VIII
LE JOLI SERGENT

Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne se décidait pas à venir frapper à sa porte.

Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le poursuivait...

A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de la boutique du prêteur sur gages.

Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et que menaçait la flotte des Anglais.

De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les mains, et rêvait...

Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...

Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... les ivresses, les gloires, les apothéoses...

Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...

Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre d'hôtel lui apparaissait...

Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, l'avenir probablement pire...

Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait probable...

Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...

Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et l'impuissance!

Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.

Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la désillusion...

Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des maisons et d'entreprendre la location en garni...

Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans l'armée turque...

Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la rapidité du Rhône...

Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt gronder...

Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la nation, en canonnant les Anglais!...

Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...

De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer dans ses veines,—ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides énergies,—il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude interrompue par son rêve.

On frappa deux légers coups à la porte.

Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le cœur. Les plus braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'œil fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.

On frappa de nouveau, un peu plus fort.

—C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa Bonaparte en rougissant.—Entrez! dit-il sourdement.

Une minute s'écoula.

—Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.

Et il pensa, surpris:

—Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus étonné, car jamais il ne recevait de visites.

Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.

La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune homme parut, portant l'uniforme de fantassin.

Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des yeux noirs pleins d'énergie...

Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...

—Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous trompez sans doute?...

Le jeune sergent fit le salut militaire.

—C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de parler? dit-il d'une voix douce.

—A lui-même... quelle affaire vous amène?...

—Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.

—René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.

—Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on m'appelle aussi le Joli Sergent...

—Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...

—Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le pimpant volontaire.

Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:

—Au feu!... si on m'y envoie jamais!...

Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:

—Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...

—Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, commandé par M. de Beaurepaire...

—Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.

—A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...

—C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:

—Enfin, que désirez-vous de moi?

—Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...

—Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.

—Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu, et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence...

—Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!

—Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre autres, qui vous connaît...

—Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que vous a dit Lefebvre?

—Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre protection... obtenir que mon frère pût permuter...

Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli sergent, qui se troublait de plus en plus.

Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en précipitant ses paroles:

—Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement reconnaissants!...

En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.

Bonaparte s'était levé.

Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:

—D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir Robespierre jeune!...

—Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...

Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit lentement:

—En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des guerres!...

Le joli sergent se mit à trembler:

—Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma supercherie... Oui, je suis une femme!...

—Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?

—Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.

—Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son ami Bonaparte qui vous envoie!

Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports de joie...

Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.

Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:

—Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces jeunes gens! qu'ils sont heureux!...

Et la mélancolie de nouveau envahit son front.

Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du Midi, en disant avec exaltation:

—Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!... là!...

Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte anglaise.

IX
LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS

Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du Rhin.

A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en spectateur tranquille, les bouleversements.

Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.

L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses princes...

Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de lys.

M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se dispenser de le suivre par les grands chemins.

Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses brutales les honneurs du combat.

De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui qui offre le plus de densité.

Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. Son caractère indépendant, un peu philosophique,—il avait, dans sa jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,—s'accommodait mal de tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.

S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des châteaux d'alentour.

Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.

Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à la guerre des haies,—de l'autre la prétention de la marquise de jouer les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à prendre la route de l'émigration.

Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades parmi les buissons.

Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.

Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la couronne les provinces de l'Ouest.

Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa partir son ami.

La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence de son mari, demanda la permission de l'embrasser.

Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui glisser ces deux mots à l'oreille:

—Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!

La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.

Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.

Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des seigneurs de Mayenne.

Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu de laquelle se trouvait la maisonnette.

Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à demi une taie verdâtre.

Un chien avait aboyé.

—Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas notre bon seigneur?...

—Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?

—Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse, debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.

Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers, d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant les parois.

—Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer et d'accepter un pot de cidre?

—Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue absence...

La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.

—Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... Qu'allons-nous devenir?

—Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple voyage d'agrément.

—Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant son ton ordinaire de serviteur soumis.

—Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement aboli et cela te laisse des loisirs...

La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:

—C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté de supprimer...

Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:

—Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...

—Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...

—Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart d'heure...

—Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...

Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il redoutait les effusions du cœur.

Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était montré moins prodigue de ses caresses.

Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de La Brisée et de sa femme.

L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui donner de bien grandes preuves d'intérêt.

Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et de sa digne mais peu aristocratique compagne.

Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les attachait à elle.

Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne maison.

Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée chasseresse.

Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles sèches...

Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...

Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.

Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation, elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec bâillant.

Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en frétillant, l'apportait.

Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée, se croyait dévalisé par des braconniers.

Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son élève avait fait de l'arme empruntée.

Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un chevreuil.

Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la poudre, avec les armes.

Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient, tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages, viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant fouillis.

Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous l'ombre épaisse, qui l'attiraient.

Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient pareillement un attrait.

Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se rencontraient là...

Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...

Il feignait de lire comme elle de chasser...

Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme prétextes.

Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième année...

Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois, les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.

Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers grades, qu'il avait obtenus à Rennes.

Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un attribut divin...

Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau, Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée, élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il avait fait sa doctrine de sa République universelle.

Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas seul pour Paris et pour la gloire...

Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens, sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du cœur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.

Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir s'opposer à leur bonheur.

Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.

La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets, un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du côté du ruisseau.

Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel, c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.

Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du fait de Renée...

Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, leur dit:

—A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a plus qu'à demander au meunier...

Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.

Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes raisons pour refuser franchement.

Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut d'approfondir les motifs du refus paternel.

Sa mère—les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs fils—lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.

Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à cette confidence de sa mère...

Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux, désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...

Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de congédier les gardes-chasses...

Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le modèle des forestiers d'alentour.

C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au meunier pour alimenter son moulin.

Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.

Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son moulin, quitter le pays.

Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de ses paperasses, et de lui casser les reins.

Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif. Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque commune. Il était officier municipal et correspondait avec des agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.

—Que faire alors? avait demandé le jeune homme.

—Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...

Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.

Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.

Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli dans les linceuls de grands nuages roux et gris.

La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait, et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des peupliers.

Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre blanc et doux rouler dans l'espace.

L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.

Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du soir:

—Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...

—Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon cœur n'est qu'à toi seul...

—Nous ne nous quitterons jamais!...

—Toujours nous vivrons côte à côte...

—Rien ne pourra nous séparer!...

—Nous serons réunis jusqu'à la mort...

—Tu jures de me suivre partout, ma Renée?

—Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...

—Nous nous aimerons toujours!...

—Toujours nous nous aimerons, je le jure!...

—Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la nation, en manière de serment.

Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les peupliers qu'argentait la lune bienveillante.

X
L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE

Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue au houloulement du chat-huant.

Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.

Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs élans.

Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.

—Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.

Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...

On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...

Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.

—J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux, auprès de la haie bordant la Garderie.

—Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne peut nous séparer!...

Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il, mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de n'être qu'à moi!»

Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les manœuvres du tabellion.

La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.

Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...

Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.

Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du régisseur amoureux par un refus catégorique.

Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.

La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et s'engageant à mourir pour la patrie.

Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon d'Ille-et-Vilaine.

Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le lendemain.

Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...

Sa harangue visait directement Marcel...

Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction, se rendit chez le garde-chasse.

Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air de chasse.

Renée cousait à côté de la femme du garde.

Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.

Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le suppliant de la rassurer.

—Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...

—Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son cœur... Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc toujours reprendre à votre père ses terres?...

—Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...

—Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en frottant la platine de son arme...

—Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...

—Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!... tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...

Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.

—Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux aussi sont chassés m'établir en Amérique...

—Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...

—Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres des solitudes!

Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:

—Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel dit qu'il y fait si bon vivre!

Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile, qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille d'un mouvement machinal:

—Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser! Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?

La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit d'une voix aigrelette:

—Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse. Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur apprendre!

La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.

Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un obstacle à son bonheur.

Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait... elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en affranchirait-elle pas définitivement?...

La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses germes d'indépendance et de liberté...

Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée bouleversait tous ses projets et le déconcertait.

La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné, tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...

Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on frappa à la porte...

La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.

Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de délégués municipaux.

Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:

—Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...

—Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...

—Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?

—J'ai eu cette intention-là, en effet!

—Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les commissaires.

—Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment désertent?... réponds!...

—Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher le travail avec la liberté!

—La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin, nous as-tu dit?

—Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...

—Tu l'auras... au régiment!

—Au régiment! Que voulez-vous dire?

—Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon collègue et moi, de leur en fournir...

Il tendait un papier à Marcel, surpris:

—Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!

—Et si je ne signe pas?

—Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons, signe!

Marcel hésitait.

Bertrand Le Goëz, clignant de l'œil, disait à l'un des commissaires, à mi-voix:

—Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!

La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.

Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui tendit, en lui disant doucement:

—Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...

—Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en montrant Le Goëz.

Renée reprit, en se penchant à son oreille:

—Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...

Marcel fit un mouvement:

—Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.

—Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil, demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!

Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis s'adressant aux commissaires:

—Où faut-il aller?...

—A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne chance, citoyen médecin!...

—Salut, citoyens commissaires!...

—Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.

Marcel lui montra la porte.

—Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le tabellion, riant faux.

Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.

Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord du ruisseau, sous les peupliers...

Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.

Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au régiment...

Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit avec assurance:

—Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...

Et elle ajouta en riant:

—Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...

—Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de folie.

—Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas, comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec crânerie.

—Mais si tu venais à être blessée?...

—N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...

Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier à Surgères.

Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.

La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.

On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces héroïques guerrières.

Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les sardines d'argent et reçut le sobriquet de Joli Sergent, une déception cruelle bientôt l'atteignit...

Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au 4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.

La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.

En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.

On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle celui qu'elle aimait...

Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami, la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant subi un enrôlement un peu involontaire.