Si parmi nos lecteurs il en est qui aient eu le bonheur de voir le golfe de Géorgie, ses charmants rivages et ses îles nombreuses, ils attesteront, je crois, avec moi, qu’il est difficile de rien concevoir de plus beau.
Fermé à ce point que, sur une longueur d’environ 200 milles, ce golfe ressemble à une mer intérieure de 50 à 60 milles de largeur, sa surface azurée est parsemée d’îles innombrables couvertes de forêts vierges au milieu desquelles paraissent çà et là de ravissantes clairières de prairies naturelles. Du côté du continent, l’horizon est fermé par des montagnes aux sommets neigeux, au-dessus desquelles, vers le sud, s’élève majestueusement le cône du mont Baker, volcan éteint d’environ 13 000 pieds de haut. Du côté de l’île de Vancouver s’élèvent aussi des montagnes, mais moins hautes et formant, par la variété de leurs teintes, un ravissant contraste avec celles de la rive opposée.
Le golfe de Géorgie.
Le golfe de Géorgie.
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De ce côté aussi se montrent plus abondants les signes de la vie sauvage. Les eaux sont çà et là tachetées de blanc par les voiles des canots, et les rives sont bordées de villages indiens dont les habitants, vêtus de couvertures diversement coloriées, font sur le paysage la tache de couleur brillante si chère aux artistes.
Les Indiens n’enterrent point leurs morts; ils les mettent, revêtus de tout ce qu’ils ont de plus précieux, dans des boîtes d’environ un mètre de hauteur et de longueur, sur deux pieds de large, de façon que les genoux se trouvent ramenés à peu près à la hauteur de la tête, et que le cadavre est dans la position affectionnée par les Indiens lorsqu’ils s’assoient en cercle autour du feu. Le cercueil est ensuite hissé assez haut dans un arbre où on l’attache solidement. Tout autour on pend les armes et les instruments favoris du mort.
Je me rappelle avoir admiré une fois les reliques d’un chef de tribu. Elles se composaient d’un canot de grande dimension suspendu à un arbre, à une trentaine de pieds de hauteur, par des cordes faites d’écorce tressée. Aux flancs du canot étaient attachés divers articles parmi lesquels plusieurs pagayes, le squelette d’un chien favori, des couvertures qui avaient dû être rouges, mais qui, au vent et à la pluie, avaient fini par devenir noires, le canon rouillé d’un vieux fusil à pierre, un arc, un épieu, deux peaux d’ours, un pantalon en haillons, et, brochant sur le tout, un vieux chapeau de castor avec... une crinoline. Ce dernier objet avait sans doute été mis là par quelque tendre fille du défunt, dans l’espoir que, lorsque l’esprit de son père serait appelé au bienheureux pays de chasse qui constitue le paradis des Peaux-rouges, il pourrait emporter cet article de toilette pour l’offrir à la femme qu’il prendrait dans sa nouvelle sphère. Quant au castor (article peu commun dans cette partie du monde), il faut croire qu’il avait été mis là pour contre-balancer, toujours en vue du pèlerinage céleste, la pauvreté de la garde-robe du défunt.
L’endroit où Joe avait établi ses pénates était particulièrement agréable. La maison, abritée par un promontoire contre les vents froids du nord et de l’est, se trouvait tout au bord de la mer, au centre d’une belle prairie bordée de bois; un joli cours d’eau murmurant tombait des collines et courait à la mer, et comme la marée ne se faisait que faiblement sentir en cet endroit, la maison et la prairie étaient tout à fait à l’abri des inondations.
Tombeau d’un chef Indien.
Tombeau d’un chef Indien.
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Au point du jour, Pat et moi allâmes à la chasse aux canards sauvages, et, étant tombés au milieu d’un vol de sarcelles, nous pûmes en rapporter une demi-douzaine à la maison. Quel déjeuner! quelle profusion! Huîtres, saumon, truites, venaison, canards sauvages, gelinottes, formaient notre menu; et pour faire couler tout cela, du bon café à discrétion. Nous avions aussi du lait et du beurre, car Joe avait une paire de vaches dans son enclos.
Après déjeuner, nous retournâmes à la chasse, et ayant aperçu dans une petite baie des canards en telle quantité que la mer en était noire sur un espace d’un demi-mille, nous revînmes en toute hâte à la maison chercher un petit canon à pivot et à large gueule que nous y avions vu. Nous voulions tout simplement voir combien il nous serait possible de tuer d’oiseaux d’un seul coup. A la faveur d’une pointe avancée couverte de bambous, nous montâmes le vieux canon sur l’avant du canot et fîmes feu dans le tas. L’énorme bande d’oiseaux s’envola comme un nuage noir, et, quand nous comptâmes les morts (le lecteur ne voudra pas le croire), il y en avait quatre-vingt-trois!
Il faut dire que dans ces parages le gibier est si peu familiarisé avec le danger qu’il ne se doute de rien et attend le chasseur. J’ai souvent tué dans les arbres des gelinottes à coups de pierre ou de bâton; on peut les manquer trois ou quatre fois sans qu’elles bougent, et lorsqu’elles s’envolent, c’est pour aller s’abattre à quelques mètres plus loin.
Le capitaine, qui était allé à la pêche avec quelques-uns des nôtres, revint avec une quantité de morue et de halibut (flétan, sorte de grosse plie qui ressemble au turbot); et Joe, qui rentra plus tard, parut avec un chevreuil sur les épaules, apportant la bonne nouvelle qu’il avait aperçu dans la forêt les traces d’un troupeau d’élans.
Le lendemain, Joe, le capitaine et moi étant partis longtemps avant le jour avec les trois seuls fusils que la compagnie possédât, nous aperçûmes, à l’aube, des traces fraîches se dirigeant vers un petit lac situé à une dizaine de milles dans l’intérieur. N’ayant pas de chiens, nous dûmes user de beaucoup de précautions pour pouvoir retrouver le gibier. Au bout de trois heures de marche pénible à travers les bois et le long des marécages, nous vîmes soudain une quinzaine de ces belles bêtes broutant dans une jolie petite clairière, sur le bord du lac.
Le bois s’étendant en demi-cercle autour de la clairière, le capitaine s’en alla d’un côté, en suivant la lisière du bois, et moi de l’autre, Joe restant à l’endroit où nous nous étions d’abord arrêtés. Lorsque nous eûmes atteint tous les deux notre poste, nous fîmes signe à Joe, et nous nous avançâmes tous ensemble vers le troupeau, de manière à ne lui laisser d’autre retraite que le lac.
Bientôt les élans nous aperçurent et, levant leurs belles têtes, ils aspirèrent bruyamment l’air et se formèrent en phalange serrée; puis le chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du lac vers l’endroit où je me trouvais. Je les laissai arriver à une bonne portée et fis feu; le chef tomba. Les autres s’arrêtèrent d’un air étonné, puis, sentant soudain l’odeur du sang de leur compagnon, ils comprirent qu’un danger inconnu les menaçait, et, faisant volte-face, s’enfuirent dans la direction d’où ils étaient venus. Joe et le capitaine accouraient; se voyant cernés, les élans sautèrent dans le lac, mais trop tard pour empêcher deux des leurs de tomber sous nos balles.
Ayant fait, à l’aide d’une hachette que nous portions, un radeau de branches liées avec des cordes d’osier, nous plaçâmes notre gibier sur cette embarcation d’un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous atteignîmes l’endroit où la petite rivière sort du lac. Le courant était si violent que nous ne pûmes remonter que de 2 milles, et surpris par la nuit tombante, nous quittâmes notre embarcation et nous en allâmes à travers bois, marquant les arbres à coups de hache tout le long du chemin, pour retrouver le lendemain l’endroit où nous avions laissé notre radeau.
Le jour suivant, avec l’aide de nos compagnons, nous amenâmes notre chargement de gibier à la maison. Un des élans fut laissé à Joe. Les deux autres, chargés sur notre canot, furent transportés à New-Westminster, où nous les vendîmes 30 dollars (168 fr.) pièce, les bois étant des trophées de prix. Nous y vendîmes aussi des canards sauvages dont nous obtînmes eighteen pence (1 fr. 80 c.) la paire. On voit que la chasse, même comme spéculation, n’est pas une mauvaise affaire dans cette partie du monde.
