Les députés qui étoient venus étoient venus de bonne volonté. Une vraie députation arriva et engagea le Roi à rentrer chez lui. Comme on me le dit, et que je ne voulois pas me trouver rester dans la foule, je sortis environ une heure avant lui; je rejoignis la Reine, et vous jugez avec quel plaisir je l'embrassai. J'avois pourtant ignoré les risques qu'elle avoit courus. Le Roi rentré dans sa chambre, rien ne fut plus touchant que le moment où la Reine et ses enfants se jetèrent à son cou. Des députés qui étoient là fondoient en larmes: les députations se relevèrent de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que le calme fût rétabli totalement. On leur montra les violences qui avoient été commises. Ils furent tous très-bien dans l'appartement du Roi, lequel fut parfait pour eux. A dix heures, le château étoit vide, et chacun se retira chez soi.

Le lendemain, la garde nationale, après avoir montré la plus grande douleur d'avoir eu les mains liées, et d'avoir vu devant ses yeux tout ce qui s'étoit passé, obtint de Pétion l'ordre de tirer. A sept heures, on dit que les faubourgs marchoient: la garde se mit sous les armes avec le plus grand zèle. Des députés de l'Assemblée vinrent de bonne volonté demander au Roi s'il croyoit qu'il y eût du danger, pour qu'elle se transportât chez lui. Le Roi les remercia. Vous verrez leur dialogue dans tous les journaux ainsi que celui de Pétion, qui vint dire au Roi que ce n'étoit que peu de monde qui vouloit planter un mai[214].

[La lettre jusqu'à cet alinéa est de main étrangère; le dernier paragraphe est seul de la main de Madame Élisabeth.]

Comme je savois que la duchesse de Duras t'avoit donné de mes nouvelles, et que je n'ai pas trouvé un instant pour t'écrire, je ne me suis pas trop tourmentée; aujourd'hui même, je n'ai qu'un moment. Nous sommes jusqu'à ce moment tranquilles; l'arrivée de M. de La Fayette fait un peu de mouvement dans les esprits. Les Jacobins dorment. Voilà le détail de la journée du 20. Adieu, je me porte bien, je t'aime, je t'embrasse, et suis bien aise que tu ne te sois pas trouvée dans cette bagarre.


LVIII
A MADAME DE RAIGECOURT.

Ce 8 juillet 1792.

Il faudroit vraiment toute l'éloquence de madame de Sévigné pour rendre tout ce qui s'est passé hier; car c'est bien la chose la plus surprenante, la plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite, etc., etc. Mais heureusement l'expérience peut un peu aider la compréhension. Enfin, voilà les Jacobins, les Feuillants, les Républicains, les Monarchistes, qui, abjurant tous leurs discordes, et se réunissant près de l'arbre inébranlable de la Constitution et de la liberté, se sont promis bien sincèrement de marcher la loi à la main, et de ne pas s'en écarter[215]. Heureusement, le mois d'août s'approche, moment où toutes les feuilles étant bien développées, l'arbre de la liberté présentera un ombrage plus sûr. Notre ville est tranquille et le sera pour la fédération. Je tremble qu'il n'y ait quelque cérémonie religieuse: tu connois mon goût pour elles: demande à Dieu, mon cœur, qu'il me donne force et conseil. Adieu; je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.

NOTES, DOCUMENTS
ET
PIÈCES JUSTIFICATIVES.

I
LETTRE ÉCRITE DE PARIS PAR M. REPIQUET,

Fédéré d'Autun, district d'Autun, département de Saone et Loire, à M. Repiquet, son frère, citoyen audit Autun, sur les événements du 10 août 1792, l'an 4 de la liberté. Imprimée aux frais de la Société, des Amis de la Constitution de ladite ville.

Mon fraire, mon cher ami,

Je ne peut pas atantre que les chose soit terminé pour tan faire par, ainsi qua toute la société des ami de la constitussion d'Autun, qui sont mes fraire, que jesper que tu voudra bien leur témogné la fraternité qui ne finira qua la mort envair moi. Je te fait par de la bataille que nous avont u yaire vendredi dix aoust, comme je te lavais promis, que je ne quiterais Paris que quant le coup serait porté; mais se coup ne sera jamais houblié, car il doit aitre ymmortelle.

