The Project Gutenberg eBook of Le Fils de Coralie: Comédie en quatre actes en prose

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Title: Le Fils de Coralie: Comédie en quatre actes en prose

Author: Albert Delpit

Release date: April 25, 2013 [eBook #42592]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: E-text prepared by Clarity, Hélène de Mink, and the Online Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries (http://archive.org/details/toronto)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FILS DE CORALIE: COMÉDIE EN QUATRE ACTES EN PROSE ***

The Project Gutenberg eBook, Le Fils de Coralie, by Albert Delpit

 

 

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Le
Fils de Coralie

COMÉDIE

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du
Gymnase-Dramatique, le 16 janvier 1880.
Reprise au même théâtre, le 3 mai 1892.

Le
Fils de Coralie

COMÉDIE
EN QUATRE ACTES EN PROSE

PAR
ALBERT DELPIT

Nouvelle Édition conforme à la Représentation

logo

PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis


1892

Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.

Il a été tiré à part trente-cinq exemplaires sur papier du Japon,
numérotés à la presse (1 à 35)

A
MADAME CHARLES BULOZ

Hommage de ma profonde et respectueuse affection.

ALBERT DELPIT.

Paris, 29 janvier 1880.—3 mai 1892.

PERSONNAGES

  Acteurs qui ont
créé les rôles
Acteurs qui ont
repris ces rôles
  MM. MM.
DANIEL[1] Guitry. Raphael Duflos.
BONCHAMP Francès. Nertann.
GODEFROY Malard. Noël.
LOUIS DE MONTJOIE Landrol. Paul Plan.
CLAUDE MORISSEAU Demanne. Richemond.
UN SOLDAT Ismael. Brébant.
UN DOMESTIQUE Paul. Seiglet.
  MMmes. MMmes.
CORALIE[2] Aimée Tissandier. Antonia Laurent.
EDITH Jane May. Jeanne Darlaud.
CÉSARINE[3] Zélie Reynold. Desclauzas.
LYDIE PATALIN Alice Melcy. Alice Comte.

A MONTAUBAN

Pour toutes les indications de mise en scène, s'adresser au régisseur-général du théâtre du Gymnase-Dramatique, à Paris.

LE
FILS DE CORALIE

ACTE PREMIER

Chez Godefroy. Un salon donnant sur un jardin.
A droite et à gauche des vitrines remplies de curiosités archéologiques.
Il fait jour.

SCÈNE PREMIÈRE

CÉSARINE, MONTJOIE jouant au trictrac; GODEFROY à droite, endormi, un journal à la main.

MONTJOIE.

Vous me préviendrez quand je pourrai faire ma demande?

CÉSARINE.

Soyez tranquille. (Jetant les dés.) 6 et 5: un trou et deux de mieux.

MONTJOIE.

Vous êtes ma bonne fée. (Jetant les dés.) Bezet.

CÉSARINE.

Je vous adore!... (Jetant les dés.) Quine!... Je bats votre coin... Je vous adore, parce que vous êtes un homme romanesque. (Jetant les dés.) 2 et as. Ma nièce sera bien heureuse avec vous.

MONTJOIE.

Je voudrais que votre frère, M. Godefroy, qui dort là si profondément, fût de votre avis. (Jetant les dés.) Carnes!... Mais il en tient pour mon rival, le capitaine Daniel.

CÉSARINE.

Que vous importe, si la tante... (Jetant les dés.) Encore 2 et as: je vais remplir... Si la tante et la nièce sont avec vous?

MONTJOIE.

La tante... oui. Mais la nièce?

CÉSARINE.

Ça viendra. Du reste, nous avons à causer sérieusement.

MONTJOIE, souriant.

Si sérieusement?

CÉSARINE.

Je crois bien! (Jetant les dés.) Double as: je tiens par un doublet. J'ai gagné.

Quatre heures sonnent.

GODEFROY, s'éveillant.

Il doit être quatre heures. (Tirant sa montre.) En effet. Comment, vous jouez toujours?

MONTJOIE, posant son cornet et se levant.

Nous finissons à l'instant. Je suis battu.

GODEFROY.

Quatre heures? Bonchamp n'est pas encore arrivé? C'est extraordinaire.

CÉSARINE.

Il ne peut tarder: c'est son heure.

MONTJOIE.

O placidité de la vie de Montauban!... Alors, vous dormez tous les jours?

GODEFROY.

De deux à quatre. Quand on a pâli toute la journée sur des ouvrages d'archéologie, c'est bien le moins!

MONTJOIE.

Et à quatre heures, tous les jours!...

GODEFROY.

Arrive mon vieil ami Bonchamp, le notaire. C'est réglé comme du papier à musique.

CÉSARINE.

Vous vous disputez toujours!

SCÈNE II

Les Mêmes, BONCHAMP.

BONCHAMP.

Ne vous dérangez pas: ce n'est que moi. Ma chère Césarine, je suis votre serviteur. Bonjour, Godefroy, Monsieur de Montjoie, je vous salue. Je vous annonce une visite.