Quinze jours durant, nous jouîmes de cette délicieuse existence, ne faisant rien que pêcher, chasser, nous promener en canot, jusqu’à ce qu’enfin nos esprits aventureux s’échauffant de nouveau, nous résolûmes tous (à l’exception de Joe) de faire un petit voyage de découverte aux sources de la Squawmish, rivière qui se jette dans le golfe de Géorgie, à Burrard’s Inlet (baie de Burrard), près de l’embouchure du Fraser. Nous voulions savoir s’il y avait quelque chance d’y trouver de l’or. Aucun homme blanc n’avait encore visité ces lieux, et les Indiens passaient pour ne pas être animés d’intentions très-bienveillantes; aussi d’assez vives émotions nous attendaient dans cette expédition.
Ayant fait provision de vivres pour une quinzaine de jours, acheté quelques outils de mineurs, renouvelé notre provision de munitions, et nous étant procuré les services d’un Indien Squawmish qui avait exercé quelque temps, à New Westminster, la profession de guide, nous nous embarquâmes dans un grand canot indien.
Nous eûmes fort mauvais temps au départ et notre embarcation fut mise à la plus rude épreuve, lorsque nous eûmes à passer l’entrée de Burrard’s Inlet; mais elle flottait sur les vagues comme un canard, et nous n’eûmes aucun mal. Nous entrâmes alors dans le magnifique lac ou estuaire d’eau salée, long d’environ 40 milles (64 kilomètres), dans lequel se déverse la rivière Squawmish, le but de notre expédition.
Tout le reste du jour, par une pluie battante, nous fîmes force de rames et remontâmes l’estuaire sur une longueur de 30 milles. Ayant aperçu un petit courant d’eau douce descendant des collines, nous abordâmes à cet endroit et y plantâmes notre tente pour la nuit. Nous n’étions pas en pays ami, et chacun de nous eut à monter la garde à son tour pendant deux heures.
La nuit se passa tranquillement; nous n’avions point vu d’Indiens, car ils étaient presque tous à la mer, occupés à faire leur provision de poisson pour l’hiver qui approchait. Nos craintes se calmèrent donc sensiblement. Le jour suivant, étant partis de bonne heure, nous atteignîmes avant midi l’embouchure de la rivière. Nous nous dirigeâmes vers ce qui nous parut être la plus considérable de plusieurs bouches, et remontâmes sans peine le courant à travers un delta de terres basses et marécageuses, sur une longueur de 4 ou 5 milles.
La rivière changeait de caractère et devenait rapide et très-accidentée; nous arrivions au cœur même de la chaîne des Cascades, où nous devions trouver les traces géologiques des gisements de l’or, si toutefois il en existait. Un grand village indien, momentanément abandonné, était situé non loin de là; nous prîmes, pour la nuit, possession d’une des huttes, et, ayant rencontré quelques Indiens que l’âge ou la maladie avait empêchés de suivre les autres, nous obtînmes, à l’aide de notre guide, qu’ils nous louassent une paire de petits canots avec lesquels il nous fût possible de remonter le courant; notre grand canot était beaucoup trop lourd pour les eaux basses et rapides qu’il nous fallait affronter.
Le lendemain, nous fîmes plusieurs haltes pour explorer le lit de la rivière. Nous y trouvâmes de l’or, en si petite quantité que le produit n’aurait pas couvert la dépense. Le quartz ne manquait pas; mais il était trop dur pour qu’on pût espérer que les trésors qu’il contenait eussent été emportés par les eaux. Nous pûmes constater l’existence de nombreux dépôts de charbon de terre; et si jamais les incontestables richesses minérales de ce pays sont exploitées, l’industrie y trouvera réunies par la nature toutes les conditions nécessaires à son développement.
Pendant deux ou trois jours nous poursuivîmes ainsi notre route, jusqu’à ce qu’enfin toute navigation devînt absolument impossible. Alors nous dressâmes notre tente, la laissant à la garde de deux d’entre nous, pendant que le capitaine, Pat et moi, chargés de nos couvertures et de quelques provisions, partions, avec notre guide, pour finir notre exploration à pied.
La seconde journée de marche nous conduisit à la source de la rivière, située dans une passe élevée, au milieu même de la chaîne de montagnes. On dominait de là la chaîne de moindre hauteur qui circonscrit le Fraser à Lillooet, à environ 230 milles de son embouchure. De tous côtés ces montagnes nous offraient des traces évidentes de leur énorme richesse minérale, parmi lesquelles nous pouvions surtout distinguer des minerais de cuivre, de plomb et de fer. Nous y trouvâmes un village indien, gardé par quelques vieillards des deux sexes; mais ils n’appartenaient pas à la même tribu que notre guide, et, bien que voisins, ils pouvaient à peine se comprendre. Ces Indiens n’avaient jamais vu d’hommes blancs; ils en avaient seulement beaucoup entendu parler, et ils nous regardaient avec une surprise qui n’était pas exempte de terreur.
Nous leur donnâmes du tabac et un pain, ce qui leur inspira un peu de confiance; notre guide leur montrait tantôt les montagnes et quelques échantillons de nos minerais, et tantôt se frappait la tête et riait, pour leur expliquer que nous étions de pauvres fous peu dangereux.
Sur ce, un vieil Indien, le patriarche de la tribu, alla chercher dans sa hutte une petite boîte pleine de morceaux de quartz fraîchement brisés et couverts de pyrites de fer d’un jaune brillant. Le vieil Indien prenait évidemment cela pour de l’or, idole de l’homme blanc; et j’en ai connu bien d’autres que des Indiens qui s’y laissaient prendre. Ce fut avec beaucoup d’intérêt que j’observai ces échantillons, car, à première vue, je reconnus qu’un grand nombre de ces morceaux de quartz contenaient des fragments de minerai d’argent exactement semblables à ceux qui provienait des territoires de Washoe et d’Idaho.
Je fis mon possible pour obtenir quelques-uns de ces échantillons que j’aurais voulu faire essayer, mais mes offres n’étaient pas à la hauteur de la cupidité du propriétaire; plus je lui en offrais un prix élevé, plus il se faisait une haute idée de la valeur d’un objet que l’homme blanc était désireux d’avoir. J’essayai, par signes, de lui faire indiquer l’endroit de la montagne d’où provenaient ces échantillons; mais je ne pus obtenir de lui qu’un mouvement de bras qui s’étendait à tout l’horizon, après quoi il se retrancha dans ce silence absolu d’où il est impossible de faire sortir un Indien; si bien que, nos provisions s’épuisant, il nous fallut nous en retourner sans avoir acquis autre chose que les vagues indices des richesses infinies qui attendent, dans quelques siècles d’ici peut-être, de hardis aventuriers.
Nous rejoignîmes le lendemain soir, après une longue journée de marche, les deux camarades que nous avions commis à la garde de nos canots, et nous fûmes heureux de pouvoir jouir d’un jour de repos.
Nous résolûmes de retourner aussitôt à New-Westminster, et emmenâmes un des petits canots que nous achetâmes. Près de l’embouchure de la rivière, sur la déclivité d’une colline escarpée, nous tuâmes un mouton sauvage. C’est un animal très-rare, et qui ressemble plus à une chèvre qu’à un mouton; il a le poil long et des cornes comme celles d’un bélier de race anglaise.
Deux jours plus tard nous arrivions à l’endroit où nous avions campé pour la première fois sur les bords de l’estuaire de la rivière Squamwish. Nous avions attendu la nuit pour nous arrêter, dans l’espérance que nous ne serions pas observés par les Indiens qui occupaient un vaste camp dont nous voyions les feux à environ cinq milles de là. Assez tard dans la soirée, après avoir fait cuire notre souper à un petit feu que nous avions allumé derrière de gros rochers, pour le dérober aux regards perçants de nos voisins, nous avions remarqué l’absence de notre guide indien. En le cherchant de tous côtés, nous nous aperçûmes qu’il s’était enfui avec notre petit bateau et une bonne partie de nos provisions. Heureusement pour nous, nos armes à feu et nos avirons étaient dans notre tente sous la garde constante de l’un de nous: sans quoi le gredin nous aurait sans doute dépouillés tout à la fois de nos moyens de défense et de nos moyens de fuite.
Nous comprenions parfaitement que son projet était d’avertir les Indiens et de revenir avec eux nous dépouiller et, si possible, nous tuer, pour éviter toute conséquence fâcheuse. Quelle poursuite d’ailleurs eût été possible dans les défilés inaccessibles des montagnes que nous venions de quitter!
