«J’étais là, Honorine, et jusqu’au moment où il vous a demandé la clef, j’ai tout entendu! C’est alors seulement que la crainte de confirmer ses soupçons par ma présence, et de lui donner un nouvel avantage contre vous, m’a décidé à partir!
»Oui, j’ai tout entendu! Maintenant je connais ses projets: je les comprends; je sais ce qu’il doit, ce qu’il peut oser! Ses menaces ne sont point de vaines suppositions; tout ce qu’il vous a dit, il le fera!
»Ainsi je deviendrais pour lui un moyen de persécution! Il vous forcerait à racheter ma vie par une odieuse soumission! Ah! mon premier mouvement à cette pensée a été de courir pour provoquer moi-même la rencontre dont il vous menace; votre souvenir m’a arrêté. Quel que soit le résultat d’une lutte entre M. de Luxeuil et moi, elle vous sera également fatale, car le monde ne voudra voir en nous qu’un mari et un amant... Vainqueur ou vaincu, je vous perdrais donc toujours, et je n’aurais réussi qu’à vous flétrir!
»Comprenez-vous, Honorine; moi qui ai le saint amour d’un frère, moi qui, pour conserver l’auréole de pureté qui vous couronne, donnerais dix fois ma vie, penser que je pourrais vous laisser avec un honneur soupçonné! Non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas. J’aurais voulu n’avoir à donner que mon sang; c’est ma joie, mon espoir que l’on demande, je ne balance pas.
»Quand vous recevrez cette lettre, Honorine, je serai parti!»
—Parti! s’écria la jeune femme en s’interrompant et en regardant Marc. C’est impossible!
—Lisez, répéta doucement ce dernier.
Elle chercha l’endroit auquel elle s’était arrêtée, et reprit:
«Soyez donc désormais sans crainte; moi absent, les menaces de M. de Luxeuil deviennent vaines; il n’a plus d’armes contre vous. Toutes les recherches pour me trouver seraient inutiles; j’aurai fui trop loin et pour toujours!
»En écrivant ces mots, je sens mon cœur qui se brise... mais il le faut. Ainsi, du moins, vous redeviendrez libre; vous serez maîtresse de votre présent, de votre avenir. Vous resterez honorée autant que pure!... Mon but sera atteint. Dieu décidera du reste.
»Adieu, vous dont j’emporte le souvenir comme un talisman; vous à qui je dois tant d’innocentes joies et de consolations sans remords; adieu, mon amie, ma sœur! Quelque épreuve ou quelque bonheur que vous garde l’avenir, pensez à moi sans tristesse, mais ne m’oubliez pas.
»Marcel.»
Les larmes avaient gagné Honorine; elle put à peine lire les dernières lignes tracées par de Gausson, et quand elle les eut achevées, elle les pressa sur ses lèvres en sanglotant. Marc respecta cette douleur qu’il semblait partager, et laissa passer quelques instants avant de reprendre la parole. Enfin, il s’approcha de la jeune femme et lui dit d’un accent ému:
—M. de Gausson a pris le seul parti qui fût sage, Madame; mettez autant de courage à accepter son sacrifice qu’il en a mis à le faire. Sa seule récompense maintenant est de penser qu’il a assuré votre repos. Songez à ce qu’il souffrirait s’il voyait votre affliction.
—Parti! répéta Honorine, qui ne pouvait détacher son âme de cette pensée.
—Il vous a expliqué pourquoi il le faisait.
—Oui... oui; mon Dieu! Oh! j’ai compris... mais... parti!...
—Pourquoi vous acharner à cette pensée?... Songez plutôt à ce qu’il faut faire pour que ce départ ne soit point inutile. Vous le devez à vous-même... vous le devez à M. Marcel.
—Comment? que faut-il encore? demanda Honorine émue par ce dernier argument.
—Si vous restez ici, reprit Marc, vous ne pouvez empêcher M. de Luxeuil d’y demeurer également, la loi l’autorise, et il est à craindre qu’il n’use de ce droit pour essayer mille persécutions.
—Mais si je pars, reprit la jeune femme, ramenée au sentiment de sa position, ne peut-il courir à ma poursuite, me forcer de le suivre?
—C’est un privilége écrit dans le code, mais auquel on a dû renoncer dans la pratique, fit observer Marc; rien ne vous oblige d’ailleurs à faire connaître votre retraite; un homme d’affaires muni de votre procuration peut régler tout ce qui concerne l’héritage de madame Louis, et lui seul saura où vous trouver.
—Alors je partirai.
—Je venais vous l’offrir; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit impossible de suivre nos traces, et nous pouvons quitter ce soir même les Motteux.
—A l’instant, je suis prête.
—Vous vous en allez! s’écria Françoise, et moi! vous ne me laisserez point ici sans vous!
Honorine l’embrassa.
—Non, non, dit-elle; tu nous suivras.
—Pardon, interrompit Marc; mademoiselle Françoise fait partie de notre plan; mais elle ne peut venir avec nous! Une femme qui conduit un enfant se remarque trop facilement; elle servirait à mettre sur nos traces, tandis qu’elle peut aider à les faire perdre.
—De quelle manière?
—Qu’elle prenne ce soir la diligence de Paris; on s’apercevra en même temps de sa disparition et de la vôtre, on ne doutera point que vous ne soyez parties ensemble; et les recherches se feront dans cette direction, tandis que nous en prendrons une autre.
—Laquelle?
—Celle de Coutances. Arrivée à Paris, mademoiselle Françoise retournera à son ancien logement, et j’irai l’y prendre dès que nous aurons trouvé une retraite.
La grisette et Honorine tombèrent d’accord que c’était le moyen le plus sûr. Après être convenue de tous les détails, Honorine regagna la ferme, assista au repas du soir et se mit au lit; mais, une fois tout le monde endormi, elle se releva, descendit avec précaution et trouva Marc à la porte de l’aire.
—Venez, dit celui-ci en enveloppant la jeune femme dans un manteau qu’il avait apporté; M. de Gausson m’a laissé son cabriolet qui nous attend au bout de l’avenue.
—Et Françoise? demanda-t-elle.
—Partie depuis deux heures; mais vite, vite! si par hasard quelqu’un nous rencontrait, tout serait perdu.
La jeune femme le suivit en pressant le pas. Seulement, arrivée au carrefour du chemin qui conduisait aux Motteux, elle se retourna; un rayon de lune glissait doucement sur le toit de chaume de la ferme, et le vieux château masquait l’horizon de sa masse délabrée. Honorine entendit de loin le mugissement des bœufs dans les étables, et la vieille girouette de la chapelle qui criait sur son axe de fer; son cœur se serra, elle sentit une larme gonfler sa paupière, et appuyant une main à ses lèvres elle envoya un baiser d’adieu à cette habitation où elle avait tant souffert et tant aimé! Le cabriolet avait été caché par Marc à l’entrée du taillis; tous deux y montèrent et prirent un chemin de traverse qui aboutissait à la route d’Isigny. Il les conduisit, au bout de quelques instants, sous les murs du jardin de M. Vorel. En apercevant, dans l’ombre, le pignon aigu et étroit du manoir, la jeune femme ne put se défendre d’un frémissement intérieur. Le regard de Marc s’arrêta également sur la demeure isolée.
—Voilà sa tanière, murmura-t-il.
—Heureusement qu’il ne peut nous voir! dit Honorine dont la voix tremblait; il dort maintenant.
—Ah! vous croyez donc qu’un pareil homme peut dormir? demanda Marc.
—Que ferait-il... à cette heure!...
—Je voudrais le savoir!
Un cri sourd venant du manoir sembla lui répondre. Il redressa la tête en retenant les rênes.
—Avez-vous entendu? demanda-t-il.
—Passons vite! passons vite!... s’écria Honorine glacée.
Il prêta encore l’oreille; mais tout était silencieux. Après un court moment d’hésitation, il fouetta le cheval qui tourna brusquement le mur de clôture, et quelques minutes après ils roulaient sur la route d’Isigny. Cependant, le cri qu’ils avaient entendu n’était point une illusion de leurs sens, et avant de continuer notre récit nous devons instruire le lecteur de ce qui se passait au manoir.
En revenant de la cérémonie funèbre, Vorel avait ordonné à la Sureau de se rendre à la ferme où l’on pouvait avoir besoin d’elle, et lui recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prétexte pour rester sans témoins. Après les coups terribles qui venaient de le frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Obligé de maintenir devant la foule le masque de douleur résignée qu’il avait adopté, il le sentait près de tomber malgré tous ses efforts; il avait épuisé le reste de sa patience et de son courage; il éprouvait, comme le tigre blessé, le besoin de rugir sa douleur.