GODEFROY.

Claude Morisseau?

BONCHAMP.

Oh! il viendra aussi. (Regardant Montjoie, et avec intention.) Claude et M. de Montjoie sont des habitués. Non. Je veux parler de madame Patalin. Elle a déjà fait quatorze visites: celle-ci sera la quinzième.

CÉSARINE.

La belle Lydie? Tant mieux! Elle nous racontera tous les bruits de la ville.

BONCHAMP.

Elle les inventera au besoin.

GODEFROY, à Bonchamp.

Je veux te montrer une pièce curieuse que j'ai achetée ce matin.

BONCHAMP, railleur, montrant les vitrines.

Pour ton musée d'archéologie?

GODEFROY.

Oui.

BONCHAMP.

C'est inutile.

GODEFROY.

Pourquoi?

BONCHAMP.

Parce que tu sais bien que je ne te prends pas au sérieux... comme archéologue.

GODEFROY, vexé.

Je me moque pas mal de ton opinion! Je suis un homme indépendant, moi, au-dessus des préjugés de ce bas monde.

BONCHAMP.

Je te pardonne à cause d'Édith. Comment va-t-elle aujourd'hui?

Montjoie remonte.

CÉSARINE.

Elle est sortie.

GODEFROY.

Je suis furieux contre elle.

BONCHAMP.

Ah bah!

GODEFROY.

Hier, je lui demande pourquoi elle refuse obstinément tous les partis que je lui présente. Sais-tu ce qu'elle me répond?

BONCHAMP.

Non.

GODEFROY.

Qu'elle ne veut épouser qu'un homme qu'elle aimera! Voilà ce que me vaut l'éducation qu'elle a reçue de sa tante. Cette petite fille est devenue romanesque. Un homme qu'elle aimera! La bonne histoire! Et si elle aime mal?

BONCHAMP.

Sois tranquille, Édith choisira quelqu'un qui sera digne d'elle.

GODEFROY.

Tu prends toujours son parti.

BONCHAMP.

C'est ma filleule; et puis, je la connais, elle est incapable de mal choisir. Celui qu'elle aimera sera un heureux gaillard. Il épousera une vraie femme.

GODEFROY.

Toutes les femmes sont de vraies femmes.

CÉSARINE.

Mon Dieu! qu'il est jeune pour son âge!

BONCHAMP, à part.

Heureusement que je sais à quoi m'en tenir.

SCÈNE III

Les Mêmes, ÉDITH.

CÉSARINE.

Ah! la voici!

Édith entre.

MONTJOIE.

Bonjour, mademoiselle.

ÉDITH, froidement.

Bonjour, monsieur.

BONCHAMP.

Viens que je t'embrasse!

GODEFROY.

Et moi?

BONCHAMP.

Tu es le père; tu as le temps. J'emmène Édith.

GODEFROY.

Où ça?

BONCHAMP.

Cela m'est égal. Elle et moi, nous faisons tout ce qu'elle veut.

GODEFROY.

Tu m'ennuies, à la fin.

BONCHAMP.

Ça m'est encore égal.

GODEFROY.

Est-elle ma fille, oui ou non?

BONCHAMP.

Mon bon ami, tu as abdiqué tes droits pour étudier l'archéologie. Tant pis pour toi! C'est ta sœur et moi qui avons élevé Édith, nous sommes les plus forts.

GODEFROY.

Une jolie idée que j'ai eue là! Césarine l'a bercée avec des romans de chevalerie et les ouvrages de M. d'Arlincourt; toi, tu la gâtes...

ÉDITH.

Laissez dire papa, mon ami. Allons nous promener.

GODEFROY.

Là! Quelle éducation, mon Dieu!

MONTJOIE.

Me permettez-vous de faire un tour de jardin avec M. Bonchamp et vous, mademoiselle?

ÉDITH, froidement.

Comme il vous plaira, monsieur. (A sa tante.) Tu ne viens pas? Père et M. Bonchamp vont se déchirer.

CÉSARINE.

Non, j'ai à causer avec M. de Montjoie.

ÉDITH.

Je vais vous mettre d'accord. Père, tu prendras mon bras gauche. Vous, mon ami, mon bras droit.

Elle s'éloigne avec Bonchamp.

GODEFROY.

Enfant gâtée! (Au perron.) Attendez-moi donc!...

Il sort.

SCÈNE IV

CÉSARINE, MONTJOIE

CÉSARINE.

Vous auriez mieux aimé suivre ma nièce?

MONTJOIE.

Quelle idée!

Il lui baise la main.

CÉSARINE.

Mon Dieu, que cet homme est séduisant! Ah! si je vous avais rencontré dans mon jeune temps.., j'aurais été en danger.

MONTJOIE.

Mais non, mais non.

CÉSARINE.

Je vous assure!

MONTJOIE.

Mais non, mais non.

CÉSARINE, baissant la tête.

Oh! je me connais, allez!