En explorant de tous nos yeux le cours du fleuve, nous aperçûmes le traître à moitié chemin de l’autre rive, mais il était déjà trop tard pour lui donner la chasse. En toute hâte donc nous levâmes le camp, et jouâmes si bien de nos avirons qu’au bout de quelques heures nous n’étions plus qu’à environ dix milles de l’entrée de la baie. Arrivés là, nous étions tellement rendus de fatigue, que nous tirâmes le canot à terre et nous nous endormîmes, après avoir convenu que chacun monterait la garde pendant une heure à tour de rôle.
Au point du jour je m’éveillai et, jetant les yeux sur la rivière, j’aperçus, à environ un mille de nous, une dizaine de canots faisant force de rames pour nous atteindre. Celui de nous qui était de garde s’était laissé aller au sommeil et nous plaçait ainsi dans une position critique. J’éveillai en hâte tout le monde, et, profitant d’une brise matinale, nous mîmes aussitôt à la voile en nous aidant de nos rames. Mais notre canot était grand et lourd, et nous n’étions pas assez nombreux pour le manœuvrer comme il aurait fallu pour échapper à nos ennemis. D’un côté, nous pouvions voir, à quelques milles de nous, l’entrée de la baie, et au delà une mer agitée et dangereuse même pour un canot comme le nôtre; de l’autre côté, les nombreuses barques des Indiens lancées à notre poursuite.
C’était entre eux et nous une course dont l’objectif était l’entrée de la baie. Nous savions qu’ils ne pourraient nous suivre jusque-là, leurs canots étant trop petits pour braver cette mer orageuse, qui nous offrait notre seule chance de salut. Dans cette conviction, nous luttions vaillamment, oubliant nos fatigues et nos insomnies; mais il devenait de plus en plus évident que nous ne pourrions gagner la haute mer avant d’être rejoints. Nous commencions à désespérer et à maudire le malheureux qui s’était endormi étant de garde, lorsque le capitaine nous rappela à la raison en jurant qu’il brûlerait la cervelle au premier qui interromprait son travail pour se plaindre.
«Nous aurons encore raison de ces misérables, je vous le parie, nous dit-il. Ayez bon courage, et si nous réussissons à mettre du plomb dans la tête à deux ou trois de ces enragés qui nous poursuivent, peut-être bien cela donnera-t-il à réfléchir aux autres. Mais si vous vous mettez à vous quereller comme de vieilles femmes, nous pouvons dès à présent renoncer à défendre notre vie.»
J’aperçus une dizaine de canots.
J’aperçus une dizaine de canots.
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Nous étions en ce moment à environ 3 milles de la passe, et le canot le plus près de nous à moins de 400 mètres. Dans ce canot nous pouvions reconnaître notre misérable guide. Le capitaine me confia le gouvernail, et examina avec soin l’amorce de sa carabine, ordonnant en même temps qu’on chargeât les deux autres. Le vent devenait plus violent à mesure que nous approchions de la mer, et le mouvement du bateau n’eût pas permis, à la distance où étaient encore les Indiens, de bien ajuster.
«Tenez-vous prêt, me dit le capitaine, et quand je vous dirai: maintenant! tournez au vent, et je ferai une petite surprise à nos amis là-bas. Après quoi, nous reprendrons notre course, et vivement.»
Quelques instants après, tout étant prêt, le capitaine me dit à voix basse: maintenant, Dick! et, au risque de chavirer, je tirai brusquement la barre. Trois coups de feu se succédèrent rapidement, et je vis Squawmish Jack, notre ex-guide, tomber au fond du canot; l’Indien qui dirigeait la barque, blessé au bras, laissa échapper en même temps son aviron et l’écoute de la voile, et l’embarcation présentant le flanc aux vagues s’emplit d’eau et sombra.
Ce fut notre salut; car les autres canots interrompirent leur poursuite pour secourir leurs camarades qui, à l’exception de Squawmish Jack, tué roide sans doute, furent tirés de l’eau. Pendant ce temps, nous fîmes force de rames, et, ayant réussi à prendre le vent près d’un des promontoires qui bordent l’entrée de la baie, nous entrâmes dans le golfe.
Comme nous ne pouvions plus gagner l’embouchure du Fraser, nous prîmes quelques jours de repos dans le chenal de Plumper’s Pass et résolûmes ensuite de nous rendre tout droit à Victoria pour y passer l’hiver sans retourner à New Westminster. Nous y arrivâmes sans autre mésaventure, et ne fûmes pas fâchés, après notre téméraire expédition, de nous retrouver pour quelque temps au milieu d’une société civilisée.
De grands et heureux changements s’étaient accomplis à Victoria depuis que nous l’avions quittée. La jolie petite ville contenait maintenant plus de dix mille habitants et grandissait à vue d’œil. D’immenses hôtels s’élevaient pour recevoir et héberger les chercheurs d’or. On construisait des entrepôts et même des églises. Je remarquai notamment, et non sans un vif chagrin, qu’une nombreuse troupe d’ouvriers carriers était occupée à faire disparaître, pour élever à leur place de vastes magasins, les rochers qui couvraient les terrains qu’avait voulu me faire acheter l’homme de loi dont j’avais fait la connaissance lors de mon premier passage à Victoria.
Mais je vis aussi d’autres indices qui me plurent beaucoup moins et qui m’inspirèrent même de sérieuses craintes. Des milliers d’hommes, sans ressource ni travail d’aucune espèce, s’attroupaient aux portes des bar-rooms, et quand ils rencontraient quelqu’un de leur connaissance moins pauvre qu’eux, s’attachaient à lui dans l’espérance d’en obtenir l’argent nécessaire au repas du jour. En longeant la rue du Gouvernement, je ne fus pas mis à contribution moins de quatre fois, et chaque fois d’un demi-dollar. Cela m’alarma fort, car ma bourse était légère et je ne voyais aucun moyen de gagner ma vie.
Pat, après être resté avec moi quelques jours, me quitta pour aller exercer, pendant l’hiver, sur l’une des scieries établies de l’autre côté du Puget sound (détroit du Puget), son ancien état de cuisinier; et, pour ménager mes ressources, je louai, dans une impasse un peu écartée, une petite cabane et y mis des provisions pour un mois, me promettant de ne pas faire le difficile et d’accepter tout travail qui me permettrait de retourner au commencement de l’été à notre placer.
Au bout de deux mois, mes provisions étaient épuisées; il ne me restait, outre les habits que j’avais sur le corps et qui étaient déjà en piteux état, qu’une paire de vieilles couvertures sans valeur.
Plus de cinq mille hommes n’avaient pour passer l’hiver d’autre ressource que la charité publique. Cependant, bien qu’à cette époque je fusse réduit la plupart du temps à m’envelopper le soir dans mes couvertures sans savoir d’où me viendrait le déjeuner du lendemain, je parvins à vivre sans emprunter à mes voisins et sans rien demander à l’hospitalité coloniale; mais j’eus des moments bien durs. J’avais passé trois jours sans manger et me traînais par les rues, me demandant si je n’entrerais pas mendier un dîner dans le premier restaurant venu, lorsque je me sentis frapper amicalement sur l’épaule. Je me retournai, et mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, lorsque je reconnus mon vieil ami le capitaine, avec lequel j’avais navigué sur le Fraser.
«Eh bien, jeune homme, me dit-il, que faites-vous là à regarder cette fenêtre de restaurant comme si vous vouliez l’avaler? Venez prendre un grog avec moi.»
Nous en bûmes deux et j’en aurais bu davantage, car, à défaut de nourriture solide, j’étais décidé à me contenter de liquide, lorsqu’il me dit:
«Si maintenant nous allions souper à ce restaurant devant lequel vous étiez arrêté il n’y a qu’un instant? qu’en dites-vous? La traversée m’a aiguisé l’appétit.»
J’acceptai avec empressement, et, le capitaine m’ayant chargé de faire la carte du dîner, je ne me fis aucun scrupule de satisfaire mes propres désirs et de laisser languir la conversation pour donner toute mon attention au repas. Cependant mon compagnon ayant terminé me regardait; et comme je continuais à manger avec un appétit féroce, il finit par me dire:
«Parbleu! mon ami, vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé; et maintenant je m’aperçois que les habits que vous portez sont tout à fait usés. Les temps ont-ils été si durs que cela, mon pauvre garçon?»
Je lui dis que ce repas, en dépit de tous mes efforts pour gagner de quoi vivre, était le premier que j’eusse fait depuis trois jours. Il sauta sur sa chaise.
«Et les gens d’ici se disent civilisés! Morbleu! tiens, mon fils, ajouta-t-il en plongeant sa large main dans sa poche, tiens, tu me rendras cela quand les temps seront meilleurs!»
