçoit pas, ou du moins on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C'est ce qu'on peut dire aussi de Racine.
FABLE XXI.
V. 1. Autrefois l'éléphant et le rhinocéros...
Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue, c'est-à dire, une action d'où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette action même.
Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La Fontaine. La vanité de l'éléphant, le besoin qu'il a de parler voyant que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance qui déguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant du combat qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait. La réponse du singe ne l'est pas moins, et le dénouement du brin d'herbe à partager entre quelques fourmis, est digne du reste.
FABLE XXII.
V. 1. Certain Fou poursuivait....
Joli petit conte, et bonne leçon pour qui peut en profiter; mais j'imagine que les occasions en sont rares.
FABLE XXIII.
A madame Harvey.
Madame Harvey était une dame anglaise qui avait beaucoup d'amitié pour La Fontaine, et même c'est elle principalement qui l'engageait à passer en Angleterre, après la mort de madame de la Sablière et de M. Hervard. C'était une femme de beaucoup d'esprit.
V. 5. .... Et le don d'être amie,
Expression bien heureuse que La Fontaine a inventée et rendue célèbre.
V. 16. Ils étendent par-tout l'empire des sciences.
Rien n'était plus vrai et plus exact. La société royale de Londres fondée sous Charles II, jetait les fondemens de la vraie physique établie sur les expériences et sur les faits.
V. 19. Même les chiens de leur séjour.
Voilà qui me paraît étrange; mais à toute force peut-être les chiens anglais sentent-ils mieux le renard que les nôtres. Ils le chassent plus souvent.
V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.
Nous avons vu dans la fable du chat et du renard:
N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.
Il faut qu'un auteur évite ces contradictions formelles.
Quoi! tous les anglais ont de l'esprit! il n'y a point de sots chez eux! A quoi La Fontaine songeait-il en écrivant cela?
V. 56. Je reviens à vous....
Ce tour est froid. Il faut revenir à son ami sans y penser et sans l'y faire songer lui-même.
V. 62. ... Des nations étranges.
Il veut dire étrangères. Corneille se sert du même mot dans ce sens; mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me paraît dénuée de grâces, et le mot de Charles II à madame Harvey:
Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine à cette dame et à madame de Mazarin.
FABLE XXVII.
V. 8. Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.
Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux qui suivent.
Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons vu qu'il n'était pas si heureux dans l'éloge de M. le prince de Conti et de madame Harvey.
Au reste, toute cette pièce est très-agréable; mais elle fait peut-être allusion à quelque petit secret de société qui la rendait plus piquante: par exemple, au peu de goût que mademoiselle de la Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant appuyé par sa mère.
V. dernier. Non plus qu'Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.
Deux silences cités comme sublimes, l'un dans l'Odyssée, l'autre dans l'Énéide.
FABLE XXXII.
V. 4. Tous chemins vont à Rome....
C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la canonisation.
V. 8. S'offrit de les juger sans récompense aucune.
Ce vers aurait pu donner l'idée de la petite comédie intitulée le Procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière.
V. 18. Les malades d'alors étant tels que les nôtres.
Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à La Fontaine.
V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-même.
C'est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner; et je voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour en faire sentir l'importance.
Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers le savent par cœur.
V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi....
La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait à la société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que cela puisse arriver.
Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la retraite: et quelle force de sens dans ces vers-ci:
Et sur-tout ce vers admirable qui suit:
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de meilleurs vers.
CONCLUSION.
Après cet examen, qu'il était aisé de rendre plus exact et plus sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu être étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain si justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a pu remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise; un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée, sujette à discussion; enfin quelques autres qui sont entièrement contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées dans son esprit; et s'il s'en est glissé plusieurs dans un livre qui entre dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient jamais été faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc? Je l'ai déjà dit. Ne point lire légèrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des écrivains les plus célèbres, former son jugement par l'habitude de réfléchir. Mais c'est recommencer son éducation. Il est vrai; et c'est ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'à ce que l'éducation ordinaire soit devenue meilleure, réforme qui ne paraît pas prochaine.
Combien le Génie des grands Écrivains influe sur
l'esprit de leur siècle?