On croit les hypocrites à l’abri des ferventes passions, parce qu’on ne voit que le dehors fardé qu’ils montrent; mais qui pourrait lire au fond de ces âmes sans issues demeurerait frappé de stupeur. Oh! si l’on savait ce qui s’agite de tempêtes sous ces surfaces paisibles, quelles flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrière ces sourires! Malheureux damnés qui brûlent et doivent conserver la face des anges! quelles que soient les passions, quand elles s’épanchent, elles peuvent donner une âcre et fiévreuse jouissance, une ivresse de quelques instants! mais renfermer en soi-même tous les venins corrosifs, couver ses désirs comme une nichée de serpents, et, à mesure qu’ils grandissent, laisser ronger un morceau de son cœur pour leur donner place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire l’emportement de l’hypocrite qui éclate enfin? qui pourrait résister à ses tempêtes grossies et renfermées; comment arrêter la colère tant de fois remise?
Vorel l’éprouva pour lui-même. Resté seul, il ferma les portes et les fenêtres par un reste de prudence, comme si l’habitude de son rôle appris ne pouvait l’abandonner entièrement au plus fort de sa passion; puis, laissant un libre cours à son désespoir furieux, il se mit à parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris mêlés de blasphèmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de retour à jamais, et ne pouvoir même se venger sur quelqu’un de ce désastre! Rester malgré lui dépouillé, inoffensif, muselé; cette idée le rendait fou! Aussi après avoir tout bouleversé, s’arrêta-t-il avec un rugissement de colère désappointée. Ces objets inanimés sur lesquels s’exerçait sa furie ne pouvaient l’assouvir; ils ne sentaient pas ses coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura debout devant son bureau, les mains crispées, les lèvres convulsives et écumantes. Mais tout à coup son regard s’arrêta sur un papier plié en forme de lettre et qui y avait été sans doute déposé par la Sureau en son absence. Il le saisit, en regarda l’écriture qui lui était inconnue, et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:
«Monsieur Vorel,
»J’ai à converser avec vous pour plusieur choses qui vous intéresse; mais comme j’ai queq’raisons pour ne pas paraître dan le pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bonté de laissé la petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir que je suis là.
»Jacques.»
Le médecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pénétrer le sens. Pour oser revenir vers lui après ce qui s’était passé, il fallait que le Parisien eût un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu’il fût, du reste, Vorel résolut de le connaître. La passion qui le dominait faisait taire sa prudence accoutumée. Il avait une vague espérance que ce Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de réparer son échec ou du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments où les âmes corrompues cèdent à je ne sais quel délire du mal et arrivent à aimer le crime pour lui-même. Vous avez vu après les pluies d’orage la terre subitement inondée de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes brisés, les fleurs flétries; tout ce que le sol recélait dans son sein de vénéneux ou d’horrible apparaît et cache le reste! La tempête qui venait d’agiter le cœur du médecin y avait opéré le même prodige. Toutes les haines acharnées, tous les désirs infâmes, toutes les espérances criminelles avaient surgi et se tordaient à sa surface.
Après avoir regardé de nouveau la date du billet afin de s’assurer que le rendez-vous était bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin, ouvrit la petite porte désignée par Jacques, puis regagna la maison. Il se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin, à la fenêtre ouverte pour entendre le signal annoncé. Mais tout à coup il lui sembla que l’on montait l’escalier. Il se rappela alors qu’il n’avait point fermé, en dedans, la porte de la maison, courut à celle du palier et heurta le Parisien.
—Vous deviez m’avertir de votre arrivée, dit-il brusquement; pourquoi ne l’avoir point fait?
—Je vous ai aperçu du dehors, répliqua Jacques. Alors j’ai pensé que je pouvais monter.
—C’est une imprudence, un domestique eût pu vous rencontrer.
—Y a pas de danger, reprit le Parisien d’un air singulier; personne ne m’a vu; nous pourrons causer sans être dérangés.
—Qu’avez-vous à me dire?
Avant de répondre, le Parisien, qui avait réussi à entrer dans la chambre, promena un regard rapide autour de lui.
—Ce que j’ai à vous dire, répéta-t-il, ça demande pas mal d’explications, vu qu’il s’agit d’une affaire conséquente.
—Venez-vous recevoir mes remerciements de ce que vous avez fait il y a trois mois? demanda le médecin.
—Eh bien quoi! répliqua Jacques insolemment, est-ce notre faute si cet animal de Romain ne sait pas travailler! Dire qu’à trois ils n’ont pas pu noyer une femme! Si j’avais supposé la chose, j’aurais donné un coup de main.
—Vous vous y étiez engagé et vous avez reçu le paiement de ce que vous n’aviez point fait.
—Qué’q’ chose de chenu! reprit Jacques; trois cents balles pour un extrait mortuaire qui devait faire de vous un milesoudier (millionnaire), comme ils disent dans le pays.
—C’était plus qu’il ne vous était dû, puisque vous avez eu la maladresse de tout manquer.
—La maladresse! répéta Jacques évidemment blessé; facile à dire, quand on n’a qu’à regarder les coups. Mais lorsqu’il faut mettre la main à la pâte!... C’est comme aux cartes, voyez-vous; on a beau bien jouer, faut la chance. Eh bien, c’était la petite qui l’avait; à preuve que vous n’avez pas mieux réussi que nous.
—Moi!
—Oui, dans votre second essai.
—Je ne sais ce que vous voulez dire.
Jacques jeta au médecin un regard effrontément narquois.
—Vrai! dit-il; eh bien, c’est que vous avez la mémoire courte, pour lors. Je veux dire, bourgeois, qu’en voyant l’affaire manquée avec la dame de Paris, vous avez voulu, comme on dit, tirer d’un autre tonneau. Vous vous êtes débarrassé de la mère Louis.
—Moi!
—Avec l’espérance qu’on soupçonnerait sa petite-fille.
Vorel affecta de sourire en haussant les épaules.
—Et c’est pour me faire ce conte ridicule que vous êtes venu? demanda-t-il sèchement.
—Ridicule, c’est possible, répliqua le Parisien; mais, en tout cas, je n’en suis pas l’inventeur: l’honneur en appartient à un particulier qui a été aux premières loges pour voir l’affaire; c’est le juge de paix du canton.
Cette fois le médecin ne put réprimer un tressaillement.
—Tu mens, misérable! s’écria-t-il vivement; M. Beaumont n’a pu dire... Comment le saurais-tu d’ailleurs?
—De fait, c’est un hasard, reprit Jacques; je me trouvais dans la voiture de Saint-Lô avec deux voyageurs, et comme j’avais entendu dire qu’un d’eux était juge, je dormais pour me donner une contenance, quand j’ai entendu ces messieurs, qui parlaient bas, prononcer le nom de madame Louis; alors j’ai ouvert les oreilles tout en continuant à ronfler, et M. Beaumont a raconté ce qui s’était passé à la ferme.
—Et il... il a exprimé des soupçons.
—Il disait qu’il y avait eu, sans aucun doute, du poison de donné.
—L’autopsie de la mère Louis a prouvé le contraire.
—C’est bien ce qui l’embarrassait, reprit le Parisien; mais tout en les écoutant parler, j’ai fait, moi, une réflexion.
—Laquelle?
—C’est qu’il y a eu deux morts, celle de la fermière et celle de votre fils.
—Eh bien?
—Eh bien, je me suis dit que si la première était naturelle, on pouvait bien avoir aidé à la seconde!
Vorel pâlit.
—En tout cas, il y aurait donc que’q’ chose qui ne serait pas conforme aux réglements, continua Jacques les yeux fixés sur son interlocuteur; que’qu’ manigance dans laquelle vous vous trouvez fourré.
—Après? dit le médecin.
—Après, j’ai pensé que ça vous serait nécessairement désagréable qu’on éclaircît la chose, et je suis, en conséquence, venu pour vous avertir.
Vorel qui tenait la tête baissée, la releva brusquement.
—C’est-à-dire que tu veux me proposer d’acheter ton silence? s’écria-t-il.
—On achète bien la parole des avocats! fit observer Jacques d’un ton cynique; chacun vit de son état.
—Et tu as pensé que je me laisserais effrayer par tes menaces?
—Du tout; je sais que vous n’êtes pas poltron, bourgeois, mais je sais aussi que vous êtes raisonnable! Vous comprendrez qu’il suffirait d’une petite lettre à la justice pour qu’on recherche de quoi votre fils est mort, et si on trouve qu’il a avalé une boulette, faudra bien savoir si c’est vous qui la lui avez jetée.