En parlant ainsi et devenant pourpre jusqu’aux oreilles, il plaça devant moi une grosse pièce d’or de vingt dollars. Je ne pus retenir une larme lorsque je serrai la généreuse main de celui qui, pour la seconde fois, me sauvait des cruelles atteintes de l’extrême misère.
Vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé.
Vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé.
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Le lendemain matin, le capitaine repartit pour le Fraser. En me quittant, il me fit toutes sortes d’amitiés et m’exprima le désir de me voir bientôt le rejoindre pour faire avec lui quelques expéditions à travers les cañons. L’argent qu’il m’avait prêté me permit de vivre jusqu’au jour où je trouvai une place de camionneur dans une brasserie. J’étais assez satisfait de mon emploi; mais un soir, revenant tard par de mauvais chemins, je fus violemment lancé de mon siége sur la route et me cassai le bras. Une fois guéri, j’eus la bonne fortune de trouver une place d’aide-chimiste dans un bureau de vérification de l’or. Ayant fait autrefois, à la grande terreur des servantes, quelques expériences de chimie dans la cuisine paternelle et ayant, à l’école, failli suffoquer un appariteur au moyen d’un flacon d’acide chlorhydrique adroitement renversé dans son pupitre, au moment où il y mettait le nez, je me jugeai suffisamment apte à remplir cette fonction.
Après les jours de détresse que je venais de traverser, je trouvai fort agréable de remplir une place dont le seul inconvénient était le sentiment d’envie que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver parfois à la vue des tas de poussière d’or que d’heureux mineurs nous apportaient pour les faire changer en barres brillantes, poinçonnées de façon à constater à tous les yeux leur titre et leur valeur.
Pendant que j’étais ainsi occupé, le printemps arriva, et, un jour, en allant à mon bureau, j’aperçus une affiche annonçant que des régates devaient prochainement avoir lieu. Je résolus de tirer parti de cette circonstance; je m’associai donc avec un jeune et vigoureux gaillard qui m’avait accompagné dans quelques parties de bateau, et nous nous fîmes inscrire pour toutes les courses à deux rames ou à un seul aviron. Au bout d’une semaine d’entraînement, nous nous jugeâmes de force à nous mesurer avec n’importe quels adversaires.
Le jour attendu arriva enfin; c’était avec des sentiments mélangés d’espoir et d’appréhension que nous mesurions du regard l’étendue que nous avions à parcourir, car de notre succès dépendait la chance que nous avions de retourner à notre placer, qui sans cela serait confisqué.
La distance à parcourir, à partir d’un pont qui traverse une partie du port jusqu’à une petite île qu’il fallait tourner avant de revenir, était d’environ deux milles, et comme nous devions disputer trois prix, nous avions de l’ouvrage devant nous.
Notre première course fut une course à deux rames, et nous n’eûmes affaire qu’à un seul bateau monté par deux robustes bateliers du port d’Esquimalt. Nous comprîmes, dès le premier demi-mille, que nous n’avions pas grand’chose à craindre de nos rivaux, qui n’étaient habitués qu’à de petites courses de moins d’un mille, du port aux navires en rade.
Les spectateurs en jugeaient tout autrement et regardaient comme frisant l’effronterie que nous eussions l’audace de nous mesurer, nous jeunes gens inexpérimentés, avec deux bateliers ayant dix fois notre expérience. Les spectateurs américains tout particulièrement nous poursuivaient de leurs sarcasmes; ils tinrent contre nous tous les paris que nous voulûmes accepter, sur le pied de trois à cinq contre un. Aussi notre carnet était-il rempli quand sonna l’heure du départ.
La course, ainsi que nous nous y attendions, fut très-mal disputée. Nos adversaires partirent avec force embarras, en gens sûrs d’une victoire facile. Ils nous distancèrent pendant le premier demi-mille; mais quand nous atteignîmes le point extrême de notre course, ils étaient déjà essoufflés, et nous les dépassâmes facilement. Lorsque nous arrivâmes, ils étaient, au grand étonnement des parieurs, considérablement distancés.
La course suivante était une course à un seul aviron, dans laquelle nous étions quatre engagés. Je jouai le jeu de mon ami, qui arriva facilement premier.
La dernière course de la journée fut une course à deux avirons, dans laquelle nous courûmes seuls, personne ne se souciant de nous disputer le prix. Cette journée nous procura de quoi retourner aux mines et recommencer à nouveaux frais notre entreprise. J’écrivis à Pat de revenir, et nos autres associés étant aussi prêts, nous repartîmes tous pour notre placer de Jack of Clubs Creek.
Le gouvernement colonial poussait activement la construction d’une route qui devait relier Fort Yale aux mines. Comme nous ne pouvions commencer nos opérations minières avant un mois, nous conclûmes un engagement avec l’un des entrepreneurs de travaux pour cette courte période de temps.
Notre tâche, consistant à abattre des arbres, à remplir de fascines les ravins et les fossés, à construire des ponts en bois sur les cours d’eau, n’avait rien pour nous de désagréable, et ce moment fut bientôt passé.
Après un mois employé à cette occupation, nous continuâmes notre route vers les mines, que nous n’atteignîmes que vers le milieu de mai. Cependant la neige était encore épaisse sur les montagnes, et aucun sentier n’ayant été frayé à travers la neige, il fallut nous pourvoir de souliers à raquettes pour arriver aux mines.
Nous trouvâmes à notre claim notre vieil ami Jake, occupé à apprêter les peaux de martre qu’il avait recueillies en grand nombre durant l’hiver. Le vieux semblait aussi gai qu’un oiseau dans sa solitude, et quand nous lui demandâmes comment il avait passé l’hiver, il nous répondit que pendant ces longs mois il n’avait eu d’autre compagnon que les martres et quelques élans. Il avait été plusieurs fois à William’s Creek chercher des provisions, et avait failli une nuit être gelé; il avait presque perdu l’usage d’un de ses orteils.
«Rien de nouveau, je suppose, à notre claim? lui dis-je; en passant, j’ai vu que le puits était plein d’eau et complétement gelé.
—Oh! pour ce qui est de ça, j’ai quelque chose à vous montrer. Regardez, qu’en pensez-vous?» et il nous montra quelques jolies pépites d’or pesant ensemble environ deux onces. On peut se figurer avec quelle joie nous contemplions ce premier produit de notre mine.
«Savez-vous, continua Jake, que ces spécimens ont failli me coûter la vie?
—Comment cela?
—Peu après votre départ, tout en m’occupant de préparer mes piéges à martre, j’eus l’idée de creuser un peu notre puits, avant que les fortes gelées rendissent tout travail impossible. Comme il me fallait quelqu’un pour manœuvrer le treuil, je me rendis à William’s Creek, où je trouvai un pauvre diable, dénué de tout, que j’engageai pour m’aider.
»Après souper, nous nous mîmes à fumer et à causer de choses et d’autres, et en particulier de ce district et de notre placer. Il était fort curieux et me fit une foule de questions sur notre concession de terrain, nos espérances, le nombre des associés, l’époque où nous reviendrions. Pendant ce temps, il examinait tout autour de lui d’un œil curieux, il semblait faire l’inventaire de tout ce que nous possédions. Mais sur le moment je ne fis pas grande attention à tout cela.
»Le premier jour nous mîmes le puits complétement à sec, et armé d’une pioche et d’une pelle, je me fis descendre par mon homme à l’aide du treuil. Après avoir traversé une couche fort dure, ma pioche rencontra soudain une roche plus molle; je me baissai et grattant avec mon couteau, je trouvai les pépites que voilà. Transporté de joie, je m’écriai: «Enfin, grâce à Dieu! nous y voilà.» A ce moment, levant les yeux, je vis mon homme penché sur le bord du puits. Sa figure étant en pleine lumière me parut avoir un air fort peu rassurant. Je lui criai de me remonter.
—Nous allons voir ça! me répondit-il.
Piége à martres.
Piége à martres.
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»Je me mis donc à rire comme si c’eût été une plaisanterie de sa part, et, mettant ces pépites dans ma poche, je m’assis, en lui disant que sans doute il en aurait bientôt assez de ce jeu-là; mais il s’en alla sans me répondre.