MONTJOIE.

Pourquoi voulez-vous donc absolument me poser en don Juan?

CÉSARINE.

Vos aventures sont célèbres! Vous êtes un homme romanesque. Votre père vous avait laissé cent mille livres de rentes et vous les avez mangées.

MONTJOIE.

C'est l'histoire éternelle.

CÉSARINE.

Si bien qu'aujourd'hui...

MONTJOIE.

Ma foi, je ne regrette rien. J'ai eu de belles années, tant que j'ai eu des héritages à recueillir. J'ai dévoré deux tantes chanoinesses, consommé six cousins podagres, anéanti trois oncles asthmatiques. Ils ont tous été très gentils. Chacun d'eux a disparu au moment psychologique. Mon dernier oncle, en me léguant sa fortune, a stipulé que je changerais mon nom pour le sien. J'avais fait tant de folies sous le nom de Louis de Bruniquet, que je n'ai pas été fâché de m'appeler à l'avenir Louis de Montjoie.

CÉSARINE.

Et que vous reste-t-il de ces folies?

MONTJOIE.

Le souvenir. C'est quelque chose! J'ai remarqué que les aventures d'amour vous plaisaient beaucoup.

CÉSARINE, baissant les yeux.

A mon âge... et quand on n'a pas aimé...

MONTJOIE.

On croque les pommes d'autrui.

CÉSARINE.

En imagination. Cela console de ne pas avoir croqué les siennes quand on avait des dents. Que voulez-vous? Je suis une vieille fille. J'ai rêvé d'amour comme une autre: d'amour platonique, bien entendu.

MONTJOIE.

Platonique?

CÉSARINE, avec dignité.

Sachez que c'est celui que les femmes demandent toujours.

MONTJOIE.

Et ne pardonnent jamais.

CÉSARINE.

Aussi, n'ayant pas de roman dans ma vie, je lis ceux qu'on écrit, et j'écoute ceux qu'on raconte. Connaissez-vous la belle Ipsiboë?

MONTJOIE.

Qu'est-ce que c'est que cette dame?

CÉSARINE.

Une dame très bien: l'héroïne d'un roman de M. d'Arlincourt. Elle est amoureuse d'Almaric. Almaric, c'est vous.

MONTJOIE.

Comment, Almaric c'est moi?

CÉSARINE.

C'est-à-dire que vous lui ressemblez. Aussi laissez faire et crier. Vous épouserez ma nièce. Elle sera très heureuse avec vous. Vous êtes si romanesque! Vous admettrez bien que je connaisse Édith, puisque je l'ai élevée dans mes idées.

MONTJOIE.

Cependant, ma chère demoiselle, voilà trois mois que je lui fais une cour assidue.

CÉSARINE.

Les anciens preux attendaient leurs belles pendant des années.

MONTJOIE.

Malheureusement, nous sommes au XIXe siècle.

CÉSARINE.

Une époque de prosaïsme! On se voit, on s'aime, on se marie! Autrefois on allait en Palestine.

MONTJOIE.

Il n'y a plus de Palestine.

CÉSARINE.

On va à Fontainebleau!

MONTJOIE.

J'ai peur que Mlle Édith ne m'aime pas.

CÉSARINE.

Vous n'avez personne à craindre. Ce n'est pas Claude Morisseau, avec ses théories extraordinaires... J'ai vu Édith sourire en l'écoutant: et une jeune fille ne s'éprend que de celui qui la fait rêver. Ce n'est pas M. Delcroix, ni...

MONTJOIE.

Vous ne parlez pas du seul qui soit à redouter: du capitaine Daniel.

CÉSARINE, éclatant de rire.

Vous êtes fou, mon bon ami. D'abord, c'est un artilleur. Ensuite, c'est un garçon froid, hautain, cassant, et qui n'a rien de romanesque. Je suis sûre qu'il n'a jamais eu qu'une petite existence bourgeoise, très plate et très ordinaire. Il a fait un traité scientifique sur... Comment appelez-vous ça?

MONTJOIE.

Sur l'Hérédité physique et morale d'après la doctrine de Darwin.

CÉSARINE.

Et vous croyez que ma nièce aimera un monsieur qui a fait sur l'hérédité physique et morale?... Enfin, Édith ne le connaît que depuis deux mois, et voilà huit jours qu'il n'a point paru à la maison.

MONTJOIE.

Vous êtes ma providence. J'aime votre nièce pour elle, non pour sa fortune. Si elle ne veut pas de moi...

CÉSARINE.

Elle voudra de vous!... D'ailleurs, je vais interroger Édith. Seulement, avant de me prononcer en votre faveur, une question: Êtes-vous bien corrigé? Oh! je sais ce que je veux dire. Une bonne petite passion qui ressusciterait après le mariage... C'est ce que je crains surtout.

MONTJOIE.

