DISCOURS DE RÉCEPTION
DE CHAMFORT
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE,

Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, à la place de M. de la
Curne de Sainte-Palaye
.

Messieurs,

Il y a des bienfaits qui ne trouvent point d'ingrats; mais il est des bienfaiteurs qui craignent l'effusion de la reconnaissance. Ce sont ceux qui, rassasiés d'hommages, ne peuvent plus être honorés que par eux-mêmes: et c'est le terme où vous êtes parvenus. Aussi ai-je cru m'apercevoir qu'après la variété non moins ingénieuse qu'inépuisable des remercîmens qui vous ont été adressés, vous supprimeriez avec plaisir ceux que l'avenir vous réserve. Oui, messieurs, vous remettrez généreusement une dette qu'on vous paiera toujours avec transport, et dont il est si doux de s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien, rappelle des noms chers et précieux; et dès lors il vous devient sacré. Le tribut que vous négligeriez pour vous-mêmes, vous l'exigez pour ces grands noms. Vous le réclamez pour votre illustre fondateur, ce ministre qui, parmi ses titres à l'immortalité, compte l'honneur d'avoir suffi à tant d'éloges qui la lui assurent. Vous le réclamez pour ce chef célèbre de la magistrature, dont la vie entière se partagea entre les lois et les lettres, et dont la gloire vous devient en quelque sorte plus personnelle, en se reproduisant sous vos yeux dans l'héritier de son nom et de ses talens, qui le représente constamment parmi vous, et qui, dans cet instant, par un choix du sort déclaré en ma faveur, vous représente encore vous-mêmes.

Enfin, messieurs, un intérêt d'un ordre supérieur qui vous attache encore plus à cet usage et vous le rend à jamais inviolable, c'est la mémoire de votre véritable bienfaiteur, de ce monarque auguste qu'on vous accuse d'avoir trop loué; mais qui, pour votre justification, n'a pas été moins célébré par l'Europe entière; de ce roi que la fidèle peinture de son âme, tracée de sa main dans ses lettres, a rendu de nos jours plus cher à la nation: monumens précieux, inconnus pendant sa vie, échappés à l'éloge de ses contemporains, pour lui assurer la louange qui honore le plus les rois, la louange qu'ils ne peuvent entendre.

Tels sont, messieurs, les devoirs respectables qui assurent la perpétuité d'un tribut dont le retour, plus fréquent depuis quelques années, a cependant pris entre vos mains un nouveau degré d'intérêt. C'est que l'éloge de ceux qui ont illustré la littérature, est devenu par vous l'instruction de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant toute exagération, et proportionnant la louange au mérite, vous saisissez dans chaque écrivain le caractère marqué, le trait juste et précis, les nuances principales qui le distinguent et qui déterminent sa place. Passionnés, comme il est juste, pour ce qui est unique ou du premier ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration pour ce qui n'est qu'estimable, l'enthousiasme pour ce qui n'est qu'intéressant; et sans vous écarter de cette bienveillance indulgente, qui pour vous est souvent un plaisir, toujours un devoir, une convenance ou un sentiment, vous avez dessiné d'une main sûre les proportions et les contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait: attention désormais indispensable, utile aux lettres, utile même à la mémoire de ceux dont la place paraît moins brillante; car quiconque exagère n'a rien dit, et celui qu'on ne croit pas n'a point loué.

C'est ce que je n'ai point à craindre dans le tribut que je dois à la mémoire de M. de Sainte-Palaye. On peut le louer avec la simplicité, et, pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement de son caractère. La vérité suffit à sa mémoire.

Lorsque l'académicien que j'ai l'honneur de remplacer, vint prendre séance parmi vous, il vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou plutôt nécessaire, qu'il regardait comme son principal titre à vos suffrages; et du moins personne avant lui ne vous en avait offert de plus analogue à l'objet de vos occupations habituelles. C'était le plan presqu'entièrement exécuté d'un glossaire de notre ancien idiôme, ouvrage d'une étendue prodigieuse, dont les matériaux étaient déjà mis en ordre, et que l'auteur croyait prêt à paraître: mais bientôt, en vivant parmi vous, messieurs, il vit le premier les défauts de son plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le remède. Il eut la sagesse de s'effrayer du grand nombre de volumes qu'il allait offrir au public. Il apprit de vous l'art de disposer ses idées, l'art d'abréger pour être clair, et de se borner pour être lu. Une ordonnance plus heureuse bannit d'abord les inutilités, sauva les redites, enrichit l'ouvrage par ses pertes, enfin sut épargner au lecteur le détail de tous les petits objets, en plaçant au milieu d'eux le flambeau qui les éclaire tous à la fois: heureux effets de l'esprit philosophique, qui, conduisant l'érudition, réforme un vain luxe dont elle se fait trop souvent un besoin, et change son faste, quelquefois embarrassant, en opulence commode et utile.

C'est donc à vous principalement, messieurs, que le public sera redevable de la perfection d'un ouvrage important qui deviendra la clé de notre ancienne littérature, et qui met sous les yeux l'histoire de notre langue, depuis son origine, jusqu'au moment où cette histoire devient la vôtre. On y verra un idiôme barbare, assemblage grossier des idiômes de nos provinces, se former lentement, et par degrés presqu'insensibles; lutter, pour ainsi dire, contre lui-même; indiquer l'accroissement et le progrès des idées nationales, par les termes nouveaux, par les changemens que subissent les anciens, par les tours, les figures, les métaphores qu'amènent successivement les arts, les inventions nouvelles; enfin, par les conquêtes que notre langue fait, de siècle en siècle, sur les langues étrangères. On observera, non sans surprise, le caractère primitif de la nation consigné dans les élémens même de son langage. On reconnaîtra le Français défini en Europe, dès le huitième siècle, gai, brave et amoureux. On verra les idées meurtrières de duel, de guerre, de combats, associées souvent dans la même expression, aux idées de fêtes, de jeux, de passe-temps, de rendez-vous. Et quelle autre nation que la nôtre eût désigné, sous le nom de la joyeuse, l'épée que Charlemagne rendit si redoutable à l'Europe?

Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense qu'il puisse paraître, n'était toutefois qu'un démembrement d'une entreprise encore plus considérable, nouveau prodige de sa constance et de sa laborieuse activité. C'était un dictionnaire de nos antiquités françaises, où l'auteur embrassait à la fois géographie, chronologie, mœurs, usages, législation: ouvrage au-dessus des forces d'un seul homme, et que M. de Sainte-Palaye ne put conduire à sa fin; mais dont les matériaux précieux sont devenus, par les soins d'une administration aussi éclairée que bienfaisante, une des richesses de la bibliothèque du roi. Il compose le même nombre de volumes qu'aurait formé sans vous le dictionnaire de l'ancienne langue, quarante volumes in-folio. Je n'ai pu être à portée de les lire; mais qui peut méconnaître le mérite et le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait mesurer, au moins des yeux, le champ nouveau qu'elles ouvrent à la critique et à l'histoire? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s'en écarte avec un respect mêlé de crainte, et s'abstienne un peu trop scrupuleusement des trésors qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite de quelques résultats principaux qu'elle a rapidement saisis, elle néglige une foule de vérités secondaires qui, pour être d'un ordre inférieur, n'en seraient peut-être que d'un habituel et plus étendu? Que n'ose-t-elle, en réunissant sous un même point de vue le double objet des travaux de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et nos antiquités, l'histoire des faits et celle des mots, se placer entr'elles deux, les éclairer l'une par l'autre, et poser un double fanal, l'un sur les matériaux informes de notre ancien idiôme, l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers usages! Là, qu'elle s'arrête et qu'elle examine: elle verra, comme de deux sources inépuisables, se précipiter et descendre de siècle en siècle jusqu'à nous, le vice primitif de notre ancienne barbarie, dont elle pourra suivre de l'œil le décroissement, les teintes diverses et les nuances variées dans toutes leurs dégradations successives. Elle verra l'erreur, mère de l'erreur, entrer comme élément dans nos idées, par la langue même et par les mots; le mal, auteur du mal, se perpétuer dans nos mœurs par nos idées; la perfection philosophique du langage, aussi impossible que la perfection morale de la société; et la raison se convaincra que la langue philosophique projetée par Leibnitz, ne se serait parlée, s'il eût pu la créer en effet, que dans la république imaginaire de Platon, ou dans la diète européenne de l'abbé de Saint-Pierre.