»L’affaire commençait à prendre mauvaise tournure; cependant je ne pouvais croire encore qu’il eût l’infamie de m’abandonner au fond du puits, où je devais infailliblement mourir de faim, car il était peu probable que quelqu’un vînt à passer par là. Et puis, je me disais que notre cabine était vraiment trop pauvre pour tenter sa cupidité. Il me vint à l’esprit toutes sortes d’idées: je pensai qu’il était peut-être fou, ou qu’il s’imaginait que nous avions quelque trésor caché dans la cabine et qu’il était en train de le chercher; d’un autre côté, je me dis qu’il ne s’en irait pas sans revenir voir où j’en étais, et je me promis de lui demander de prendre mon revolver dans la cachette où je le gardais près de ma couchette et de me tuer du coup pour en finir. Puis je pensai qu’après tout je ne tenais pas à quitter la vie de sitôt, et je me mis à chercher quelque moyen de sortir de ma prison. Grimper contre les parois du puits, il n’y avait pas à y songer; il avait retiré le seau, et, ne l’eût-il pas fait, il est probable qu’il eût coupé la corde. Je pensai que peut-être il me serait possible de sortir à l’aide de mon couteau et de ma pioche, en les plantant alternativement dans les parois du puits et m’en servant comme d’échelons; mais si je venais à glisser! Cette pensée me fit passer un frisson dans tout le corps.
»Cependant je ne pouvais découvrir aucun autre moyen de sortir de là, et je me résolus d’attendre que mon ennemi fût parti pour tenter l’aventure. En attendant, l’eau montait dans le puits, car il avait détourné l’eau de la roue et la pompe ne fonctionnait plus. Il y avait dans ce dernier détail une espèce de consolation, car, mourir pour mourir, mieux valait être noyé du coup que de succomber lentement à la faim et au froid.
»Pendant que je songeais ainsi à mon triste sort, le scélérat vint voir, avant de partir, ce que je faisais.
—Eh! en bas! dit-il, en se montrant à l’ouverture du puits.
»Je crus qu’il venait enfin pour me tirer dehors; mais lorsque je levai les yeux, le cœur me faillit, car je vis qu’il avait sur ses épaules un paquet de tout ce qu’il avait pu prendre dans la cabine.
«Infâme gredin! lui criai-je du fond de mon trou; vas-tu donc me laisser mourir ici comme un chien?
—Au revoir, me répondit-il en ricanant; désolé que vous ne soyez pas mieux logé!
»Je poussai des cris, je jurai, je tempêtai, je lui promis de lui tordre le cou si jamais je sortais de là; prières, menaces, tout fut inutile: il s’en alla.
—Mais comment, au nom du ciel, fîtes-vous pour vous tirer de là, Jake?
—Après le départ de ce misérable, je regardai encore une fois autour de moi. Tout à coup je vis le moyen de sortir de ma prison et je faillis devenir fou de joie plus encore à l’idée de pouvoir me venger de ce misérable qu’à celle d’échapper à la mort. Il y avait la pompe! Je n’avais qu’à fixer solidement au fond du puits, avec ma pioche enfoncée dans une des parois, la courroie qui portait les augets, et à grimper en me servant des augets comme d’échelons.
—Ce fut pour vous une véritable échelle de Jacob, Jake.
—Oui, en effet. Pour plus de prudence, j’attendis que mon ennemi se fût éloigné, car au moindre bruit il aurait pu revenir, couper la courroie et m’envoyer au diable en une minute.
»Quand je jugeai qu’il était assez loin, je mis mon projet à exécution, et je sortis facilement du puits; une fois là, je tombai la face contre terre, brisé de fatigue et d’émotion. Puis je courus à la cabine pour m’assurer s’il n’avait pas trouvé mon revolver qui était caché; l’ayant pris, je mangeai un morceau et partis à la poursuite de mon homme.
»Je suivis ses traces pendant quelque temps le long de la vallée; puis je reconnus qu’il s’était dirigé vers les fourches de la Quesnelle. Je me demandai alors s’il ne vaudrait pas mieux, plutôt que de le suivre seul et de le tuer sans témoins, d’aller chercher quelques-uns de nos camarades pour apprendre à ce monsieur à respecter la loi de Lynch. Je me rendis donc à William’s Creek et pris avec moi une demi-douzaine d’hommes.
»Nous n’eûmes pas de peine à retrouver ses traces, et, après avoir fait une dizaine de milles, nous l’aperçûmes marchant tranquillement, chargé de mes dépouilles. Il venait de se remettre en route, après s’être reposé un peu sans doute pour faire cuire son repas, car nous trouvâmes encore du feu à l’endroit où il s’était arrêté. Quand il nous entendit, il se retourna et, nous apercevant, il jeta son fardeau et prit la fuite; mais nous l’eûmes bientôt rejoint. Alors il fit volte-face, m’ajusta et tira. La balle m’effleura le bras et me fit même un peu saigner, mais sans me causer d’autre mal. Nous fûmes bientôt maîtres de lui.
»Revenu avec tous les autres à la cabine de Jack of Clubs Creek, je racontai en détail toute l’histoire; je montrai à mes compagnons l’intérieur du puits et la courroie de la pompe encore attachée comme je viens de le dire; il n’y avait pas à nier le fait.
»Séance tenante, le scélérat fut amené dans la forêt, où nous le pendîmes à un arbre, après lui avoir lu un chapitre de la Bible.
Il m’ajusta et tira.
Il m’ajusta et tira.
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»Nous retournâmes tous à William’s Creek, car je ne me souciais pas de dormir cette nuit-là dans la cabine si près de cet homme mort, et, le lendemain matin, deux hommes vinrent le détacher et l’enterrer au pied de l’arbre. Je vous montrerai l’endroit si vous le désirez.»
Nous allâmes, en effet, voir le lieu où s’était accomplie cette scène tragique: au pied de l’arbre s’élevait un petit tumulus surmonté d’une croix de bois accompagnée d’une planchette où l’on avait inscrit le nom de l’homme (trouvé sur une lettre en sa possession), et la date de son exécution, 21 décembre 1862.
Nous ne pûmes que féliciter le vieux Jake de la façon dont il avait échappé à un si grand danger.
Il nous fallut attendre, avant de nous mettre au travail, l’arrivée de nos compagnons, car nous reconnûmes qu’il était impossible de dessécher notre puits tant que nos voisins ne travailleraient pas de leur côté au desséchement de leurs claims. Pour utiliser notre temps, en attendant nous nous mîmes à travailler dans le bois et à préparer quantité de planches et de madriers qui devaient nous être fort utiles pour nos travaux de mine.
Vers la fin du mois, nos associés arrivèrent; nos voisins se mirent au travail et nous parvînmes à dessécher notre puits. Le vieux Jake avait montré ses spécimens aux marchands, et l’on nous avait offert à chacun 2000 livres (50000 francs) de notre part dans l’entreprise. Mais nous avions repoussé ces offres comme bien au-dessous de nos espérances.
Nous avions ouvert au fond de notre puits un tunnel ou galerie; mais nous nous aperçûmes bientôt que la roche fuyait à mesure que nous creusions, de sorte qu’il ne restait qu’à en creuser un autre plus loin. Les pépites de Jake n’étaient que le contenu d’une petite «poche» qui fut bientôt épuisée. Nous nous remîmes cependant au travail avec ardeur, et bientôt nous eûmes atteint une profondeur de soixante pieds. Mais l’eau filtrait à travers le sable poreux en si grande quantité qu’aucune des pompes que nous avions ne pouvait empêcher ses progrès. Nos voisins étaient exactement dans la même situation que nous, et l’impossibilité d’arriver au but devenait de plus en plus évidente à mesure que nous approchions de l’endroit où nous savions que devait se trouver l’objet de nos convoitises. Il nous fallait donc de nouveau attendre la saison prochaine; alors les routes, dans le haut pays, seraient faites, et nous pourrions faire venir des machines à vapeur pour entreprendre une dernière lutte contre l’infiltration des eaux.
Combien je regrettais de n’avoir pas accepté l’offre des 2000 livres lorsqu’il me fallut, après trois mois du plus dur travail, partir en quête de quelque moyen d’existence qui me permît d’attendre l’été suivant!
A quelle nouvelle industrie allais-je me livrer? Comme je quittais notre malheureux claim, des muletiers vinrent à passer. Le chef, un ex-matelot anglais auquel je m’adressai, offrit de me prendre à son service; ce que j’acceptai avec empressement.