Vous avez bien tort, ma chère demoiselle. Certes, j'ai médiocrement vécu, et vous avez le droit de vous méfier. Remarquez pourtant que le passé devrait vous être un sûr garant de l'avenir. Quand on a beaucoup pratiqué les amours faciles, on n'a plus qu'un rêve: être un bon mari très fidèle et très bourgeois. Vous voyez en moi un don Juan? Eh bien! toutes les femmes que j'ai rencontrées ne font pas la monnaie d'une seule Elvire. Oh! mon Dieu, non! En commençant par Mme Rita, danseuse à l'Opéra, et en finissant par Coralie, ma grande passion.

CÉSARINE, vivement.

Qu'est-ce que c'était que madame ou mademoiselle Coralie?

MONTJOIE, embarrassé.

C'est assez difficile à dire.

CÉSARINE.

Une cocotte?

MONTJOIE.

Une cocotte... et je l'ai aimée follement. Jugez de ma naïveté! Elle m'a fait souffrir, comme de raison, et m'a mangé un peu de mon cœur et beaucoup de mon argent. En la quittant, j'étais ruiné; l'héritage de mon oncle est venu à point. Après un long voyage, je me suis retiré à Montauban, où je caresse l'espérance d'un bonheur si calme.

CÉSARINE.

Ce qui ne vous empêche pas...

MONTJOIE, à part.

D'être romanesque! Elle y tient.

CÉSARINE.

Confiez-moi le soin de vos affaires. Elles iront bien.

MONTJOIE.

Hum! le capitaine Daniel plaît beaucoup à M. Godefroy.

CÉSARINE.

Aussi, vous aimez ma nièce, et vous égratignez quelquefois son père.

MONTJOIE.

Il m'agace.

CÉSARINE.

Voilà trente ans qu'il m'agace, moi! et je le supporte!

MONTJOIE.

Il se croit un grand collectionneur, et il encombre son musée de bêtises.

CÉSARINE.

Cela vaut mieux que d'en faire.

MONTJOIE.

Oh! il cumule!... Il se croit au-dessus des préjugés...

CÉSARINE.

Parce qu'il en a peur.

MONTJOIE.

Et des questions d'argent...

CÉSARINE.

Parce qu'il est riche. Rassurez-vous. L'important est de savoir au juste ce que pense Édith. Envoyez-la-moi. Je vais l'interroger.

MONTJOIE.

Merci. Vous me direz toute la vérité? J'ai du courage. Si elle ne m'aime pas...

CÉSARINE.

Allez la chercher dans le jardin.

MONTJOIE.

Tout de suite. (Il se dirige vers le perron.—S'arrêtant.) Je n'aurai pas été bien loin: la voici.

Édith paraît.

SCÈNE V

Les Mêmes, ÉDITH.

ÉDITH.

Au secours, monsieur de Montjoie, au secours!

CÉSARINE.

Bon Dieu! qu'y a-t-il?

MONTJOIE.

Vous n'avez pas l'air bien effrayée.

ÉDITH.

Mon père et M. Bonchamp vont se dévorer. J'ai compté sur vous pour séparer ces deux ennemis qui s'adorent.

MONTJOIE.

C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. Mais si j'échoue?

ÉDITH.

Oh! vous réussirez. Ma tante prétend que vous êtes un homme... irrésistible.

MONTJOIE, à part.

Elle me raille. (Saluant.) Mademoiselle. (A Césarine.) Je tremble comme un collégien. Je reviendrai ce soir pour connaître mon sort.

CÉSARINE.

Nous comptons sur vous pour dîner.

Il sort.

SCÈNE VI

ÉDITH, CÉSARINE.

CÉSARINE.

Et maintenant, à nous deux, ma belle... Viens t'asseoir là, sur mes genoux. Comment trouves-tu M. de Montjoie?

ÉDITH, souriant.

Je ne le trouve pas.

CÉSARINE.

Tu l'as vu souvent, cependant!

ÉDITH.

Oui, mais je ne l'ai jamais regardé.

CÉSARINE.

Cette petite a des réponses qui me confondent. Mais il est très bien; et puis si romanesque! Je t'ai fait lire Ipsiboë. Tu ne trouves pas qu'il ressemble à Almaric?

ÉDITH.

Ma chère tante, tu es la meilleure femme du monde, mais ton idéal n'est pas le mien. Je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme que j'aimerais... et je ne l'aime pas.

CÉSARINE.

Ah! le pauvre homme! Et moi qui le protège!

ÉDITH, embrassant sa tante.

Tu ne le protégeras plus, voilà tout.

CÉSARINE.

Comme tu vas! comme tu vas! Tu changeras peut-être d'idée.

ÉDITH.

Cela m'étonnerait.

CÉSARINE.

Voyons, prends-moi pour confidente. Pour ne pas aimer M. de Montjoie, il faut que tu en aimes un autre.

ÉDITH.

Oui.

CÉSARINE, se frappant le front.

Le capitaine Daniel!

ÉDITH.

Oui.

CÉSARINE.

Et je ne le savais pas!

ÉDITH.

Tu ne me l'as jamais demandé.