...Si fortè virum quem
Conspexere, silent.
Virg. Æneid.
Il n'est point d'espèce dans l'univers, dont les deux extrêmes soient séparés par un aussi grand intervalle, que celui qu'a jeté la nature entre les deux extrémités de l'espèce humaine. Quelle distance immense entre un sauvage grossier qui peut à peine combiner deux ou trois idées, et un génie tel que Descartes et Newton! L'un semble encore toucher par quelques points à la classe des animaux, et ramper avec eux à la lueur d'un instinct stupide et borné; l'autre paraît avoir reçu dans son âme un rayon de la divinité même, et lire à sa clarté les mystères de la nature et de notre être. Ici, c'est un bloc informe et brut, retombant dans l'abîme tel qu'il en avait été tiré; là, s'élève une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer et vivre. Par quel étonnant prodige l'homme diffère-t-il ainsi de l'homme? pourquoi la raison paraît-elle dans les uns un astre éclipsé, tandis que dans les autres il éclaire des mondes?
Qui pourra nous révéler la nature de ces âmes privilégiées qui renferment elles seules les lumières de plusieurs générations, dont l'active pensée devance dans son vol la course des siècles et va saisir l'avenir dans le néant où il est encore; remonte à l'origine des sociétés, et semble avoir assisté à la création de l'univers, à la formation de l'homme, et à la naissance des gouvernemens? En lisant leurs pensées, je crois m'entretenir avec le premier des mortels; je crois l'entendre retraçant à ses nombreux enfants les objets de la nature dans la simplicité sublime où il les vit, où il les conçut, et avec le sentiment énergique et profond qu'il éprouva, lorsqu'éveillé du néant à la voix du créateur, il s'assit seul au milieu du monde.
Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat, ni le gouvernement ne peuvent expliquer. Est-ce à son siècle que l'immortel Bacon dut cette âme sublime dont le souffle puissant ralluma le flambeau presque éteint de la philosophie? Non: ce ne sont point des hommes qui forment les grands hommes. Ils n'appartiennent à aucune famille, à aucun siècle, à aucune nation; ils n'ont ni ancêtres, ni postérité. C'est Dieu qui, par pitié, les envoie tout formés sur la terre pour renouveller l'homme et sa raison dégénérée: semblables à ces astres qui descendent près de notre sphère après une longue révolution de siècles; qui, dérobant à la vue le point d'où ils sont partis, raniment, dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la nature; mais, après que la nature s'est plu à s'épuiser pour former ces masses étonnantes de lumière, elle semble se reposer ensuite, et laisse tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion, la multitude des hommes, comme une foule d'atomes intelligens, destinés à être agités, entraînés dans la sphère d'activité des autres. La grande portion du genre humain reste comme abandonnée, sous la main de ceux qui sauront s'en servir pour la gouverner; elle ne reçoit que la portion d'intelligence nécessaire pour obéir à ses maîtres.
Deux forces souveraines commandent à l'espèce humaine, et règlent partout les destinées: le pouvoir et le génie. Assis sur un trône, tenant d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive de la force, le pouvoir préside aux grandes révolutions; il subjugue les hommes par les hommes; il maîtrise, par les forces qui lui sont confiées, les forces qui lui résistent. Il dispose de la forme extérieure des sociétés, qu'il varie à son gré. Les passions vulgaires environnent son trône et sont à ses ordres. Maître des biens et des personnes, il contient l'homme par ses besoins et par ses désirs; il l'enchaîne encore par l'horreur de sa destruction et par l'amour de sa tranquillité. Mais sa force n'a point de mesure fixe et constante: elle est asservie à mille hasards, à mille circonstances étrangères, qui peuvent ou la rendre immense ou la faire évanouir; après avoir surmonté les plus grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrêtée par les plus petits; elle peut échouer contre une opinion, un préjugé, une mode. Le pouvoir peut employer tous les instrumens, tous les moyens actuellement existans; mais il n'en invente point de nouveaux et ne peut préparer l'avenir. Il rend au siècle suivant l'espèce telle qu'il l'a reçue du siècle précédent, sans l'avoir perfectionnée. Il est plus puissant pour l'avilir ou pour la détruire: encore commande-t-il en vain à qui ne veut plus obéir. Homme furieux, arrêtez; ses droits sont sacrés! Mais que deviennent-ils, dans le fait, au temps de ces révolutions fatales, où les peuples, las de tyrannie et d'oppression, reprennent dans ses mains leur force et leur volonté, tranchent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares, croyant se rendre libres?
