CÉSARINE.

Il est bien plus romanesque que tous les Montjoie du monde!

DANIEL.

Que vous dirais-je que vous ne sachiez déjà? Je lui ai appartenu dès la première minute. Quand j'ai voulu raisonner mon sentiment, il était trop tard, et c'est alors que la pensée me revint de ma position difficile. Je m'interrogeai froidement pour savoir si je pourrais oublier: il ne me fallut pas longtemps pour démêler la vérité. Jusqu'à ce moment je n'avais vécu que par l'ambition; ambition noble, je le dis franchement, puisqu'il s'agissait pour moi de monter si haut que nul ne pût avoir la fantaisie de mesurer d'où je venais. Ce fut fini; gloire rêvée, noblesse conquise disparurent; je ne pensais plus qu'à elle, je ne vivais plus que pour elle. Tout mon cœur était enfermé dans votre maison. Quand j'apercevais mademoiselle Godefroy dans la rue, je la saluais, je la regardais passer, et j'emportais du bonheur en moi pour toute la journée. Vingt fois l'aveu de mon amour a brûlé mes lèvres: je l'ai retenu; il m'aurait semblé commettre une mauvaise action. Et cependant je n'ai pas été surpris quand mademoiselle Césarine m'a dit que sa nièce m'aimait. Comment ne se fût-elle pas sentie enveloppée par ma tendresse! Voilà ma confession tout entière. Pardonnez-moi d'avoir plaidé ma cause si longuement... Mais à la seule idée que je la perdais, j'ai cru...

Il s'essuie les yeux.

CÉSARINE, à son frère.

Osez donc refuser votre fille à un capitaine qui pleure! Je vous donne ma nièce, monsieur! (A Daniel.) Mais, mon cher garçon, vous êtes tout uniment le neveu de mes rêves! Et je m'imaginais que vous n'étiez pas romanesque, vous qui êtes un roman à vous tout seul!

GODEFROY.

Eh! tu vas, tu vas... Certainement Daniel est un parti excellent. Ce n'est pas moi qui dirai le contraire. Sa réputation est intacte: d'accord. Mais, que diable!... un enfant naturel...

CÉSARINE.

Tiens! tu n'es pas digne d'être mon frère! Je soutiens, moi, que cette naissance illégitime est un avantage... Aux temps glorieux de la chevalerie, le bâtard était réputé gentilhomme. Il me suffira de citer l'exemple bien connu de l'illustre Roscelin, né des amours de la belle Zénire et de Tristan de Léonnois. Daniel n'a pas de famille! Nous serons la sienne. De cette façon nous ne perdrons Édith qu'à moitié. Ne me parlez pas de ces gendres suivis d'une ribambelle de beaux-pères, de belles-mères et de belles-sœurs!

GODEFROY.

Mais Montauban? Que dira Montauban, ma bonne amie?

CÉSARINE.

C'est l'opinion de Montauban qui te fait peur? Quitte Montauban, va à Paris! D'ailleurs nous pouvons rester ici et faire le mariage sans éclat, on n'y verra rien.

GODEFROY.

Es-tu sûre au moins qu'Édith l'aime?

CÉSARINE.

Si j'en suis sûre! Si j'en suis sûre? (Elle sonne.—Un domestique entre.) Tu vas voir! Priez mademoiselle de descendre au salon. Son père et moi désirons lui parler.

DANIEL, avec transport.

Oh! mademoiselle...

CÉSARINE.

Vous voilà bien ému, mon pauvre garçon. Je gage que vous voudriez me jurer une gratitude éternelle. Inutile. Qu'Édith soit heureuse, et nous sommes quittes.

SCÈNE XI

Les Mêmes, ÉDITH, puis BONCHAMP.

ÉDITH.

Tu me fais appeler, père?

GODEFROY.

Oui, mon enfant. J'ai une grande nouvelle à t'annoncer. Le capitaine Daniel m'a demandé ta main.

Bonchamp paraît au fond.

ÉDITH, émue.

Ah!

GODEFROY.

Tu es étonnée, hein?

ÉDITH.

Non. (Un peu plus bas.) Je suis heureuse.

Godefroy s'assied sans mot dire.

DANIEL.

Édith...

CÉSARINE.

Ç'aurait été dommage de les séparer! Sont-ils assez gentils tous les deux!... Est-ce que nous ne verrons pas madame votre tante?

DANIEL.

Je vais la faire prévenir et la prier de me rejoindre ici. (Regardant Édith.) Elle sera si heureuse de vous connaître!

ÉDITH.

Voulez-vous que nous l'attendions au jardin?

DANIEL.

Vous n'avez que des idées charmantes.

Ils sortent lentement.

BONCHAMP, à Godefroy, qui est toujours assis et silencieux.

A quoi penses-tu donc toi?

GODEFROY, se levant et vivement.

Je pense... je pense que je me suis trop occupé de rares vieilleries, et pas assez de ma maison; que l'archéologie est une belle chose, mais qu'il faut de temps en temps redescendre à ses contemporains; je pense qu'on a bien tort de ne pas élever soi-même ses enfants! Enfin, je compare ce qui est avec ce qui pourrait être, et je pense qu'il est bien heureux que ma fille se soit éprise d'un honnête homme!

BONCHAMP.

Bravo! Tu as de temps en temps des bouffées de raison qui font oublier tes folies.

SCÈNE XII

Les Mêmes, LYDIE.

LYDIE, à Césarine.

Bonjour, ma chère demoiselle.

CÉSARINE.

Vous êtes jolie comme un cœur.

GODEFROY.

Vous savez que nous vous gardons à dîner.

LYDIE.

Ce soir?... Mais...

GODEFROY.