CÉSARINE.

Pouvais-je me douter d'une telle aberration! Un homme froid, hautain, qui n'a rien de romanesque? Ah! ce n'est pas celui-là qui a eu la moindre aventure!

ÉDITH.

Tant mieux, si je suis la première de sa vie.

CÉSARINE.

Et puis, c'est un artilleur. Que feras-tu d'un pareil homme?

ÉDITH.

J'en ferai mon bonheur.

CÉSARINE.

Compare-le seulement à son rival!

ÉDITH.

Oh! je ne compare pas Daniel... je le sépare.

CÉSARINE.

Toi que j'avais si bien élevée! Je vois que je m'étais méprise sur ton caractère. Je ne te connaissais pas.

ÉDITH.

C'est bien possible, je ne me connaissais pas moi-même.

CÉSARINE.

Un homme que tu as vu pour la première fois il y a deux mois!

ÉDITH, l'embrassant.

Alors, tu ne me parleras plus de M. de Montjoie?

CÉSARINE.

Soit, mais je ne m'engage pas à soutenir l'artilleur.

ÉDITH.

Je ne te demande que la neutralité.

CÉSARINE, dramatiquement.

Malheureuse enfant! (Curieusement.) T'a-t-il dit qu'il t'aimait?

ÉDITH.

Jamais!

CÉSARINE.

Tu vois bien!

ÉDITH.

Mais je suis sûre qu'il m'aime.

CÉSARINE.

Pourquoi?

ÉDITH.

Précisément parce qu'il ne me l'a pas dit.

CÉSARINE.

Tu es folle!

ÉDITH, souriant.

Tu crois?

CÉSARINE.

On ne l'a pas vu depuis huit jours.

ÉDITH.

Je sais pourquoi.

CÉSARINE.

Comment le sais-tu?

ÉDITH.

Je l'ai deviné. Écoute bien. Il est allé chez sa tante, madame Dubois, qui habite le bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Il y a passé la semaine. Tu comprends qu'il ne pouvait pas lui-même demander ma main. C'est la raison de son voyage. Il ne m'a pas écrit une seule fois, mais je suis certaine qu'il reviendra aujourd'hui ou demain avec sa tante, et aussitôt il priera mon père de lui fixer un rendez-vous.

CÉSARINE.

De quelle façon t'y es-tu prise pour deviner cela?

ÉDITH.

Je me suis demandé ce que j'aurais fait, si j'avais été à sa place.

CÉSARINE.

Imaginations!

ÉDITH.

Nous verrons bien!

Godefroy paraît à gauche, accompagné de Bonchamp, et suivi d'un soldat.

SCÈNE VII

Les Mêmes, GODEFROY, BONCHAMP, UN SOLDAT.

GODEFROY, très animé, tient une lettre à la main. A Bonchamp.

Tiens, laisse-moi tranquille, tu m'exaspères. (Au soldat.) C'est M. Daniel qui vous a remis cette lettre?

LE SOLDAT.

Oui, monsieur.

GODEFROY, lisant tout haut.

«Monsieur, je viens de passer la semaine chez ma tante, Mme Dubois, qui habite le bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Me voici de retour avec elle. Je vous serais reconnaissant de vouloir bien m'accorder un rendez-vous...»

ÉDITH, bas à sa tante.

Me suis-je trompée de beaucoup?

CÉSARINE.

Tu es sorcière.

GODEFROY, au soldat.

Dites au capitaine qu'il peut venir. Je l'attends. (Le soldat sort. Il se frotte les mains.) Il sera bientôt ici, puisqu'il demeure en face.

BONCHAMP.

Pourquoi te frottes-tu les mains?

GODEFROY.

Parce que je suis content.

BONCHAMP.

Évidemment. Mais pourquoi es-tu content?

GODEFROY.

Parce que... (A Édith.) Mon enfant, tu devrais aller faire un bout de toilette, un rien. Nous aurons probablement ce soir du monde à dîner, et...

ÉDITH.

Je comprends.

Elle sort.

SCÈNE VIII

Les Mêmes, moins ÉDITH.

GODEFROY.

Je ne suis pas fâché d'avoir éloigné Édith. Mes chers amis, sachez que je suis au comble de mes vœux.

BONCHAMP.

Bah!

GODEFROY.

Cela ne vous étonne pas de voir que le capitaine sollicite gravement un rendez-vous au lieu de venir comme d'habitude?

CÉSARINE.

En effet.

BONCHAMP.

Moi pas. Il va te demander la main d'Édith. Tu la lui donneras et tu feras bien. C'est un brave garçon.

CÉSARINE.

Tu marierais ta fille avec cet artilleur?

GODEFROY.

Certainement!

CÉSARINE.

Mon frère, vous allez!...

GODEFROY.

Eh bien, oui. Je suis ton frère; tout le monde le sait. Ce n'est pas la peine de le répéter... Tu ferais bien mieux de me tutoyer. D'ailleurs, depuis un mois, j'indiquais à Daniel par tous les moyens possibles que sa recherche serait agréée. Il avait l'air de ne pas comprendre. On eût dit qu'il n'osait pas.