Ci je te parle, croit que c'est un raive; si j'éxiste, c'est que la mort n'a pas voulu de moi. Mon ami, je te diré que la nuit du neuf au disse, nous somme sorti des Jacobin à minuit, ayant les hordre de nos commissair.

Lhordre était de nous transporter tous les fédérés, les un au faubourgt St. Entoine, et les autre au Cordelié ou sont les Marsaillois; les autre dans les section les plus patriote, de fasson que nous avons passé cette maime nuit sans panser à dormir. Pour conquir sa liberté, il ne faut plus panser de fermé les yeux, au contraire, il faut les ouvrire, et avoir de bonnes aureille. Moi qui ne connais pas assés les section de Paris, je messuis transporté de suite avecque quelques un des jeune gens d'Autun, dans le bataillon de Marsaille, comme javais ma confiance en eux. Les fédérés de Nime, de Monpeillé, de Macon, nous nous somme tous joint, de fasson que nous nous somme trouvé aux environ de trois bataillon, tous desterminé à périre pour conquir la liberté. Nous lavons juré, nous la soutiendront: aprest nous, nos enfant prendront vengensse, et ils trionferont. Pour moi, mon ami, jétais chef de ploton, quand nous avons entré au tuillerie, il li en avait quelqun qui ne se soussiest pas di entrer, parce que les bal commensait desja a pleuvoir; pour les en courager dantrer, je leur ai dit courage mes enfent, ce nest pas sur nous quon tire.

Je neu pas prononsé ses mot quil en tomba catorse de mon ploton, et moi surpri de me voir qua trois de ma section, les gueux nous on tiré a mitraille, car ils croyoit nous faire reculer et doné la terreur au peuple. Mais des fédéré qui on juré devant leur munisipalité respective, qui sacrifirait leur sanc, leur fortune, pour la deffance de la patrie, ne peuve pas reculer. Nous ne pouvous pas mourire pour la plus bel cose, et moi comme tu sai qui suis acoutumé de mourir, je ni pansait pas.

Je nés pas encore vu tous les jeune gensse d'Autun; je les cherche tous les jour, tout ce que jan sait, quil se sont bien montré et bien ardie au feu: il ni a que Mersié de blessé dans une main, je ne sai sil en sera extropié. Je cherché dans les cor mort si je ne trouverai pas le petit Migniot, frère du charpantier de Marchau, que lon ma dit avoir été tué dans la compagni de Monpellié; mais il ma été impossible dans navoir de nouvelle. Comme nous étion tous séparés, il ni avait pas possible que nous fussion dans la maime compagnie, dhalleur il n'est pas possible de reconnaître personne dans les mort. On fait nombre de quatre mille, san conté que la riviere en est presque plaine, on dirait du bois a flotter. Le chatau des tuillerie brule toujours trai fort, le feu ne peut si éteindre, car sest un enfaire. Les diable son sorti et demande pardon au peuple; mais le peuple courageux et plaint de bonté, a méprisé ses demon, et les a lessé alé à leur malheureu sor. Le cheffe des diable avec proserpine se sont sauvé avec leur famille, dans l'assemblé nationalle ou on a commi que des péché mortelle; comme tu voi qui se ressemble sasemble. Il navais pas malle choisi, car il avait choisi des homme abillé de rouge, appelés Suisse, pour desfendre les crime qu'il comaitait dans ces enfair.

Enfin, mon ami, nous étion plus de cinq cent mille soldat commandé par le dieux de lunivert, nous ne lavons pas vu, mais nous lavon entendu; il a parlé dans nos cœur, nous étion tous fraire. Des charbonier, des masson, des porte fait, en généralle de toute les langue, nous navion que le maime langage; nous nous embrassion tous, et nous ne fesion qune maime famile. Jés étés mangés par des charbonnié et par baucoup douvrier, de sorte qu'il manbrassait. Enfin mon cher ami il li a eu des section de Paris qui ont tiré sur nous comme sur des lou garou, mais nous les avons baré par la rue de Grenelle et de la section des grenadier des file St. Thomas. Jan on compté 48 étandu, entrautre le capitaine qui étais d'une grosseur a faire peur a un enfant trouvé; on voyoit bien que ce bougre navais été nourie quau chatau des tuillerie, car il ni a que des cochon de cette espaisse. On ne veut pas dire combien ce qui li a de mort, car cest tairible: ce nest pas fini, car il ni a point de nosse quil ni ai de landemain. Aujourdhui jé vu couper au moins trois cent taite; on jette les corp dans la rivier, et porte les taite. On ne fini pas; tous les aristocrate i passeront: on prent leur non en écri, et il y a des comissaire pour montrer leur maison. Mais, mon ami, je te prie de faire par à tous les patriote DE FAIRE COULER DU SANG LE MOINS QU'IL SERA POSSIBLE dans notre pays, peut aitre que ces gensse ecaré ne tarderont pas à vous demandés pardon: nessités pas à les pardonner, mais faitte leur sentir quil sont dans la poussier; Paris leur doit doner exemple.