Tels sont les travaux, encore inconnus du public, qui remplirent presqu'entièrement la vie de M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble, Messieurs, vous entendre me demander compte de l'ouvrage auquel il dut sa célébrité; de cet ouvrage dont sa présence, ou même son nom seul, rappelait constamment l'idée: je parle de ses travaux sur l'ancienne chevalerie. Il en avait fait l'objet de ses études favorites. Ces mœurs brillantes et célèbres, ces hauts faits, ces aventures, ces tournois, ces fêtes galantes et guerrières, ces chiffres, ces devises; ces couleurs, présens de la beauté, parure d'une jeunesse militaire; ces amphithéâtres ornés de princes, de princesses; ces prix donnés à l'adresse ou au courage; ce second prix, plus recherché que le premier, nommé prix de faveur, et décerné par les dames, quand, le chevalier leur était agréable; ces jeunes personnes dont la naissance relevait la beauté, ou plutôt dont la beauté relevait la naissance, et qui ouvraient la fête en récitant des vers; ces dames qui d'un mot arrêtaient, à l'entrée de la lice, le discourtois chevalier dont une seule avait à se plaindre: ces idées, ces tableaux flattaient l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été l'une des illusions de son jeune âge, et elles souriaient encore à sa vieillesse. Il en parlait à ses amis; il en entretenait les femmes, car il aimait beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette devise fameuse: Toutes servir, toutes honorer pour l'amour d'une; et répétait, d'après le célèbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur de ce monde vient des dames. Il avouait même que, dans sa constance infatigable à lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du treizième siècles, il avait tiré un grand secours du plaisir secret de s'occuper d'elles, genre d'intérêt qui contribue rarement à former des érudits: ce fut sans doute l'intérêt principal qui le soutint dans ses recherches sur notre ancienne chevalerie.

L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers, c'est leur histoire et celle de France. Mais comment traiter un tel sujet? L'honneur toujours sérieux, l'amour sérieux quelquefois, souvent trop peu, même jadis! Pourrai-je accorder des tons trop différens, et peut-être opposés? Non, sans doute. Faut-il les séparer? faut-il choisir? mais lequel abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs, devant le prince qui vous voit, qui m'écoute, et dont le nom seul rappelle aux Français toutes les idées de l'honneur[15]! L'amour? Qui l'oserait, lorsque celles dont la présence eût honoré les tournois, s'empressent d'assister à vos assemblées? Que résoudre? quel parti prendre? Question embarrassante, épineuse, du nombre de celles qui s'agitaient autrefois dans ces tribunaux appelés cours d'amour, où l'on portait les cas de conscience de cette espèce. La cour eût décidé, je crois, que l'ancienne chevalerie ayant uni très-bien l'honneur et l'amour, je dois, quoi qu'il arrive, je dois, en parlant de l'ancienne chevalerie, unir, bien ou mal, l'amour et l'honneur.

Etrange institution qui, se prêtant au caractère, aux goûts, aux penchans communs à tous ces peuples du nord, conquérans et déprédateurs de l'Europe, les passionna tous à la fois, en attachant à l'idée de chevalerie l'idée de toutes les perfections du corps, de l'esprit et de l'âme, et en plaçant dans l'amour, dans l'amour seul, l'objet, le mobile et la récompense de toutes ces perfections réunies! Jamais législation n'eut un effet plus prompt, plus rapide, plus général: c'est qu'elle armait des hommes, nés pour les armes, et qu'à l'exemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offrait la beauté pour récompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement des idées naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de l'amour dans l'autre monde; et l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde à ses prosélytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel. Etait-ce bien celui qui convenait aux vainqueurs des Romains et des Gaulois? Oui, sans doute, si l'on considère le succès qu'obtint en Europe la théorie de ce système; mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte l'histoire et les faits: malgré cette loi du plus profond respect pour les dames, on voit, par le nombre même de leurs défenseurs, combien elles avaient d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons du douzième siècle qui regrettent l'amour du bon vieux temps.

L'instant où naquit la chevalerie dut la faire regarder comme un bienfait de la divinité. C'était l'époque la plus effrayante de notre histoire: moment affreux, où, dans l'excès des maux, des désordres, des brigandages, fruits de l'anarchie féodale, une terreur universelle, plus encore que la superstition, faisait attendre aux peuples, de moment en moment, la fin du monde dont ce chaos était l'image. Dans cet instant, s'élève une institution qui, réunissant une nombreuse classe d'hommes armés et puissant, les associe contre les destructeurs de la société générale, et les lie, entre eux du moins, par tous les nœuds de la politique, de la morale et de la religion; de la religion même dont elle empruntait les rites les plus augustes, les emblèmes les plus sacrés, enfin tout ce saint appareil qui parle aux yeux, frappant ainsi à la fois l'âme, l'esprit et les sens, et s'emparant de l'homme par toutes ses facultés.

Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus respectable même que la chevalerie? Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu, pour son souverain, pour ses frères d'armes, pour le service des dames: car, dans l'institution même, elles n'occupent, contre l'opinion commune, que la quatrième place; et le changement, soit abus, soit réforme, qui les mit immédiatement après Dieu, fut sans doute l'ouvrage des chevaliers français. Enfin secourir les opprimés, les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs de tout chevalier. Et que dire encore de cette autre idée si noble, si grande, ou créée ou adoptée par la chevalerie, de cet honneur indépendant des rois, en leur vouant fidélité; de cet honneur, puissance du faible, trésor de l'homme dépouillé; de cet honneur, ce sentiment de soi invisible, indomptable dès qu'il existe, sacré dès qu'il se montre, seul arbitre dans sa cause, seul juge de lui-même, et du moins ne relevant que du ciel et de l'opinion publique? Idée sublime, digne d'un autre siècle, digne de naître dans un temps où la nature humaine eût mérité cet hommage, où l'opinion publique eût pris, des mains de la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison, les traits qui doivent composer le pur, le véritable honneur, l'honneur vénérable, dont le fantôme, même défiguré, est resté encore si respectable, ou du moins si puissant!

Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutôt vous ne craignez pas que je rappelle cette multitude d'exploits guerriers, prodiges de la chevalerie en Europe, et dans l'Asie même où l'Europe se trouva transplantée à l'époque des croisades: émigration qui fut l'ouvrage de la chevalerie autant que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre, mais encore plus de la chevalerie, qui vit des guerriers sarrazins, saisis d'enthousiasme pour leurs rivaux, passer dans le camp des croisés, et se faire armer chevaliers par nos héros les plus célèbres.

Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme anecdote, et qui se charge de réparer les omissions de l'histoire principale, raconte que tous ces, chevaliers chrétiens et sarrazins, rivaux en amour comme en guerre, firent les uns sur les autres plus d'une espèce de conquête: mais, si ces historiens sont véridiques, si les beautés dont ils parlent ont en effet mérité ces soupçons, au moins est-il certain que, loin de leur patrie, entre des adversaires si formidables, elles n'avaient point à craindre le reproche qu'on leur fit depuis en Europe, celui de préférer les chevaliers des tournois aux chevaliers des batailles: méprise qui surprendrait dans un sexe si bon juge de la gloire. Mais qui peut croire à cette méprise? et de quel poids doivent être ces vains reproches, et ces plaintes de mécontens, si on leur oppose l'hommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et amené devant le fameux Prince-Noir son vainqueur, le prince le laisse maître de fixer le prix de sa rançon. Le prisonnier croit se devoir à lui-même l'honneur de la porter à une somme immense. Un mouvement involontaire trahit la surprise du prince. «Je suis pauvre, continue le chevalier; mais apprenez qu'il n'est point de femme en France, qui refuse de filer une année entière pour la rançon de Duguesclin.» Telle était alors la galanterie française; et cependant, disait-on, elle était déjà bien tombée. La chevalerie même dégénérait de jour en jour; pour la valeur, non, ce n'est point ainsi que dégénèrent des chevaliers français; pour l'amour, oui, si l'infidèle dégénère. Ils n'étaient plus, ces temps où des héros scrupuleux, timorés, distinguaient l'amour faux, l'amour vrai: l'amour faux, péché mortel, disaient-ils; l'amour vrai, péché véniel.

Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant la chevalerie comme une espèce de sacerdoce, se vouaient au célibat, rappelaient sans cesse l'austérité de l'institution primitive qui défendait le mariage, et ne permettait que l'amour? Où était-il ce digne Boucicaut, qui n'osait révéler son amour à sa dame qu'à la troisième année, et qualifiait d'étourdis les audacieux qui s'expliquaient dès la première?..... Hélas! cette sorte d'étourdis commençait à devenir bien rare, si l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien l'en croire. Il avoue, en gémissant, que la licence des mœurs était au comble. Mais, ce qui l'afflige encore plus, c'est d'entrevoir les reproches bien plus graves que l'on peut faire à l'ancienne chevalerie. Il convient que, chargée dès sa naissance du principal vice de la féodalité, elle reproduisit bientôt tous les désordres qu'elle avait réprimés d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus aux citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix: il se plaint qu'un préjugé barbare, admis et adopté par les lois de la chevalerie, eût semblé ne vouer leurs vertus même qu'au service et à l'usage de leurs seuls égaux, ou de ceux au moins que la naissance approchait plus près d'eux: vertus dès-lors presqu'inutiles à la patrie, et qui se faisaient à elles-mêmes l'injure de borner le plus beau, le plus sacré de tous les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans les âmes de ces guerriers, quelques traits de cet héroïsme patriotique, noblement populaire, qui seul purifie, éternise la gloire des grands hommes, en la rendant précieuse à tout un peuple, et fait de leur nom pendant leur vie, et de leur mémoire après eux, une richesse publique, et comme un patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta vraie gloire, ta gloire la plus belle! O toi! qui, à ton dernier moment, recommandes le peuple aux chefs de ton armée; ah! qu'un ennemi, qu'un Anglais vienne déposer sur ton cercueil les clés d'une ville que ton nom seul continuait d'assiéger; qu'il ne veuille les mettre qu'à ce grand nom, et, pour ainsi dire, à ton ombre; j'admire l'éclat, les talens, la renommée d'un général habile: mais si j'apprends que ce même Duguesclin, malade et sur son lit de mort, entendit, à travers les gémissemens de ses soldats et des peuples, retentir, dans la ville ennemie assiégée par lui-même, le signal des prières publiques adressées au ciel pour sa guérison; si je vois ensuite la France entière, je dis le peuple, arrêter de ville en ville, et suivre, consternée, ce cercueil auguste baigné des larmes du pauvre... Votre émotion prononce, Messieurs; elle atteste combien la véritable vertu, l'humanité, laisse encore loin derrière soi tous les triomphes, et que le ciel n'a mis la vraie gloire que dans l'hommage volontaire de tout un peuple attendri.

Ne nous plaignons plus, messieurs, après un pareil trait digne d'honorer les annales des Grecs et des Romains; ne nous plaignons plus de ne pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire, des exemples d'un héroïsme si pur et si touchant. Ah! loin d'être surpris, admirons plutôt que, dans ces temps déplorables de tyrannie et de servitude, toutes deux dégradantes même pour les maîtres, un guerrier du quatorzième siècle ait trouvé, dans la grandeur de son âme, ce sentiment d'humanité universelle, source du bonheur de toute société. Qui ne s'étonnerait qu'un soldat, étranger à toute culture de l'esprit, même aux plus faibles notions qui le préparent, ait ainsi devancé le génie de Fénélon qui, trois siècles après, empruntait à la morale ce sentiment d'humanité, pour le transporter dans la politique occupée enfin du bonheur des peuples? Heureux progrès de la raison perfectionnée, qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui associe un principe non moins noble, l'amour de l'ordre: principe seul digne de gouverner les hommes, et si supérieur à cet esprit de chevalerie qu'on a vainement regretté de nos jours! Eh! qui oserait les comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets? L'un, l'esprit de chevalerie, ne portait ses regards que sur un point de la société; l'autre, cet esprit d'ordre et de raison publique, embrasse la société entière: le premier ne formait, ne demandait que des soldats; le second sait former des soldats, des citoyens des magistrats, des législateurs, des rois: l'un, déployant une énergie impétueuse, mais inégale, ne remédiait qu'à des abus dont il laissait subsister les germes sans cesse renaissans; l'autre, développant une énergie plus calme, plus lente, mais plus sûre, extirpe en silence la racine de ces abus: le premier, influant sur les mœurs, demeurait étranger aux lois; le second, épurant par degrés les idées et les opinions, influe en même temps, et sur les lois et sur les mœurs: enfin l'un, séparant, divisant même les citoyens, diminuait la force publique; l'autre, les rapprochant, accroît cette force par leur union.

C'est cet amour de l'ordre qui, mêlé parmi nous à l'amour naturel des Français pour leurs rois, a produit, et, pour ainsi dire, composé ces grandes âmes des Turenne, des Montausier, des Catinat, l'honneur à la fois et de la France et de l'humanité: caractères imposans où respire, à travers les mœurs et les idées françaises, je ne sais quoi d'antique, qui semble transporter Rome et la Grèce dans le sein d'une monarchie; mélange heureux de vertus étrangères et nationales qui, semblables en quelque sorte à ces fruits nés de deux arbres différens adoptés l'un par l'autre, réunissant la force et la douceur, conservent les avantages de leur double origine. Que ceux qui regrettent les siècles passés, cherchent de pareils caractères dans notre ancienne chevalerie!

Quoiqu'il en soit, on convient qu'en général elle jeta dans les âmes une énergie nouvelle, moins dure, moins féroce que celle dont l'Europe avait senti les effets à l'époque de Charlemagne; on convient qu'elle marqua d'une empreinte de grandeur imposante la plupart des événemens qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de grands caractères, qu'elle prépara même l'adoucissement des mœurs, en portant la générosité dans la guerre, le platonisme dans l'amour, la galanterie dans la férocité. De là, ces contrastes qui nous frappent si vivement aujourd'hui; qui mêlent et confondent les idées les plus disparates, Dieu et les dames, le catéchisme et l'art d'aimer; qui placent la licence près de la dévotion, la grandeur d'âme près de la cruauté, le scrupule près du meurtre; qui excitent à la fois l'enthousiasme, l'indignation et le sourire; qui montrent souvent, dans le même homme, un héros et un insensé, un soldat, un anachorète et un amant; enfin qui multiplient, dans les annales de cette époque, des exploits dignes de la fable, des vertus ornemens de l'histoire, et surtout les crimes de toutes les deux: mœurs vicieuses, mais piquantes, mais pittoresques; mœurs féroces, mais fières, mais poétiques. Aussi, l'Europe moderne ne doit-elle qu'à la chevalerie les deux grands ouvrages d'imagination qui signalèrent la renaissance des lettres. Depuis les beaux jours de la Grèce et de Rome, la poésie, fugitive, errante loin de l'Europe, avait, comme l'enchanteresse du Tasse, disparu de son palais éclipsé: elle attendait, depuis quinze siècles, que le temps y ramenât des mœurs nouvelles, fécondes en tableaux, en images dignes d'arrêter ses regards; elle attendait l'instant, non de la barbarie, non de l'ignorance, mais l'instant qui leur succède, celui de l'erreur, de la crédule erreur, de l'illusion facile qui met entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile surnaturel de ses fictions embellies. Ce moment est venu: les triomphes des chevaliers ont préparé les siens, leurs mains victorieuses ont de leurs lauriers tressé la couronne qui doit orner sa tête. A leur voix, accourent de l'orient les esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers, les fées, les génies désormais ses ministres; ils accourent, et déposent à ses pieds les talismans divers, les attributs variés, emblèmes ingénieux de leur puissance soumise à la poésie, souveraine légitime des enchantemens et des prestiges. Elle règne: quelle foule d'images se presse, se succède sous ses yeux! Ces batailles où triomphent l'impétuosité, la force, le courage, plus que l'ordre et la discipline; ces harangues de chefs; ces femmes guerrières, ces dépouilles des vaincus, trophées de la victoire; ces vœux terribles de l'amitié vengeresse de l'amitié; ces cadavres rendus aux larmes des parens, des amis; ces armes des chevaliers fameux, objet, après leur mort, de dispute et de rivalité: tout vous rappelle Homère; et c'est la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie qui a mérité cette gloire; tandis que la France, depuis quatre siècles, languit, faible et malheureuse, sous une autorité incertaine, avilie ou combattue, sans lois, sans mœurs, sans lettres, ces lettres tant recommandées par la chevalerie!... Ici, messieurs, vous pourriez éprouver quelque surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une opinion trop répandue, qu'il était réservé à nos jours de voir la noblesse française unir les armes et les lettres, et associer la gloire à la gloire: cette réunion remonte à l'origine de la chevalerie; c'était le devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection à laquelle étaient appelés ses prosélytes. Et qui croirait qu'exigeant la culture de l'esprit, même dans les amusemens les plus ordinaires, la chevalerie n'alliait aux exercices du corps que les jeux qui occupent ou développent l'intelligence, et proscrivait surtout ces jeux d'où l'esprit s'absente, pour laisser régner le hasard? Quelle est donc l'époque qui devint le terme de cette estime pour les lettres, et la changea même en mépris? Ce fut le moment où les subtilités épineuses de l'école hérissèrent toutes les branches de la littérature; et vous conviendrez, messieurs, que l'instant du dédain ne pouvait être mieux choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers fervens qui s'élevaient avec force contre cette orgueilleuse négligence des anciennes lois. C'était surtout un vrai scandale pour le zélé et discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers, virelais, ballades, alors chantés par toute la France, auxquels il attachait un grand prix, et qu'il composait lui-même. Ainsi, messieurs, lorsqu'avant l'époque où l'on vit tous les genres de gloire environner le trône de Louis XIV, lorsque François Ier, ce prince si passionné pour la chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture des lettres en France, il renouvelait seulement l'antique esprit de cette brillante institution. C'est ainsi que notre auguste monarque, en condamnant des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans des anciens chevaliers une loi respectée par leurs premiers ancêtres: loi paternelle, inviolable déjà sans doute par la seule sanction du prince, mais que l'orgueil du rang protégera peut-être encore; désobéir, c'est déroger.

Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands noms unis et rapprochés, sans nous rappeler à la fois, et les bienfaits de la puissance royale, et les vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit béni plus encore que célébré, ce roi qu'il est permis de ne louer que par des faits, seul éloge digne d'un cœur qui rejette tout autre éloge; ce roi qui efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de l'antique opprobre féodal; qui, en rendant la liberté à des hommes, a reconquis des sujets: oui, reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui n'appartient à personne! Qu'il soit béni, et par l'infortuné moins indigent dans l'asile même de l'indigence, et par l'innocent soustrait à la cruelle méprise des lois, et par un peuple qui sait aimer ses maîtres, le seul peut-être qui les ait constamment chéris, et dont l'amour, justifié maintenant, devança plus d'une fois et leurs bienfaits et leur naissance! A ce mot... puisse-t-il être un présage!... puisse bientôt un monarque chéri presser entre ses bras paternels le précieux gage de la félicité de nos neveux! puisse-t-il verser sur ce royal enfant, non moins en roi qu'en père, les douces larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mêler au vœu de la patrie, non pas l'expression, mais du moins l'accent respectueux de la reconnaissance, j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un fils payer les vertus de son auguste mère!

C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir terminer ce discours: et par où le finir plus convenablement que par l'éloge de la vertu sur le trône? Mais, après avoir exposé les vues principales que rassemblent, ou du moins que font naître les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il me semble que j'ai presque oublié de louer M. de Sainte-Palaye lui-même. Ce n'est pas lui qu'on aura fait connaître, en ne parlant que de ses livres; et c'est dans son caractère que réside une grande partie de son éloge. Ses mœurs, vous le savez, unissaient à l'aménité de notre siècle la simplicité, la candeur, la naïveté qu'on suppose à nos pères. Épris de nos anciens chevaliers, il semblait avoir emprunté d'eux et adopté, dans les proportions convenables, les qualités qui distinguent en effet plusieurs de ces guerriers célèbres: honneur, désintéressement, galanterie, loyauté; et, s'il m'est permis de pousser plus loin le parallèle, on voit, par l'étendue de ses travaux, qu'à l'exemple des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des grandes entreprises. C'est par cette constance et par cette passion pour l'étude, qu'il avait réparé si promptement le désavantage d'une jeunesse débile et languissante, qu'une santé trop foible avait rendue presqu'entièrement étrangère aux lettres.

Croira-t-on qu'un homme placé de si bonne heure au rang des savans les plus distingués, admis à vingt-six ans dans une compagnie célèbre par l'érudition, ait passé les vingt premières années de sa vie sous les yeux de sa mère, partageant auprès d'elle ces occupations faciles qui mêlent l'amusement au travail des femmes? Peut-être cette singularité d'une éducation purement maternelle, bornée pour d'autres à l'époque de la première enfance, et qui se prolongea pour lui jusqu'à la jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye, une des sources de cette douceur insinuante, de cette indulgence aimable, dont le cœur d'une mère est sans doute le plus parfait modèle. Peut-être l'austérité précoce d'une éducation trop dure ou moins facile a plus d'une fois resserré le germe, ou flétri du moins la fleur d'une sensibilité naissante. M. de Sainte-Palaye, plus heureux....., destinée unique d'un être né pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile maternel sous la sauve-garde de l'amitié! Dès ce moment, messieurs, je ne puis que vous rappeler des faits connus de la plupart d'entre vous; et si j'ose vous en occuper, si je m'arrête un moment sur la peinture de cette union fraternelle, c'est que le nom seul de M. de Sainte-Palaye m'en fait un devoir indispensable: c'est l'hommage le plus digne de sa mémoire; et vous-même vous pensez-que le sanctuaire des lettres ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus qui les embellissent.

La tendresse des deux frères commença dès leur naissance; car ils étaient jumeaux: circonstance précieuse qu'ils rappelaient toujours avec plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le présent le plus heureux que leur eût fait la nature, et la portion la plus chère de l'héritage paternel: il avait le mérite de reculer pour eux l'époque d'une amitié si tendre; ou plutôt ils lui devaient le bonheur inestimable de ne pouvoir trouver, dans leur vie entière, un moment où ils ne se fussent point aimés. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une épigramme grecque sur deux jumeaux. Le testament des deux frères, car ils n'en firent qu'un (et celui qui mourut le premier disposa des biens de l'autre), leur testament distingua, par un legs considérable, deux parentes éloignées qui avaient l'avantage, inappréciable à leurs yeux, d'être sœurs, et nées comme eux au même instant. C'est avec le même intérêt qu'ils se plaisaient à raconter que, dans leur jeunesse, leur parfaite ressemblance trompait l'œil même de leurs parens: douce méprise, dont les deux frères s'applaudissaient! On aurait pu les désigner dès lors, comme le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion très-heureuse:

O fratres Helenœ, lucida sydera!