CÉSARINE.

Quand on n'ose pas,... c'est mauvais signe.

BONCHAMP.

Allons, voyons, ma bonne amie...

CÉSARINE.

Et ce sera de ta faute, s'il arrive un malheur. Je t'avais prévenu. Tu as accueilli ce M. Daniel presque sans le connaître.

GODEFROY.

Sans le connaître! Il est capitaine à vingt-cinq ans!

CÉSARINE.

La belle avance! Othello était amiral: ça ne l'a pas empêché d'assassiner sa femme!

BONCHAMP.

O Shakespeare!

CÉSARINE.

Tu lui as ouvert ta maison sans avoir eu le temps de l'apprécier.

GODEFROY.

Je l'apprécie, puisque je sais qu'il est millionnaire.

CÉSARINE.

C'est un garçon hautain, cassant, incapable d'éprouver des sentiments passionnés. Il a fait un traité sur l'hérédité physique et morale!

BONCHAMP.

Et puis pas romanesque.

CÉSARINE.

Il manque de surface. Où est sa famille? On ne l'a jamais vue. Daniel! Il s'appelle Daniel!... Est-ce que c'est un nom, ça? Ce garçon est, j'en jugerais, d'une famille de paysans, enrichie dans le commerce des bestiaux. Belle alliance pour ma nièce!

GODEFROY.

Assez, Césarine!

CÉSARINE, avec colère.

Godefroy!

GODEFROY.

Tu peux t'indigner, me maudire et même me déshériter, cela m'est, parbleu! bien égal. Daniel!... tout court, tu entends?... Daniel me plaît; c'est un homme de cœur, estimé de ses chefs, aimé de ses amis. Si Édith le trouve à son goût, c'est une affaire réglée. Certes, je soupçonne bien qu'il ne sort pas de la cuisse de Jupiter. Je suis de ton avis sur ce point-là; une fois n'est pas coutume. Cette tante qu'il nous amène est, j'imagine, une vraie paysanne, probablement enrichie dans le commerce des bestiaux, comme tu dis. Est-ce que nous sommes des Montmorency, nous autres? D'ailleurs, tu connais mes idées. Je t'ai mille fois répété que j'étais un homme indépendant, au-dessus des préjugés. Je prendrai le capitaine pour gendre, si, comme je l'espère, Édith y consent. Tant vaut l'intelligence, tant vaut l'homme.

CÉSARINE.

Quand l'homme vaut un million!

BONCHAMP, serrant la main de Godefroy.

Mon compliment. Tu as parlé trois minutes sans dire une bêtise.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Le capitaine Daniel!

GODEFROY.

Enfin!

SCÈNE IX

Les Mêmes, DANIEL.

GODEFROY.

Vous voici donc, mon cher!

DANIEL, saluant.

Monsieur... (Saluant Césarine.) Je vous présente mes hommages, mademoiselle.

CÉSARINE, sèchement.

Vous êtes bien bon, monsieur. (Elle le lorgne.) Édith l'aime... Il n'a pourtant rien d'extraordinaire.

GODEFROY.

Madame votre tante est arrivée avec vous?

DANIEL.

Oui, monsieur.

GODEFROY.

J'espère que nous aurons bientôt le plaisir de la connaître. Mais pourquoi diable me demander un rendez-vous de façon solennelle? Est-ce que ma maison ne vous est pas ouverte?

DANIEL.

C'est que j'ai à vous parler de choses graves.

GODEFROY, souriant.

Un entretien particulier?

DANIEL.

Oui, monsieur.

CÉSARINE, sèchement.

Je vois que je suis de trop et je me retire.

DANIEL.

Non, mademoiselle; vous êtes la sœur de M. Godefroy, et, comme telle, je vous prie de vouloir bien rester.

BONCHAMP.

Je vous laisse. (A Daniel.) Vous savez que je vous suis acquis, mon cher capitaine. Si vous avez besoin de moi...

DANIEL.

Je le sais, monsieur, et vous remercie du fond du cœur.

Bonchamp sort.

SCÈNE X

DANIEL, GODEFROY, CÉSARINE.

GODEFROY.

Maintenant que nous sommes entre nous, mon cher ami... Mais asseyez-vous d'abord, je vous prie.

Godefroy et Césarine s'asseyent.—Daniel reste debout.

DANIEL.

Quand j'ai eu l'honneur de vous être présenté, il y a deux mois, au bal de la Préfecture, vous avez été assez bon pour m'accueillir de tout cœur. Votre maison m'a été ouverte. Puis, les semaines ont passé, et un jour j'ai senti que je n'avais pu voir mademoiselle votre fille sans l'aimer...

Il s'arrête un peu ému.

GODEFROY, bas à Césarine.

J'étais sûr qu'il allait faire sa demande!

CÉSARINE, à part.

