XIII
LE SECOND ENFANT DE CATHERINE

Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître, peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé désagréable, se rendit vers la porte de France.

De ce côté, le canon tonnait sans relâche.

Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.

Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.

Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant Beaurepaire.

Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres, quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.

C'était la cantine du 13e léger.

Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de Verdun.

De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper des tronçons de cervelas pour donner un coup d'œil à sa carriole...

Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le petit Henriot.

—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.

Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles énergiques à l'adresse des Prussiens.

Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant, courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France, Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.

Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet accueil.

Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.

Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine où les clients abondaient.

Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui, avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières, dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.

Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.

Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut, un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:

—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est tous des frères!

Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine de s'éloigner, elle le rappela:

—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce qu'il faut te servir, citoyen?

L'homme interpellé répondit sèchement:

—Merci, je ne bois pas...

—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu viens faire ici?...

L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:

—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...

Catherine le regarda avec surprise.

—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...

—J'ai des choses importantes à lui dire...

Catherine haussa les épaules.

—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...

—On choisit le moment qu'on peut...

—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas visible...

L'homme se frotta la tête et murmura:

—C'est qu'il faut absolument que je le trouve...

Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.

Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.

Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le soldat raconta, malgré les coups d'œil significatifs de Catherine, que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.

Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:

—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets et les ivrognes, lui...

—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.

Catherine s'était remise à servir ses soldats.

Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler à Beaurepaire...

Il avait disparu...

Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.

Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger menaçait Beaurepaire...

Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.

Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine ouverte.

Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de cet homme...

Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.

Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?

A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et poser les fascines.

XIV
LA FIN D'UN HÉROS

Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de la ville haute.

Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle devinait le piège, elle flairait la trahison.

Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle entendit une détonation d'arme à feu...

Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville bombardée...

Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...

Elle pressentit un malheur, un crime.

Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...

Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la cantine, avaient éveillé sa méfiance.

Elle lui cria à tout hasard:

—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...

Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il disparut dans une rue sombre...

Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister entre cet inconnu et Beaurepaire?

Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait menacé...

A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant reposait en sûreté.

Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au combat.

Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels s'élevèrent de l'intérieur...

Les fenêtres s'ouvrirent avec force.

Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...

En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.

En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de la maison voisine...

Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...

De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...

—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne s'ouvre pas!...

Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la porte et se précipitèrent dans la rue...

Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...

Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en flammes...

Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences à sauver...

Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve de l'incendie.

Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier étage...

Elle y pénétra hardiment, criant:

—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!

La fumée l'empêchait d'avancer.

Nulle voix ne répondait.

Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer la chambre...

Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte grandissant.

Elle se précipita vers lui.

—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu! cria-t-elle.

Le commandant demeura immobile.

La chambre était redevenue sombre.

La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.

Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.

Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.

Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il évanoui?»

Elle toucha le corps inerte.

Prêtant l'oreille, elle écouta.

Aucun bruit de respiration ne montait du lit.

—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante envahit son âme virile.

S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du commandant...

—Son cœur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.

Un silence terrible emplissait la chambre...

Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...

Effrayée, elle recula...

Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait, des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...

C'était la mort...

Elle rassembla son énergie.

—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt à ouvrir.

Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...

Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...

La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où Beaurepaire était étendu.

Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.

Sa face était livide, l'oreiller était rouge...

Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel sommeil dormait l'héroïque commandant.

—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de l'incendie.

Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui chantait sur un mode plaintif:

Do, do,
L'enfant do,
L'enfant dormira tantôt.

Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?

La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.

Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...

Elle aperçut, insensible, l'œil vague, la tête penchée, Herminie de Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.

—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!

Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.

Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...

—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine impérativement.

Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.

Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:

—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai belle!...

—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.

La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les bras pendants, comme un automate effrayant.

Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se retourna pour voir si Herminie la suivait...

Celle-ci continuait à marcher droite et raide...

En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le bras, poussa un cri aigu et cria:

—C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue aussi!...

Et elle tomba inanimée sur le palier.

Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus pressé.

Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice après elle et, farouche, bondit dans la rue.

Elle était sauvée avec l'enfant.

Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.

Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du commandant.

Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.

Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux soldats maintenaient la folle qui criait:

—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de mariage!...

Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes qui léchaient les murs déjà noircis...


Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans la rue. Elle mourut peu de jours après.

Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent qui s'offrit à la garder, à la soigner.

Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.

Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.

Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la reddition de la ville.

Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.

De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un suicide exemplaire et glorieux.

Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.

Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.

Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.

Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans combat, maître de la ville par la trahison.

Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des lâches.

La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par Brunswick.

Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.


La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle défila avec armes et bagages.

Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère sur l'armée du Nord.

Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie de sa mère faisait orpheline.

Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:

—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?

Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le temps perdu.

Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la revanche au cœur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de Verdun.

XV
AU BORD DU NÉANT

Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur la Belgique, que faisait Bonaparte?

Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à Marseille et dénuée de toutes ressources.

Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs, madame Letizia Bonaparte, âme virile, cœur énergique, trouva un local assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite une grande sympathie pour les exilés.

L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.

Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage, balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la permission de jouer.

Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.

Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui suffisaient à peine.