L'action du génie est plus lente, mais plus forte et plus sûre; le mouvement qu'il a une fois imprimé, ne meurt point avec lui; il tend vers l'avenir et s'accélère par l'espace même qu'il parcourt; il subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte sa volonté par sa raison, par les plus nobles de ses passions et de ses facultés; comme Dieu, il jouit de l'étonnant privilége de régner sur elle sans gêner sa force et sans lui ôter le sentiment précieux de sa liberté.
Comme son action n'a point de bornes dans sa durée, elle n'en a point dans la sphère de son étendue. Elément invisible, subtil, dont nul obstacle ne peut intercepter l'effet, il pénètre de l'homme à l'homme, comme l'aimant pénètre les corps; il parcourt extérieurement toute l'espèce humaine, et change sans violence la direction des volontés. La cause de ce changement est souvent ignorée du pilote qui conduit le vaisseau; mais elle est aperçue du philosophe qui l'observe.
Et comment les esprits pourraient-ils résister à l'influence du génie? Nos sentimens, nos goûts, nos passions, nos vertus, nos vices même lui offrent autant de chaînes par lesquelles il nous saisit et nous entraîne à sa volonté. Ce penchant naturel et invincible pour tout ce qui est grand, extraordinaire et nouveau, nous appelle vers lui; l'ascendant nécessaire de l'esprit vaste sur l'esprit borné, de l'âme forte sur l'âme faible: tout nous entraîne sous ses lois.
Cette souveraineté que l'homme de génie exerce sur la foule des hommes, n'est donc pas de notre institution: c'est une loi de la nature, aussi ancienne que la loi du plus fort, souvent plus puissante et toujours plus respectable. En vain l'amour-propre se révolte contre une supériorité qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand homme; c'est dans nos cœurs qu'il prend les titres de sa puissance.
Il ne manquait plus au génie qu'un art ingénieux qui pût conserver et transmettre à tous les âges ce dépôt de son autorité, réfléchir dans le même instant les rayons de sa lumière devant toutes les âmes qui existent avec lui, et marquer d'une couleur durable la trace immense de son vol vers la vérité. Cet art est né: et l'empire du génie sur les esprits est éternel.
Quand on jette sur l'univers un coup d'œil superficiel, on n'apperçoit d'abord que les conquérans, les rois et les ministres du pouvoir: mais si on laisse à la raison éblouie le temps de distinguer les objets; si l'on remonte, à travers le mouvement de l'espèce humaine, jusqu'aux ressorts qui en sont le principe; bientôt l'on conçoit que chaque siècle emprunte sa force et son caractère d'un petit nombre d'hommes qu'on peut appeler les maîtres du genre humain, et qui n'ont que le génie et la pensée pour le gouverner.
Homère créa peut-être, ou du moins développa le génie des Grecs. Au nom de ce peuple, les idées de patrie, de gloire, de beaux-arts s'éveillent et se pressent en foule dans nos esprits. C'est Homère qui le fit naître parmi ses compatriotes; c'est lui qui, en célébrant leurs victoires sur les Troyens, traça pour des siècles une ligne de séparation entre la Grèce et l'Asie: l'une se crut destinée, dans l'ordre éternel des choses, à être pour jamais l'asile de la liberté et le temple de la victoire; tandis que l'autre gémirait tour à tour sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs. Le feu qui respire dans les peintures de ce grand poète, ralluma partout l'enthousiasme de la liberté, et éveilla le génie martial des Grecs. Telle est l'idée qu'en avait Lycurgue. Ce grand législateur retournant dans sa patrie, après avoir recueilli le dépôt précieux des lois de Crète et de l'Égypte, y transporta les ouvrages d'Homère. Il le crut capable d'élever l'âme des Spartiates, et digne de les préparer aux sacrifices pénibles et continuels que ses lois allaient leur imposer. Il lui commit, pour ainsi dire, le soin de former les mœurs, et l'associa en quelque sorte à la législation. Homère ébaucha, par le caractère d'Achille, l'idée de l'héroïsme qui fut le modèle d'Alexandre-le-Grand. Ce prince eut même le malheur de l'imiter jusque dans sa férocité: il fit traîner Bétis autour des murs de Damas, comme Achille traîne Hector autour des murs de Troye.