Pas de mais. C'est une fête de famille. Édith est fiancée d'aujourd'hui.

LYDIE.

Avec le capitaine, n'est-ce pas?

CÉSARINE.

Vous voyez, ma chère belle, qu'il n'y a pas moyen de refuser. Otez ce chapeau. Qu'y a-t-il de nouveau à Montauban?

Lydie arrange ses cheveux devant la glace sans rien dire.

BONCHAMP, à part.

Elle ne dit rien? (A Lydie.) Est-ce que vous êtes malade, chère madame?

LYDIE.

Non. Pourquoi?

BONCHAMP.

On vous interroge sur les nouvelles, vous avez fait quatorze visites et vous gardez le silence.

LYDIE.

Non pas, monsieur mon ennemi.

BONCHAMP.

Aussi cela m'étonnait.

LYDIE.

J'ai une grosse nouvelle, au contraire: l'arrivée de madame Dubois, la tante du capitaine. Elle est venue par l'express de Périgueux; elle avait deux colis; elle a pris l'omnibus à la gare; elle a donné quarante-cinq sous de pourboire au conducteur; c'est une très jolie femme, et une toilette! Figurez-vous la toilette des riches fermières d'Auvergne. (A Césarine.) La robe courte, en étoffe ancienne couleur marron; à la taille un tablier noir, en soie épaisse et lourde; dans le corsage un fichu de crêpe de Chine rouge, et au cou un collier d'or ravissant. Voilà! Elle dîne avec nous?

GODEFROY.

Oui.

BONCHAMP.

Savez-vous si... elle aura faim?

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Dubois!

SCÈNE XIII

Les Mêmes, CORALIE.

GODEFROY, allant vers elle.

Madame, je suis vraiment heureux d'être le premier à vous recevoir. Nous vous attendions. (Présentant les personnages les uns après les autres.) Ma sœur; notre amie, madame Patalin; mon vieux camarade, maître Bonchamp, notaire à Montauban.

CORALIE.

Je vois que mon neveu n'est pas ici, monsieur, et je suis vraiment confuse...

GODEFROY, allant vers le perron.

Il est au jardin avec ma fille... Arrivez donc!... arrivez donc! (Redescendant.) Les voici, madame!

SCÈNE XIV

Les Mêmes, ÉDITH, DANIEL, puis MONTJOIE.

ÉDITH, elle va droit à Coralie.

Bonjour, ma tante. Voulez-vous me permettre de vous embrasser? Vous êtes un peu à moi, puisque vous êtes à Daniel.

CORALIE.

Chère enfant... Soyez bénie! vous qu'il aime... et qui l'aimez...

MONTJOIE, entrant.

Vous êtes nombreux, ce soir.

GODEFROY.

Ah! vous voici, mon cher. Je veux vous annoncer.

CÉSARINE, passant entre eux.

Laisse donc... (Bas à Montjoie.) Du courage!

MONTJOIE, tressaillant.

Ah! est-ce que...

CÉSARINE.

Vous aviez raison. Elle aimait le capitaine.

MONTJOIE, il passe la main sur ses yeux; après un petit silence, à Édith.

On vient de m'apprendre la grande nouvelle, mademoiselle. Je sais quelqu'un qu'elle afflige, mais qui n'en fait pas moins des vœux sincères pour votre bonheur.

ÉDITH.

Monsieur...

MONTJOIE, il baise la main. Daniel se rapproche. Montjoie se tourne vers lui.

Voulez-vous me faire l'honneur de me serrer la main, capitaine?

CÉSARINE, à Montjoie.

A la bonne heure! vous vous êtes exécuté courageusement!

GODEFROY, à Montjoie.

Mon cher ami, je veux vous présenter à notre nouvelle alliée. (Coralie se rapproche du fond.) M. de Montjoie, madame Dubois.

CORALIE, reculant effarée.

Bruniquel!

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur est servi.

GODEFROY, à Coralie, lui offrant le bras.

Madame...

CORALIE, tremblante.

Merci... merci...

Les couples se forment et passent dans la salle à manger. Montjoie est resté le dernier.

MONTJOIE, à part, et suivant Coralie des yeux.

C'est étrange. La tante du capitaine qui ressemble à Coralie!

LYDIE, touchant le bras de Montjoie.

Eh bien, quand vous voudrez.

MONTJOIE.

Oh! pardon, madame...

La toile tombe.

ACTE DEUXIÈME

Même décor.
Il fait nuit. Les lustres sont allumés.

SCÈNE PREMIÈRE

CORALIE, DANIEL.

Au lever du rideau, Coralie est assise songeuse.

DANIEL, entrant au fond et allant embrasser Coralie.

Je viens te tenir compagnie.

CORALIE.

Merci, mon enfant.

DANIEL.

Je regrette que tu n'aies pas voulu faire un tour de jardin, comme tout le monde, en sortant de table.

CORALIE.

Je suis un peu fatiguée.

DANIEL.

En effet, tu es pâle; tu m'as paru inquiète, et même absorbée pendant le dîner. Tu n'es pas malade, au moins?

CORALIE.

Non, merci, cher enfant.

DANIEL, souriant.

Comment trouves-tu Édith?

CORALIE.

Ravissante.

DANIEL.

Alors, elle te plaît?

CORALIE.

Infiniment. Mais ce que j'aime le plus en elle, c'est son regard, doux et pourtant ferme, loyal et sincère. Il illumine son visage. Que de femmes jolies paraissent laides! C'est qu'elles ne sont point animées par le rayon des yeux. Une belle figure doit être bien éclairée, comme une toile de maître.

DANIEL.

Tu me rends bien heureux.

CORALIE.