—Moi! s’écria Vorel; mais tu ne comprends donc pas, malheureux, que cette mort m’enlève tout droit à l’héritage de madame Louis; qu’elle me ruine, que je donnerais une partie des années qui me restent à vivre pour ressusciter mon fils!
—Bah! dit Jacques, persuadé par l’accent douloureux du médecin; mais si c’est pas vous qui avez fait le coup, pourquoi donc que vous n’avez rien dit, alors? La justice aurait bien trouvé ceux qui avaient intérêt à la chose.
—Intérêt! répéta le médecin frappé: il n’y avait que cette femme à en profiter.
—La petite Parisienne! Eh bien, puisqu’elle vous prend sur les nerfs, pourquoi ne pas lui avoir passé cette corde-là au cou?
Le front de Vorel s’éclaira subitement.
—La mère Louis morte, une explication devient impossible, murmurait-il; toutes les circonstances accusent Honorine... elle seule trouvait avantage à se débarrasser d’un cohéritier... Comment n’ai-je point pensé plus tôt!... Ah! la haine est aveugle! mais il est encore temps! Oui, quelles que soient les difficultés, j’entreprendrai cette tâche: je la poursuivrai jusqu’au bout; j’arracherai à cette femme l’héritage qu’elle m’a dérobé!
—Eh bien, c’est à moi que vous devrez ça, reprit le Parisien; je vous demandais de payer pour me taire; maintenant, j’y ai encore bien plus de droit, pour avoir parlé.
—Tu veux une récompense pour être venu me menacer, dit Vorel, à qui son espoir avait rendu une nouvelle énergie; vide la place, drôle, je fais déjà trop en te laissant ce que tu m’as volé.
—Prenez garde! dit le Parisien, dont le front s’était rembruni; faut pas être ingrat avec les amis. Je pourrais dire des choses...
—Qui te perdraient sans me nuire, car tu ne pourrais appuyer les déclarations d’aucune preuve. Cesse tes menaces qui sont ridicules, et va-t’en.
—Pas encore, cria Jacques en se précipitant sur le médecin, qui se sentit frappé au-dessous du bras.
Mais l’arme rencontra une côte qui la repoussa; le Parisien voulut redoubler; Vorel lui saisit la main et se jeta sur lui à corps perdu. La lutte se continua quelque temps entrecoupée de menaces et d’imprécations. Vorel qui ne pouvait espérer aucun secours, faisait des efforts désespérés; il poussa son adversaire jusqu’à la fenêtre. Celui-ci, qui se sentait faiblir, cria:
—A moi, Moser, à moi!...
Une grande ombre se leva tout à coup des plates-bandes. Le médecin l’entrevit. Comprenant que tout était perdu s’il donnait à un nouvel assaillant le temps d’intervenir, il se lança contre le Parisien par un élan suprême et le renversa sur le balcon; mais la balustrade céda avec un craquement sinistre et tous deux tombèrent sur le perron qui se dressait au-dessous. La tempe de Vorel alla frapper l’angle d’une des marches; il demeura où il était tombé, sans plainte et sans mouvement. Le Parisien se redressa avec un gémissement.
—L’Alsacien!... à mon secours!... bégaya-t-il.
—Me f’là! me f’là! dit Moser qui restait au bas du perron.
—Vite!
—J’ai beur que le pourgeois ne soit bas fini! reprit le Juif.
Et pour s’en assurer il ramassa l’arme que son compagnon avait laissé échapper, et en effleura le visage du médecin; mais le corps demeura immobile.
—Il a son gompte, dit-il plus résolûment; mais toi, bauvre Barisien, tu es pien malate, dis?
—Ah! brigand! interrompit Jacques, qui faisait des efforts inutiles pour se soulever sur les coudes; il a encore l’air de me plaindre... quand c’est lui qui est cause!...
—Foyons, foyons... nous fageons bas! dit Moser, qui voulut le prendre sous les bras; est-ce que tu beux bas te leffer?
—J’ai les jambes... brisées....
—Pah!... les teux?
Le Juif le laissa retomber sur la pierre.
—Eh pien! mais... gomment tonc que tu fas faire pour te sauffer! s’écria-t-il.
—Faut que tu m’emmènes, reprit Jacques qui se tordait dans d’atroces souffrances; Moser... je t’en prie... soulève-moi... porte-moi... ne me laisse pas ici... oh! oh! Moser... rien que jusqu’à la première maison... pourquoi ne réponds-tu pas?
Le Juif ne répondait point parce qu’il réfléchissait. Il avait compris l’impossibilité d’emmener son compagnon, et il se demandait s’il devait fuir sur-le-champ ou exécuter seul le projet de vol qui les avait amenés. Effrayé de son silence, le Parisien se redressa sur le ventre:
—Scélérat! balbutia-t-il, tu veux me laisser ici..... mais, prends garde... si tu m’abandonnes... je te dénoncerai...
—Qu’est-ce que tu tis? s’écria Moser en s’approchant.
—Oui... reprit Jacques d’un accent convulsif, sauve-moi ou je te perdrai... aussi... je dirai... tout.
—Tu tiras rien! interrompit le Juif.
Et il plongea à deux reprises dans la poitrine de son compagnon l’arme qu’il tenait. Celui-ci poussa un cri étouffé. Dans ce moment un bruit de voiture retentit dans le chemin; c’étaient Marc et Honorine qui regagnaient la route d’Isigny. Moser les laissa s’éloigner, puis entra au manoir dont la porte n’avait point été refermée. Il n’en sortit que deux heures après, chargé de tout ce qui pouvait être emporté, et se dirigea rapidement vers Carantan, d’où il gagna Saint-Lô, puis Coutance et Granville.
Cette direction n’avait point été prise par lui au hasard, il poursuivait un projet formé avec le Parisien, et que tous deux devaient accomplir après l’affaire Vorel. Maîtres d’une forte somme amassée par le vol et conservée par l’économie de l’Alsacien, ils avaient résolu de quitter la France dont le séjour leur devenait à chaque instant plus dangereux. Moser, qu’avait enrichi l’héritage de son compagnon, persista dans ce plan qui devait lui assurer la paisible jouissance de ce qu’il possédait. Descendu dans une des moindres auberges de Granville, il y rencontra le capitaine d’un petit navire portant le pavillon des États-Unis et lui communiqua son intention. L’Américain fit un tableau si séduisant de son pays, où l’on ne s’informait du passé de personne, et où chacun était classé d’après ce qu’il apportait de dollars, que le Juif se laissa persuader de le suivre. Tout ce qu’on lui disait réalisait, en effet, son idéal. Possesseur désormais d’un capital honnête, il pouvait rentrer dans la vie régulière, et appliquer au commerce permis les capacités jusqu’alors employées aux industries défendues. Il se voyait déjà citoyen estimé d’un grand État, et exploitant cette estime comme un escompte de son capital; défenseur de l’ordre établi, maintenant qu’il y avait trouvé sa place, et trouvant tout bien dès qu’il ne se trouvait plus mal. Il songeait même à reprendre une religion pour être plus respectable et à louer un commis qui sût l’orthographe à sa place. Bercé par ces rêves charmants, il s’embarqua dans la chaloupe américaine pour aller rejoindre le navire prêt à mettre à la voile. Comme il débordait, une petite barque glissa près de la sienne, et il aperçut à l’arrière un homme déjà vieux assis près d’une jeune femme à l’air accablé; c’étaient Marc et Madame Honorine de Luxeuil qui gagnaient le vieux manoir de la Brichaie.