consécration poétique qui leur assignait, parmi nous, le rang que tiennent dans la fable ces deux jumeaux célèbres, jadis les protecteurs, et maintenant les symboles de l'amitié fraternelle. Mais, plus heureux que les frères d'Hélène, privés par une éternelle séparation du plus grand charme de l'amitié, une même demeure, un même appartement, une même table, les mêmes sociétés réunirent constamment MM. de la Curne: peines et plaisirs, sentimens et pensées, tout leur fut commun; et je m'aperçois que cet éloge ne peut les séparer. Et pourquoi m'en ferais-je un devoir? pourquoi M. de la Curne ne serait-il pas associé à l'éloge de son frère? C'était lui qui secondait le plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant sur sa personne, sur ses besoins, sur sa santé; en se chargeant de tous ses soins domestiques, qu'un sentiment rend si nobles et si précieux. Heureux les deux frères sans doute! mais plus encore celui des deux qui, voué aux lettres, et plus souvent solitaire, arraché à ses livres par son ami, reçoit de l'amitié ses distractions et ses plaisirs; qui tous les jours épanche, dans un commerce chéri, les sentimens de tous les jours; qui ne voit aucun moment de sa vie tromper les besoins de son cœur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment de sensibilité contrainte, aigrie ou combattue, ce poison des âmes tendres, qui change en amertume secrète la douceur des plus aimables affections! De là, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye ce calme intérieur, cette tranquille égalité de son âme, qui, manifestée dans les traits et dans la sérénité de son visage, intéressait d'abord en sa faveur, devenait en lui une sorte de séduction, et faisait de son bonheur même un de ses moyens de plaire. Ainsi s'écoulait cette vie fortunée, sous les auspices d'un sentiment qui, par sa durée, devint enfin l'objet d'un intérêt général. Combien de fois a-t-on vu les deux frères, surtout dans leur vieillesse, paraissant aux assemblées publiques, aux promenades, aux concerts, attirer tous les regards, l'attention du respect, même les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel empressement on les aidait à prendre place, on leur montrait, on leur cédait la plus commode ou la plus distinguée! triomphe dont leurs cœurs jouissaient avec délices; triomphe si doux à voir, si doux à peindre! car, après la vertu, le spectacle le plus touchant est celui de l'hommage que lui rendent les hommes assemblés; et dans les rencontres ordinaires de la société, on n'aperçut jamais un des deux frères, sans croire qu'il cherchait l'autre. A force de les voir presque inséparables, on disait, on affirmait qu'ils ne s'étaient jamais séparés, même un seul jour. Il fallait bien ajouter au prodige; et leur union était mise, dès leur vivant, au rang de ces amitiés antiques et fameuses qui passionnent les âmes ardentes, et dont on se permet d'accroître l'intérêt par les embellissemens de la fiction. Eh! qu'en est-il besoin, lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les sacrifices, et enfin celui d'un sentiment qui, pour l'ordinaire, triomphe de tous les autres? M. de la Curne est près de se marier: M. de Sainte-Palaye ne voit que le bonheur de son frère; il s'en applaudit; il est heureux; il croit aimer lui-même..... Mais, la veille du jour fixé pour le mariage, M. de la Curne aperçoit, dans les yeux de son frère, les signes d'une douleur inquiète, mêlée de tendresse et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye, au moment de quitter son frère, redoutait pour leur amitié les suites de ce nouvel engagement. Il laisse entrevoir sa crainte; elle est partagée. Le trouble s'accroît, les larmes coulent. «Non, dit M. de la Curne, je ne me marierai jamais.» Les sermens furent réciproques; et jamais ils ne songèrent à les violer. C'est ainsi que M. de Sainte-Palaye vit exécuter, et lui-même exécuta une des lois de la chevalerie qui lui plaisait sans doute davantage, la fraternité préférée à tout, même au service des dames.

O charme simple et naïf d'une scène intérieure et domestique! Combien d'autres non moins douces, non moins touchantes, oubliées et ensevelies dans le secret de cette heureuse demeure, asile de l'amitié! Pourquoi faut-il que l'âge et le temps lui en offrent de plus affligeantes et de plus douloureuses! Ah! la vieillesse avance; elle amène l'idée d'une séparation: la mort leur est affreuse. Ils frémissent: leurs cœurs se précipitent l'un vers l'autre; ils se serrent, se pressent avec terreur; ils mêlent et confondent leurs pleurs, leurs craintes, dirai-je leurs espérances? Il en est une qu'ils saisissent, qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont nés à la même heure; si la même heure à la mort les unissait! cette idée les console, les rassure. Où ils ne voient plus de séparation, la mort a disparu; l'illusion s'achève; ils osent s'en flatter; et dans l'égarement de leur douleur, ils se promettent un miracle, n'en connaissant pas de plus impossible que de vivre séparés. Il approche toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la Curne dont la santé chancelante annonce la fin prochaine. On tremble, on s'attendrit pour M. de Sainte-Palaye: c'est à lui que l'on court, dans le danger de son frère. Tous les cœurs sont émus; leurs amis, leurs connaissances, quiconque les a vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu roi (car une telle amitié devait parvenir jusqu'au trône) montra quelqu'intérêt pour l'infortuné menacé de survivre. C'est lui que plaint surtout le mourant lui-même. «Hélas! dit-il, que deviendra mon frère? je m'étais toujours flatté qu'il mourrait avant moi.» O regret, peut-être sans exemple! ô vœu sublime du sentiment, qui, dans ce partage des douleurs, s'emparait de la plus amère, pour en sauver l'objet de sa tendresse!

Vous les avez sus, messieurs, ces détails que des récits fidèles vous apportaient tous les jours; vous avez frémi sur le sort d'un vieillard.........., j'allais dire abandonné, c'est presque l'épithète de cet âge: mais non; ses amis se rassemblent, l'environnent, se succèdent; des femmes jeunes, aimables, s'arrachent aux dissipations du monde, pour seconder des soins si touchans. Il a vécu pour l'amitié: il est sous la tutelle de tous les cœurs sensibles. Ah! qu'il est doux de voir démentir ces tristes exemples d'un abandon cruel et trop fréquent, ces crimes de la société qui consternent l'âme, en lui rappelant ses blessures, ou lui présageant celles qui l'attendent!

Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le cœur abjure ces pensées austères, ces sombres réflexions, qui nous présentent l'humanité sous un aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en montrant l'homme isolé dans la foule, et séparé de ce qui l'entoure! Un bonheur constant avait épargné à M. de Sainte-Palaye ces idées affligeantes, et en préserva sa vieillesse. C'était le prix de ses vertus, sans doute, mais, surtout de cette indulgence inépuisable, universelle, qui passait dans tous ses discours, et que promettait encore la douceur de son maintien. Né pour aimer, il ne peut haïr, même le vicieux, même le méchant. Ce n'est pour lui qu'un être qui n'est pas son semblable, dont il s'écarte sans colère et presque sans chagrin: douce facilité, qui, sans altérer la pureté de ses mœurs, assurait à la fois et la tranquillité de son âme, et le repos de sa vie; et qui, lui épargnant la peine de haïr le vice, épargnait au vice le soin de se venger! Heureux caractère qui (à moins d'être l'effort d'une raison mûrie, paisible et calme, après avoir tout jugé) n'est qu'un présent de la nature, et n'est point la vertu sans doute, mais que la vertu même pourrait envier!

C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est cet intérêt universel, accru par son âge et par son malheur, qui calma la violence de son premier désespoir, qui en modéra les accès, et les changea en une tendre mélancolie qu'il porta jusqu'au tombeau. Hélas! on s'étonnait qu'il s'y traînât si lentement: on reprochait à la nature de le laisser vivre après son frère. Ah! c'est qu'il vivait encore avec lui; il l'entendait; il le voyait sans cesse. Vous en fûtes témoins, messieurs, lorsqu'à l'une de vos assemblées particulières, chancelant, prêt à tomber, il est secouru par l'un de vous qu'il connaissait à peine: c'était un de vos choix les plus récens[16]. «Monsieur, dit le vieillard, vous avez sûrement un frère!» Un frère! un secours! ces deux idées sont pour lui inséparables à jamais. Toutes les autres s'altèrent, s'effacent par degrés; la douleur, la vieillesse, les infirmités affaiblissent ses organes, disons tout, sa raison: mais cette idée chérie survit à sa raison, le suit partout, et consacre à vos yeux les tristes débris de lui-même. Il n'est plus qu'une ombre, il aime encore; et semblable à ces mânes, habitans de l'Elysée, à qui la fable conservait et leurs passions et leurs habitudes, il vient à vos séances, il vous parle de son frère, et vous respectez, dans la dégradation de la nature, le sentiment dont elle s'honore davantage.

Je m'aperçois, messieurs, que l'intérêt, sans doute inséparable de ce sentiment, m'attire quelque indulgence; mais où finit cet intérêt, l'indulgence cesse et m'ordonne de m'arrêter. Et que vous dirais-je qui pût soutenir votre attention? Rappelerais-je quelques traits non moins précieux du caractère de M. de Sainte-Palaye, sa bonté bienfaisante, sa générosité, d'autres vertus.!... Ah! l'amitié les suppose. Les vertus! c'est son cortége naturel; et celles qui ne la précèdent pas, la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie encore quelques traits intéressans ou curieux de sa vie privée, de ses voyages, les honneurs littéraires qu'il reçut en France et en Italie? Eh! que sont, auprès d'un sentiment, les titres, les honneurs littéraires?... Je ne vous offense pas, messieurs; qui d'entre vous, au milieu de ses travaux, de ses succès, dans la jouissance d'une juste célébrité, n'a point envié plus d'une fois peut-être les douceurs habituelles qu'une telle union répandit sur une vie si longue et si heureuse? Prestige de la gloire, éclat de la renommée, illusions si brillantes et si vaines, si recherchées et si trompeuses, auriez-vous rempli ses jours d'une félicité si pure et si durable? Ah! l'amitié plus fidèle ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut le bonheur de sa vie entière, et non le mensonge d'un moment. Son ami lui peut échapper, comme tous les biens nous échappent; mais l'amitié lui reste, et n'accuse point l'erreur de ses plaisirs passés. Elle lui coûte des regrets, mais non celui d'avoir vécu pour elle; et ses regrets encore, mêlés à l'image qui les rend chers à son cœur, reçoivent de cette image même le charme secret qui les tempère, les adoucit, et les égare en quelque sorte dans l'attendrissement des souvenirs. Que dis-je? ô consolation! ô bonheur d'une destinée si rare! c'est l'amitié qui veille encore sur ses derniers jours. Il pleure un frère, il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami qui partage cette perte, qui le remplace autant qu'il est en lui, qui lui prodigue jusqu'au dernier moment les soins les plus attentifs, les plus tendres, ajoutons, pour, flatter sa mémoire, les plus fraternels. C'est parmi vous, messieurs, qu'il devait se trouver, cet ami si respectable[17], ce bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour, abandonne ses études, ses plaisirs, pour aller secourir l'enfance de la vieillesse. Vos yeux le cherchent, son trouble le trahit: nouveau garant de sa sensibilité, nouvel hommage à la mémoire de l'ami qu'il honore et qu'il pleure!