Décidément, il n'a rien d'extraordinaire.

DANIEL.

Avant d'aller plus loin, monsieur, permettez-moi de vous adresser une question. Dans mes rapports avec vous, ai-je agi autrement que ne doit le faire un galant homme?

GODEFROY, riant.

Quelle idée!

DANIEL.

C'est que plusieurs fois j'ai voulu causer avec vous de ma position, de ma fortune, de ma famille...

GODEFROY.

C'est inutile.

DANIEL.

Permettez-moi d'insister.

GODEFROY.

C'est inutile, vous dis-je! Vous êtes riche, bien de votre personne, officier, décoré, dans une situation superbe...

DANIEL.

Vous m'avez toujours interrompu de cette manière-là! Pourtant aujourd'hui il faut que nous abordions cette question. Ma tante, madame Dubois, est arrivée ce matin à Montauban. Elle viendra vous adresser officiellement une demande en mariage. Auparavant...

GODEFROY.

Auparavant, je n'ai rien à apprendre. Votre vie est au grand jour, n'est-il pas vrai? Vous aimez ma fille, et j'espère qu'elle vous aimera. Que faut-il de plus? Vous êtes d'une famille de paysans, hein? Je l'ai deviné. Que m'importe! Je suis un homme indépendant, au-dessus des préjugés! C'est vous qu'Édith épousera, non votre famille. Si vous étiez pauvre, je vous la donnerais tout de même. (Césarine tousse très fort. Godefroy reprend, avec dignité.) Tu dis?

CÉSARINE.

Je ne dis rien, je tousse. Continue.

GODEFROY.

J'ajouterai même que je voudrais que vous eussiez quelque chose de grave à me confier, capitaine, pour vous prouver le cas que je fais de vous.

DANIEL.

J'ai, en effet, quelque chose de grave à vous confier.

CÉSARINE, à part.

J'en étais sûre!

DANIEL.

Je n'ai pas de famille, monsieur, parce que je n'ai jamais eu ni père ni mère. Je suis enfant naturel.

GODEFROY, se levant.

Enfant naturel!

CÉSARINE, à part.

Tiens! tiens! tiens! il a donc un roman dans sa vie, ce garçon?

GODEFROY.

Enfant naturel! et je ne l'apprends qu'aujourd'hui! Comment! vous êtes venu dans ma maison, vous avez jeté les yeux sur ma fille, et vous n'avez pas eu la sincérité...

DANIEL.

Lorsque j'ai eu l'honneur d'être reçu chez vous, j'ignorais que je dusse aimer mademoiselle votre fille. Je n'avais donc rien à vous confier.

GODEFROY.

Mais depuis, monsieur!

DANIEL.

Depuis, j'ai voulu plusieurs fois aborder cette question, vous m'avez toujours interrompu dès les premiers mots; et tout à l'heure encore.

GODEFROY.

Il fallait insister!

DANIEL.

J'ai cru que vous aviez pris des renseignements. Au régiment, on n'ignore pas mon secret: l'armée est une grande famille dont tous les membres doivent se connaître entièrement, étant solidaires les uns des autres. Le jour où l'on a fait allusion à ma naissance, je l'ai avouée sincèrement, estimant que je n'ai ni à m'en cacher ni à en rougir. Je n'avais pas de nom; j'ai tâché de m'en faire un.

GODEFROY.

Moi, je ne savais rien, monsieur; autrement je vous aurais fait comprendre...

DANIEL.

Que je devais renoncer à l'espoir de votre alliance? Mon Dieu, monsieur, je ne suis pas un enfant, je connais la vie et les hommes: j'ai déjà eu le temps d'en souffrir. Vous entendant constamment parler de votre indépendance d'esprit, j'ai cru que vous vouliez m'indiquer ainsi que la tache de ma naissance n'en était pas une à vos yeux.

GODEFROY.

Certes, monsieur, je suis un esprit libéral, mais...

CÉSARINE, lorgnant Daniel.

Un enfant de l'amour! il est très bien.

DANIEL.

Vous m'avez dit souvent que vous vous mettiez au-dessus des préjugés.

CÉSARINE.

Des préjugés des autres, pas des siens.

GODEFROY.

C'est cela, des préjugés des autres, pas des miens! (Se reprenant.) Qu'est-ce que tu me fais donc dire, Césarine? Je vois que vous ne connaissez pas la province, monsieur. Si je vous donnais ma fille, les rues de Montauban se dépaveraient toutes seules pour me jeter des pierres! Dans nos petites villes, on est d'un rigorisme impitoyable. Probablement parce que chacun est ennuyé de ses propres affaires, tout le monde s'occupe de celles du voisin. Que voulez-vous que j'y fasse? Si j'habitais Paris, je ne dis pas, mais Montauban! Ce n'est pas votre faute... s'il y a... hum!... une irrégularité dans votre naissance. Mais enfin, je ne pouvais pas me douter... Il n'y a pas moyen... on gloserait, on crierait; non, vraiment, il n'y a pas moyen.