Combien il importe aux écrivains d'avoir des notions justes de la vraie grandeur et du véritable courage! l'ambition d'imiter Alexandre fut l'âme des actions de César, comme il l'avoua involontairement par les larmes héroïques qu'il répandit aux pieds de sa statue. Ces deux grands hommes enflammèrent d'émulation Mahomet II et Charles XII. C'est l'âme du seul Homère qui enfanta cette suite de héros. Plusieurs savans l'ont regardé comme l'auteur de l'ancienne théologie. Admettre cette supposition, c'est étendre à tous les siècles l'ascendant qu'il prit sur le sien: nous ne pouvons plus faire un pas, sans que nos arts, nos allégories, nos plaisirs même ne nous montrent partout l'empreinte du génie d'Homère.
C'est lui qui, en traçant les caractères des héros, prépara de loin l'art sublime qui les représente agissant sur la scène, nous donnant d'involontaires leçons, et portant au fond de notre cœur l'énergie de leurs sentimens. Ce grand art donne à l'homme de génie une influence immédiate et rapide sur son siècle! C'est au théâtre qu'il exerce l'empire le plus absolu; c'est là qu'il frappe à la fois sur tous les esprits d'une nation; c'est de là qu'il jette une foule d'idées nouvelles parmi un peuple. La vive peinture des passions fortes auxquelles ces idées sont associées, les met en fermentation et leur donne un nouveau degré d'activité. Avec quel avantage les tragiques grecs n'ont-ils pas employé ce ressort? ils faisaient adorer la liberté par l'expérience des sentimens qu'elle inspire; ils représentaient sans cesse les tyrans odieux; souvent des allusions secrètes et d'un effet infaillible avertissaient le peuple des piéges que lui tendaient des magistrats infidèles ou des orateurs mercenaires.
Si le théâtre n'a plus parmi nous cette influence politique, son influence morale est peut-être encore plus forte et plus sûre. Qui doute que Corneille n'ait élevé les idées de sa nation? notre esprit se monte naturellement au niveau des grandes pensées qu'on lui présente. Qui n'a senti son âme s'agrandir à l'expression d'un beau sentiment, comme à la vue d'une mer vaste, d'un horizon immense, d'une montagne dont le sommet fuit dans les airs? On sait que Louis XIV, après avoir assisté à une représentation de Cinna, fut tellement frappé de la clémence d'Auguste, qu'il l'aurait imitée à l'égard du chevalier de Rohan, si l'intérêt de l'état n'eût pas exigé la punition du coupable. Le même monarque cessa de monter sur le théâtre, après avoir entendu les beaux vers où Narcisse, au nom des Romains, reproche à Néron de venir prodiguer sur la scène sa personne et sa voix. Et qui sait combien d'hommes inconnus ont pris dans cette école des mœurs le germe de plusieurs actions honnêtes et de leurs vertus ensevelies avec eux dans l'obscurité?