A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de munition.

Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de contribuer à l'alimentation des siens.

Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et le suicide hanta son cerveau surexcité.

Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se dirigea vers un rocher dominant la mer.

Il s'abîma alors dans une méditation profonde.

L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé, sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi, ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé, accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un œil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à fleur d'eau.

Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le crâne...

Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité publique.

Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.

Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.

La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...

—Il faut en finir! se dit-il brusquement.

Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.

Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.

Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:

—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?

Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux s'embrassèrent.

Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche, une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au port où il avait abordé sans éveiller l'attention.

Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le prendre en dehors du port.

Il attendait sa barque.

—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec intérêt.

Bonaparte balbutia quelque vague explication.

Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la pointe noire du roc.

—Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...

Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.

—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens, ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le pourras. Prends donc et va sauver les tiens.

Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune pour le pauvre officier sans solde.

Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis quitta brusquement son ami, en lui disant:

—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent... bonne chance, Napoléon!...

Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.

Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.

Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec ses filles...

Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table, en s'écriant:

—Mère, nous sommes riches!... Mes sœurs, vous pourrez manger tous les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du sort!...

Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...

Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...

Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur. Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.

Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la place d'administrateur des jardins de la couronne.

Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens, mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant aux premières nécessités de la vie quotidienne.

M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles: Julie et Désirée.

Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.

Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le bonheur de Joseph.

Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme prétendant sérieux.

Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.

Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux échecs féminins successifs.

Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine chétive et son avenir problématique.

Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.

La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour l'impératrice Joséphine.

Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la retrouverons reine de Suède.

Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le village immortel de Jemmapes.

XVI
JEMMAPES

Robespierre avait dit: La guerre est absurde.

Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!

C'était le Credo républicain.

La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son territoire pour barrer la route à l'invasion.

Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez, Dillon, Custine, Valence.

Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe, était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret, devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de couronne.

Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au centre.

L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol natal.

Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La Marseillaise, la Carmagnole, le Ça ira rythmaient leur marche tumultueuse.

Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...

Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes mercenaires.

A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République, commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.

Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant les formidables positions de Jemmapes.

Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages, aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes, Berthaimont, Jemmapes.

Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes, des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois, la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les conscrits de la liberté avaient à enlever.

Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes, la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.

Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille, livrée au grand soleil.

Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite; Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres, occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général Ferrand manœuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie autrichienne.

Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on passa la nuit à s'observer.

Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les deux armées.

Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu des Autrichiens.

Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme poste avancé par les deux états-majors.

Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.

Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà pris position.

Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement occupée par ses hôtes naturels.

Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de Blanche.

Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas hésité à hâter les préparatifs de son mariage.

Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le baron se trouvait donc absolument libre...

Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il posséderait Blanche.

Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.

Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.

Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et répondit:

—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas la traîner de force à l'autel!

Le baron avait grommelé:

—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette jeune rebelle!

Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...

A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat des hostilités.

Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant recevoir personne.

Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui était réservé.

Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un qui tardait...

Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...

C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...

La poitrine serrée, le cœur battant et s'arrêtant avec des sursauts douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante femme...

Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était survenu...

Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le devinait pas.

Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...

Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du 13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...

Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de Laveline se trouvait au château...

Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer au château...

Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des baïonnettes de Lefebvre...

On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.

Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.

Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre contact.

Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:

—Dors... petit, je vais chercher ta mère!...

Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.

Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue et maigre...

La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui apparut...

Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans le voisinage:

—Qui va là?...

Elle visait en même temps, prête à faire feu...

—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle crut reconnaître.

—Qui ça, un ami?...

—Mais... La Violette, pour vous servir.

—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le bataillon se moquait volontiers.

La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de quolibets et de brimades chaque jour.

Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.

—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un poltron?

La Violette, timidement, fit quelques pas.

—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour lors j'ai voulu vous suivre...

—Pour m'espionner?

—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du danger là où vous allez...

—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!

—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne occasion ce soir...

—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de l'insistance de l'aide-cantinier.

—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...

—Tu ne voulais pas être vu?

—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.

—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus surprise.

—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je suis hardi... je ne me reconnais plus.

Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.

Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.

—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.

La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet rond... on eût dit une bosse mobile.

Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, d'où les deux coups de feu étaient partis...

Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la houblonnière...

Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient jusqu'à Jemmapes.

—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La Violette qui fuyait ainsi.

Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:

—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le remplacera difficilement à la cantine.

Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre comme elles, La Violette.

Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les feuilles.

—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?

—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au fourreau.

—Où est-il? demanda Catherine.

—Là... dans les houblons!...

—Il est mort?...

—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait sur le dos...

—Qu'est-ce donc?...

—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...

—Pourquoi faire?...

—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc, si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...

—Tu n'as donc plus peur?...

—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!

—La Violette, tu es un brave!...

—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si fort!...

—La Violette... je te défends de parler comme ça...

—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent que le terrain est déblayé...

Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...

Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.

—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?

—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...

—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je vais...

—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...

—Bien! tais-toi!... et ouvre l'œil!...

Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...

Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.

Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où pénétrer facilement dans les jardins.

Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit signe à La Violette de l'aider à grimper.

—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.

Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.