Mais parle-moi un peu des habitués de la maison. Tu sais, je désire être au courant. Depuis que j'habite la campagne, je suis devenue une vraie paysanne: je ne veux pas commettre une maladresse. Ce M. de... de... Montjoie, y a-t-il longtemps qu'il habite Montauban?

DANIEL.

Je sais qu'il a quitté Paris depuis douze ans.

CORALIE, à part.

C'est pour cela qu'il ne m'a pas reconnue. (Haut.) Il courtisait Édith? Bon, il ne doit pas t'aimer. Je me méfierai de lui.

DANIEL.

Pourquoi? M. de Montjoie ne peut me faire ni bien ni mal, à toi non plus.

CORALIE, vivement.

C'est que je pense à ta naissance. Moi, personnellement, je n'ai rien à craindre. C'est pour toi seulement que j'ai peur. Tu me reproches quelquefois d'être un peu inquiète, cela tient aux préoccupations qui me hantent depuis la mort de ta pauvre mère. Je juge peut-être le monde très mal, mais je redoute ses méchancetés gratuites. Tu es jeune, beau, riche. Il n'en faut pas tant pour susciter les jalousies des envieux. Quel est cet artiste, sur lequel tu ne m'as donné que peu de détails? Un Parisien aussi échoué en province?

DANIEL, riant.

Claude Morisseau? Un bon fou... envieux et rancunier, je le reconnais. Figure-toi qu'il a remporté en son temps le prix de Rome... le prix de peinture. Un beau matin, il s'éveilla grisé d'harmonie, déclarant que rien ne ressemble plus à la peinture que la musique. Il est à Montauban l'apôtre du réalisme à outrance. Il s'intitule musicien symboliste. D'ailleurs, il viendra ce soir comme d'habitude. Tu l'entendras exposer ses théories extravagantes.

SCÈNE II

Les Mêmes, ÉDITH, qui entre la première, un bouquet à la main, suivie de LYDIE au bras de MONTJOIE et de CÉSARINE au bras de BONCHAMP.

ÉDITH, à Coralie, lui offrant les fleurs.

Je vous apporte votre part de la promenade. C'est le jardin qui vous souhaite la bienvenue. (Elle l'embrasse.) Vous avez eu tort de ne pas venir avec nous; la soirée est superbe.

CORALIE.

Merci, chère enfant.

LYDIE.

Oh! superbe!

CÉSARINE, à Lydie.

Et moi qui la prenais pour une paysanne!

LYDIE.

Elle est très distinguée.

CÉSARINE.

Et puis, elle a un je ne sais quoi dans le regard... On sent tout de suite que cette femme a connu les orages de la passion! (A Montjoie.) Vous êtes bien absorbé, vous?

MONTJOIE.

Je vous demande pardon; un peu de migraine. (A part.) Il est impossible que ce soit Coralie; et cependant cette ressemblance est extraordinaire.

BONCHAMP, à Édith qui cause au fond avec Daniel.

Où est donc ton père?

ÉDITH.

Avec un paysan qui lui a apporté une antiquité.

Elle s'assied au fond avec Daniel.

BONCHAMP, haussant les épaules.

Ah! mon Dieu!

LYDIE, regardant Daniel et Édith.

Sont-ils assez gentils, nos amoureux! A propos, vous savez que madame Daricourt plaide en séparation!

CÉSARINE.

Ce n'est pas étonnant: elle est si laide!

LYDIE.

Je la trouve charmante. Elle a une jolie oreille.

BONCHAMP.

C'est ce qu'on dit toujours d'une femme laide: «Elle a une jolie oreille!»

CÉSARINE.

Et on ajoute: «Et puis, elle aime tant sa mère!»

BONCHAMP.

D'ailleurs, elle embellit.

LYDIE.

Et quand les femmes laides se mettent à être jolies, elles sont ravissantes.

SCÈNE III

Les Mêmes, GODEFROY et CLAUDE MORISSEAU.

GODEFROY.

On ne sert donc pas le café ce soir?

CÉSARINE.

Que veux-tu? Édith est accaparée par Daniel. (A Édith.) Tu peux bien quitter ton fiancé pendant dix minutes; tu auras ton mari pendant toute la vie. J'ai besoin de toi pour servir le café au billard. Allons, viens.

ÉDITH, souriant à Daniel.

Vous voyez, on m'enlève.

CÉSARINE, joignant les mains, et sortant avec Édith.

Quel bonheur! un roman dans ma famille!

Pendant ces trois répliques, Claude a salué à droite et à gauche; Godefroy le prend par la main et le mène à Coralie.

SCÈNE IV

Les Mêmes, moins ÉDITH et CÉSARINE.

GODEFROY, à Coralie.

Chère madame, je vous présente le grand homme de Montauban, notre ami Claude Morisseau.

CLAUDE, d'un ton doctoral.

Musicien symboliste.

CORALIE.

Musicien? Mon neveu me disait pourtant que vous étiez peintre, monsieur.

CLAUDE.

La musique, c'est la même chose que la peinture.

CORALIE.

Ah! (A part à Daniel.) Tu avais raison; il est un peu fou.

CLAUDE, il la regarde un moment.—A Montjoie.

Cette dame, c'est la tante du capitaine Daniel?

MONTJOIE.

Oui.

CLAUDE.

Savez-vous à qui je trouve qu'elle ressemble? A Coralie, votre Coralie, cette belle fille qui faisait florès à Paris il y a une quinzaine d'années.

MONTJOIE, à part.

Ah! ah! lui aussi.

CLAUDE.

Seulement, Coralie était blonde.

MONTJOIE, à part.

Cela ne prouve rien.

CLAUDE.

Et puis ce costume?

MONTJOIE, à part.

Un déguisement.

CLAUDE.