L’existence des muletiers n’a rien de désagréable en été: toujours par voie et par chemin, avec une besogne facile, au grand air. Aussi ce ne fut pas sans chagrin que je dus, à la fin de la saison, dire adieu à mon excellent patron, qui, après avoir gagné une petite fortune, se retirait des affaires et s’en retournait en Angleterre. Heureux homme! l’industrie des transports à dos de mulets valait mieux que celle de la recherche de l’or. Il avait commencé l’année précédente avec un modeste capital de 500 livres (12 500 francs), et il se retirait avec 20 000 livres (500 000 francs); tandis que moi j’avais encore à passer misérablement l’hiver, avec le faible espoir de faire une nouvelle et plus heureuse tentative à notre malheureux claim de Jack of Clubs Creek.
Rustling est un américanisme employé pour désigner dans la société humaine la lutte pour l’existence avec toutes les chances contre soi. C’est, à proprement parler, lutter[P] en désespéré et par tous les moyens possibles contre la mauvaise chance, et telle était exactement ma situation lorsque je débarquai, pour commencer ma seconde campagne d’hiver, sur le quai de Victoria.
Il y a naturellement des degrés dans la lutte contre la misère. Pour commencer par le bas de l’échelle, il y a l’existence du pauvre diable qui arrive à peine, à force de travail, à garder la peau sur les os, comme je l’avais fait l’hiver précédent, et qui s’estime assez heureux s’il parvient à ne pas mourir de faim et à reposer la nuit ses membres fatigués sur un plancher qui n’est pas trop dur.
Il y a, quelques degrés au-dessus de ce pauvre hère, le rustler bourgeois, qui, selon le crédit qu’il trouve, monte un magasin, un café, un restaurant, fait des conférences ou organise une table de jeu.
Au-dessus de tous plane le rustler aux manières aristocratiques, marchand aux faillites nombreuses, politicien aux principes élastiques, oracle des couloirs, homme qui vit toujours au Grand-Hôtel, s’habille à la dernière mode, patronne les rédacteurs de journaux, dirige des explorations aux frais du gouvernement, et dont nos cousins d’Amérique disent que l’essence de son être consiste dans la roideur dédaigneuse de sa lèvre supérieure.
N’ayant que trop présent à l’esprit les souvenirs de mes malheurs de l’année précédente, je résolus de lutter contre la mauvaise fortune; je m’empressai donc de me faire habiller à la dernière mode et d’élire domicile dans un des meilleurs hôtels de Victoria, où je me trouvai en compagnie d’un juge du territoire de Washington, d’un sénateur de l’Orégon, d’un rédacteur en chef d’un des journaux de la ville, et d’un de mes compatriotes qui était venu en Colombie pour coloniser et perdre son argent, sans parler de plusieurs membres de ma nouvelle profession sur laquelle il est inutile que j’insiste plus longuement. Je me contentai, pendant les premiers jours, d’écouter et de profiter de tout ce que j’entendais pour tracer avec soin ma propre ligne de conduite. Ce fut le rédacteur en chef que je résolus de gagner d’abord à mes projets. Je réussis à lui faire accepter une série d’articles suggérant la formation d’une compagnie pour l’application des machines à vapeur à l’exploitation des mines. J’espérais naturellement que notre claim serait le premier à en profiter.
Mes articles firent sensation, et bientôt je fus l’objet des attentions d’une foule de marchands et de spéculateurs. Une compagnie fut formée sous le nom de Cariboo Steam Machinery Company (Compagnies des machines à vapeur du Caribou), et mon nom fut des premiers sur la liste des directeurs. Je reçus, en outre, comme promoteur de l’affaire, des honoraires considérables en actions libérées que je m’empressai de partager avec le rédacteur en chef du journal, qui m’avait fourni le premier échelon de ma nouvelle fortune.
Je passai ainsi l’hiver, me berçant des plus flatteuses espérances. Quand le printemps arriva, nous avions une longue liste d’actionnaires. Nous importâmes un grand nombre de machines de San-Francisco, nous en fîmes construire d’autres à Victoria, et prîmes nos arrangements pour les faire transporter aux mines. L’idée était excellente, comme des milliers d’autres; mais nous n’avions pas tenu suffisamment compte des difficultés d’une telle entreprise. D’abord, il nous fallut payer des prix excessifs pour le transport; le printemps fut tardif; les routes, qui n’avaient été tracées que l’été précédent, furent mises hors de service en plusieurs endroits par les inondations. Bref, quand nos machines arrivèrent aux mines, la saison était fort avancée et les prix que nous étions obligés de demander pour leur usage étaient trop élevés pour que les mineurs pussent nous les payer. Il fallut les vendre à perte, et notre compagnie fit faillite.
J’avais fait, par mon influence, établir une machine sur notre claim; mais comme nos voisins n’en avaient pas, le travail d’une seule fut insuffisant, et la saison se passa encore sans amener de résultat. Mon désappointement fut grand lorsque Pat, qui m’avait représenté aux mines, m’apporta ces tristes nouvelles.
Mon rédacteur en chef, furieux de l’insuccès de notre entreprise, exaspéré par les articles mordants de ses rivaux, m’annonça qu’il se passerait de mes services, de sorte que je me trouvais de nouveau à la recherche d’une position sociale.
J’entrai d’abord comme garçon chez un épicier; puis je passai comme comptable sur un bateau à vapeur du Fraser; et enfin, un beau jour, je me trouvai, à ma grande joie, promu au grade de capitaine d’un de ces navires à bord desquels j’avais si souvent travaillé comme simple porte-faix.
C’était de tous les genres de vie celui qui avait pour moi le plus de charmes. Après avoir été déjà si souvent le jouet des circonstances, quel plaisir pour un homme de mon âge que l’exercice du commandement! Puis le sentiment émouvant des dangers de cette navigation périlleuse convenait à mon tempérament. J’avais vu que la vigueur, le courage et le sang-froid étaient les principales qualités requises, et je me flattais de les posséder.
Je me rappelle, comme si c’était hier, le sentiment de pouvoir absolu que j’éprouvais lorsque, à quelque endroit particulièrement dangereux de ce fleuve terrible, le bateau presque immobile, arrêté par la force énorme du courant, tremblait dans toute sa membrure et se tordait sous les efforts de la vapeur portée à sa plus haute pression. Au dedans grondait le foyer incandescent de la machine; au dehors rugissait le fleuve; la sûreté de tous ceux qui étaient à bord dépendait de moi, et le moindre tour de roue donné mal à propos pouvait nous envoyer tous dans l’autre monde en laissant le courant prendre le dessus sur nous et nous jeter, nous briser contre ces effrayantes murailles de rochers entre lesquelles le fleuve précipitait sa course furieuse. En de tels instants, seul dans ma petite cabine de verre, les dents serrées, les yeux immobiles, la poitrine gonflée, oubliant jusqu’à l’existence des personnes à bord, il me semblait être le dernier homme livrant un combat à la nature et le gagnant. Puis, après cette violente émotion, c’était l’agréable repos que le danger passé fait succéder à une extrême tension d’esprit: je quittais mon poste où je me faisais remplacer par mon second ou par quelque matelot; je me mêlais à la société de mes passagers et je prenais plaisir à causer joyeusement avec les dames quand j’étais assez heureux pour en avoir à bord. C’est une chose étrange que la façon dont le mépris pour le danger croît en nous; par la force de l’habitude, nous nous faisons peu à peu à tout, et nous en arrivons à envisager si fermement le danger que toute son imminence ne peut nous empêcher dans les moments les plus terribles à ne penser qu’aux choses les plus futiles. Nous sommes en cela comme l’homme qui, sur le point de se marier ou d’être pendu, voit son attention se porter malgré lui sur l’étoffe dont est fait le surplis du prêtre ou sur la forme des bottes du bourreau: toujours en nous le remous de l’absurdité remonte côte à côte du plein et fort courant de la vie sérieuse.
Une aventure me mit surtout en renom. Nous remontions un jour un rapide très-dangereux, et le fleuve était gonflé à un tel point que tout le monde disait que nous ne franchirions jamais ce passage. Le manomètre de la machine à vapeur montrait déjà des chiffres tout à fait inaccoutumés, et il semblait impossible d’obtenir une plus haute pression. Nous arrivâmes jusqu’au haut du rapide, à l’endroit même où l’eau d’agitée devient calme; mais là nous nous arrêtâmes soudain: impossible d’avancer d’un pouce. Je compris immédiatement que nous n’en sortirions pas si le mécanicien ne pouvait, par quelque moyen inusité, augmenter la force de la vapeur.
«Que pourriez-vous faire? lui demandai-je.
—Rien, me répondit-il, absolument rien; et si nous ne sortons pas immédiatement de là, nous sauterons et serons tous envoyés à tous les diables.»