On ne peut jeter les yeux sur une carte du département de la Manche, sans remarquer la vaste échancrure creusée par la mer au sud-ouest de ce département. Elle forme un arc régulier dont Granville et Cancale occupent les deux extrémités. Du côté de cette dernière ville, la baie n’a pour encadrement que les grèves basses et arides, à l’entrée desquelles s’élève le mont Saint-Michel; mais en remontant vers le nord, après avoir dépassé Tombelene, le rivage s’élève doucement et prend un aspect plus riant jusqu’à ce que l’on rencontre la vallée de Sartilly, verdoyante, ombreuse et encadrée de coteaux du sommet desquels apparaît un des plus magnifiques paysages que l’œil puisse embrasser. C’est dans cette vallée que se trouvent dispersées les maisons de campagne de la bourgeoisie de Granville, riantes demeures d’été, abritées par des bois et entourées de jardins, de vergers ou de prairies; mais la plupart avoisinent la route d’Avranches vers l’embouchure du vallon: aux bords de la mer elles deviennent plus rares et l’on ne trouve guère que de pauvres fermes ou quelques maisonnettes de pêcheurs. Cependant quiconque a côtoyé la baie doit avoir remarqué une vieille habitation bâtie au flanc de la falaise et à moitié masquée par un bouquet de pins rabougris. Bien que l’architecture ne permette guère d’assigner une époque fort reculée à cette construction bâtarde, le site et l’abandon lui ont imprimé un singulier caractère de vétusté. Le corps du bâtiment, peu élevé, ne présente que quatre fenêtres de façade; mais deux longues ailes qui s’étendent par derrière triplent en réalité le logement apparent. Entre ces deux ailes commence un jardin qui se prolonge dans une sorte de fente ouverte au milieu du coteau et qui, par une pente insensible, va en rejoindre le sommet. Malgré l’aridité de tout ce qui l’environne, ce jardin doit à sa position abritée du côté du nord une fertilité dont le contraste frappe et étonne le regard. Du reste triste, isolée, et n’ayant pour voie de communication avec la ville que les barques de pêcheurs, la Brichaie était depuis longtemps demeurée déserte. Depuis deux mois seulement un étranger l’habitait, sans autre serviteur qu’une vieille paysanne chargée de garder l’habitation; et cet étranger n’était autre que le duc de Saint-Alofe.
En quittant la maison de santé de Bel-Air, il avait mis à profit la confidence de Marc, forcé le marquis à le laisser libre, et gagné Granville, puis la Brichaie, dont l’isolement devait faire une sûre retraite. C’était de là qu’il avait écrit à Marc cette lettre renvoyée de Paris à Trévières, et dont nous avons précédemment parlé. L’arrivée d’Honorine lui causa autant de surprise que de joie; mais celle-ci fut bientôt tempérée par la révélation de tout ce que la jeune femme avait eu à souffrir, et de ce qu’elle avait à craindre. Il y eut entre lui et Marc une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier repartit avec une procuration en blanc signée par Honorine. Son absence, qui devait être courte, se prolongea plusieurs semaines. Le duc passait ses journées à méditer et à écrire; la vieille paysanne, qui était sourde, ne parlait que pour faire les questions indispensables, ou pour y répondre; Honorine, toujours seule et silencieuse, n’avait donc d’autre occupation, d’autre compagnie que ses souvenirs; circonstance fatale, qui devait enraciner plus profondément sa douleur. L’activité, succédant aux cruelles épreuves qu’elle venait de traverser, eût empêché son esprit de se les rappeler; distraite de sa souffrance, elle eût pu arriver à se résigner sinon à se guérir; mais l’oisiveté et la solitude la laissèrent livrée à toute l’amertume de ses regrets; elle porta de ce côté ce qu’il y avait en elle de force et d’ardeur; chaque semence douloureuse laissée dans son cœur put y germer, se développer, grandir, et quand Marc revint, il fut effrayé des progrès que le mal avait faits pendant son absence. Pour comble de malheur, il apportait de fâcheuses nouvelles. Irrité du départ d’Honorine, de Luxeuil avait attaqué le testament de la mère Louis, qui, selon lui, portait atteinte au droit d’administration que lui donnait son titre de mari, et un procès allait se trouver engagé. Honorine dut signer de nouveaux pouvoirs, et écrire pour se procurer les fonds nécessaires. Elle le fit avec une répugnance nonchalante qui affligea profondément l’ancien chouan. Elle semblait ne point comprendre la nécessité de disputer cet héritage qu’elle eût voulu abandonner; désintéressée de la vie, elle ne demandait qu’à ne plus entendre ses bruits et qu’à se plonger plus profondément dans la retraite. Marc espéra vaincre cette espèce de torpeur en peuplant et en égayant la Brichaie: il repartit donc pour Paris d’où il revint avec Françoise et avec M. Brousmiche qui relevait d’une maladie à la suite de laquelle on lui avait retiré sa place de portier. A la vue de la grisette, Honorine eut en effet un élan de joie qu’augmentèrent encore les larmes de la mère et les caresses du fils.
—Eh bien! la reconnais-tu, mon petit Jules? répétait Françoise, qui riait et pleurait en même temps; c’est la bonne dame, ainsi que tu l’appelais. Ah! si vous saviez comme il vous aime..... et comme il m’a parlé de vous! C’était si souvent que quéq’fois j’en ai pris de l’humeur... oui... j’en étais presque jalouse!
Honorine souriait attendrie et serrait l’enfant dans ses bras.
—Et pourtant j’aurais dû comprendre ça, reprenait la grisette; moi qui trouvais si triste de ne plus vous voir et qui avais tant besoin de ramener votre nom en causant.... Demandez à M. Brousmiche; pas vrai, monsieur Brousmiche, que j’en rabâchais?
—C’est un terme que mademoiselle Françoise peut seule se permettre à l’égard d’elle, répliqua le petit bossu avec sa politesse ordinaire; mais il est certain que nous avons pris bien souvent la liberté de nous entretenir de Madame... quoique n’ayant pas l’honneur de la connaître ni d’être connu d’elle.
—Vous vous trompez, monsieur Brousmiche, reprit Honorine; je vous connais depuis longtemps déjà.
Le petit bossu parut étonné.
—Croyez-vous donc que je ne sache pas ce que vous avez fait pour le duc, pour Marc, pour Françoise? continua la jeune femme d’un accent affectueux; nous sommes de vieux amis sans nous être jamais vus, et je vous demande pardon de ne pas m’être encore informée de Lolo et de Fanfan.
—Hélas! Madame, répondit le petit bossu, dont le visage s’altéra à ces derniers mots; vous êtes trop bonne.... mais tous mes soins ont été inutiles... cela a fini par un malheur...
—Ah! je suis désolée de vous l’avoir rappelé, interrompit gracieusement Honorine... je voulais vous prouver seulement qu’en disant vous connaître je ne me vantais pas! Mais, pardon, vous devez être fatigués, je vais vous montrer les chambres que l’on a fait préparer pour vous.
Elle les y conduisit en effet; mais Françoise ne voulut prendre aucun repos qu’elle n’eût visité le jardin, la maison et le petit bois de sapins. Tout lui parut charmant, et, chemin faisant, elle communiqua ses projets d’arrangements et d’améliorations. Elle déclara qu’elle aurait une basse-cour, trouva un vieux grenier d’appentis excellent pour des pigeons, énuméra tout ce qu’il faudrait semer dans le jardin, et finit par déclarer que l’on pourrait avoir une couple de chèvres qui brouteraient l’herbe rase de la dune. Brousmiche s’associait à tous ces plans en y ajoutant quelques menus détails, toujours proposés sous la forme du doute et toujours acceptés avec empressement par la grisette. Mais, arrivés au bout du jardin, tous deux s’arrêtèrent pour regarder la mer qui s’étendait à l’horizon. Le petit bossu qui l’avait aperçue, il y avait quelques heures, pour la première fois, ne pouvait se rassasier de la regarder et s’inquiétait de savoir d’où pouvait venir tant d’eau, tandis que Françoise, plus familiarisée avec ce spectacle, faisait observer que l’on trouvait sur les rochers des coquillages et des crabes et que ça pouvait être encore une ressource. Quant à Honorine, elle jouait avec l’enfant qu’elle élevait dans ses bras pour qu’il pût atteindre les pommes de pin, et qu’elle conduisait sur les grèves de sable brillant ou vers le banc de cailloux polis par la mer. C’était une occupation nouvelle et charmante fournie à son oisiveté. Le petit Jules qui n’avait jamais connu, pour ainsi dire, qu’elle et sa mère les confondait dans ses expansions enfantines; il avait pour toutes deux une part presque égale de mots tendres et de baisers. Il cessa de donner à Honorine le nom de la bonne dame pour l’appeler l’autre maman.