En effet, c'est bien la même allure. Vous savez, le coup d'œil de l'artiste!

MONTJOIE, à part.

Il est impossible que ce soit elle... Et cependant, si c'était elle... Il faut que je m'en assure.

LYDIE.

Que complotez-vous donc là avec M. Morisseau?

MONTJOIE.

Nous causions de Paris... (Se tournant vers Coralie.) et d'une Parisienne. Vous ne vous êtes pas promenée tout à l'heure avec nous, madame; le temps est délicieux.

CORALIE, un peu troublée.

Même en été, je crains l'air du soir.

MONTJOIE.

Vous avez raison. Avec vos robes de gaze, mesdames, vous ne vous méfiez pas assez. Il est vrai que le Seigneur Dieu vous a bâties bien plus solidement que nous. J'ai vu des femmes décolletées risquer vingt fois la mort en souriant; des femmes du monde, s'entend, car pour les autres, il est des grâces d'état.

GODEFROY.

L'endurcissement du vice.

MONTJOIE.

Oh! le vice ne durcit pas la peau. J'ai connu pour ma part une personne très jolie, qui, après un bal échevelé, se plongeait dans un bain d'eau glacé! Elle s'appelait Coralie.

CORALIE, à part.

Il m'a reconnue! De l'audace! ou Daniel est perdu. (Haut à Montjoie, froidement.) Qu'est-ce que c'est que cette Coralie dont vous parliez, monsieur?

MONTJOIE.

Mademoiselle Édith n'est plus là, je peux continuer. Coralie a été l'une des grandes passions de ma vie. Oh! mon Dieu, je ne m'en cache point. Tout homme, à une heure donnée, peut faire et fera une bêtise. Elle appartenait à la grande famille des Manon Lescaut, mais des Manon Lescaut qui ont réussi. Ses mots défrayaient les petits journaux parisiens; on décrivait ses toilettes; ses diamants étaient célèbres: en un mot une cocotte.

GODEFROY.

Une courtisane; je préfère courtisane, c'est plus distingué!

CLAUDE, avec dédain.

Courtisane? C'est vieux jeu. Aujourd'hui nous disons une...

LYDIE.

Chut! vous êtes en bonne compagnie.

GODEFROY.

Et vous avez aimé une de ces filles-là, monsieur de Montjoie? Cela m'étonne de votre part.

DANIEL.

Je connais peu l'existence de Paris, mais je suis de l'avis de M. Godefroy. Qu'on ait un caprice pour une de ces femmes, soit; mais de l'amour... je proteste.

CORALIE, à part.

Oh!

MONTJOIE, à part.

Elle a tremblé. (Haut.) Vous en parlez bien à votre aise. On voit, capitaine, que vous n'avez jamais approché l'une de ces puissantes séductrices. Leur amour, c'est la robe de Nessus. J'en parle sciemment. J'ai adoré Coralie pendant quatre mois, soit quatre cent mille francs.

GODEFROY, stupéfait.

Cent mille francs par mois! Elle allait bien, la gaillarde! Mais que faisait-elle donc de votre argent?

MONTJOIE.

Des rentes tout simplement.

GODEFROY.

Des rentes? Je croyais qu'elles finissaient toutes à l'hôpital.

MONTJOIE.

C'est le vieux jeu, comme dirait notre ami Morisseau: aujourd'hui les Coralies font fortune. Elles économisent pour l'avenir. Au besoin les fourmis emprunteraient de l'argent à ces cigales corrigées par La Fontaine. Je les aimais mieux autrefois. Leur jeunesse disparue, elles disparaissaient elles aussi. Aspasie devenait ouvreuse de loges, et Laïs marchande des quatre saisons. Maintenant, elles ont maison de ville et maison des champs, un compte-courant à la Banque et des actions de chemin de fer. Elles vieillissent tout doucement sans se presser, et un beau jour, elles marient leur héritier dans une bonne famille.

DANIEL.

Riches ou pauvres, elles n'en finissent pas moins méprisées. N'est-il pas vrai, ma tante? Et je ne sais vraiment pas si elles méritent autre chose: mépris d'autant plus impitoyable qu'elles l'ont plus audacieusement bravé. M. de Montjoie a raison. Elles feraient mieux de disparaître en pleine jeunesse, laissant à quelques-uns le souvenir de leur beauté. L'expiation involontaire pourrait leur mériter le pardon; mais la courtisane vieille et riche... quelle honte et quel dégoût!

CORALIE, défaillante.

Oh! mon Dieu...

MONTJOIE.

Est-ce que vous êtes souffrante, madame?

CORALIE, se redressant.

Moi!

Elle regarde Montjoie bien en face.

MONTJOIE, à part.

C'est elle!

UN DOMESTIQUE, entrant, à Godefroy.

Mademoiselle fait dire à monsieur que le café est servi au billard.

GODEFROY.

Ce n'est pas trop tôt. (A Coralie.) Venez-vous, chère madame?

CORALIE, elle hésite un moment, puis, rapidement et très bas, mais énergiquement, à Montjoie.

Attendez-moi ici. J'ai à vous parler.

Elle s'éloigne au bras de Godefroy.

LYDIE, au bras de Claude.

Et que faites-vous? un tableau ou un opéra?

CLAUDE.

Un opéra, madame. Ah! c'est que la peinture m'ouvre en musique des aperçus tout à fait nouveaux: dorénavant, voici comment je procéderai pour travailler quand j'aurai l'idée d'une partition. Je prendrai une toile de vingt-cinq; je mettrai du rouge, du violet, du marron, du noir, du bleu et du vert; au milieu, une grande tache jaune: le jaune, c'est le ténor!

BONCHAMP, à Daniel.