Le théâtre comique n'en impose point par ce faste qui accompagne la tragédie; il ne bat point l'imagination par d'aussi grandes machines. Il n'enlève point l'âme hors d'elle-même; mais il s'y insinue, et la gouverne par une persuasion douce et pénétrante. Il l'épure et l'adoucit; il inspire le goût de la société en nous apprenant l'art d'intéresser nos semblables, ou du moins d'en être soufferts. Les fruits de la société sont doux; mais il faut souvent les cueillir sur un terrain couvert de ronces et d'épines, le poète comique arrache ou écarte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molière parmi nous. Il a purgé le champ de la société des insectes incommodes qui l'infectaient. Que de services n'aurait-il pas rendus à la France, si la mort n'eût interrompu le cours de ses travaux? que de fausses notions, que d'opinions absurdes et populaires n'aurait-il pas détruites? de combien de préjugés épidémiques ne nous eût-il pas guéris? Il aurait corrigé les grands sans négliger le peuple. Le théâtre, chez une nation policée, doit ressembler à ces pharmacies complètes où, auprès d'une composition précieuse, destinée à l'usage des citoyens opulens, se trouvent ces spécifiques vulgaires que la générosité daigne consacrer aux maladies de l'indigence. Qu'il serait à souhaiter que les grands écrivains n'eussent jamais employé leurs talens qu'au profit de la société! Mais souvent, au lieu d'adoucir les mœurs, ils les ont affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois l'homme de génie à leurs desseins secrets, et l'ont rendu complice de leur tyrannie.
L'univers se repose et se corrompt sous Auguste, qui ferme à la fois le temple de la guerre et celui de la liberté romaine. Caton, Cassius, Brutus ont expiré avec elle; mais leurs ombres erraient encore devant l'imagination des Romains. Il fallait étouffer les sentimens qui auraient pu reproduire les âmes républicaines. Le maître du monde sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse au génie, plus fort que lui; il appelle autour de son trône, encore mal affermi, les rois de l'éloquence, de la poésie et des arts; il les intéresse à sa gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle célèbrent les charmes de son empire. Bientôt les fiers Romains sont changés. Ils baisent leurs fers avec respect, et chantent les louanges de leur maître. Le goût du luxe et des plaisirs passe de leurs écrits dans les mœurs; et les champs, encore sanglans de la lutte terrible des tyrans et de la liberté, se couronnent de fleurs, s'embellissent de spectacles, de jeux et de fêtes. Quelle étonnante révolution! quelques années auparavant, mille Romains s'écriaient encore avec Caton: Un tyran peut-il vivre tandis que je respire? Et je vois sous Auguste, le fils de Labéon appelé insensé pour avoir osé, dans le sénat, donner son suffrage à un ennemi de l'empereur! Et j'entends tous les Romains répéter d'après leur maître: Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un amas de feuilles inutiles? eux qui, pour obtenir ces feuilles, avaient renversé Carthage et conquis l'univers! Ce fut ainsi que les grands écrivains du siècle d'Auguste amenèrent les Romains à traiter de folie le noble enthousiasme de la liberté. Plus près de nos jours et dans une île voisine, le génie n'a-t-il pas opéré une révolution non moins rapide et plus heureuse? Charles II, dont le trône touchait presque à l'échafaud de son père, vit sa nation perdre en un moment toute sa férocité. Les Waller, les Rochester, et quelques autres génies semblables adoucirent ces âmes cruelles qui, depuis trente années, s'étaient nourries de haine, de fanatisme et de carnage.
Mais quel spectacle étrange me rappelle encore dans Rome, au milieu des tyrans qui la tourmentent! un Sénèque mêlant tranquillement son sang au sang de son épouse qui l'accompagne au tombeau; un Thraséas recevant au milieu de ses jardins l'arrêt de sa mort, du même visage dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et la fille de l'illustre Arrie implorant, de la tendresse de son époux, la liberté de le suivre. Mille Romains quittent la vie sans tristesse et sans joie, après un festin, une conversation, une lecture; il semble que les liens de l'âme et du corps soient usés pour eux, et que l'un et l'autre se séparent à leur gré sans douleur. Est-ce donc le siècle des Décius, et celui des Tibère et des Néron qui se confondent ensemble à mes yeux? ou Rome va-t-elle renaître encore? Non: Rome est foulée sous les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient anéantir la vertu avec la liberté; mais la vertu rit de leurs vaines fureurs. Quand elle ne peut plus habiter le siècle qu'ils ont souillé, le génie la reçoit dans ses écrits, et la rend à l'univers quand les monstres en ont disparu.
