«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.

»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors d'artillerie.»

Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.

Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la Convention et rétablir l'ordre légal.

Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun jouait sa vie.

Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.

Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.

—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.

Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité vertigineuse et insensible des sphères célestes.

Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la Révolution, auxquels il était étranger.

Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les principes et les libertés de la République anéantis avec les conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.

Relevant la tête, il répondit à Barras:

—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai au fourreau que l'ordre rétabli...

Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention était définitive et Barras disait à la tribune:

—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en second de l'armée de l'intérieur.

Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait seul investi du commandement.

Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se fendait d'une façon cynique et dérisoire.

Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez madame Tallien.

Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.

Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se rendit à une soirée de la belle courtisane.

Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de muscadins pimpants et de généraux empanachés.

Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du grade.

Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un sauveur vêtu à peu près proprement.

Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les choses changèrent.

Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait à l'intervention de madame Tallien.

Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts d'agrément, le dessin, la musique.

Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses idées matrimoniales.

Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.

Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et souvent les dérègle.

Il devint amoureux.

Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme légère.

Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.

Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.

Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.

Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et Marie-Françoise.

Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du marquis.

Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de Brienne.

Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.

A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont elle se montrait friande.

Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de Versailles.

M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. Scipion de Roure.

Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.

Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel de la rue de l'Université dont elle était la reine.

Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons s'ouvraient, et il eût été sauvé.

Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.

Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.

Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. «Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»

Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.

Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près de Couthon et de Soubrany.

Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait jetait dans ses jupes.

La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.

Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de vendémiaire.

Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, passait grave, indifférent, souverain déjà.

La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.

En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.

Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:

«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»

Le portrait, peu flatté, paraît exact.

Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.

Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête. Bonaparte sortit de chez la Tallien le cœur bouleversé, les yeux brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse besogneuse, pour ne penser qu'à celle de Yeyette, comme lui avait dit se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.

XXIII
MADAME BONAPARTE

Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement.

Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle que son cœur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.

Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes militaires, en lui parlant stratégie.

Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme une reine!»

Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur ses talents militaires.

Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du premier amant...

Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.

Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type physique de son imagination.

Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, qu'il espérait, qu'il voulait.

Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà. Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces d'un collégien.

Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille pour épouser Désirée, la sœur de madame Joseph Bonaparte, prouvait qu'il n'était pas indifférent à la dot.

Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.

Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du no 6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe de vraie vicomtesse.

Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille Beauharnais.

Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en sœur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.

La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.

Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à fouler sous l'impétuosité de ses caresses.

Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.

Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais œil ce mariage?

Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.

Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le citoyen Barras, membre du Directoire.

XXIV
CHEZ BARRAS

Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit annoncer.

Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat des chairs.

Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.

Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à l'empire des grâces. Au fond du cœur, cette démarche qu'elle risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.

Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes avilis.

Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes d'un roué de la Régence.

Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cœur qui était un casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau directorial, ses mœurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des mœurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.

Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours Mardi-Gras.

La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais plus les âges pacifiés ne reverront.

Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le voluptueux et intelligent Barras.

Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en fit un festin de Trimalcion.

Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.

Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du directeur.

Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une discussion.

—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en faut...

—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait Barras.

—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!

—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...

—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du sang!...

—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des arrêts de mort?

—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec Robespierre...

—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...

—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.

—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...

Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer la porte avec violence.

Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui dit:

—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien particulier?

Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et la saveur de voluptés rapidement écoulées.

Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:

—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?

—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?

—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en souriant Joséphine.

—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière d'aparté.

—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.

—C'est très louable, mais l'aimez-vous?

—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... d'amour...

—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de mine...

—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,—trouvent l'état le plus fâcheux pour l'âme...

—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...

—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus commode de suivre la volonté des autres...

—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?

—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il a sauvé la société au 13 vendémiaire...

—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de rues qui vaut toutes les batailles rangées...

—C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui l'entoure...

—Il a l'œil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des traits prononcés, un œil vif et fouilleur, un geste animé et brusque décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon ami, croyez-le!...

—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...

—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...

—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....

—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...

—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur une femme!...

—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous dit?...

—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez le général, ressemble à un accès de délire!...

—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...

—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je pleurerai... Autant m'éviter les larmes...

—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y croyait...

—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien Bonaparte roi et moi partageant son trône...

—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant en chef de la plus belle armée de la République.

—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont le général Bonaparte faisait l'objet.

—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...

—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en porte la belle madame Tallien?...

—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage et sur son nouveau commandement!...

Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.