Toute la cavallerie étais pour nous et l'infanterie, mais il li en a eu baucoup de tué par les section aristocrate. Il ni a plus daristocrate à Paris, tous crie vive la nation; mais il ne faut pas si fié que quant nous en auront curé le ny. A linstant que je técri, on bat la généralle de toute par. Je fini vite en courant dans mon bataillon qui sont les Marsaillois. Les misérable ont perdu 150 homme, tant tué que blaissé, jé vu faire lapelle. Mon amie, tu sai que je né point d'ortograffe, et que je ne sé point faire de frase, mais au moin il me raiste que je parle de cœur en jurant de vivre libre ou mourir.

Ton fraire Repiquet.

Poste scriptome.

Je te diré quil métait arrivé davoir desja tué un Garde du Roi, près le pallais royale, et un autre le bras, qui na pas mieux vécu que le premier, car il avait lalter coupé, pour avoir dit vive le Roi, et merde pour la nation. Il li a un trop lon destaille pour tans faire par; tu le saura par les Autunois.

Jés tué quatre Suise dans les cavau des tuillerie, quil sestais cachés derrier des taunaux: il était comme des lievre caché. Le premier je lui ai coupé un bras, ausito une femme la porté au bout d'une pique. Pour ten dire davantage je ne peut; tout ce qui li a, que nous en avons tué soixante traise dans les cavos. Actuelment on peut me tué quent on voudra; jé tué le nombre que je demandais auparavant; mais puisque ji suis, il ne me turont quen ma présence.

Repiquet.

A AUTUN, DE L'IMPRIMERIE DE P. P. DE JUSSIEU, 1792.


II
COMMUNE DE PARIS.

Le 20 octobre 1792, l'an 4e de la liberté, 1er de la République française, et 1er de l'égalité.

SECRÉTAIRE-GREFFIER.

Je joins ici, Citoyens, une lettre adressée à Madame Élisabeth, dont ce renvoy par devers vous a été arrêté par le conseil général de la Commune.

Je vous prie de m'en accuser réception.

Méyée.

Les citoyens membres de la Convention nationale et composant la commission des 24.

Notre sœur Élisabeth,
Prenez votre chapelet,
Il sera la victoire,
Toute pleine, de gloire.

Commencés, par la Croix,
C'est le signe, des Roys,
Jésus, fils de Marie,
Ditte, qu'il vous marie,

Avec le Roy François,
Oh Dieu quelle joye.
N'est-ce pas un bon souhait?

Voilà une bonne proye.
Rions, chantons cette fois,
L'amour a fait son employe.

———

Je t'ay vu, mon Citron,
Dans la Loire, en plongeon;
Bien nager quelle gloire?
Estre mis dans l'histoire.

Ah le brave Français,
Je ne suis point Anglais,
Parti pour l'Allemagne?
Oui voilà ma campagne.

Traître, grand ennemi,
Trop infidèle ami!
Contre nous porter arme!

Quelle plus triste allarme!
J'aime le Roy François.
Comme moy donc, franc sois.

Citron est le chien du prince Louis, que j'ay vu en passant à Tours. Il s'amusoit avec luy, à le faire nager dans la Loire. J'ay fait ce petit sonnet à sa gloire. A ce titre, s'il pouvoit vous recréer un moment, je m'en féliciterois: et ma joye iroit de pair avec le respect dans lequel je suis pleinement,

Madame,

Votre serviteur le plus respectueux,
J. Guillemeteau,
Curé de Biarge et vic. de Fontenay de Vincennes.

7 octobre 1792.

A Madame, Madame Élisabeth, dans le Temple, rue du Temple, à Paris.

Madame Élisabeth dit dans une de ses lettres qu'elle était effrayée de l'ignorance du bas clergé: elle avait bien raison. B.