Ce diable de Morisseau! Il est bête et il m'amuse toujours. (A Montjoie.) Vous ne venez pas au billard?

MONTJOIE.

Si, si, tout à l'heure.

BONCHAMP, s'en allant et riant.

Maintenant, le jaune, c'est le ténor!

SCÈNE V

MONTJOIE, seul.

Coralie! c'est Coralie! Et je la retrouve après douze ans, bonne fermière, tante d'un homme honorable, bien posé dans le monde. «Attendez-moi ici. J'ai à vous parler!» Quel éclair dans ses yeux... (Il s'assied.) Raisonnons froidement. Ce mariage devient impossible. Je suis convaincu que Daniel ignore tout; mais enfin, Godefroy ne donnera pas sa fille au neveu d'une Coralie. Le scandale éclate; et moi, je parais; je demande la main d'Édith. (Se levant.) Oh! oh! voilà une vilaine pensée! Je prendrai garde.

SCÈNE VI

CORALIE, MONTJOIE.

CORALIE, au fond du théâtre, à part.

Il faut que je sauve Daniel, et à tout prix.

MONTJOIE, réfléchissant.

Qu'est-ce que cette femme va me dire?

CORALIE, elle va vers Montjoie et lui prend la main.

Comme je suis heureuse de vous voir! C'est le passé qui soudainement ressuscite en vous. Car c'est un ami que je retrouve, n'est-ce pas? J'ai souffert autant que vous de notre rupture, mais sans cela vous étiez perdu!... Du moins, n'ai-je pas voulu rester où nous nous étions connus. On a dû vous le dire: j'ai quitté Paris, presque aussitôt, et me suis condamnée à vivre comme une paysanne, emportant votre souvenir en moi!

Un silence.—Pendant cette tirade, Montjoie a été tour à tour étonné et inquiet.—Lorsque Coralie a fini, il fait un geste d'admiration.

MONTJOIE, souriant.

Quelle merveilleuse comédienne vous faites!

CORALIE, brusquement, changeant de ton.

C'est vrai, j'ai joué la comédie; mal, à ce qu'il paraît, puisque je ne vous ai pas trompé. Que voulez-vous? Je tiens à ce que vous ne divulguiez pas mon secret: je m'y suis prise comme j'ai pu. Soyons brefs: la situation est bien nette. Vous êtes le rival de Daniel; si vous racontez mon passé, son mariage est rompu, et il ne supporterait pas ce coup. Donc, rien ne me coûtera pour vous écarter de son chemin.

MONTJOIE.

Vous l'aimez donc bien, votre neveu?

CORALIE, ardemment.

Si je l'aime?

Un silence.

MONTJOIE, presque bas, avec une sorte de déférence.

Je vous demande pardon... je n'avais pas deviné que c'était votre fils.

CORALIE.

Oui, Daniel est mon fils! Son bonheur est entre vos mains: je ne vous laisserai pas le briser, dussé-je me supprimer pour que mon enfant ait la route libre. Je suis une misérable, soit. Nous sommes des drôlesses, nous autres, c'est convenu. On nous écrase dès que nous ne sommes plus une machine à plaisir; mais mon fils est un homme d'honneur, lui! Je ne veux pas qu'il souffre.

MONTJOIE.

Malheureusement il est millionnaire, et ce n'est pas moi qui vous apprendrai d'où vient cette fortune.

CORALIE.

Scrupules d'amoureux éconduit! Daniel écarté, vous n'avez plus de rival.

MONTJOIE.

Des scrupules? Certes j'en ai. Je ne veux pas qu'une honnête fille achète des diamants, et roule carrosse avec de l'argent gagné...

CORALIE.

Je comprends! il vaut mieux que cette honnête fille épouse un gentilhomme ruiné, n'est-il pas vrai?

MONTJOIE.

Il vaut mieux qu'elle épouse le premier venu que le fils de Coralie!

CORALIE.

Oh!

MONTJOIE, plus doucement.

Vous avez tort, je vous le jure, de me traiter en ennemi. J'ai pu vous parler tout d'abord sur un ton mal poli; j'ai changé quand j'ai su que vous étiez une mère qui défendait le bonheur de son enfant. Soyez convaincue que je suis dirigé par ma conscience, non par mon intérêt. Vous en doutez?

CORALIE.

Oui.

MONTJOIE.

A votre aise. J'ai le sentiment que je remplis un devoir, et cela me suffit, je l'avoue, car je me contente de ma propre estime. Aussi pourrai-je prévenir M. Godefroy sans me reprocher rien.

CORALIE.

Vous lui diriez!...

MONTJOIE.

La vérité tout entière.

CORALIE, écrasée.

Daniel en mourra.

MONTJOIE, hochant la tête.

On ne meurt pas d'amour.

CORALIE.

Vous ne le connaissez pas: il en mourra! Vous ne savez pas quelle tendresse, quelle passion couvent dans cette âme. Il ne vit que pour elle, que par elle. Depuis deux mois, j'ai mesuré la puissance de son amour. Il a rêvé ce bonheur, il y touche; si on le lui arrache... (Elle s'arrête suffoquée par les larmes; puis d'un ton suppliant.) Écoutez, je ne suis pas intéressante, moi, je le sais bien. Je suis une fille perdue, ma vie est pleine de hontes; je ne vous parlerai donc pas de ce que je souffre, ce n'est que juste. Mais Daniel! qu'a-t-il fait de mal? A-t-il commis une seule faute qui mérite un châtiment? Il a dans le cœur toutes les noblesses, toutes les puretés, toutes les loyautés que je n'ai jamais connues. Le hasard a greffé sa vertu sur mon vice. On l'estime et on l'aime. Il s'est conquis une large place au soleil; il a donc bien gagné le droit d'être heureux. Pourquoi briser sa vie? pourquoi le désespérer? Je vous en supplie, ayez pitié de lui! Moi je ferai ce que vous ordonnerez; je disparaîtrai, s'il le faut. Édith ne me verra plus... Vous ne répondez rien? Vous êtes trop cruel! Vous voyez pourtant combien je souffre!