DES ACADÉMIES.

OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, SOUS LE NOM DE RAPPORT SUR LES ACADÉMIES, EN 1791.

Messieurs,

L'Assemblée nationale a invité les différens corps, connus sous le nom d'académies, à lui présenter le plan de constitution que chacun d'eux jugerait à propos de se donner. Elle avait supposé, comme la convenance l'exigeait, que les académies chercheraient à mettre l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de la constitution générale. Je n'examinerai pas comment cette intention de l'assemblée a été remplie par chacun de ces corps: je me bornerai à vous présenter quelques idées sur l'académie française, dont la constitution plus connue, plus simple, plus facile à saisir, donne lieu à des rapprochemens assez étendus, qui s'appliquent comme d'eux-mêmes à presque toutes les corporations littéraires, surtout dans les gouvernemens libres. Qu'est-ce que l'Académie française? A quoi sert-elle? C'est ce qu'on demandait fréquemment, même sous l'ancien régime; et cette seule observation paraît indiquer la réponse qu'on doit faire à ces questions sous le régime nouveau. Mais, avant de prononcer une réponse définitive, rappelons les principaux faits. Ils sont notoires; ils sont avérés; ils ont été recueillis religieusement par les historiens de cette compagnie: ils ne seront pas contestés; on ne récuse pas pour témoins ses panégyristes.

Quelques gens de lettres, plus ou moins estimés de leur temps, s'assemblaient librement et par goût chez un de leurs amis, qu'ils élurent leur secrétaire. Cette société, composée seulement de neuf ou dix hommes, subsista inconnue pendant quatre ou cinq ans, et servit à faire naître différens ouvrages que plusieurs d'entre eux donnèrent au public. Richelieu, alors tout-puissant, eut connaissance de cette association. Cet homme, qu'un instinct rare éclairait sur tous les moyens, d'étendre ou de perfectionner le despotisme, voulut influer sur cette société naissante: il lui offrit sa protection, et lui proposa de la constituer sous autorité publique. Ces offres, qui affligèrent les associés, étaient à peu près des ordres: fallut fléchir. Placés entre sa protection et sa haine, leur choix pouvait-il être douteux? Après d'assez vives oppositions du parlement, toujours inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait de Richelieu; après plusieurs débats sur les limites de la compétence académique (que le parlement, dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, à la langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, à l'éloquence), l'académie fut constituée légalement sous la protection du cardinal, à peu près telle qu'elle l'a été depuis sous celle du roi. Cette nécessité de remplir le nombre de quarante, fit entrer, dans la compagnie, plusieurs gens de lettres obscurs, dont le public n'apprit les noms que par leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis s'est renouvelé plus d'une fois. Il fallut même, pour compléter le nombre académique, recourir à l'adoption de quelques gens en place, et d'un assez grand nombre de gens de la cour. On admira, on vanta, et on a trop vanté depuis ce mélange de courtisans et de gens de lettres, cette prétendue égalité académique, qui, dans l'inégalité politique et civile, ne pouvait être qu'une vraie dérision. Eh! qui ne voit que mettre alors Racine à côté d'un cardinal était aussi impossible qu'il le serait aujourd'hui de mettre un cardinal à côté de Racine? Quoiqu'il en soit, il est certain que cet étrange amalgame fut regardé alors comme un service rendu aux lettres: c'était peut-être en effet hâter de quelques momens l'opinion publique, que le progrès des idées et le cours naturel des choses auraient sûrement formée quelques années plus tard; mais enfin la nation, déjà disposée à sentir le mérite, ne l'était pas encore à le mettre à sa place. Elle estima davantage Patru en voyant à côté de lui un homme décoré; et cependant Patru, philosophe quoique avocat, faisait sa jolie fable d'Apollon, qui, après avoir rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un fil d'or: le dieu s'aperçut que la lyre n'y gagnait pas; il y remit une corde vulgaire, et l'instrument redevint la lyre d'Apollon.

Cette idée de Patru était celle des premiers académiciens, qui tous regrettaient le temps qu'ils appelaient leur âge d'or; ce temps où, inconnus et volontairement assemblés, ils se communiquaient leurs pensées, leurs ouvrages et leurs projets, dans la simplicité d'un commerce vraiment philosophique et littéraire. Ces regrets subsistèrent pendant toute la vie de ces premiers fondateurs, et même dans le plus grand éclat de l'académie française. N'en soyons pas surpris: c'est qu'ils étaient alors ce qu'ils devaient être, des hommes libres, librement réunis pour s'éclairer: avantages qu'ils ne retrouvaient pas dans une association plus brillante.

C'est pourtant de cet éclat que les partisans de l'académie (ils sont en petit nombre) tirent les argumens qu'ils rebattent pour sa défense. Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition. Ils commencent par admettre que la gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV, honorés du titre d'académiciens, forme la splendeur académique et le patrimoine de l'académie. En partant de cette supposition, voici comme ils raisonnent: Un écrivain célèbre a été de l'académie, ou il n'en a pas été. S'il en a été, tout va bien; il n'a composé ses ouvrages que pour en être; sans l'existence de l'académie, il ne les eût pas faits, du moins il n'en eût fait que de médiocres: cela est démontré. Si au contraire il n'a pas été de l'académie, rien de plus simple encore; il brûlait du désir d'en être; tout ce qu'il a fait de bon, il l'a fait pour en être: c'est un malheur qu'il n'en ait pas été; mais, sans ce but, il n'eût rien fait du tout, ou du moins il n'eût rien fait que de mauvais. Heureusement on n'ajoute point que, sans l'académie, cet écrivain ne serait jamais né. La conclusion de ce puissant dilemme est que les lettres et les académies sont une seule et même chose; que détruire les académies, c'est détruire l'espérance de voir renaître de grands écrivains, c'est se montrer ennemi des lettres, en un mot, c'est être un barbare, un vandale.

Certes, si on leur passe que, sans cette institution, la nation n'eût point possédé les hommes prodigieux dont les noms décorent la liste de l'académie; si leurs écrits forment, non pas une gloire nationale, mais une gloire académique, on n'a point assez vanté l'académie française, on est trop ingrat envers elle. L'Immortalité, cette devise du génie, qui pouvait paraître trop fastueuse pour une corporation, n'est plus alors qu'une dénomination juste, un honneur mérité, une dette que l'académie acquittait envers elle-même.

Mais qui peut admettre, de nos jours et dans l'assemblée nationale, que la gloire de tous ces grands hommes soit une propriété académique? Qui croira que Corneille, composant le Cid près du berceau de l'académie naissante, n'ait écrit ensuite Horace, Cinna, Polyeucte, que pour obtenir l'honneur d'être assis entre messieurs Granier, Salomon, Porchères, Colomby, Boissat, Bardin, Baudoin, Balesdens: noms obscurs, inconnus aux plus lettrés d'entre vous, et même échappés à la satire contemporaine? On rougirait d'insister sur une si absurde prétention.

Mais pour confondre, par le détail des faits, ceux qui lisent sans réfléchir, revenons à ce siècle de Louis XIV, cette époque si brillante de la littérature française, dont on confond mal à propos la gloire avec celle de l'académie.