DANIEL.

Je me retire, monsieur.

CÉSARINE, le lorgnant toujours.

Il est bien mieux que Montjoie.

DANIEL.

Il ne me reste plus...

Il s'arrête ému.

CÉSARINE, même jeu.

Un enfant de l'amour! En effet il a quelque chose...

DANIEL, reprenant.

Il ne me reste plus qu'à vous faire agréer mes excuses pour l'ennui que je vous cause. Pardonnez-moi, car je suis bien malheureux.

CÉSARINE, même jeu.

Il est malheureux!... Ah! il me plaît de plus en plus.

DANIEL.

Je préfère ne plus revoir mademoiselle Édith. Daignez lui expliquer, mademoiselle, qu'un empêchement imprévu...

Il porte la main à ses yeux.

CÉSARINE, à part.

Il souffre: il est parfait.

DANIEL, saluant,

Monsieur, mademoiselle...

CÉSARINE.

Restez donc.

GODEFROY, sévèrement.

Césarine!

CÉSARINE.

Laisse, laisse, je sais ce que je fais. Restez donc, monsieur Daniel. Eh! mon Dieu, est-ce qu'on s'en va comme cela, tout de suite, sans avoir eu le temps de causer?

DANIEL.

Mademoiselle...

CÉSARINE.

Oui, mon frère n'est pas si méchant qu'il en a l'air. Il est assez raisonnable pour comprendre qu'on ne décide pas en cinq minutes une affaire aussi grave qu'un mariage. C'est bien le moins qu'on y réfléchisse mûrement, sagement... Édith aime Daniel, Montauban dira ce qu'il voudra; il faut qu'elle l'épouse.

GODEFROY.

Votre conduite, mademoiselle, est de la dernière inconvenance!

CÉSARINE.

Si tu savais combien cela m'est égal! (A Daniel.) Oui, Édith vous aime; je mentirais en vous disant que j'ai été ravie lorsque j'ai reçu sa confidence. Non, je n'ai pas été ravie... Mon excuse, c'est que je ne vous connaissais pas encore. Eh bien, faisons connaissance. Madame Dubois est votre seule parente?

DANIEL, gravement.

Oui, mademoiselle. C'est la sœur de ma mère, qui est morte en me mettant au monde. La pauvre créature avait été séduite à seize ans, à l'âge où une femme ne sait pas se défendre, et j'ai gardé pour elle une tendresse infinie: je l'ai vue si souvent avec ma pensée! J'ai été élevé à la campagne. Lorsque j'eus grandi, on me fit entrer au collège d'Aurillac, où j'ai continué mes études. Ma tante est la seule personne qui se soit occupée de moi. Sans elle, j'eusse été bien réellement seul au monde. J'atteignais ma onzième année, quand elle s'installa en Auvergne, à mes côtés. Elle venait d'éprouver de grands chagrins; j'étais l'unique affection qui lui restât. Elle me l'a prouvé noblement, je vous le jure. Aucune mère n'a été meilleure ni plus tendre. Aussi je me trompais un peu quand je vous disais tout à l'heure que je n'en avais pas eu: c'était renier la chère femme.

CÉSARINE, fondant en larmes, à son frère.

Tu n'es donc pas ému, toi?

GODEFROY.

Ému... ému!

CÉSARINE.

Continuez!

DANIEL.

Ma famille était riche. Ma mère m'avait laissé en mourant cinq ou six cent mille francs. Ma tante se chargea de faire valoir et d'augmenter ma petite fortune... Elle sentait sans doute qu'il fallait me mettre en état de compenser un jour l'irrégularité de ma naissance: c'était sa tâche à elle. La mienne était de travailler résolument, et d'arriver au premier rang, si je pouvais. Lorsque je suis entré à l'École polytechnique, j'ai dû fournir mes papiers de famille. Hélas! pour moi, c'était bien simple: une feuille déclarant qu'à telle date un enfant nommé Daniel était né de père et mère inconnus. Quelques-uns de mes camarades furent au courant de ma situation; je crois cependant que la plupart l'ignorèrent. Certains me témoignèrent de la froideur; je m'éloignai d'eux, sans leur en vouloir: je les plaignais de ne pas comprendre qu'étant plus heureux que moi ils devaient m'en aimer davantage. Je sortis de l'École dans les premiers; je préférai devenir soldat, m'imaginant qu'il me serait plus aisé de conquérir ainsi une illustration personnelle. Puis l'armée me serait une famille, et je gardais l'espoir constant d'une prompte action d'éclat. J'ai toujours pensé que le sang versé pour le pays est un commencement de noblesse. Je fus assez heureux pour me distinguer pendant la guerre, et j'obtins un avancement rapide. Tout marchait donc selon mes désirs; j'entrevoyais la réalisation prochaine de mon rêve, quand un hasard changea ma vie, bouleversa mes idées, et m'ouvrit un nouvel horizon: je rencontrai votre fille, et je l'aimai.