MONTJOIE.

Pauvre femme!

CORALIE.

C'est vrai. Je vous ai menti, j'ai essayé de vous tromper, j'ai joué une comédie; voulez-vous que je m'humilie?... Je me mets à vos pieds... Vous craignez que je ne tienne pas mes promesses? Jurez-moi de ne rien dire... et je me tue.

MONTJOIE.

Vous tuer!... C'est dans les romans que la mort arrange tout. Dans la vie, ce n'est pas un dénouement; ce n'est qu'un incident. Franchement, je vous plains; vous m'avez ému, et puis je suis le rival de votre fils. Je sais bien qu'en avertissant la famille Godefroy, je remplis un devoir; mais j'ai beau me raisonner, je suis un peu mécontent de moi.

CORALIE, avec joie.

Ah!

MONTJOIE.

Que puis-je faire pour vous?

CORALIE.

Garder le silence.

MONTJOIE.

Je n'en ai pas le droit.

CORALIE.

Mais que reprochez-vous à mon fils?

MONTJOIE.

Eh! vous le savez bien!

CORALIE, amèrement.

Vous lui reprochez d'être mon fils... Ce n'est pourtant pas sa faute.

MONTJOIE.

Ah! s'il était pauvre!...

CORALIE.

Oui... oui, je comprends. Vous ne voulez pas qu'il apporte en dot les amours de Coralie? Je ne pensais pas à cela! C'est naturel: comment pourrais-je avoir le sentiment de ce qui est honnête? Et cependant je me révolte à cette idée que ma honte rejaillirait sur lui. Il me semblait que tout son honneur suffisait à racheter toute mon infamie... Je vous en supplie, aidez-moi à chercher, à trouver quelque chose.

MONTJOIE.

C'est bientôt dit. On ne sort pas facilement d'une pareille impasse. Répondez-moi en toute franchise: Daniel se croit votre neveu?

CORALIE.

Oui. J'ai entassé les mensonges. Je lui ai raconté que notre famille était riche et que j'avais géré sa fortune; j'ai inventé un roman; je lui ai montré de fausses lettres, de faux témoignages. J'aurais fait pis, s'il l'avait fallu! Il m'a crue; c'est un honnête homme.

MONTJOIE.

Eh bien, le seul conseil que je puisse vous donner, c'est de lui révéler tout. Dites-lui que vous êtes sa mère: il souffrira beaucoup en apprenant la vérité; mais il comprendra que ce mariage est impossible, il se retirera de lui-même, il n'y aura pas de scandale, et l'on ignorera toujours que madame Dubois s'est appelée Coralie.

CORALIE.

Que j'aille lui avouer!... Vous ne savez donc pas les ruses dont je me suis servie pour qu'il pût me vénérer à l'égal d'une sainte! Je me suis retirée au fond de l'Auvergne, j'y ai vécu seule; mes uniques joies étaient de connaître ses succès. Quand il a reçu son ruban rouge, je me suis dit:—«Ce héros, c'est à moi, à moi, Coralie!» Pendant la guerre, je le savais loin, dans ces plaines couvertes de neige, au milieu des balles, des obus, souffrant de la faim, souffrant du froid, exposé à des dangers toujours nouveaux. Certes, j'endurais mille morts à la pensée de le perdre! Mais j'avais une âpre joie de la rude tâche qu'il accomplissait. Il se gagnait de l'honneur! Et soudainement j'irais lui révéler!... Vous voyez bien que c'est impossible! Mon Daniel apprendre qu'il est le fils de Coralie!... Vous ne songez pas à cela. Il croit que sa mère n'a commis qu'une seule faute, qu'elle est morte en le mettant au monde. La tendresse qu'il n'a pu avoir pour elle, il l'éprouve pour moi; après la vie que j'ai menée, je réalise ce rêve d'être aimée, respectée par mon fils, et je renoncerais d'un coup à cet amour et à ce respect? Mieux vaudrait me tuer tout de suite: au moins il me pleurerait!

MONTJOIE.

Du sang-froid et n'exagérons rien. Vous ne vous attendiez guère à me rencontrer à Montauban, n'est-il pas vrai? Songez qu'un hasard comme celui qui nous réunit, une rencontre fortuite, un mot imprudent, une ennemie d'autrefois, peuvent éveiller les soupçons de Daniel, troubler son esprit, lui révéler tout! C'est alors que vous souffririez! Vous l'aimez? il vous prendrait en haine. Il vous mépriserait, lui qui vous respecte, car en lui imposant la moitié de l'argent, vous lui imposez la moitié de la honte!

Daniel et Édith paraissent.

CORALIE.

Lui!

MONTJOIE.

Ne craignez rien.

SCÈNE VII

Les Mêmes, ÉDITH, DANIEL.

ÉDITH.

Nous venons en ambassadeurs. Mon père se plaint de votre absence, qu'on a remarquée et regrettée.

MONTJOIE, à Daniel.

Madame votre tante et moi nous nous étions attardés à causer d'un ami commun. (A Coralie.) Je vous remercie d'avoir bien voulu me faire la grâce de m'en parler.

ÉDITH, à Coralie.

Je vais vous conduire au billard. (A Montjoie.) Ne venez-vous pas, monsieur?

MONTJOIE.

Je vous prie de vouloir bien m'excuser auprès de monsieur votre père; mais ma migraine a un peu augmenté: je préfère me retirer.