Est-ce pour entrer à l'académie française qu'il fit ses chefs-d'œuvres, ce Racine, provoqué, excité dès sa première jeunesse par les bienfaits immédiats de Louis XIV; ce Racine qui, après avoir composé Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate, n'était pas encore de l'académie, et n'y fut admis que par la volonté connue de Louis XIV, par un mot du roi équivalant à une lettre de cachet: Je veux que vous en soyez. Il en fut.

Espérait-il être de l'académie, ce Boileau, dont les premiers ouvrages furent la satire de tant d'académiciens; qui croyait s'être fermé les portes de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre dans son discours de réception; et qui, comme Racine, n'y fut admis que par le développement de l'influence royale.

Etait-il excité par un tel mobile, ce Molière, que son état de comédien empêchait même d'y prétendre, et qui n'en multiplia pas moins d'année en année les chefs-d'œuvres de son théâtre, devenu presque le seul théâtre comique de la nation?

Pense-t-on que l'académie ait aussi été l'ambition du bon La Fontaine, que la liberté de ses contes, et surtout son attachement à Fouquet, semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis qu'à soixante-trois ans, après la mort de Colbert[18], persécuteur de Fouquet? et pense-t-on que, sans l'académie, le fablier n'eût point porté des fables?

Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais distingué par un talent nouveau? Qui croira que l'auteur d'Atys et d'Armide, comblé des bienfaits de Louis XIV, n'eût point, sans la perspective académique, fait des opéras pour un roi qui en payait si bien les prologues[19]?

Voilà pour les poètes; et quand aux grands écrivains en prose, est-il vrai que Bossuet, Fléchier, Fénélon, Massillon, appelés par leurs talens aux premières dignités de l'église, avaient besoin de ce faible aiguillon, pour remplir la destinée de leur génie? Dans cette liste des seuls vrais grands écrivains du siècle de Louis XIV, nous n'avons omis que le philosophe La Bruyère, qui sans doute ne pensa pas plus à l'académie, en composant ses Caractères, que La Rochefoucault en écrivant ses Maximes. Nous ne parlons pas de ceux à qui cette idée fut toujours étrangère: Pascal, Nicole, Arnaud, Bourdaloue, Mallebranche, que leurs habitudes ou leur état en écartaient absolument. Il est inutile d'ajouter, à cette liste de noms si respectables, plusieurs noms profanes, mais célèbres, tels que ceux de Dufresny, Lesage et quelques autres poètes comiques, qui n'ont jamais prétendu à ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du côté plaisant, quoiqu'ils en fussent bien les maîtres.

Après avoir éclairci des idées dont la confusion faisait attribuer à l'existence d'un corps la gloire de ses plus illustres membres, examinons l'académie dans ce qui la constitue comme corporation, c'est-à dire, dans ses travaux, dans ses fonctions, et dans l'esprit général qui en résulte.

Le premier et le plus important de ses travaux est son dictionnaire. On sait combien il est médiocre, incomplet, insuffisant; combien il indigne tous les gens de goût; combien il révoltait surtout Voltaire qui, dans le court espace qu'il passa dans la capitale avant sa mort, ne put venir à l'académie sans proposer un nouveau plan, préliminaire indispensable, et sans lequel il est impossible de rien faire de bon. On sait qu'à dessein de triompher de la lenteur ordinaire aux corporations, il profita de l'ascendant qu'il exerçait à l'académie, pour exiger qu'on mît sur-le-champ la main à l'œuvre, prit lui-même la première lettre, distribua les autres à ses confrères, et s'excéda d'un travail qui peut-être hâta sa fin. Il voulait apporter le premier sa tâche à l'académie, et obtenir de l'émulation particulière ce que lui eût refusé l'indifférence générale. Il mourut: et avec lui tomba l'effervescence momentanée qu'il avait communiquée à l'académie. Il résulta seulement de ses critiques sévères et âpres, que les dernières lettres du dictionnaire furent travaillées avec plus de soin; qu'en revenant ensuite avec plus d'attention sur les premières, les académiciens, étonnés des fautes, des omissions, des négligences de leurs devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait, en cet état, être livré au public, sans exposer l'académie aux plus grands reproches, et surtout au ridicule: châtiment qu'elle redoute toujours, malgré l'habitude. Voilà ce qui reculera, de plusieurs années encore, la nouvelle édition d'un ouvrage qui paraissait à peu près tous les vingt ans, et qui se trouve en retard précisément à l'époque actuelle, comme pour attester victorieusement l'inutilité de cette compagnie.

Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et autrefois un seul homme, même un académicien, Furetière, en un moindre espace de temps, devança l'académie dans la publication d'un dictionnaire qu'il avait fait lui seul: ce qui occasionna, entre l'académie et l'auteur, un procès fort divertissant, où le public ne fut pas pour elle. Il existe un dictionnaire anglais, le meilleur de tous: c'est le travail du célèbre Johnson, qui n'en a pas moins publié, avant et après ce dictionnaire, quelques ouvrages estimés en Europe. Plusieurs autres exemples, choisis parmi nos littérateurs, montrent assez ce que peut, en ce genre, le travail obstiné d'un seul homme: Moréri, mort à vingt-neuf ans, après la première édition du dictionnaire qui porte son nom; Thomas Corneille, épuisé de travaux, commençant et finissant, dans sa vieillesse, deux grands ouvrages de ce genre, le Dictionnaire des Sciences et des Arts, en trois volumes in-fo.; un Dictionnaire géographique, en trois autres volumes in-fo.; La Martinière, auteur d'un Dictionnaire de Géographie, en dix volumes toujours in-fo.; enfin Bayle, auteur d'un Dictionnaire en quatre volumes in-fo., où se trouvent cent articles pleins de génie, luxe dont les in-fo. sont absolument dispensés, et dont s'est préservé surtout le Dictionnaire de l'Académie.

Et pourtant, là se bornent tous ses travaux. Les statuts de ce corps, enregistrés au parlement, lui permettaient (c'était presque lui commander) de donner au public une grammaire et une rhétorique; voilà tout: car pour une logique, les parlemens ne l'eussent pas permis. Eh bien! où sont cette grammaire et cette rhétorique? Elles n'ont jamais paru. Cependant, auprès de la capitale, aux portes de l'académie, un petit nombre de solitaires, MM. de Port-Royal, indépendamment de la traduction de plusieurs auteurs anciens, travail qui ne sort point du département des mots, et qui (par conséquent) était permis à l'académie française; MM. de Port-Royal publièrent une Grammaire universelle raisonnée, la meilleure qui ait existé pendant cent ans; ils publièrent, non pas une rhétorique, mais une logique: car, pour ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur jansénisme, voulait bien leur permettre de raisonner; et l'Art de raisonner fut même le titre qu'ils donnèrent à leur logique. Observons qu'en même temps ces auteurs solitaires donnaient, sous leur nom particulier, différens ouvrages qui ne sont point encore tombés dans l'oubli.

Passons au second devoir académique, les discours de réception. Je ne vous présenterais pas, Messieurs, le tableau d'un ridicule usé. Sur ce point, les amis, les ennemis de ce corps parlent absolument le même langage. Un homme loué, en sa présence, par un autre homme qu'il vient de louer lui-même, en présence du public qui s'amuse de tous les deux; un éloge trivial de l'académie et de ses protecteurs: voilà le malheureux canevas où, dans ces derniers temps, quelques hommes célèbres, quelques littérateurs distingués ont semés de fleurs écloses non de leur sujet, mais de leur talent. D'autres, usant de la ressource de Simonide, et se jetant à côté, y ont joint quelques dissertations de philosophie ou de littérature, qui seraient ailleurs mieux placées. Sans doute, quelque main amie des lettres, séparant et rassemblant ces morceaux, prendra soin de les soustraire à l'oubli dans lequel le recueil académique va s'enfonçant de tout le poids de son immortalité.

Nous avons vu des étrangers illustres, confondant, ainsi que tant de Français, les ouvrages des académiciens célèbres et les travaux de la corporation appelée académie française, se procurer avec empressement le recueil académique, seule propriété véritable de ce corps, outre son dictionnaire; et, après avoir parcouru ce volumineux verbiage, cédant à la colère qui suit l'espérance trompée, rejeter avec mépris cette insipide collection.