III

Après avoir esquissé, au livre huitième de cette histoire, la distribution intérieure de l'édifice du Temple, essayons de donner une idée générale de sa physionomie extérieure, un aperçu du personnel commis à sa garde et des dispositions prises par l'autorité républicaine.

A la grande porte de la rue du Temple était un portier nommé Darque, naguère bedeau du grand prieuré, homme simple et bon, qui n'avait pas la prétention de descendre du même sang que la glorieuse vierge d'Orléans, quoique souvent cette consonnance de noms lui attirât des plaisanteries grossières. Serviteur sexagénaire de l'hôtel de Conti, il avait été surpris par la Révolution dans l'exercice de ses fonctions paisibles et dans la quiétude de ses vieux jours. Du reste, il comprenait peu les choses qui se passaient alors sous ses yeux, et c'était un grand bienfait de la Providence; les vicissitudes qui entraînaient les hommes et les choses lui avaient laissé un abri sous le toit où il avait vieilli, et cela lui suffisait; il se regardait comme étant partie intrinsèque du Temple.

Dans la loge de Darque pendait un cordon à sonnette correspondant par un fil de fer à l'intérieur de la salle du conseil, située, dès le premier jour de la détention du Roi dans l'intérieur du palais du Temple, et, à dater du 8 décembre, au rez-de-chaussée de la grosse tour. Un nombre de coups convenu révélait aux officiers municipaux préposés à la garde du Temple la nature des messages ou l'importance des visiteurs. Un carillon prolongé annonçait la venue d'une autorité supérieure. A ce bruit, les municipaux venaient eux-mêmes reconnaître les personnages puissants et les introduire, s'il y avait lieu. Ces membres de la Commune furent d'abord au nombre de huit, jour et nuit de service dans l'intérieur du Temple, un près de Louis XVI, un près de Marie-Antoinette, et les six autres composant le conseil de la garde du Temple. Deux couchaient dans l'antichambre du Roi et deux dans celle de la Reine, les quatre autres dans la chambre du conseil. Ces huit commissaires, dont le service durait pendant quarante-huit heures, se renouvelaient chaque jour quatre par quatre, désignés par le sort dans le conseil de la Commune. Étant de service auprès des prisonniers, ils étaient tenus de ne répondre qu'aux questions vagues et sans importance qu'on leur faisait, et le plus laconiquement possible.

A droite et à gauche, dans la cour, s'élevaient plusieurs corps de bâtiment affectés à différents services; à droite, était l'appartement de Jubaud, ancien concierge du palais; le nouvel économe, du nom de Coru, occupa une partie de ce logement.

Dans le bâtiment de gauche, faisant face à l'habitation de Coru, demeurait l'ancien suisse du château du Temple, nommé Gachet, protégé de M. le comte d'Artois, vieux débris, comme Darque, de cet ancien régime sous lequel on buvait et l'on chantait, sans prévoir quel terrible visiteur viendrait briser les verres et interrompre les chansons. Les orages du temps avaient quelque peu assombri l'humeur joviale du vieux Gachet, mais ils n'avaient pas dérangé l'antique habitude qu'il avait prise de vendre à boire à ses voisins. Depuis 1784 sa petite industrie était exploitée par un vieux célibataire nommé Lefèvre; assez étranger au grand drame qui se jouait sous ses yeux, Lefèvre ne voyait dans le passage au Temple des officiers municipaux et de la force armée, qu'une chance heureuse pour son commerce, et, sans souhaiter malheur à la famille royale dont il avait reçu les bienfaits, il acceptait volontiers un état de choses qui achalandait son cabaret. La triste humanité est ainsi faite; quand on n'est pas soutenu par un sentiment plus haut, on juge l'histoire générale au point de vue de sa propre histoire. On s'assemblait chez le père Lefèvre pour savoir ce qui se passait, pour converser sur les affaires du jour: c'était le rendez-vous des nouvellistes du voisinage.

A gauche également, et sous le même toit que la buvette du père Lefèvre (car c'est ainsi qu'on appelait cet établissement), se trouvaient les cuisines qui alimentaient non-seulement les prisonniers, mais les commissaires de la Commune, les officiers, et dans la suite le poste tout entier de la force armée; enfin tous les employés tenus par leur service à ne pas sortir du Temple.