ÉDITH, à Coralie.

Venez-vous?

CORALIE.

Il est inutile que vous m'accompagniez, ma chère enfant. Restez avec Daniel qui n'a pas encore été seul avec vous de toute la journée. C'est par ici, n'est-ce pas?

ÉDITH.

Oui; tout droit.

CORALIE, elle salue de la tête M. de Montjoie.—A Édith.

A tout à l'heure!

Elle sort.

SCÈNE VIII

Les Mêmes, moins CORALIE.

MONTJOIE, prenant son chapeau.

Il ne me reste plus qu'à vous présenter mes hommages, mademoiselle. (Il salue Édith.) Au revoir, capitaine.

DANIEL.

Au revoir, monsieur.

Montjoie fait quelques pas vers la porte; puis tout à coup, s'arrêtant.

MONTJOIE.

Au fait, puisque j'ai le plaisir de vous rencontrer, capitaine, voulez-vous me permettre de vous demander un conseil?

DANIEL, étonné.

A moi?

MONTJOIE.

Pourquoi non? Je vous tiens pour un parfait galant homme, et sur certaines questions délicates on est toujours heureux d'avoir l'avis d'un galant homme.

Daniel s'incline.

ÉDITH, souriant.

Mais non celui d'une jeune fille. Je vais vous laisser...

MONTJOIE.

Veuillez demeurer, mademoiselle. En vérité, je serais trop humilié de vous mettre en fuite. D'autant que l'affaire n'a rien de mystérieux. Je comptais demander à M. Godefroy, à M. Bonchamp leur opinion. Mais vous aviez tant de monde ce soir que je n'ai pu les aborder. Imaginez-vous qu'il m'arrive l'aventure la plus désagréable. L'un de mes amis, de Marseille, M. Merlin, dont vous m'avez peut-être entendu parler...

ÉDITH.

Non, je ne crois pas.

MONTJOIE.

Peu importe; eh bien, l'un de mes amis de Marseille, M. Merlin, m'a écrit ce matin qu'il allait marier sa fille avec un jeune homme dont vous me permettrez de taire le nom. Il croit que son futur gendre est de bonne maison. Or, je connais des détails très tristes ignorés de tous. Le père de ce jeune homme a subi une peine infamante...

ÉDITH.

Oh! mon Dieu!

MONTJOIE.

Et j'avoue que, depuis ce matin, j'hésite sans oser prendre un parti. Les fiancés s'adorent. Révéler la vérité au père, c'est rompre leur mariage.

ÉDITH.

Pauvres jeunes gens!

MONTJOIE.

La taire, c'est peut-être indélicat. Oh! ma conscience est très tatillonne. Dois-je parler, dois-je garder le silence? Que feriez-vous à ma place, capitaine?

DANIEL.

Je dirais la vérité.

MONTJOIE, avec émotion.

Ah! Cependant les fautes sont personnelles, et parce qu'un individu est coupable, il ne s'ensuit pas que son fils soit un malhonnête homme.

DANIEL.

J'estime qu'en toutes circonstances, il faut être très soucieux de l'honneur de ses amis. N'est-ce pas votre avis, Édith?

MONTJOIE.

Alors, si vous étiez dans ma situation?

DANIEL.

Je n'hésiterais pas. Je crois qu'il faut toujours remplir son devoir sans regarder aux conséquences. D'ailleurs, si ce mariage est rompu, la faute n'en sera pas à vous. Le père de la jeune fille n'a qu'à pardonner à son futur gendre le crime qu'il n'a pas commis.

MONTJOIE.

Certes; mais je ne puis m'empêcher de voir le résultat de ma révélation. Ces deux jeunes gens s'aiment: voilà deux cœurs brisés peut-être, et par ma faute.

ÉDITH, gravement.

Ne craignez rien, monsieur. Si leur amour est sincère et immuable, leur séparation n'aura qu'un temps: ces amours-là renversent tous les obstacles.

DANIEL.

Chère Édith!

MONTJOIE.

Je n'ai qu'à m'incliner, mademoiselle. Mais vous, capitaine, reconnaissez qu'il est pour le moins bien douloureux de rejeter sur un honnête homme le poids de la faute commise par... par son père.

DANIEL.

C'est douloureux, il est vrai, mais vous aurez obéi à votre conscience[A]. Remarquez que vous avez bien voulu me demander d'abord mon avis sur un cas spécial. Je vous ai dit en toute loyauté ce que je pensais. A présent, la conversation dévie; vous vous en prenez à la grande question de la responsabilité. Permettez-moi de garder le silence, car j'ai là-dessus des idées tellement particulières qu'elles vous sembleraient trop paradoxales.

MONTJOIE, vivement.

Pas du tout! J'attache la plus grande importance à connaître votre opinion tout entière.

DANIEL.

C'est que j'ai à traiter un sujet un peu... scientifique, et devant mademoiselle Édith...

ÉDITH.

N'est-ce que cela? Je vais m'asseoir au piano, je ne vous entendrai pas.

DANIEL.

Vous me pardonnez?

ÉDITH, s'éloignant et allant au piano.

A vous!

DANIEL.