Ici se présente, messieurs, une objection dont on croira vous embarrasser. On vous dira que ces hommes célèbres ont déclaré, dans leur discours de réception, qu'ils ont désiré vivement l'académie, et que ce prix glorieux était en secret l'âme de leurs travaux. Il est vrai qu'ils le disent presque tous: et comment s'en dispenseraient-ils, puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille, qui ne connut d'abord l'académie que par la critique qu'elle fit d'un de ses chefs-d'œuvres! Racine, admis chez elle en dépit d'elle, comme on sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misérable formule est une ressource contre la pauvreté du sujet, et trop souvent contre la nullité du prédécesseur auquel on doit un tribut d'éloges?

A l'égard de l'empressement réel que de grands hommes ont quelquefois montré pour le fauteuil académique, il faut savoir que l'opinion, qui, sous le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait une sorte de devoir aux gens de lettres un peu distingués, d'être admis dans ce corps; et la mode, souveraine absolue chez une nation sans principes; la mode, ajoutant son prestige aux illusions d'une vanité qu'elle aiguillonnait encore, perpétuait l'égarement de l'opinion publique. Le gouvernement le savait bien, et savait bien aussi l'art de s'en prévaloir. Avec quelle adresse habile, éclairé par l'instinct des tyrans, n'entretenait-il pas les préjugés qui, en subjuguant les gens de lettres, les enchaînaient sous sa main! Une absurde prévention avait réglé, avait établi que les places académiques donnaient seules aux lettres ce que l'orgueil d'alors appelait un état: et vous savez quelle terrible existence c'était que celle d'un homme sans état; autant valait dire presque un homme sans aveu: tant les idées sociales étaient justes et saines! Ajoutons qu'être un homme sans état exposait, il vous en souvient, Messieurs, à d'assez grandes vexations. Il fallait donc tenir à des corps, à des compagnies; car, là où la société générale ne vous protège point, il faut bien être protégé par des sociétés partielles; là où l'on n'a pas de concitoyens, il faut bien avoir des confrères; là où la force publique n'était souvent qu'une violence légale, il convenait de se mettre en force pour la repousser. Quand les voyageurs redoutent les grands chemins, ils se réunissent en caravane.

Tels étaient les principaux motifs qui faisaient rechercher l'admission dans ces corps; le gouvernement refusant quelquefois cet honneur à des hommes célèbres dont les principes l'inquiétaient, ces écrivains, aigris d'un refus qui exagérait un moment à leurs yeux l'importance du fauteuil, mettaient leur amour-propre à triompher du gouvernement. On en a vu plusieurs exemples; et voilà ce qui explique des contradictions inexplicables pour quiconque n'en a pas la clé.

Qui jamais s'est plus moqué, surtout s'est mieux moqué de l'académie française que le président de Montesquieu dans ses Lettres Persanes? Et cependant, révolté des difficultés que la cour opposait à sa réception académique, pour des plaisanteries sur des objets plus sérieux, il fit faire une édition tronquée de ces mêmes lettres où ces plaisanteries étaient supprimées: ainsi, pour pouvoir accuser ses ennemis d'être des calomniateurs, il le devint lui-même, il commit un faux. Il est vrai qu'en récompense, il eut l'honneur de s'asseoir dans cette académie à laquelle il avait insulté; et le souvenir de ses railleries, approuvées de ses confrères comme du public, n'empêcha pas que, dans sa harangue de compliment, le récipiendaire n'attribuât tous ses travaux à la sublime ambition d'être membre de l'académie.

On voit, par les lettres de Voltaire, publiées depuis sa mort, le mépris dont il était pénétré pour cette institution; mais il n'en fut pas moins forcé de subir le joug d'une opinion dépravée, et de solliciter plusieurs années ce fauteuil, qui lui fut refusé plus d'une fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la cour pour réprimer l'essor du génie, et pour lui couper les ailes, suivant l'expression de ce même Voltaire, qui reprochait à d'Alembert de se les être laissé arracher. De là vint que tous ceux qui depuis voulurent garder leurs ailes, et à qui leur caractère, leur fortune, leur position permirent de prendre un parti courageux, renoncèrent aux prétentions académiques; et ce sont ceux qui ont le plus préparé la révolution, en prononçant nettement ce qu'on ne dit qu'à moitié dans les académies: tels sont Helvétius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal et quelques autres. Tous ont montré hardiment leur mépris pour ce corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste; mais qui les a reçus grands, et les a rapetissés quelquefois.

Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un objet d'émulation pour les gens de lettres, le désir d'être admis dans ce corps, dont les membres les plus célèbres se sont toujours moqués; et croyez ce qu'ils en ont dit dans tous les temps, hors le jour de leur réception.

Nous arrivons à la troisième fonction académique: les complimens aux rois, reines, princes, princesses; aux cardinaux, quand ils sont ministres, etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul énoncé, que cette partie des devoirs académiques est diminuée considérablement, vos décrets ne laissant plus en France que des citoyens.

Quatrième et dernière fonction de l'académie: la distribution des prix d'éloquence, de poésie et de quelques autres fondés dans ces derniers temps.

Cette fonction, au premier coup d'œil, paraît plus intéressante que celle des complimens; et au fond, elle ne l'est guère davantage. Cependant, comme il est des hommes, ou malveillans ou peu éclairés, qui nous supposeraient ennemis de la poésie, de l'éloquence, de la littérature, si nous supprimions ces prix, ainsi que ceux d'encouragement et d'utilité, nous vous proposerons un moyen facile d'assurer cette distribution. On ne prétendra pas sans doute qu'une salle du Louvre soit la seule enceinte où l'on puisse réciter des vers bons, médiocres ou mauvais. On ne prétendra pas que, pour cette fonction seule, il faille, contre vos principes, soutenir un établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être; car nous rendons cette justice à l'académie française, qu'elle entre pour très-peu dans le déficit, et qu'elle est la moins dispendieuse de toutes les inutilités.

Puisque personne ne se permettra les objections absurdes que leur seul énoncé réfute suffisamment, nous avons d'avance répondu à ceux qui croient ou feignent de croire que le maintien de ces prix importe à l'encouragement de la poésie et de l'éloquence. Mais qui ne sait ce qu'on doit penser de l'éloquence académique? Et puisqu'elle était mise à sa place, même sous le despotisme, que paraîtra-t-elle bientôt auprès de l'éloquence vivante et animée, dont vous avez mis l'école dans le sanctuaire de la liberté publique? C'est ici, c'est parmi vous, Messieurs, que se formeront les vrais orateurs; c'est de ce foyer que jailliront quelques étincelles qui même animeront plus d'un grand poète. Leur ambition ne se bornera plus à quelques malheureux prix académiques, qui à peine depuis cent ans ont fait naître quelques ouvrages au-dessus du médiocre. Il ne faut point appliquer, aux temps de la liberté, les idées étroites connues aux jours de la servitude. Vous avez assuré au génie le libre exercice et l'utile emploi de ses facultés; vous lui avez fait le plus beau des présens; vous l'avez rendu à lui; vous l'avez mis, comme le peuple, en état de se protéger lui-même. Indépendamment de ces prix que vous laisserez subsister, la poésie ne deviendra pas muette; et la France peut encore entendre de beaux vers, même après Messieurs de l'académie française.

Il est un autre prix plus respectable, décerné tous les ans par le même corps d'après une fondation particulière, prix dont la conservation paraît d'abord recommandée par sa dénomination même, la plus auguste de toutes les dénominations, le prix de la vertu.

Tel est l'intérêt attaché à l'objet de cette fondation, qu'au premier aperçu des inconvenances morales qui en résultent, on hésite, on s'efforce de repousser ce sentiment pénible; on s'afflige de la réflexion qui le confirme; on se fait une peine de le communiquer et d'ébranler dans autrui les préventions favorables, mais peu réfléchies, qui protègent cette institution. Il le faut néanmoins; car ce qui, dans un régime absurde en toutes ses parties, paraissait moins choquant, présente tout à coup une difformité révoltante dans un système opposé, qui, ayant fondé sur la raison tout l'édifice social, doit le fortifier par elle, et l'enceindre, en quelque sorte, du rempart de toutes les considérations morales capables de l'affermir et de le protéger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous cet aspect, l'établissement de ce prix de vertu, bien sûrs que si cette fondation est utile et convenable, elle peut, comme la vertu, soutenir le coup-d'œil de la raison.