Le palais ou château faisait face à la porte d'entrée et fermait dans toute sa largeur la première cour. Dans le château était le grand poste du Temple. Il résulte des états journaliers du service de cette époque, que la garde du Temple se composait de: 1 commandant général, 1 chef de légion, 1 sous-adjudant général, 1 adjudant-major, 1 porte-drapeau, 20 artilleurs, 2 pièces de canon, et formait, avec les gardes nationaux, en y comprenant les officiers et sous-officiers, un effectif de deux cent quatre-vingt-sept hommes. Cette garde était fournie chaque jour au Temple tour à tour par les huit divisions de la garde nationale parisienne. Après la mort du Roi, cet effectif fut réduit à deux cent huit hommes, y compris quatorze canonniers.

On entrait au jardin par l'intérieur du château: ce fut pour obvier à cet inconvénient que, d'après l'ombrageuse inspiration de la Commune et sous sa surveillance sévère, le patriote Palloy (on ne le nommait jamais sans cette qualification) éleva plus tard, au milieu de l'espace qui séparait le château de la tour, un gros mur qui forma ainsi une nouvelle cour entre le château et le jardin.

Ce nouveau mur avait deux portes, l'une charretière, fermée par une forte cloison de chêne, garnie de barres de fer et de verrous, et que l'on ne pouvait ouvrir sans le concours de deux guichetiers, possesseurs chacun d'une clef différente.

La seconde porte, à gauche et tout à côté de la première, consistait en un guichet étroit; deux clefs étaient également nécessaires pour en opérer l'ouverture; ces clefs étaient aux mains de deux hommes dont les loges étaient situées à côté de ces deux portes, l'une en dedans, l'autre en dehors. Un fil de fer et une double sonnette ralliaient ces deux cases à travers le mur. Les deux guichetiers passaient là les jours et les nuits sans interruption aucune, dérangés à toute minute, dépendant l'un de l'autre, et condamnés, comme Sisyphe, à une action continuelle. L'un de ces suppliciés s'appelait Richard, l'autre Mancel.

Dès qu'on avait franchi ces portes, tous les bâtiments contigus à la tour ayant été démolis, le sombre édifice, dépositaire des débris de la royauté, apparaissait dans sa libre tristesse, dégagé de toutes parts, et renfermé, avec quelques bouquets d'arbres, entre quatre murailles nues. Son complet isolement lui imprimait encore un caractère plus religieux et plus redoutable. A ses angles, quatre tourelles rondes élançaient leurs toits aigus, que dominait de sa masse imposante le pignon également aigu du donjon. L'œil ne retrouvait dans leurs girouettes découpées à jour aucunes traces d'armoiries; aucun cartouche de pierre n'indiquait non plus, au-dessus de la porte d'entrée, la féodalité des âges de foi: le passage des templiers n'y était pas inscrit; les écussons des grands maîtres n'étalaient point leurs émaux sur un portail guilloché. Tout le monument était grave et empreint de la physionomie des temps guerriers, mais n'ayant rien d'épique ni de romanesque dans son architecture simple et sévère, dépouillée de ces belles fantaisies, de ces images capricieuses que le moyen âge taillait dans la pierre.

Depuis que, veuf de ses nobles hôtes, veuf aussi de son arsenal et de ses trophées, il avait, silencieux, servi d'asile à de poudreuses archives, une sombre mélancolie planait sur lui et semblait annoncer qu'il devait un jour servir de prison. On sentait, en effet, en le regardant, qu'absente à l'extérieur, la gaieté ne pouvait habiter le dedans, et que la main de l'adversité devait seule pousser des habitants dans une telle demeure. Théâtre parfaitement approprié à la terrible tragédie qui allait s'y accomplir, l'architecte, en le faisant si lugubre, semblait l'avoir prédestiné à l'usage qu'il venait de recevoir.

Voici l'état nominatif de toutes les personnes employées à la bouche et à la sûreté de la maison du Temple pendant les premiers temps de la captivité de la famille royale. Nous mettons en regard le traitement qui leur était alloué.