Mais là où le cœur est troublé les sources de la joie elles-mêmes s’aigrissent. Cette affection d’enfant qui, au premier moment, avait été pour Honorine une consolation, devint insensiblement un motif d’amertume. En écoutant le nom qu’il lui donnait, de nouvelles aspirations s’éveillèrent dans son âme; cette maternité adoptive lui rappela qu’elle n’en connaîtrait jamais de plus complète; que privée des bonheurs de l’épouse elle le serait encore de ceux de la mère; que le ciel lui avait refusé jusqu’à cette tardive consolation donnée aux femmes les plus éprouvées, de rajeunir et de revivre dans un être qui est encore une part d’elles-mêmes! Oh! si à bout de tout espoir elle avait pu du moins espérer pour son enfant! lui préparer une place dans la vie, le voir heureux par elle et réchauffer sa vieillesse au soleil de sa prospérité! Mais ne trouver que l’isolement dans le présent, l’isolement dans l’avenir; n’avoir aucune raison de vivre, aucun but à poursuivre! Cette pensée l’écrasait. Alors, au milieu de son découragement, le souvenir de Marcel lui revenait plus douloureux. La persuasion qu’il avait quitté la France et qu’elle ne devait plus le revoir, la jetait dans un désespoir sans mesure; elle s’indignait de vivre, elle appelait la mort comme une libératrice! Le duc, livré à ses préoccupations, ne s’apercevait de sa tristesse que par intervalles; Françoise et Brousmiche qui la voyaient tous les jours, avaient fini par s’y accoutumer, mais Marc, dont les absences étaient fréquentes, s’effrayait de la retrouver, à chaque retour, plus muette, plus indifférente à tout. Il s’attrista d’abord, puis l’inquiétude succéda, lorsqu’il vit la jeune femme pâlir et perdre ses forces. Tous les essais tentés pour combattre cette langueur furent inutiles. Les médecins appelés parlèrent d’affection nerveuse, mot vague et immense dans lequel la Faculté embrasse tout ce qui est inconnu. Quelques-uns émirent des doutes plus précis en prononçant le mot de phthisie! Marc, frappé d’épouvante, voulut conduire la jeune femme à Paris, où il espérait que la science se montrerait plus éclairée; mais il ne put l’y déterminer. Croyant sentir l’approche d’une mort qu’elle souhaitait, Honorine se déclara incapable de quitter la Brichaie et supplia de ne point exiger d’elle un effort inutile.
Marc, désespéré, employa en vain toutes les prières; ensevelie dans sa torpeur, la jeune femme se défendait par le silence. Enfin, ne pouvant rien obtenir, il prit un parti extrême, partit subitement pour Paris et se présenta chez le docteur Darcy. La réputation de celui-ci avait encore grandi dans ces derniers temps, et ses soins étaient une faveur que l’on se disputait à force d’argent et de patience. Marc trouva trois salons remplis de clients qui venaient le consulter. Tous les âges et toutes les classes étaient là momentanément confondus par l’égalité de la souffrance et attendant le moment de parler à M. Darcy comme ils eussent attendu la guérison. On voyait des malheureux se traînant à peine et sortis du lit pour obtenir un conseil; car, ce n’était plus lui qui se transportait près de la couche du malade, mais le malade qui quittait sa couche pour se transporter près de lui; le temps du savant était plus précieux que la vie de celui qui souffrait. Marc attendit plusieurs heures et fut renvoyé avant que son tour fût arrivé; le lendemain il fut plus heureux et put pénétrer dans le cabinet du docteur. Ce cabinet était une vaste pièce entourée de bibliothèques que décoraient les bustes des médecins matérialistes les plus célèbres. Trois bureaux y étaient disposés, et à chacun de ces bureaux se trouvait assis un secrétaire qui écrivait. M. Darcy se tenait au milieu devant une table couverte de livres et de lettres.
Au moment où Marc entra, il dictait à l’un des secrétaires:
«Le traitement proposé se composera: 1º de frictions opiacées...»
Marc salua; Darcy lui jeta un regard de côté en disant:
—Quelle est votre affection, Monsieur?
Et, se retournant vers le secrétaire, il continua:
«De frictions opiacées sur toutes les régions soumises à la douleur...»
Puis, adressant de nouveau la parole à Marc, il reprit:
—Parlez, Monsieur, je vous écoute.
Et tout en écoutant, il continuait:
«2º Des applications de sinapismes journaliers...»
Marc était demeuré immobile. La pensée que l’on dictait ainsi la vie ou la mort comme s’il se fût agi d’une facture réglée sauf erreur, lui causa un tel saisissement qu’il resta d’abord indécis. Il venait le cœur plein de trouble et de larmes consulter sur une vie plus précieuse pour lui que le monde entier, et il voyait ces consultations données au milieu d’une conversation, presque sans y prendre garde! Après un instant de stupeur, il fit un mouvement instinctif pour se retirer. Le docteur, qui avait achevé de dicter, et qui prenait le papier pour signer, leva la tête.
—Eh bien! où allez-vous donc? demanda-t-il étonné, j’attends que vous me parliez. Qu’éprouvez-vous? Quelle est votre affection?
—Je ne venais pas pour moi, Monsieur, répliqua Marc en hésitant; mais pour une personne qui habite loin de Paris... et dont j’aurais voulu vous parler sans témoins.
Le docteur se leva et fit passer Marc dans une pièce voisine.
—Ici, nul ne peut nous entendre, dit-il lorsque la porte fut refermée.
Le garçon de bureau le regarda en face.
—Vous souvenez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix basse et légèrement émue, d’un voyage fait, il y a vingt ans, avec madame la comtesse de Luxeuil?
—En Touraine.
—A Château-la-Vallière.
—Pardieu! nous arrivâmes pour voir mourir sa sœur, la baronne Louis.
—Oui, reprit Marc, visiblement troublé par ces souvenirs; mais la baronne laissa une fille...
—Mademoiselle Honorine! qui a plus tard épousé son cousin... et qui a été forcée de le fuir... Je me rappelle parfaitement... une charmante brune... tempérament bilio-sanguin... magnifique constitution...
—Eh bien... elle est mourante, Monsieur!
Darcy releva brusquement la tête.
—Mademoiselle Honorine? répéta-t-il, qu’est-ce que vous me dites-là? Que lui est-il donc arrivé? Quel est son mal?
Marc raconta sommairement au médecin les derniers événements qui avaient obligé Honorine à quitter les Motteux (en lui taisant toutefois ce qui avait rapport à de Gausson), et dans quelle langueur la jeune femme était tombée depuis son arrivée à la Brichaie. Le docteur écoutait avec une attention qui devenait à chaque instant plus sérieuse. Il adressa plusieurs questions à Marc, lut deux consultations données par des médecins de Granville, puis se mit à parcourir la chambre d’un air soucieux.
—Prostration des forces... pâleur... dégoûts, murmura-t-il... diable! diable!
—Vous trouvez ces symptômes alarmants, n’est-il pas vrai, Monsieur? dit Marc palpitant.
—Je les trouve surtout incertains, reprit Darcy en continuant à se promener; s’il s’agissait d’un homme on pourrait avoir une opinion, mais avec une femme on ne peut rien décider. Les femmes sont les plaies de la médecine, Monsieur, elles échappent à toutes les observations, contrarient tout principe: la veille vous les croyez perdues et le lendemain on les trouve au bal. Vous les déclarez guéries et on vous adresse une invitation pour leur enterrement. Il semble qu’elles ne vivent et qu’elles ne meurent que par caprice et sans s’inquiéter des règles de la physiologie... Aussi empêchent-elles tous les progrès de la science... tant qu’il y aura des femmes, on ne pourra arriver à aucune certitude en médecine.
—Mais votre impression, Monsieur? demanda Marc, dont cette incertitude augmentait l’angoisse.
—Je veux être pendu si j’en ai une, reprit Darcy, tout ce que je vois là peut également indiquer un état désespéré ou une crise passagère... il faudrait s’assurer... examiner par soi-même. Peut-être suffirait-il d’un régime raisonnable pour la sauver.
—Ah! vous la sauverez alors! s’écria Marc en joignant les mains.
—Ce serait de tout mon cœur, reprit Darcy; mais le moyen de la voir: elle ne peut, dites-vous, venir à Paris?
—Il est trop vrai.
—Vous comprenez que de mon côté je ne puis partir pour la Normandie, reprit Darcy d’un ton qui ne permettait même point de discuter la possibilité de ce voyage.
Marc laissa retomber ses mains et baissa la tête.
—C’est juste, dit-il avec abattement; dans la position de M. le docteur, il ne peut se déranger... pour nous!... et cependant, mon Dieu! penser qu’il suffirait peut-être d’une visite pour la faire vivre; que si, au lieu d’être une pauvre femme, abandonnée de tout le monde, elle avait son rang, sa famille, monsieur eût pu céder à des prières plus puissantes! Mais moi, il ne me connaît pas, je n’ai le droit de lui rien demander; et ceux qui auraient dû protéger madame Honorine l’aiment mieux morte que vivante... vu qu’ils héritent! aussi bien, qui sait si elle ne sera pas plus heureuse de s’en aller! Une fois dans le cimetière elle pourra dormir tranquille du moins; on ne lui en voudra plus de ce que Dieu lui a donné. Après l’avoir tuée on prendra son deuil!... et s’il y a quelqu’un qui la regrette trop... il pourra la rejoindre!... Monsieur excusera mon importunité.
L’accent de Marc était devenu entrecoupé; des larmes tremblaient dans sa voix; il fit un pas vers la porte, Darcy le retint. L’émotion de l’ancien chouan l’avait gagné.