Ce furent Sénèque, Lucain et d'autres écrivains imbus des dogmes de Zénon, qui répandirent cet esprit stoïque, dont l'inflexible raideur fit faire à la vertu ces efforts excessifs, la porta à se détruire pour se conserver, et lui fit passer les bornes de la nature, pour échapper aux tyrans qui franchissaient les bornes ordinaires de l'inhumanité. Les Romains, excédés du spectacle de leur lumière, appelèrent à leur secours le stoïcisme, cette philosophie de l'homme malheureux, qui leur ôtait le sentiment quand ils n'avaient plus que des maux à sentir, et qui leur apprenait à mépriser une vie qu'il fallait craindre de perdre à chaque instant, où qu'il fallait avilir. Pardonnons à Sénèque, à Lucain, d'avoir altéré la pureté du goût des Horace et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours occupés à vanter les faveurs d'Auguste: il leur fallait s'exhorter sans cesse à mourir. Si le goût doit se livrer avec réserve aux éclairs de leur génie, la force de leur âme, déposée dans leurs pensées, ennoblit et fortifie la nôtre. Les deux plus nobles emplois du génie, c'est d'encourager à la vertu par ses écrits, et de remettre dans la route de la vérité la raison humaine toujours prête à s'en écarter.
Elle était plongée, depuis Aristote, dans un sommeil léthargique, voisin de la mort: il semblait que la pensée eût perdu son mouvement, et que l'entendement humain se fût arrêté. Une longue suite de siècles informes avait passé dans l'ombre de la nuit sans traits et sans couleurs. Nul génie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte de son âme. Enfin la raison se réveille; elle saisit quelques lueurs éparses dans cette solitude immense. A leur clarté douteuse, elle n'embrasse que des fantômes: ne voyant autour d'elle aucun génie capable de la guider, elle court vers Aristote qu'elle découvre dans le lointain; mais il ne la retira de l'abîme de l'ignorance, que pour la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce avec lui. Là, enchaînée à ses pieds, elle y contracte, comme un vil esclave, le caractère, la forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle maître: elle y perd cette audace salutaire et cette liberté d'intelligence qui voient toujours la vérité au-dessus du grand homme, et osent le quitter pour elle. Rien n'est si fécond que l'erreur: l'âme la produit sans culture. Déjà ses racines funestes se sont étendues de toutes parts; elles menacent d'étouffer la raison humaine; et, aux premiers efforts que le génie hasarde, la superstition accourt et l'épouvante.
C'est ainsi que nous abusons de tout, même du génie des grands hommes. Aristote a parlé: et pendant deux mille ans la vérité n'ose le démentir. Dès que la célébrité d'un grand écrivain ou d'un philosophe hardi en impose à l'imagination, les esprits médiocres s'attroupent sous ses étendards, s'empressent d'adopter ses idées sans discernement, et croient s'associer à sa gloire. La paresse se repose bientôt sur la force de ses décrets, et achève de nous priver du seul remède qui nous reste: la réflexion est un état violent pour nous. Une sorte de sentiment confus de la brièveté de notre vie, qui nous presse d'agir et de jouir, nous fait regretter les instans que nous perdons à connaître avant de vouloir, à douter avant de choisir. L'incertitude devient un tourment, dont notre âme se délivre par une erreur, si elle ne le peut par une vérité. Cette liberté si noble de nos jugemens et de nos pensées, nous l'abandonnons honteusement au premier usurpateur, s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant qui la réclame pour nous la rendre; et ce sage même peut-il obtenir de nous que nous en retenions dans nos mains le domaine précieux? Nous passons témérairement les bornes où sa sagesse avait voulu nous arrêter; son ambition était de régner sur des hommes libres, et nous le faisons despote malgré lui; le grand homme indigné de nous voir lui demander de nouveaux fers, après que sa main généreuse vient de briser les anciens, pourrait s'écrier avec plus d'humanité que Tibère: O hommes nés pour la servitude!