Gagnié[216], chef de cuisine 4,000 fr. par an.
Remy, chef d'office 3,000
Maçon, second chef d'office 2,400
Nivet, pâtissier 2,100
Meunier, rôtisseur[217] 2,400
Mauduit, argentier, homme du garde-manger 2,400
Penaut, garçon de cuisine 1,500
Marchand[218], garçon servant 1,500
Turgy[219], id. 1,500
Chrétien[220], id. 1,500
Guillot, garçon d'office 1,200
Adrien, laveur 1,200
Fontaine, garçon pour le service de la bouche 600
Tison, au service de Marie-Antoinette, d'Élisabeth, et de la fille d'Antoinette 6,000
La femme dudit Tison (Anne-Victoire Baudet) 3,000
Mathey, concierge de la Tour 6,000
Rocher, guichetier 6,000
Risbey, id. 6,000
Richard-Fontaine[221], gardien du guichet entre le Château et la tour 3,000
Mancel[222], d'abord balayeur, depuis collègue de Richard-Fontaine, aux gages de 1,000
Le Baron[223], concierge et gardien des scellés 2,000
Le Baron, porte-clef 1,200
Jérôme[224], id. 1,200
Gourlet[225], id. et garçon du conseil 1,200
Angot[226], scieur de bois 1,000
Vincent-Petit Ruffon, scieur et porteur de bois 1,200
Herse, id. 1,000
Jean Quenel, commissionnaire 1,000
Danjout, perruquier 600
Roekenstroh[227], surveillante de la lingerie 1,000
Roekenstroh, commis de l'économe (âgé de 15 ans et demi) 1,000
Darque, portier à la grande porte 1,500
Picquet[228], portier des écuries 600

Ce nombreux personnel fut successivement modifié et diminué; les traitements, qui tous étaient imputés sur le fonds de 500,000 francs décrété le 12 août 1792 pour la dépense du Roi et de sa famille, furent réduits; les abus qui s'étaient glissés dans une première organisation furent redressés par l'autorité; plusieurs employés furent destitués, d'autres remplacés. C'est ainsi que dès le 12 décembre 1792 Rocher et Risbey furent renvoyés; que Guillot, Adrien et Fontaine furent remplacés par Caron, Lermuzeaux et Vandebourg; que plus tard, le 13 octobre 1793, Turgy, Chrétien et Marchand furent congédiés; que Coru, l'économe qui avait pris la place de Jubaud, fut contraint de la donner à Lelièvre; et que celui-ci, compromis par des dénonciations, la perdit un instant, la reprit, et finit par la céder à Liénard. C'est sous ce dernier, en fructidor an II, que les grandes réformes furent opérées. Liénard en donna lui-même l'exemple, en proposant de restreindre son propre traitement à 3,000 francs. Gagnié fut remercié et remplacé par Meunier.

Un document indique aussi que Monnier, porte-clefs en chef de la tour (qui ne fut, à ce qu'il semble, employé que peu de temps en cette qualité, car son nom ne figure même pas sur les contrôles), avait été, sur la proposition de l'économe Lelièvre, remplacé par Gourlet le 1er ventôse an II.


IV

[Orthographe conservée.[229]]

Mémoire de madame Marie Antoinette,

Pare Sainte Foy dite Breton couturier.

Du 27 janvier 1793.

  Fait un pierrot grand deuille de fleures 24 #  
  Fournie les rubans 6  
  Fournie les busques et bouton 4   10 s.
Le 30. Une robe de même fleurés grand deuille 24  
  Fournie les rubans 6  
  Fournie les busque 2   10  
  Deux jupon de tafetas dHitaly noire 12  
  Fournie les rubans 2  
Le 28 mars refaitte un pierrot et le jupon de fleurés 15  
  Fournie les rubans 6  
  Fournie les busque et bouton 4   10
  Fournie une aune de fleurés pour les manches à 9# 9  
Le 3 avrille faitte un pierrot de fleurés grand deuille 24  
  Fournie les rubans 6  
  Fournie les busque et bouton 4  
  Un jupon de tafetas dHitaly noire 6  
23 mai un pierrot de fleurés grand deuille 15  
  Fournie deux aune un quare de fleürés pour ce pierrot—à 9# 20   5
  Plus une aune et 1 mis de florence pour corsage et doublure des manches à 6# 10s. f. 9   15
  Fournie les busque et bouton 4   10
         
  205 # 10  

Bon pour cent quarante-neuf livres dix sols.

C. (Coru.)


Mémoire des fournitures d'étoffe de soye faites pour le service de Marie-Antoinette.

Par Le Normand, marchand à Paris.