Je résolus de ne m’en rapporter qu’à moi-même. M’étant donc fait remplacer au gouvernail par mon fidèle second et lui ayant bien recommandé de maintenir le bateau absolument immobile jusqu’à mon retour, je descendis en bas et vis que le mécanicien avait fait réellement tout son possible, excepté en un point: il n’avait pas pensé à fermer la soupape de sûreté! Tout autour de la chaudière se trouvait justement un groupe d’Indiens à moitié endormis par suite de l’extrême chaleur qu’il faisait en cet endroit. Une idée soudaine, suggérée par une vieille histoire de voyage sur le Mississipi, se présenta à mon esprit.
«Viens, dis-je à celui des Indiens qui me parut le plus lourd et le plus obtus de la compagnie. Tu aimerais à être un grand chef, comme moi qui suis le chef du bateau?
—Oui, capitaine, répondit-il, ses yeux se dilatant à la vue d’une pièce d’or de cinq dollars que je lui montrai.
—Parfait! Eh bien, assieds-toi sur ce petit rond de fer, et bientôt vous verrez tous le bateau monter. (Je ne savais trop si le bateau ne monterait pas très-haut en l’air au lieu de remonter le courant du fleuve, mais il n’y avait pas pour moi d’autre alternative.) Je suis un grand sorcier, ajoutai-je, et vous allez voir que je dis la vérité.»
L’Indien se mit sur son siége sans dire un mot, et je plaçai la pièce de cinq dollars dans sa main en lui disant de la bien tenir, parce que c’était un talisman et que le charme serait détruit s’il la laissait échapper. Il resta là, majestueux comme un sauvage seul peut l’être, serrant de toutes ses forces la pièce dans sa main et jetant sur ses camarades un regard de souverain mépris. Heureusement la chaudière était neuve et solide et elle résista. En deux minutes nous eûmes franchi l’endroit dangereux, et je fis aussitôt échapper la vapeur et presque éteindre le feu. Quant à l’Indien, je lui fis gagner sa pièce de cinq dollars en le gardant sur son trône quelque temps encore après que le danger fut passé. Outre les cinq dollars, il gagna à cette affaire le sobriquet de safety-walve Jack (Jack-soupape), et moi je passai plus que jamais auprès des Indiens pour un très-grand sorcier.
Mes lecteurs jugeront peut-être après cela que ce fut, pour moi et pour d’autres, une chose fort heureuse que je ne gardasse pas longtemps mon poste de capitaine. Quoi qu’il en soit, cette aventure me mit fort en relief parmi les gens du métier.
Au bout de quelque temps, la compagnie ayant fait faillite, je me trouvai de nouveau sans emploi et je dus retourner à Victoria.
Un matin que je me promenais sur le port, je vis venir à moi un de mes amis, nommé Walton, marin déserteur, qui avait quitté la mer pour les mines et brûlait maintenant du désir de quitter les mines pour la mer.
«Vous regardiez ce schooner? me dit-il en me montrant un charmant petit navire. Il est à vendre, et plût au ciel que j’eusse de quoi l’acheter! j’aurais bientôt fait fortune en trafiquant avec les Peaux-rouges. C’est un navire d’une trentaine de tonnes; je le chargerais de whiskey, et avec cela j’achèterais toutes les fourrures qui se peuvent trouver d’ici à Sitka.
—Oui, lui répondis-je, et vous vous feriez confisquer, à votre retour, et le bâtiment, et tout ce que vous auriez obtenu à vil prix des Indiens. Mais combien veut-on de cette goëlette?
L’Indien se mit sur son siège.
L’Indien se mit sur son siège.
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—Environ deux mille dollars, mais je n’en ai que mille, et malheureusement il n’est guère possible de trouver en ce moment à emprunter le restant de la somme.
—Peut-être, lui dis-je. Voyons, vous êtes un marin de profession, et vous savez que je ne suis pas tout à fait novice à ce métier-là. Si j’avais les autres mille dollars et si je vous proposais de nous associer pour acheter le navire et faire ensemble un voyage de commerce, que penseriez-vous de ma proposition?
—Par Jupiter! s’écria-t-il, c’est justement la bonne fortune que j’appelle de tous mes vœux! Si vous le voulez, c’est une affaire faite!»
Nous allâmes aussitôt inspecter le navire et, avant la fin du jour, nous en avions fait l’acquisition en commun. Nous eûmes alors à nous occuper de la cargaison, que nous obtînmes facilement à crédit comme propriétaires du navire, et nous passâmes quelques jours à courir la ville en quête des articles dont nous avions besoin: cotonnades de Manchester, farines, couvertures, mélasses, bottes, souliers et autres objets recherchés par les Indiens. Quant au whiskey, je refusai absolument d’en faire le commerce. C’était un grand sacrifice, car l’honnête négociant qui ne vend pas de whiskey aux Indiens est sûr de se voir distancer par des rivaux moins scrupuleux. Aussi mon associé me fit d’énergiques représentations, mais je restai ferme.
Cela fait, il nous restait à compléter notre équipage. Walton, naturellement, devait être capitaine, et moi je dirigerais les opérations commerciales. Nous engageâmes comme matelot un brave et robuste loup de mer, et je fis prévenir Pat, qui arriva le jour suivant, ravi d’être de nouveau dans ma compagnie. Ayant mis notre cargaison à bord, et, ayant régularisé nos papiers, nous partîmes pour une croisière de six mois parmi les sauvages.
Le Fort Rupert, à quelque deux cents milles au nord, fut le premier endroit où nous nous arrêtâmes, et, après avoir passé trois ou quatre jours à étudier les courants et les marées et à attendre le moment favorable, nous jetâmes l’ancre à la hauteur du village indien.
Walton et moi descendîmes à terre pour voir ce que les indigènes possédaient en fait de fourrures et pour leur offrir les marchandises que nous avions à bord. Les Peaux-rouges firent une grimace fort dédaigneuse quand ils surent que nous n’apportions pas de whiskey.
Cependant, poussés par leurs femmes, ils se décidèrent à mettre leurs fourrures dans leurs canots et à venir inspecter notre cargaison. Nous ne fîmes pas de très-bonnes affaires avec ces Indiens, qui étaient trop rapprochés de la civilisation et qui, pour cette raison, étaient de plus grands coquins et de plus incorrigibles voleurs que leurs frères sauvages.
De là nous nous rendîmes à Bella Coola, sur le continent, et puis, toujours en tirant vers le nord, à l’île de la Reine-Charlotte et à Fort Simpson; enfin, en quittant la rivière Stickeen, sur les frontières de la Colombie anglaise et de ce qui était alors l’Amérique russe, nous remontâmes loin au nord de Sitka jusqu’aux îles Aléoutiennes, près du détroit de Behring.
Nous étions, il faut l’avouer, de vrais contrebandiers dans cette dernière partie du monde; car le gouvernement russe ne souffrait dans ses eaux aucuns trafiquants étrangers autres que la Compagnie de la Baie d’Hudson, à laquelle il avait accordé le monopole du commerce dans la Russie d’Amérique; mais nous nous inquiétions fort peu de cette prohibition: nous savions qu’il n’y avait qu’un seul navire de guerre russe dans ces parages, et qu’il était confortablement à l’ancre dans le port de Pétropavlowski; nous n’étions donc point d’humeur à renoncer, par crainte d’un danger imaginaire, à un commerce qui, là plus que partout ailleurs, devait nous être avantageux.
Cette expédition nous procura une quantité de fourrures magnifiques. Les loutres de mer, les renards argentés et une foule d’autres espèces abondaient, et bien que nous eussions quelques difficultés à nous entendre avec des peuplades dont nous ne comprenions point les dialectes, nous réussîmes à nous défaire de presque toute notre cargaison, et dûmes prendre du lest pour notre retour.
Notre genre de vie était passablement monotone et fatigant. Aussi j’éprouvai un vif plaisir lorsque, ayant tout vendu, moins un petit stock que nous destinions aux habitants de la côte occidentale de Vancouver, nous nous décidâmes à revenir.
Nous avions fait d’excellentes affaires, et je me berçais de l’agréable idée que, ce voyage fini, je me trouverais assez riche pour pouvoir bénéficier d’expéditions futures sans y prendre part de ma personne.
En quittant l’île de la Reine-Charlotte, nous nous arrêtâmes à Quatseemo, au nord de l’île Vancouver, et nous y engageâmes un jeune indigène pour nous servir d’interprète le long de la côte.
Cet Indien, nommé Jack, nous fut très-utile et se montra d’une fidélité à toute épreuve.