Quel sera donc le génie bienfaisant qui brisera, qui soulèvera du moins cet amas de chaînes sous lequel l'homme restait accablé volontairement? Lève-toi; Descartes! c'est toi que l'Éternel a nommé pour opérer ce prodige; étends ton bras, saisis l'homme, et fuis avec lui vers la lumière; laisse cet être aveugle et ingrat se débattre dans tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi qu'il est malheureux, et sois son libérateur: un jour viendra qu'il ira pleurer de reconnaissance sur ta tombe. Qui pourrait mesurer l'étendue de l'influence que Descartes a eue sur l'esprit humain? elle n'aura d'autres bornes que celles du monde. C'est de lui que l'avenir même recevra sa forme. Combien d'événemens dont le germe repose dans des idées que son âme a produites, ou qu'elle a fait éclore dans les autres? L'homme futur croira agir seul et se donnera tout l'honneur de l'événement: il ne sera pourtant que l'agent presque nécessaire d'un grand homme. Ici les détails sont impossibles et superflus. Les sciences, les arts, et même les belles-lettres sont occupés à défricher le monde nouveau où Descartes les a fait aborder: l'univers, tel qu'il paraît aujourd'hui, est en partie son ouvrage; il a remis dans nos mains les instrumens qui opèrent les grandes choses; il a fait plus: il nous a rendu l'instrument universel qui les invente tous, la raison. Il a dit à l'homme: Commence ta tâche, la mienne est finie; je t'ai donné le secret et l'exemple de te délivrer de tes erreurs, de celles des grands hommes, et des miennes.
Descartes fut entendu d'un philosophe que le siècle passé vit naître, et qui, par l'adresse et la séduction de son esprit, perfectionna l'espèce humaine, peut-être autant qu'aucun homme de génie. Ami de la vérité, mais jaloux de son repos, il fut l'apôtre de la raison, sans vouloir en être le martyr; il aimait les hommes, car il était un vrai sage, mais il les craignait encore plus; il les regardait comme ces enfans indociles qui abusent souvent de la confiance qu'on leur montre; il pensait que la vérité ne doit point se hâter de paraître, que le sage doit distribuer son action avec une prudente économie, cacher adroitement le but qu'il ne faut pas montrer, déposer dans un endroit inconnu un germe que la génération suivante verra éclore, frapper dans le silence et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc duquel il serait dangereux d'attacher la coignée. Aussi ménagea t-il notre faiblesse: il commença par introduire la philosophie auprès de cette moitié du genre humain qui gouverne l'autre, et lui prêta toutes les grâces de ce sexe. Il ne heurta point de front les préjugés réunis, mais il les combattit en détail: il délia le faisceau au lieu de le rompre; au lieu de saper ouvertement l'édifice de l'erreur, il cacha dans ses fondemens la mine dont l'explosion l'a renversé dans la suite: Il fit entrer dans nos yeux à peine ouverts une lumière douce, un jour tempéré, mais sans ombre; ou, s'il répandit quelque nuage sur ce ciel si pur, ce fut afin qu'il servît d'asile à la vérité, et que son défenseur pût au besoin s'y réfugier auprès d'elle.
Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du genre humain. Quelle reconnaissance n'aurait-on pas due à celui qui aurait anéanti l'usage absurde des épreuves, le ridicule entêtement de l'astrologie, la manie des possessions? Que n'aurait-on pas dû à celui qui aurait éteint les bûchers, où étaient consumés des malheureux accusés d'être magiciens et qui croyaient l'être? Combien de préjugés, moins barbares en apparence, non moins funestes en effet! Qui sait combien de siècles la superstition qui défendait l'ouverture des cadavres, a borné les connaissances anatomiques? Combien d'autres siècles, l'avilissement attaché à la culture de l'esprit a retardé les progrès des sciences et des arts? Que ne doit-on pas surtout à celui qui, le premier, a détruit les préjugés politiques, et jeté les fondemens de l'immense édifice des lois?