Eh bien, je vous dirai que j'ai étudié le système de Darwin sur l'origine des espèces, et j'en ai tiré des conclusions cruelles, mais logiques. Vous savez que le naturaliste anglais a divisé tout ce qui vit, homme, animal ou plante, en deux grands partis: celui des vaincus, celui des vainqueurs. Telle espèce sera vaincue, parce qu'elle est dénuée de moyens de défense; telle autre, victorieuse, parce qu'elle est constituée pour triompher. Les animaux héritent de leurs ascendants leur faiblesse ou leur force. Eh bien! je crois, pour ma part, que ce que la science a reconnu exact au point de vue physique est vrai au point de vue moral. On hérite non seulement la beauté ou la laideur des formes, mais encore les vertus et les vices. Il y a bien des chances pour que le fils d'un honnête homme soit un honnête homme, pour que le fils d'une coquine soit un coquin, de même que le petit du lion est fatalement brave et le petit de l'hyène fatalement lâche. Le principe héréditaire de la noblesse n'a pas d'autres fondements, et même dans notre bourgeoisie contemporaine, où l'idée d'honorabilité a remplacé l'idée de noblesse, vous ne verrez presque jamais une famille sans reproche s'allier à une famille tarée. C'est injuste, c'est épouvantable, d'accord. Vous ne nierez pas l'évidence. Je vois que ma théorie vous surprend beaucoup: n'y attachez, si vous voulez, que l'importance d'une fantaisie philosophique originale. (Allant à Édith.) J'ai fini ma tirade, mademoiselle, et de nouveau je vous demande pardon d'avoir fait le pédant pendant cinq minutes.

Montjoie est resté sur le devant de la scène.

MONTJOIE, très ému, à part.

Et c'est le fils de Coralie qui parle ainsi! Pauvre garçon! (Il regarde un instant Daniel, qui cause avec Édith.) Cet honnête homme souffrirait trop, je me tairai. (Haut.) Vous ne sauriez croire, monsieur, combien vos paroles loyales m'ont ému. (Il lui tend la main.—A Édith.) Je vous ai déjà fait compliment de votre mariage, mademoiselle. Permettez-moi d'insister. Il y a certains hommes qu'on estime plus à mesure qu'on les connaît davantage.

Il salue et sort.

SCÈNE IX

ÉDITH, DANIEL.

DANIEL.

Enfin, nous sommes seuls!

ÉDITH.

Et nous n'avons pas pu nous parler depuis ce matin.

Elle lui tend les deux mains.—Ils restent quelques instants à se regarder, charmés.

DANIEL.

Je suis bien heureux!...

ÉDITH.

Je suis bien heureuse!...

DANIEL.

Je me rappelle la première fois que je vous ai vue. C'était à ce bal. Vous aviez une robe de satin blanc uni, pas un bijou; une seule fleur dans les cheveux, ici, à droite. Vous étiez très calme. Plusieurs personnes sont venues vous parler. Vous répondiez d'une façon distraite, on voyait bien que votre pensée était ailleurs. Jusque-là, vous aviez refusé de danser. Je me suis fait présenter à vous et nous avons causé... De quoi? Je ne sais plus. Je ne faisais pas attention à ce que je disais, je vous regardais et j'étais heureux. Quand vous m'avez quitté ce soir-là, il m'a semblé qu'une partie de moi-même s'en allait. Si quelqu'un m'avait vu, il se serait dit: «Daniel est fou.» Je n'étais pas fou: je vous aimais.

ÉDITH.

Moi, j'ai demandé qui vous étiez. On m'a répondu: «—C'est lui qui s'est battu si héroïquement sous les murs de Metz.» Alors j'ai songé que vous deviez être bon, puisque vous étiez brave. Vous m'avez quittée pendant dix minutes, mais je sentais que vous me regardiez de loin. Je vous ai regardé aussi. Ma tante est venue me chercher pour partir; j'étais toute troublée, mon regard avait croisé le vôtre. Alors, elle m'a demandé si j'étais souffrante. J'ai hoché la tête en souriant. Je n'étais pas souffrante: je vous aimais.

DANIEL.

Mon Dieu! Vous pouviez ne pas être à ce bal; moi-même je pouvais ne pas m'y rendre; et c'en était fait, nous ne nous connaissions pas, et cela me paraît impossible quand j'y pense.

ÉDITH.

C'était impossible en effet. Je m'étais formé un idéal de noblesse et de loyauté: nous devions nous rencontrer; quand je l'ai trouvé en vous, cela ne m'a pas étonnée: je vous attendais.

DANIEL.

Chère Édith! quand je pense que votre père a failli répondre non! Et je vous aurais perdue, et nous nous serions aimés sans pouvoir nous le dire!

ÉDITH.

Mais non! De même nous devions nous rencontrer, de même nous devions nous appartenir. Si mon père vous avait répondu: non, je vous aurais attendu.

DANIEL.

Combien de temps?

ÉDITH.

Toujours.

DANIEL.

Toujours! Un bien grand mot. L'oubli vient si vite!

ÉDITH.

Quand on oublie celui qu'on aime, c'est qu'on ne l'a jamais aimé.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Vous avez entendu M. de Montjoie parler tout à l'heure de ces deux jeunes gens qui s'aiment et seront peut-être séparés? J'ai songé qu'un pareil malheur pouvait nous atteindre. Eh bien, si une impossibilité se dressait entre nous, ce serait pour moi la souffrance, mais pas le renoncement. Je vous garderais là, bien vivant, dans mon cœur. Vous m'appartiendriez par la pensée, et ma pensée, nul n'a le pouvoir de la détruire. Je vivrais loin de vous, mais sans cesser de me souvenir; car si je comprends la séparation, je n'admets pas l'oubli. Si je n'avais pas été à vous, je n'aurais été à personne.

DANIEL.

Rien ne nous séparera jamais.

ÉDITH.

Rien.

DANIEL.

Il n'y a que deux mois que je vous aime, et je mourrais de vous perdre!

ÉDITH.

Rien que deux! Mon amour est plus ancien que le vôtre, puisque moi je vous connaissais... avant de vous connaître.

DANIEL, couvrant sa main de baisers.

Je suis bien heureux!

ÉDITH.

Je suis bien heureuse!

La toile tombe.