  Livré à mademoiselle Bertin:
Mars. 6 aunes fleuret noir large à 9# 54 #  
  2 voile noir a 3 6  
28... Livré à madame Chaumet:
  21 aunes double florence noir à 6 10 136   10
  Livré à madame Le Breton:
  11 aunes fleuret noir large à 10 110  
  5 aunes ½ tafétat noir première qualité à 12. 66  
  2 aunes ½ florence noire à 6 10 16   5
  388   15

Memoire de madame Élisabeth,
Pare Sainte Foy dite Breton couturier.

Du 27 janvier 1793...

  Une redingotte chemise de florence noire hoittés 30 #  
  Fournie la hoitte 5  
  Fournie du bougrand pour le collet 2   10 s.
  Fournie les rubans et bouton 6  
  Fournie les ballene 6   10  
  Un pierrot de fleures grand deüille 24  
  Fournie les rubans et bouton 6  
  Fournie les ballene 6   10
Le 29 déshoittés la robe de florence noire 15  
  Faitte deux jupon de tafetas dHithaly noire 12  
  Fournie les rubans 2  
Le 4 avrille refaite un pierrot et remis des manches neuf 15  
  Fournie une aune de fleürés pour manche à 9#, f. 9  
  Plus une aune de florence pour doublure à 6# 10 s. 6   10
  Fournie les rubans pour le jupon et pierrot 6  
  Fournie les ballene 6   10
Le 13 une redingotte chemise de florence noire 30  
  Fournie du bougrand pour le collet 2   10
  Fournie les rubans 6  
  Fournie les ballene 6   10
  Fournie les bouton 1   4
  Total 204 # 14  

Bon pour cent quarante livres dix sols.

C.


Barbier et Tétard, marchands de toutes sortes d'étoffes de soies d'or et d'argent, à la Barbe-d'Or, rue des Bourdonnois, au coin du cul-de-sac, vis-à-vis la rue de la Limace, à Paris.

Du 26 mars 1793.

Fourni à la fille d'Antoinette:  
  1 aune ½ fleuret noir 11 # »   6 # 10 s.
  1 ½ florence noir 6   10   19   15  
5 avril, 1 aune » fleuret noir. »   »   11   »  
  » ½ florence noir 6   10   3   5  
23. 2 » florence noir. 6   10   13   »  
  Total. 63   10 s.

Certifié véritable et conforme à mon livret le présent mémoire montant à soixante et trois livres dix sols. Paris, le 4 avril 1793.

Barbier et Cie.


Barbier et Tétard, marchands de toutes sortes d'étoffes de soie d'or et d'argent, à la Barbe-d'Or, rue des Bourdonnois, au coin du cul-de-sac, vis-à-vis la rue de la Limace, à Paris.

Du 4 avril 1793.

Fourni à Élisabeth Capet:
  22 aunes florence noir. 6   10 s.   143 # »  
  10 fleuret noir. 11   »   110   »  
  6 aunes ½ taffetas noir. 11   »   71   10  
  Total. 324 # 10  

Certifié véritable et conforme à mon livret le présent mémoire montant à trois cent vingt-quatre livres dix sols. Paris, le 4 avril 1793.

Barbier et Cie.

(Archives de l'Empire, carton E, no 6,207.)


V

Mémoire des médicaments fournis au Temple pendant le mois de may, pour Marie Antoinette, ses enfants et sa sœure, par le citoyen Robert apothicaire authorisé par la commune et par les ordonnances du citoyen docteur Thiery.