—Un moment! reprit-il, que diable, il ne faut pas se désespérer ainsi. J’espère qu’il y a encore de la ressource... et, dans tous les cas, j’en veux avoir le cœur net, je partirai avec vous.
Marc poussa un cri de joie.
—Vous consentiriez! dit-il. Ah! Monsieur, laissez-moi serrer vos mains. Oui, j’ai eu tort de perdre courage; je devais tout espérer de votre cœur.
—Il ne s’agit point de cœur, interrompit le docteur, qui tenait à maintenir sa réputation d’insensibilité; la position de madame Honorine peut donner lieu à de curieuses observations, et ce que j’en fais est dans l’intérêt de la science... Seulement il ne faudrait point de retard, et nous partirons... Voyons, il faut d’abord que je consulte mon carnet.
Il appela un des secrétaires qui lui apporta un petit registre dont il examina les dernières feuilles.
—Bien, murmura-t-il; je ne vois rien d’absolument indispensable. Le vieux duc de Clairvaut! il mourra parfaitement sans moi. M. d’Escar, il peut encore bouloter trois ou quatre jours sans danger, et il a son confesseur pour lui faire prendre patience. Madame de Chanteaux: depuis que de Cillart est parti avec cette danseuse, elle se dit malade pour faire quelque chose... Ah! le prince Dovrinski; il faudra envoyer lever son appareil. La marquise m’a écrit ce matin qu’il avait renoncé à se rebrûler la cervelle. Pour le reste, vous enverrez Mullin à ma place; il indiquera aux malades le traitement, et le hasard les guérira. Je vais achever de signer quelques consultations, faire mes préparatifs, et dans deux heures nous serons sur la route de Normandie.
Marc se retira en promettant d’être exact. Il employa le peu de temps qui lui restait à voir l’homme d’affaires chargé des intérêts d’Honorine, puis revint chez Darcy avec lequel il monta en chaise de poste pour Granville.
L’arrivée du médecin causa à la jeune femme un premier saisissement qui fut bientôt suivi d’une crise de larmes. Sa vue lui rappelait tout un passé vers lequel sa pensée ne pouvait retourner sans émotion. Darcy s’efforça de la calmer par d’affectueux encouragements. Il feignit de ne point la trouver changée et parut à peine s’occuper de sa santé. Mais sous cette tranquillité apparente se cachait une réelle inquiétude. L’examen le plus attentif ne put rien lui apprendre sur la cause de la souffrance qui minait Honorine: aucune lésion sérieuse ne semblait justifier son dépérissement. Le mal était évidemment une de ces influences intérieures qui tarissent la vie à sa source même. Après avoir passé une partie du jour à chercher la solution de ce problème, Darcy fit quelques recommandations, indiqua une hygiène, puis prit congé d’Honorine. Mais avant de le laisser repartir, Marc le prit à l’écart.
Le docteur plia les épaules et répliqua d’un ton désappointé qu’il ne pouvait rien dire.
—Ah! elle est perdue, s’écria Marc.
—Que je me fasse moine si j’en sais rien! reprit Darcy; il y a évidemment chez elle un mal profond et qui se cache; mais où est-il? quel est-il? Je l’ignore. On dirait qu’outre tous ses chagrins elle couve une affliction particulière; quelque chose comme une passion comprimée. Si c’est cela, il n’y a qu’un remède, et vous le connaissez aussi bien que moi; tâchez de lui redonner envie de vivre, tout le reste est inutile.
A ces mots le docteur remonta en chaise de poste et partit. Mais ses dernières paroles avaient fait une profonde impression sur Marc, et dès le lendemain il quitta de nouveau la Brichaie. Son absence ne dura que trois jours. Il reparut un matin au moment où Honorine, tentée par la beauté du jour, venait de sortir pour gagner la lisière du petit bosquet de sapins. Le soleil brillait doucement, la brise gazouillait dans les feuilles, et l’Océan immobile semblait une plaque d’azur frangée d’argent. La jeune femme était assise sur un pliant de bambous, et Françoise, accroupie à ses pieds, tenait le petit Jules debout devant ses genoux. L’enfant lui montrait des coquillages ramassés sur la grève, et la malade lui répondait par des signes caressants. Elle était vêtue de noir: ses cheveux, relevés sans soin par un peigne d’écaille, donnaient à sa physionomie quelque chose de plus naïf et de plus jeune encore. Mais cette jeunesse n’avait rien de fort ni de riant. Pâles et amaigris, les traits d’Honorine avaient pris cette délicatesse maladive des fleurs nées sans soleil; c’était quelque chose de plus tendre, de plus élégant, de plus suave peut-être, mais de profondément triste. Le regard flottait dans une vague expression, les lèvres à peine colorées restaient doucement entr’ouvertes, les contours moins arrêtés avaient je ne sais quoi d’incertain, et son teint, plus transparent, semblait éclairé d’un reflet bleuâtre. Elle regardait devant elle, écoutant les causeries de l’enfant et de Françoise, comme ces douces rumeurs de flots ou de vent qui vous charment sans qu’on les comprenne, lorsque Marc s’avança vers elle; à sa vue elle fit un mouvement.
—Ah! vous voilà! dit-elle avec un pâle sourire; je ne vous espérais pas si tôt.
Marc, qui paraissait éprouver quelque embarras, répondit que l’affaire pour laquelle il était parti s’était arrangée plus vite qu’il ne l’avait d’abord supposé, et avertit Françoise qu’on la demandait au logis. La grisette prit son fils dans ses bras et partit en chantant. Marc la regarda aller.
—Bonne et tendre fille, dit-il à demi-voix; Dieu ne lui a donné pour la dédommager de tout qu’une affection, et c’est assez pour la rendre heureuse.
—Ah! c’est que pouvoir jouir d’une affection, c’est vivre, dit Honorine doucement; il n’y a de véritablement à plaindre que ceux qui restent sans liens.
Marc la regarda.
—Ainsi c’est là ce qui vous fait mourir? dit-il brusquement.
La malade tressaillit; une rougeur subite traversa sa pâleur; c’était la première fois que le chouan faisait allusion à son amour pour de Gausson et à la séparation qui avait brisé leur joie. Elle porta une main à son cœur comme si elle y eût senti le contre-coup de ces brusques paroles.
—Je n’ai point... parlé... de moi!... balbutia-t-elle blessée.
—Ah! ne cherchez point à me donner le change, reprit Marc, dont l’embarras se traduisait par une rudesse inaccoutumée... Vous souffrez, parce que votre isolement vous tue. Aux Motteux vous supportiez tout; il y avait dans l’air quelque chose qui vous donnait de la force!
—Pourquoi me le rappeler? murmura Honorine, qui serra son mouchoir sur ses lèvres...
—C’est donc vrai, bien vrai, reprit Marc rapidement; tout votre mal vient de là! Répétez-le moi, je vous en prie.
—Ne m’interrogez pas, dit la jeune femme, dont les paupières se gonflèrent de larmes. A quoi bon me demander... ce que je ne veux point savoir moi-même? Jusqu’à ce moment vous aviez eu pitié de moi; vous m’aviez épargné des explications inutiles... Laissez les choses suivre leur cours... Je ne me suis pas plainte! Pourquoi vouloir me consoler? Ce qu’il y avait dans l’air des Motteux, comme vous le dites, aucune puissance humaine ne peut le mettre dans celui de la Brichaie...
—Qu’en savez-vous? dit Marc.
Elle releva vivement la tête, regarda fixement son interlocuteur, joignit les mains et s’écria:
—Vous avez vu Marcel?
—Je l’ai vu! répondit-il.
—Ainsi... il n’a point quitté la France?
—Non...
—Et... il est près d’ici... car votre absence a été courte... Où est-il? Que vous a-t-il dit? répétez-moi tout, ne me trompez pas; oh! parlez, parlez, je vous en conjure.
Elle avait saisi la main de Marc; son œil brillait, sa voix était palpitante; on eût dit qu’un flot de vie élancé de son cœur venait d’inonder tout son être; Marc serra sa main dans les siennes.
—Oui, reprit-il ému, je l’ai vu... et il ne m’a parlé que de vous... Il ne peut supporter plus longtemps cette séparation. Lui aussi il languit; et pour revivre il ne demande qu’à vous voir.
—Ah! qu’il vienne! cria Honorine en se levant.