Dans la journée, nous nous arrêtions parfois pour camper sur la côte, mais à la tombée de la nuit, nous gagnions le large, de crainte de quelque surprise des sauvages. Nous arrivâmes ainsi à un grand village situé sur le bord d’une petite rade naturelle, à quelques milles à l’ouest de la baie Esperanza. Nous y vendîmes ce qui nous restait de marchandises et nous songeâmes à regagner au plus tôt Victoria, dont nous n’étions plus qu’à quelques journées de navigation.
Ce jour-là le vent soufflait avec violence du nord-ouest, circonstance assez extraordinaire à cette époque de l’année (fin septembre), mais la baie était si complétement abritée par des collines boisées, qu’il nous était impossible de nous faire une idée de la force de la tempête qui agitait l’Océan. Ce ne fut qu’après avoir doublé une pointe de terre qui nous cachait la pleine mer, que nous nous en rendîmes compte. La marée était basse; il ne devait y avoir que peu d’eau au-dessus de la barre, et, à supposer qu’il y eût un chenal, nous ne le connaissions point, étant entrés à marée haute. De plus, le temps au dehors était si effroyable que, sans la crainte que nous inspirait le voisinage des Indiens, nous eussions été fort heureux de passer la nuit à l’ancre où nous nous trouvions.
Walton observait d’un œil vigilant ce qui se passait à terre, et il me signala deux ou trois fois l’agitation extraordinaire qui régnait parmi les sauvages. Un vieillard, qui, ainsi que notre guide nous en informa, était le chef, haranguait une foule d’hommes à l’entrée du village, et nous pouvions reconnaître à leurs gestes que nous étions l’objet de leur attention. Nous cherchâmes une explication naturelle à cette agitation dans le fait que nous étions les seuls blancs qu’ils eussent vus depuis longtemps, mais nous ne pouvions nous empêcher de nous dire que plus tôt nous nous éloignerions, mieux cela vaudrait.
Le chef haranguait la foule.
Le chef haranguait la foule.
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Notre Indien Jack, consulté sur ce point, corrobora nos pressentiments en nous disant qu’une petite goëlette russe, de la force de la nôtre, ayant fait naufrage sur ce point de la côte, l’année précédente, cette tribu avait massacré l’équipage jusqu’au dernier homme. Jack nous suppliait de partir à l’instant même, si cela se pouvait. Son conseil était évidemment désintéressé, car un Indien, s’il peut l’éviter, se soucie médiocrement de s’aventurer sur une mer orageuse.
Le récit de notre interprète était loin de nous tranquilliser, mais c’eût été folie que de vouloir traverser en ce moment les brisants de la barre, et nous cherchâmes avec notre longue-vue un endroit de la baie où l’eau plus unie indiquât l’existence d’une passe. Il nous sembla apercevoir des indices de ce genre tout à fait à l’extrémité opposée de la baie; mais nous jugeâmes qu’il serait dangereux de diviser nos forces en envoyant quelques-uns d’entre nous en reconnaissance dans le petit canot que nous avions à bord. Nous nous résignâmes donc à surveiller les mouvements des Indiens tant que le jour nous le permettrait, et, la nuit venue, à redoubler de vigilance.
A la tombée du jour, une activité nouvelle se manifesta parmi les indigènes. Ils se mirent à tirer leurs canots à terre, à les nettoyer, à les débarrasser de tout ce qui les encombrait. Le pauvre Jack nous supplia de gagner la haute mer à tout hasard, car, bien sûr, les Indiens allaient nous attaquer dans leurs embarcations aussitôt que la nuit serait venue.
Vivement impressionné par ces préparatifs, je me décidai à aller avec Pat, dans notre petit canot, pour examiner de près la passe. Nous la trouvâmes si étroite et la mer était si agitée au dehors, qu’il était impossible de savoir s’il existait ou non des écueils à l’entrée de la passe. Somme toute, nous revînmes peu satisfaits de notre reconnaissance, mais avec la certitude qu’au pis aller il nous restait encore une chance de nous échapper.
De retour au navire, nous allâmes, Walton et moi, examiner nos armes et délibérer sur le choix d’un plan de défense, laissant Pat sur le pont surveiller les mouvements des indigènes.
Tout d’abord Jemmy, notre vieux matelot, fut chargé de couper dans les bordages quelques embrasures de cinq à six pouces carrés. Les Indiens n’ayant pour toutes armes que des arcs, des flèches et des épieux de bois durci, nous pensions que nos légers bordages suffiraient à nous protéger jusqu’au moment où l’ennemi parviendrait à nous aborder.
Nous avions deux ou trois fusils que nous chargeâmes avec des balles et des lingots, et quatre bons revolvers de Colt. Jack devait avoir soin des armes pendant le combat, mais, ne l’ayant pas encore mis à l’épreuve, nous avions des doutes sur lui. Nous le fîmes venir dans la cabine. Sa pâleur et son air effrayé ne nous disaient rien de bon. Mais il avait sans doute le courage du désespoir, car il déclara sans ambages que, la tribu à laquelle nous avions affaire étant ennemie de la sienne, il serait tué s’il était pris et que, par conséquent, il combattrait, s’il y avait lieu, jusqu’à la dernière goutte de son sang.
Il nous restait encore comme dernière ressource de nous retirer dans notre petite cabine, dans le cas où les sauvages parviendraient à se rendre maîtres du pont, et de nous y défendre encore vigoureusement. Nous avions aussi quelques feux de Bengale qui pouvaient nous servir à effrayer nos ennemis s’ils escaladaient nos bordages.
Pendant que nous délibérions encore, nous entendîmes Pat s’écrier:
«Les voilà! Ils arrivent en force!»
Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur nos préparatifs, passé nos revolvers à notre ceinture, et rangé les fusils près de l’écoutille, nous montâmes sur le pont. L’obscurité déjà croissante permettait à peine de distinguer à environ un demi-mille de nous un assez grand nombre de canots qui venaient de quitter le rivage.
Lorsque les premiers canots furent arrivés à une distance d’environ deux ou trois cents mètres, nous ordonnâmes à notre Indien de leur demander ce qu’ils voulaient. N’obtenant aucune réponse, il leur déclara de notre part que, s’ils avançaient, nous ferions feu sur eux. Cette menace ne produisit aucun effet.
Pat, qui était un tireur de première force, demanda alors à Walton la permission de tirer sur eux; posant son revolver sur le bordage, il visa soigneusement et fit feu. Un des Indiens tomba en poussant un cri; mais il n’était sans doute blessé que légèrement, car il se releva aussitôt et nous menaça en brandissant son javelot. Cependant les deux canots, qui étaient en avant, s’arrêtèrent et attendirent les autres pour délibérer. Jack essaya de nouveau de leur parler; mais ils criaient et gesticulaient tous à la fois, et il ne put se faire entendre.
Nous avions devant nous cent cinquante à deux cents hommes montés sur une vingtaine de canots. A ce moment-là ils n’étaient guère à plus de cent mètres de nous. Ils hésitèrent un instant, mais ils ne se rendaient point compte de l’effet des armes à feu, et, bien que déconcertés par leur premier échec, l’impression n’était évidemment pas assez forte pour les arrêter. Ils savaient, étant venus à notre bord, que nous n’étions que cinq, y compris Jack, et ils se fiaient à la supériorité de leur nombre. Ils tenaient évidemment conseil avant de recommencer l’attaque, car tous les canots étaient réunis, et deux ou trois d’entre eux haranguaient le reste à tour de rôle.
Profitant de ce moment de répit, Walton envoya Jemmy, Pat et Jack lever l’ancre, pour nous éviter de couper le câble, pendant que, de mon côté, je coupais l’amarre d’une ancre plus petite qui tenait notre poupe immobile. En deux ou trois minutes, nos voiles furent déployées et nous nous dirigeâmes lentement vers la passe que nous avions été reconnaître quelques heures auparavant.
Aussitôt qu’ils s’aperçurent que nous nous en allions, ils firent force de rames vers la passe, et, comme ils marchaient très-vite, ils nous eurent bientôt dépassés, et se placèrent de façon à nous barrer le passage.
Walton et moi étions à la barre du gouvernail, cherchant ce que nous pourrions bien faire pour nous tirer de là avec aussi peu d’effusion de sang que possible, quand deux ou trois flèches sifflèrent au-dessus de nos têtes. Il n’y avait pas à s’y méprendre: ce qu’ils voulaient, c’était nous piller et nous assassiner par-dessus le marché.