Pour Marie Antoinette:
  1793. Mai 1er. Un bouillon medicinale fait au bain marie composé de veau, poulet, et plantes diverses. 5 #  
  2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. Chaque jours le même bouillon réitéré 45 #  
  Plus une boëte de gomme pectorale 3  
  11. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. Chaque jours le bouillon cy dessus réitéré 50  
Pour le fils de Marie Antoinette:
  Mai 12. Douze onces de miel de Narbonne 3   12  
  13. Deux bouteilles de petit lait clarifié 2  
  14. Deux bouteilles idem. 2  
  15. 16. Bouteilles idem. 4  
  17. Une médecine composée de follicules manne choisis, coriandre, et sel de Glauber 3  
  La même médecine de précaution 3  
  Une bouteille de petit lait 1  
  Quatre onces de bayes de genievre 1   4  
  18. Une bouteille de petit lait 1  
  Une livre de miel de Narbonne 4   16  
  Suite et montant de l'autre part 128 # 12 s.
Pour le fils de Marie Antoinette:
  May 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. Chaque jours une bouteille de petit lait 10  
  29. La médecine du 17 réitérée 3  
  Idem la même médecine de précaution 3  
  30. 31. Le petit lait réitéré 2  
  Un cornet de baye de genievre 1   4  
  Une boette de parfums 2  
Pour Marie Thérèse Charlotte, fille de Marie Antoinette:
  Mai 1er. Un bouillon médicinal fait au bain marie, composé avec sucs de plantes, sel de Glauber, etc. 4  
  2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. Chaque jours le même bouillon réitéré 40  
  12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. Chaque jours le bouillon idem. 40  
  22. 23. 24. 25. Le bouillon réitéré 16  
  Plus douze onces d'eau de roses 3  
  26. 27. 28. 29. 30. 31. Chaque jours le bouillon id. 24  
Pour Élisabeth sœure de Marie Antoinette:
  May 25. Quatre grands rouleaux de sparadrap de diapalme 20  
  296 # 16 s.

Memoire des medicaments fournis au Temple pendant le courant du mois de juin, pour Marie Antoinette, ses enfants et sa sœure, par le citoyen Robert apothicaire authorisé par la commune et par ordonnance du citoyen docteur Thiery.

Pour le fils de Marie Antoinette:
  1793. Juin 1er. Une bouteille de petit lait clarifié 1  
  2. 3. 4. 5. Chaque jours le petit lait réitéré 4  
  Plus fournis un thermometre pour les bains 4  
  6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Chaque jouis une bouteille de petit lait 7  
  13. Un bouillon médicinal fait au bain marie, composé avec cuisses et reins de grenouilles, avec addition de sucs de plantes, et terre folliée minérale 5  
  14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. Chaque jours le bouillon réitéré 35  
  21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. 29. 30. Chaque jours le bouillon idem. 50  
Pour Marie Thérèse Charlotte, fille de Marie Antoinette.
  Juin 1er. Un bouillon médicinal fait au bain marie (composé avec sucs de plantes, sel de Glauber, etc.) 4  
  2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Chaque jours le bouillon réitéré. 28  
  Plus douze onces d'eau de roses. 3  
  9. 10. 11. 12. 13. Chaque jours le bouillon. 20  
  14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. Chaque jours le bouillon réitéré 28  
  189 #  

Memoire des medicaments fournis au Temple pendant le mois de juillet pour Marie Antoinette, ses enfants et sa sœure par le citoyen Robert apothicaire, authorisé par la commune et par ordonnances du citoyen docteur Thiery.

Pour Marie Antoinette, sa fille et Élisabethe:
1793, l'an IIe de la République.
  Juillet 12. Une chopine d'eau de fleurs d'oranges double distillée au bain marie 12  
  Trois flacons de sel volatil de vinaigre camphré 18  
  Un cornet de genievre "   12  
Pour le fils de Marie Antoinette:
  Juillet 1. Un bouillon medicinal fait au bain marie avec veau, cuisses et reins de grenouilles, suc de plantes et terre folliée 5  
  2. Le bouillon réitéré 5  
  Douze onces de miel de Narbonne 4   16  
  3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Chaque jours le bouillon ci-dessus réitéré 50  
  13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. Chaque jours le bouillon idem. 50  
  23. 24. 25. Le bouillon idem. 15  
  26. Un lavement composé avec coralline de Corse, suc de citron et huile d'olive 1   10  
  Plus fournis une seringue, avec son canon d'yvoir 14  
  27. Un lavement 1   10  
  28. Le lavement idem. 1   10  
  Plus 4 onces de sirop vermifuge 1   4  
  29. 30. 31. Chaque jours le lavement 4   10  
  Plus 4 onces de sirop vermifuge 1   4  
Pour la citoyene Tison:
  Juillet 4. Une potion calmante 2  
  5. La potion idem. 2  
  Plus deux pintes de petit lait avec le sirop de violettes 4  
  6. Un rouleau d'orgeat 2   10  
  Deux pintes de petit lait réitéré 4  
  La potion double réitérée 4  
  7. Une pinte de petit lait 2  
  La potion double réitérée 4  
  8 et 9. Chaque jours le petit lait 4  
  Plus deux potions 4  
  218 # 6 s.

(Archives de l'Empire, série E, no 6207.)