Elle n’acheva pas! Son nom venait d’être prononcé dans un cri... et Marcel était à ses pieds. Incapable de supporter une pareille émotion, elle laissa tomber sa tête sur son épaule, à demi évanouie de bonheur. Quand elle revint à elle, Marc avait disparu, mais de Gausson se tenait à ses côtés, les regards sur les siens, pâle d’inquiétude et de douleur. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit afin de s’assurer qu’elle n’était point le jouet d’un rêve. La voix de Marcel dissipa ses doutes; il répétait son nom, il parlait du bonheur de la revoir en mots entrecoupés; il jurait de ne plus la quitter... et Honorine enivrée écoutait sans répondre; s’il s’arrêtait, elle murmurait tout bas:
—Parlez encore! parlez encore!
Et insensiblement, ses joues se coloraient, son œil devenait plus brillant, son sein se gonflait; elle sentait le réseau de plomb qui pesait sur elle se soulever et le sang circuler plus librement dans ses veines; elle retrouvait sa force, elle vivait! La journée entière passa comme un rêve; le lendemain et les jours qui suivirent ce fut le même enchantement. La guérison d’Honorine était désormais assurée; elle traversait toutes les joies de la convalescence. De Gausson était venu s’établir dans une petite maison de pêcheur réparée et meublée par les soins de Marc; elle se trouvait placée vis-à-vis de la chambre occupée par Honorine, et chaque matin les deux amants couraient à leurs fenêtres pour se saluer du regard et du geste. C’était à qui devancerait l’autre dans ce rendez-vous. Puis Marcel venait déjeuner à la Brichaie où le duc lui développait ses espérances de régénération sociale, ajoutant tous les jours quelque nouveau détail à ce poëme de l’avenir que poursuivait sa vieillesse. Le jeune homme écoulait ces nobles inspirations, les yeux fixés sur Honorine et le cœur épanoui de sa joie: il espérait avec le vieillard; il voyait comme lui poindre à l’horizon l’aurore d’un meilleur temps; son bonheur lui donnait la foi. Quant à la jeune femme elle avait repris son activité sereine; attentive près du duc, tendre pour Marcel, bonne envers les autres, elle était redevenue le soleil qui donnait à tous la lumière et la gaieté. Françoise avait recommencé à chanter comme une alouette; le petit Jules s’était remis à jouer avec la jeune dame, et Brousmiche, toujours au jardin, qu’il avait entrepris de cultiver, s’appuyait sur sa bêche lorsqu’il apercevait Honorine et de Gausson, et les regardait passer avec un sourire attendri.
Marc seul était demeuré grave, sinon triste: ange gardien de ce paradis, il tenait les yeux fixés vers l’entrée avec inquiétude, comme s’il eût craint quelque funeste apparition. Mais ses protégés n’y songeaient pas. Tout entiers à leur ravissement, ils laissaient passer les jours comme ces nuées qui voguent dans un ciel d’été. La lumière succédait à la lumière, l’azur à l’azur. Qui eût pu leur faire craindre la tempête? Ils parcouraient lentement les grèves, les promontoires, les vallées, appuyés l’un sur l’autre, regardant la mer et le ciel, écoutant le vent dans les sapins, foulant aux pieds les bruyères défleuries, le cœur si plein que leur enivrement débordait sur tout et ne leur faisait voir autour d’eux que charmes et délices. C’était la première fois qu’ils connaissaient cette plénitude d’existence, que l’avenir et le passé s’effaçaient du monde et qu’ils glissaient dans la vie, emportés sur leur bonheur comme sur une barque qui vous suit partout. Ah! quand lassé des épreuves qui traversent les plus belles destinées, on se plaint du mélange amer d’espérances et de désenchantements qui forme la trame de la vie, on a oublié ces rapides illusions de la jeunesse qui seules peuvent faire comprendre les joies immuables d’un autre monde; on ne se souvient plus du temps où l’on semait sa joie partout et où partout on la voyait germer et fleurir; de ces jours où les eaux, les bois, le ciel nous parlaient avec une seule voix, nous regardaient avec un seul regard, où toutes les divergences humaines venaient se confondre dans l’immense unité d’un amour partagé. Songe d’un jour qui ne laisse à sa suite que le regret et l’incrédulité. Honorine et de Gausson y étaient plongés! suffisamment heureux de s’aimer, ils ne désiraient rien, ils ne craignaient rien. Leur bonheur était trop complet pour qu’ils pussent le croire périssable! Et cependant l’orage était proche! Tandis que, comme le premier couple peint par Milton, ils traversaient leur Éden, enveloppés de leur amour, l’ennemi préparait ses embûches et cherchait l’entrée de la retraite où ils s’étaient abrités.
Il est rare que les retours, après de longues séparations, ne soient pas, pour ceux qui se retrouvent, une occasion de surprise et de désappointement. On s’est quitté se connaissant bien, avec des haines ou des sympathies justifiées, et pendant l’absence l’action invisible du temps, de l’âge, des événements, a amené de chaque côté des changements qui font qu’on se reconnaît à peine. On se parle de ses anciennes affections, de ses anciens goûts, de ses anciennes espérances, et à chaque demande l’interlocuteur s’embarrasse, comme si on lui parlait d’un mort; il faut refaire connaissance avec une nouvelle famille de sentiments inconnus qui vous accueillent avec défiance. Or, ce qui arrive à cet égard dans la vie, arrive également dans le récit du romancier. Tandis que les événements marchent et que le temps s’écoule, les personnages que vous aviez laissés en arrière ont suivi leur voie, et quand le drame vous les ramène ce ne sont plus les mêmes gens que vous aviez présentés à vos lecteurs. Non que tout soit changé en eux, car chaque âme humaine ne se renouvelle qu’avec ses propres éléments, mais les mêmes instincts ont revêtu d’autres formes; vous sentez le besoin d’une explication pour les faire reconnaître.
Cette explication nous est surtout devenue nécessaire au sujet de madame la comtesse de Luxeuil, abandonnée par nous après le mariage de son fils, et à peine entrevue depuis, lors de la rencontre de Marc et du marquis de Chanteaux. Pour elle comme pour tant d’autres, l’âge avait amené, non pas une conversion dans les sentiments, mais une réforme dans les habitudes. Sentant les vanités mondaines lui échapper, elle s’en était retirée comme ces hommes d’État qui envoient leur démission la veille de leur chute. Sa ruine se trouvait consommée par la rupture de son fils. Ne pouvant continuer le train de maison qu’elle avait jusqu’alors soutenu, elle se sentit subitement touchée par la grâce et se réfugia du monde, qui n’avait plus de place pour elle, dans l’Église qui ne demandait qu’à lui en faire une. On l’y reçut avec son égoïsme, sa malveillance, sa frivolité, comme une naufragée dont il faut accepter les infirmités et les haillons. Elle trouva place pour tout. La dévotion est une habitation à cloisons mobiles où chacun se loge selon ses habitudes. Grâce à elle, il en est de Dieu comme des rois de la terre qui sont faits pour leurs peuples; on peut l’accommoder aux désirs de chaque pécheur, et allonger ou raccourcir, selon les besoins, le glaive de la justice. Mais cette indulgence doit s’acheter. Dieu ne se montre accommodant qu’au profit de ses ministres; ce que l’on empiète sur ses priviléges, il faut le rendre à l’Église. La comtesse de Luxeuil le savait et accepta sincèrement l’obligation. Son nom et ses anciennes relations pouvaient la rendre utile à mille saintes négociations, entreprises pour la plus grande gloire du ciel; on le comprit, et elle s’y prêta avec la bonne grâce qu’elle mettait toujours à accorder les services qui la servaient elle-même. Rompue aux intrigues et ayant l’expérience du monde, elle devint bientôt un des instruments les plus indispensables de cette association catholique dont l’activité commençait à tout remuer. Grâce à ses nouveaux amis, ses affaires furent réglées, sa position assurée, et elle put jouir de toutes les aisances du luxe, en faisant tout doucement son salut.
Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’Arthur revînt des Motteux. L’association méditait alors d’élever une tribune du haut de laquelle on pût attaquer les ennemis du catholicisme, et proclamer les saines doctrines qui devaient sauver le monde en le donnant aux associés. Mais en plaçant à la tête d’une pareille entreprise des noms appartenant au clergé, on lui ôtait d’avance toute influence de propagande mondaine; ce n’était plus que transporter le sermon dans un journal. Si l’on pouvait, au contraire, lui donner pour chef un homme du monde, on faisait sortir la croisade de l’Église; on y intéressait de nouveaux auxiliaires, on faisait croire enfin à la foule, toujours prise par les apparences, que la réaction avait gagné toutes les classes et que l’armée catholique comptait autant de fracs que de robes noires. On chercha longtemps parmi les gens dont le nom aristocratique pouvait donner un certain éclat à cette tentative, et celui d’Arthur de Luxeuil fut prononcé. On le savait réduit aux derniers expédients, par conséquent accessible à la tentation. Sa mère fut chargée de négocier cette affaire. En prétextant le désir d’une réconciliation, il lui était facile d’attirer Arthur, et de savoir au juste ce que l’on pouvait attendre de lui. Le marquis de Chanteaux servit d’intermédiaire: il alla trouver le jeune homme et l’amena à la comtesse. L’entrevue fut, en apparence, fort touchante. Madame de Luxeuil réussit à pleurer, et Arthur à faire des excuses, mais aucun ne fut dupe de l’autre. La mère comprit que le fils espérait quelque chose de ce rapprochement, et le fils devina que la mère avait sur lui quelque projet. Aussi abrégèrent-ils, par un accord tacite, les attendrissements préliminaires, afin d’en venir au fait. Madame de Luxeuil exposa à son fils l’impossibilité de suivre la voie dans laquelle il s’était engagé; elle lui parla de la nécessité de revenir à des idées plus sages, de se rattacher à l’Église, hors laquelle il n’y a point de salut, et finit par lui parler du journal projeté. Arthur accueillit favorablement ces ouvertures. Pour le moment, rien de plus convenable ne pouvait lui être offert. Il sortait ainsi de l’impasse dans laquelle il se trouvait engagé, et devenait l’instrument nécessaire d’un corps riche, nombreux, et puissant. L’hésitation était impossible; aussi déclara-t-il à la comtesse qu’il était prêt à discuter les conditions qui pouvaient lui être offertes. M. de Chanteaux, qui avait été en tiers dans l’entrevue, fit aussitôt part du succès aux intéressés, et le contrat par lequel Arthur de Luxeuil se trouvait acquis à la cause des catholiques fut convenu et signé. Cette conversion fit un certain éclat, ainsi que la congrégation l’avait espéré. De Luxeuil lui-même y mit une sorte d’ostentation. Il craignait les railleries, et voulait les prévenir par la publicité avouée de sa nouvelle position. Elle n’avait imposé, du reste, aucune contrainte à ses habitudes; car si l’on peut retrouver encore quelque part le type du Tartuffe de Molière, il faut reconnaître que c’est rarement à Paris, et seulement par exception. Les catholiques contemporains n’ont point été inaccessibles à la loi du progrès: ils ont su singulièrement perfectionner leurs moyens d’action. L’hypocrisie du héros de Molière était gênante, difficile, dangereuse; ils l’ont supprimée. Loin d’affecter des mœurs plus austères que le commun des impies, ils les dépassent en liberté d’allures. Vous les trouvez également aux sermons du révérend Père Lacordaire et aux bals masqués de l’Opéra, aux conférences de la Société de Saint-Paul et dans les coulisses de nos théâtres. Si vous vous étonnez de ce singulier mélange de sacré et de profane, ils vous traiteront de Pharisiens; ils déclareront que la communion des fidèles est partout où se trouvent des hommes de bonne volonté (et parmi les hommes ils comprennent nécessairement les femmes); ils vous répèteront que la foi sanctifie tout. A la vérité, ces apôtres à barbe et à lorgnon vous donneront, encore tout émus d’une danse échevelée, l’adresse de leur confesseur; ils vous apprendront au juste quels sont les prédicateurs de l’Avent, et où se disent les plus belles messes, car ils conduisent leurs vices à l’église, ils acceptent les mystères, et expliquent le cantique des cantiques.
De Luxeuil prit place dans cette phalange de fervents fashionables, en élaguant seulement la messe et le confesseur. Il se rangea parmi les forts, exemptés de pratiquer les doctrines en raison de leur ardeur à les soutenir. Sa mère le complétait à cet égard en assistant à tous les offices et en abandonnant sa conscience à deux directeurs. Cependant une circonstance imprévue vint bouleverser cet arrangement. Depuis sa conversion, madame de Luxeuil avait dû rompre avec le docteur Darcy, et prendre un des médecins recommandés par ses patrons. Tant qu’elle se porta bien, elle l’accepta sans réclamation; mais l’âge amena des infirmités, que le nouveau docteur ne put faire disparaître, et la comtesse l’accusa d’ignorance. Elle se rappela alors l’habileté de Darcy, dont les soins avaient toujours réussi et elle se persuada que lui seul pourrait la guérir. Craignant de le rappeler ostensiblement, elle lui écrivit un billet, dans lequel elle lui avouait sincèrement sa position, et faisait appel à son ancienne amitié. L’expérience lui avait appris que la franchise était la meilleure ruse vis-à-vis du docteur. Celui-ci vint en effet le soir même. Il trouva la malade avec Marquier et M. de Chanteaux. A sa vue, elle fit un geste de joie.
—J’étais bien sûre qu’il ne m’abandonnerait pas! s’écria-t-elle, en lui tendant la main; ah! merci d’être venu pour moi...
—Pour vous! répéta Darcy, qui, tout en se rendant à la prière de la comtesse, avait promis de se venger; pardieu! dites pour moi-même, madame la comtesse. Si je suis venu c’est par respect pour ma propre dignité, et afin démontrer à vos amis qu’il n’est pas besoin d’être dévot pour pardonner les injures.
—Ah! vous êtes le roi des hommes, reprit madame de Luxeuil, en faisant signe à Marquier d’avancer un fauteuil au docteur.
—Cela veut dire tout simplement que vous avez besoin de moi, répliqua Darcy qui ôtait ses gants; je ne suis le roi de rien... pas même celui des Juifs; mais je n’ai pas été fâché de voir comment travaillaient ceux de mes confrères, qui comptent sur l’inspiration du Saint-Esprit. Car c’est M. Delarue qui vous soigne, n’est-ce pas?
La comtesse fit un signe affirmatif.
—Un savant du premier ordre, continua Darcy ironiquement; l’inventeur de la médecine orthodoxe... qui consiste à faire prendre des infusions de psaumes et des élixirs de litanies à différentes doses! Comment diable ne vous a-t-il pas guérie?
—Vous êtes toujours implacable, docteur, dit la comtesse d’un ton contraint.
—Pour les hypocrites, reprit Darcy en tâtant le pouls de la malade; il vous a sans doute fait prendre de la thériaque ou quelque autre drogue du moyen âge?... Ce qui ne vous empêche pas d’avoir la fièvre.
—Vous croyez?
—Et de ne pouvoir supporter aucun aliment.
—Quoi, vous avez deviné!...
—Il n’y a pardieu pas besoin pour cela d’être prophète... vous avez le foie pris.
—Cette chère amie a eu tant de fatigues et d’émotions depuis quelque temps, fit observer M. de Chanteaux.
—Bah! répéta Darcy d’un air incrédule.
—Vous n’avez donc pas su, docteur, reprit Marquier; Madame la comtesse a fait un voyage en Angleterre.
—Puis, ajouta le marquis, il y a eu cette réconciliation avec son fils.
—Ah!... et vous croyez que cela engorge le foie! dit le médecin. C’est sans doute une observation récente de mon confrère Delarue.
—Allons! vous êtes un homme terrible, fit observer le banquier en riant; vous ne voulez jamais croire à l’influence du moral sur le physique...
Darcy jeta au gros petit homme un regard de côté.
—Et vous y croyez, vous? demanda-t-il.
—Par la raison qu’on ne peut nier ce qu’on sent, répliqua Marquier; que diable! mon cher docteur, il suffit de s’observer pour savoir que l’âme gouverne le corps...
—Ainsi, c’est votre âme qui vous rend pléthorique, reprit Darcy; c’est elle qui a arrêté le développement de vos extrémités au profit de vos organes abdominaux; c’est votre âme qui vous prédispose tout doucement à l’apoplexie...
—Comment, comment? interrompit le banquier effrayé.
—A l’asthme, à la goutte, à la gravelle, continua le docteur; par le ciel! délivrez-vous de cette ennemie intime, et redevenez tout simplement un vertébré à l’état normal.
—Vous déplacez la question, docteur, vous déplacez la question! s’écria Marquier.
—C’est-à-dire que c’est vous, répliqua Darcy; vous venez me parler d’âme à propos de maladie de foie... quand vous ne devriez en parler qu’à propos de finances. Savez-vous depuis quand vous sentez votre âme, comme vous dites? depuis que la congrégation vous a choisi pour son banquier.
—Moi!
—Vous allez le nier, peut-être! N’est-ce pas de votre caisse que sort l’argent employé à fonder ce nouveau journal que dirige de Luxeuil... A propos, j’avais oublié de vous faire compliment, madame la comtesse, sur la subite conversion de monsieur votre fils!