O toi! citoyen législateur des rois, sublime et profond Montesquieu, qui as fait remonter la philosophie vers le trône des souverains, et qui fus le Descartes de la législation, serait-il vrai que l'ouvrage immortel, que ton génie mit vingt années à produire, ne servira qu'à nourrir la vaine gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles, tiendront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison publique, sans le lire, sans le concevoir? et, après l'avoir stérilement admiré, finiront-ils par le déposer, comme un vain ornement, dans le temple des beaux arts, au lieu de le faire servir à leur bonheur? Non: le temps viendra que les préjugés des rois se dissiperont à ta lumière; les hommes d'état méditeront les grands principes que tu as révélés; la législation sera simplifiée, perfectionnée; les siècles ignorans ne dicteront plus leurs lois aux siècles instruits; et l'heureux instinct des bons rois sera changé en une raison éclairée. Nous apercevons déjà quelques présages favorables: l'attention des Français commence à se tourner vers les grands objets. La frivole Athènes n'est plus occupée tout le jour de ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est prononcé avec respect; l'amour n'en est point éteint dans les cœurs; il implore les moyens de se ranimer, et de renouveler ses anciens miracles. Déjà le commerce se sent avec joie dégagé des entraves où des préjugés gothiques le tenaient enchaîné. L'agriculture ranimée offre ses bras, et ne demande que sa subsistance pour enrichir l'état, au lieu de se borner à le nourrir languissamment; et, après avoir été barbares et ignorans, superstitieux et fanatiques, philosophes et frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des hommes et des citoyens. Alors les Français se demanderont, dans les transports de leur reconnaissance: Où est le tombeau de Montesquieu?
Mon âme frappée de respect s'arrête auprès; et, jetant de cet auteur un regard sur la chaîne des lois, je la vois remonter, par des détours vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains aux Grecs, de la Grèce à l'Égypte. Là, elle se perd à mes faibles yeux, qui n'ont peut-être embrassé que la plus courte portion de son étendue. Le grand homme qui en a formé les premiers anneaux, dont l'esprit immortel respire parmi nous, décide encore aujourd'hui de nos fortunes et de notre sort, et influe tous les jours sur les biens et sur les maux civils des sociétés actuelles: tant le pouvoir du génie est invincible! tant son empreinte sur l'univers est ineffaçable!
Rois, gardez-vous de croire que vous régnez seuls sur les nations, et que vos sujets n'obéissent qu'à vous. Tout l'appareil du pouvoir se rassemble et brille autour de votre trône; vous tenez dans vos mains le gouvernail de l'état: mais c'est un vaisseau porté sur une mer inconstante et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté de l'homme: si vous ne savez vous rendre maîtres, de la force et de la direction de ce courant inévitable et insensible, il entraînera le vaisseau loin du but que le pilote se propose. Ce courant agit dans le calme comme dans la tempête; et l'on aperçoit trop tard, près de l'écueil, la grandeur de son effet imperceptible dans chaque instant. Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement que vous imprimez au gouvernement, qui pourra l'arrêter ou le changer? Est-ce la force? Pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme ou de l'appareil des supplices, rétablir l'harmonie politique, et changer l'esprit général d'un peuple? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen cruel; et un roi généreux peut-il se plaire à avilir ses sujets, qui font sa gloire et sa puissance; à briser sans pitié tous les ressorts de l'honneur et de la vertu, et à mutiler, pour ainsi dire, l'âme humaine, pour régner ensuite tristement sur ses restes défigurés? Non: il n'y a que le génie qui puisse, sans convulsion et sans douleur, rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique. C'est par lui que le sceptre deviendra, dans vos mains, un levier d'une force infinie, avec lequel vous pourrez soulever une nation entière; renverser en peu de temps, dans les volontés de plusieurs millions d'hommes, l'édifice antique de leurs préjugés; et détruire jusqu'aux sentimens qui semblaient ne pouvoir être anéantis qu'avec l'homme. Mais si la nature, pour un trône qu'elle vous donne, vous a refusé le génie, osez du moins le chercher dans ceux de vos sujets qui ont reçu d'elle ce partage sublime; achetez d'eux, par des honneurs légitimes, cet instrument puissant de la souveraineté; encouragez, favorisez, dans les grands écrivains, son influence bienfaisante sur l'esprit de vos peuples. Vous avez raison d'écarter de leurs mains les écrits dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le citoyen: pour remplir la seconde partie de vos devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui éclairent et ennoblissent l'homme et le citoyen. Faites servir votre force à protéger le génie qui doit l'augmenter; délivrez des fureurs de l'envie et du préjugé barbare ces législateurs paisibles de la raison, qui ne parlent que pour votre gloire, et pour le bonheur du genre humain; et souvenez-vous qu'il n'est pas en votre pouvoir de forcer vos sujets à leur désobéir.
FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS.