Qu'était en réalité cette Venise, dernière force de l'Italie? Une ville, un empire, une création d'art unique, qui se maintenait par un grand art, gouvernement oriental qu'il faut juger par les difficultés infinies qu'il avait, étant si petit et si grand, et obligé de faire marcher d'ensemble le bizarre attelage de vingt races diverses. Ce prodige ne s'opérait que par une direction infiniment forte autant que sage, d'une action discrète et rapide, qui ne répugnait pas aux moyens turcs. Toutefois, quand on a pénétré le mystère de terreur, on a vu que les ténèbres dont s'enveloppait ce gouvernement et qui faisaient sa force l'avaient calomnié. L'ombre avait effrayé, mais on a trouvé peu de sang. Les prisons d'État de Venise étaient si peu de chose, qu'il faut bien juger, à les voir, qu'elles n'ont guère eu de prisonniers. Qu'est-ce, grand Dieu! que les plombs et les puits dont on parle toujours, en comparaison des Bastille, des Spielberg, des Cronstadt, dont les rois ont couvert l'Europe?

Il y a, au reste, une chose qui répond à tout: c'est que ce gouvernement, infiniment meilleur que ceux qu'il avait remplacés, fut partout regretté et défendu du peuple qui se fit tuer pour le drapeau de Saint-Marc et parvint à le relever.

Tous les penseurs du siècle, les Commines, les Machiavel, que dis-je? l'ami de Montaigne, le jeune La Boétie, plein de l'antiquité républicaine, disent tous que Venise était le meilleur des gouvernements du XVIe siècle.

Il y avait trois choses grandes à Venise et uniques: un gouvernement d'abord, sérieux, économe; ni cour, ni volerie, ni favoris;—gouvernement qui nourrissait son peuple, ouvrant à son commerce, à sa libre industrie, d'immenses débouchés;—gouvernement enfin très-ferme contre Rome et libéral pour les choses de la pensée, abritant les libres penseurs, presque autant que fit la Hollande. Où était l'imprimerie libre, la vraie presse? D'où pouvait-on élever une voix d'homme dans la publicité européenne? De deux villes, de Venise et de Bâle. Le Voltaire de l'époque, Érasme, se partagea entre elles. Les saintes imprimeries des Alde et des Froben ont été la lumière du monde. Cette révolution, lancée par Guttenberg par le massif in-folio, n'eut son complément qu'à Venise, vers 1500, lorsque Alde quitta le format des savants et répandit l'in-8o[23], père des petits formats, des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits invisibles qui filèrent dans la nuit, créant, sous les yeux mêmes des tyrans, la circulation de la liberté.

Sombres rues de Venise, passages étroits de ses canaux, noires gondoles qui les parcourent, voilà le saint nid d'alcyons qui, au milieu des mers, couva la pensée libre. Et qui ne verrait avec attendrissement cette place de Saint-Marc où les innombrables pigeons, mêlés aux promeneurs, témoignent de la douceur italienne? Elle fut, cette place, le premier salon de la terre, salon du genre humain où tous les peuples ont causé, où l'Asie parla à l'Europe par la voix de Marco Polo, où, dans ces âges difficiles, antérieurs à la presse, l'humanité put tranquillement communiquer avec elle-même, où le globe eut alors son cerveau, son sensorium, la première conscience de soi.

Le plus sacré devoir d'un roi de France, d'un duc de Milan, était non-seulement de garder, de défendre Venise, mais, par sa constante amitié, d'influer heureusement sur elle, de la seconder en Orient, et de la détourner des fausses directions où sa politique s'égarait alors. Découragée par les succès des Turcs qui venaient de lui prendre Lépante, Leucade et autres places, elle se retournait vers l'Italie, y devenait conquérante, y faisant de petites acquisitions qui mettaient tout le monde contre elle. Elle était menacée de la plus redoutable révolution commerciale. Les Portugais avaient trouvé la route des Indes et en rapportaient les produits. L'Espagne allait lui fermer tous ses ports par des droits excessifs, et ceux de l'Afrique, autant qu'elle pouvait. Au premier mal il y avait un remède, une étroite union avec les maîtres de l'Égypte, quels qu'ils fussent. L'alliance des Turcs qu'eut bientôt la France, l'intimité de nos ambassadeurs avec les renégats qui gouvernaient Constantinople, devaient conserver à Venise la voie courte, naturelle, de l'Orient, celle de l'isthme de Suez. Par là Venise aurait vécu; l'Italie eût gardé sa défense contre l'Allemagne.

C'était un tel crime de toucher à Venise, qu'au moment de porter le coup, Jules II, qui avait le cœur italien, en sentit un remords, hésita et dit tout aux envoyés de Venise; mais ils ne crurent pas le danger réel?

Louis XII, cependant, a passé les Alpes en personne. L'orage se déclare de tous côtés. Venise ne s'étonne pas. Elle avait rassemblé une très-bonne armée, de Grecs et d'Italiens, la fleur des Romagnols. Elle choisit deux bons généraux, à tort; il n'en eût fallu qu'un; c'étaient deux Orsini, célèbres condottieri de la campagne de Rome: l'un, brave et vieux et refroidi par l'âge, l'illustre Pitigliano, l'autre, bâtard de la même maison, le vaillant Alviano, qui venait, par une campagne heureuse, de fermer le passage aux Allemands et de faire reculer le drapeau de l'Empire. Ce succès avait consolé le cœur ému des Italiens; il prouvait, contre l'injure ordinaire des barbares, que l'antique vertu se retrouvait toujours chez les fils des conquérants du monde. Les moindres succès en ce genre étaient avidement saisis et relevés; de grands duels, de douze contre douze, avaient eu lieu dans le royaume de Naples, d'Italiens contre Français ou contre Espagnols, toujours à la gloire des premiers. Mais ici, c'était tout un peuple, la Romagne qui, pour Venise, portait le drapeau italien; les brisighella romagnols, aux casaques rouges et blanches, juraient de relever la nation. Ils l'auraient fait, si cette armée de lions n'eût été mise en laisse par le vieux sénat de Venise; il eut peur de sa propre armée, de son esprit aventureux, du bouillant Alviano, et le subordonna au septuagénaire. En les voyant au-devant de l'ennemi, on leur recommandait de ne pas compromettre l'unique armée de la république, de sorte que, par une manœuvre bizarre, cette armée n'avançait que pour reculer sans se battre.

Alviano avait trouvé des positions admirables le long de l'Adda; il espérait combattre, malgré Venise, et laissait les Français construire des ponts. La difficulté était d'entraîner le vieux collègue qui avait le mot du Sénat. Ce mot était retraite. Donc Pitigliano se retirait toujours, laissant traîner Alviano derrière; finalement, les Français passent; Alviano avertit son collègue qui n'y veut croire et continue sa route. Alviano est écrasé avec ses Romagnols qui se font tous tuer; il aurait voulu l'être, mais, blessé au visage, il eut le malheur d'être pris.

La victoire adoucit les cœurs communément. Le contraire arriva. Le roi était maladif et aigri; il en voulait aux Vénitiens, de quoi? d'être une république? ou indociles au pape? Il ne le savait pas bien, et les haïssait d'autant plus. Ses deux maîtres, sa femme et son ministre, en voulaient à Venise, elle par dévotion au pape, l'autre par mauvaise humeur depuis son grand échec de Rome. Quoi qu'il en soit, la route du roi fut marquée par les supplices; toute garnison qui l'arrêta une heure fut mise à mort, les soldats passés à l'épée, les commandants pendus. Sa Majesté ne devait trouver nul obstacle.

Il est triste de lire dans la chronique de Bayard et ailleurs les gorges chaudes qu'on faisait de ces exécutions, de voir «ces rustres essayer d'emporter les créneaux au cou.» Le roi faisait le fort et affectait d'en rire. Deux ans encore après, apprenant que son général, Chaumont, avait massacré une ville, il disait en riant devant Machiavel: «On m'a dit méchant homme; maintenant c'est au tour de Chaumont!»

La guerre devenait laide, sauvage, furieuse sans cause de fureur. À Vicence, la population épouvantée avait pris asile dans une grotte immense qui est près de la ville. Il y avait six mille âmes, gens de toutes classes, beaucoup même de gentilshommes et de dames avec leurs enfants, qui craignaient les derniers outrages et n'avaient osé attendre l'ennemi. Les bandes d'aventuriers y vinrent, et, n'y pouvant entrer, ils apportèrent du bois, de la paille, et y mirent le feu. Là, il y eut une scène effroyable entre les enfermés. Les gentilshommes et les dames voulaient sortir, espérant se racheter, mais les autres leur mirent l'épée à la gorge et dirent: «Vous mourrez avec nous!» Une fumée horrible remplissait tout, on ne respirait plus; tous se tordaient dans d'horribles convulsions. Tout fut fini bientôt, et l'on entra. Les victimes n'avaient pas brûlé, elles étaient entières, sauf quelques femmes grosses, à qui on voyait des enfants morts qui pendaient des entrailles. Les capitaines furent indignés, et Bayard, tout le jour, chercha les scélérats qui avaient fait le coup; au hasard on en saisit deux, gens déjà repris de justice; l'un n'avait pas d'oreilles, l'autre n'en avait qu'une. Le prévôt du camp les mena à la grotte; Bayard, qui ne lâcha pas prise, pour en être plus sûr, les fit pendre par son bourreau. Pendant l'exécution, on vit avec horreur sortir encore un mort de cette cave, mort du moins de visage; c'était un garçon de quinze ans, tout jaune de fumée; il avait trouvé une fente et un peu d'air pour respirer. Ce fut lui qui raconta tout.

Chose curieuse! ce crime est revendiqué par deux nations. Nous avons suivi le récit français. Mais les Allemands assurent que la chose fut ordonnée par le prince d'Anhalt, général de l'empereur.

Quels qu'étaient les coupables, on comprend l'horreur qu'une telle invasion inspira et le mouvement populaire qui se manifesta pour Venise. Elle avait tout perdu; elle était revenue à son âge primitif, à son étroit berceau; son empire, c'était la lagune, et les boulets français y arrivaient déjà. Elle prit ce moment pour proclamer cette résolution romaine, hardie et généreuse: Qu'elle voulait épargner aux villes les calamités de la guerre, les déliait de leurs serments, les laissait libres. L'usage qu'elles firent de cette liberté, ce fut de relever le drapeau de Saint-Marc. À Trévise, un cordonnier, nommé Caligaro, sort le drapeau de sa maison, et fait rentrer les Vénitiens à Padoue; les nombreux paysans réfugiés dans la ville s'unirent avec le peuple, et les nobles seuls furent pour l'empereur. À la faveur des foins, qui entraient par longues files de charrettes, ils mirent dedans les troupes de Venise; et il en fut de même, un peu plus tard, à Brescia.

Au siége de Padoue, l'empereur eut la plus forte armée qu'on eût vue depuis des siècles: cent mille hommes, Allemands, Français, Italiens, l'armée du roi, du pape et de l'Espagne. La ville eut un accord sublime, et les assiégeants, neutralisés par leurs divisions, finirent par s'éloigner. Ce qu'on avait pu prévoir arriva; Ferdinand, reprenant ses villes, Jules II les siennes, ils rentrèrent dans leur rôle naturel, celui d'ennemis de la France.

Qu'avait fait celle-ci? une seule chose: elle avait transféré la primatie de l'Italie, des Vénitiens au pape, de ses amis à son ennemi.

Ceux-ci sortaient ruinés de cette lutte, mais admirables et grands. Les populations italiennes avaient montré pour eux tous les genres d'héroïsme, les Brisighella celui des batailles, et de même Brescia, Padoue. Les Vénitiens avaient été tels qu'en 1849, héroïques de patience. Que comparer au dernier siége, où le dernier écu, la dernière balle, le dernier pain, finirent le même jour! Tout cela enduré sans murmure! «Et encore, nous disait Manin, si nous eussions appris une victoire de Hongrie, ce peuple eût mangé, sans mot dire, les briques de nos quais et les pierres de Saint-Marc.»

CHAPITRE IX
LA PUNITION DE LA FRANCE.—LIGUE SAINTE CONTRE ELLE
1510-1512

La perfidie tant reprochée aux Italiens par leurs vainqueurs avait été égalée par l'Espagnol dans la surprise du royaume de Naples. Celle de l'Espagne fut égalée, surpassée par l'Autriche, par l'empereur Maximilien et son Égérie, Marguerite.

Je dis surpassée en ce sens que tout le monde connaissait, prévoyait dans Ferdinand la perfidie mauresque. L'Allemand, au contraire, outre la candeur allemande, la débonnaireté, le gemüth, rassurait par l'étourderie d'un chasseur, d'un soldat. L'Europe voyait dans ce bon Max un enfant héroïque, courant le monde au son du cor, et tout aussi content d'orner sa salle d'un nouveau bois de cerf, d'une peau d'ours, abattu par lui, que d'acquérir une province. L'âge avait beau venir, toujours même homme, brillant dans les tournois, vainqueur superbe au jeu d'enfant où l'Europe s'entêtait toujours; toujours les femmes palpitaient à ces combats menteurs, où de splendides cavaliers sur leurs armures impénétrables brisaient à grand bruit des lances creuses, des perches de bois blanc.

Max était brave aussi, il faut le dire, dans les guerres sérieuses, battant, battu, mais guerroyant toujours. À tous ces titres, il paraissait le roi chevalier de l'Europe, comme plus tard le fut François Ier. C'est par là sans nul doute qu'il garda si longtemps le cœur d'Anne de Bretagne, qui comparait cette brillante figure au piètre Louis XII.

D'autant plus sûrement fut asséné à celui-ci par une main si peu suspecte, par cette main chevaleresque, le violent coup par derrière, le surprenant coup de poignard, qui faillit le jeter par terre. Je parle du subit abandon des Allemands en pleine Italie, dans l'entreprise où Louis XII avait fait l'effort insensé de leur donner Venise et la porte des Alpes.

L'Europe inattentive croyait voir tout partir de Rome, de la violence de Jules II, qui criait, tonnait, menaçait, se portait à grand bruit pour chef de la croisade contre la France. Les documents publiés aujourd'hui démontrent que, dès cette époque, le fil central des affaires est à Bruxelles.

Jules II, dur et violent Génois, variable comme le vent de Gênes, occupait toute l'attention par ses brusques fureurs, ses prouesses militaires. On riait d'un père des fidèles qui ne prêchait que mort, sang et ruine, dont les bénédictions étaient des canonnades. C'était un homme âgé et qui semblait octogénaire, très-ridé, très-courbé, avare, mais pour les besoins de la guerre. Il était colérique, et surtout après boire (sans s'enivrer toutefois). Il ne négligeait point le soin de sa famille, mais n'aimait réellement que la grandeur du saint-siége, sa grandeur temporelle, l'agrandissement du patrimoine de saint Pierre. Pour cela rien ne lui coûtait; on le vit à la Mirandole pousser lui-même les attaques; un boulet traversa sa tente et y tua deux hommes; il n'en fit pas moins les approches, logea sous le feu au milieu de ses cardinaux tremblants et voulut entrer par la brèche.

Le théâtre ainsi occupé par ce bruyant acteur qui ramenait sur lui tous les yeux, la discrète Marguerite agissait d'autant mieux. Tante et nourrice du petit Charles-Quint, médiatrice entre les deux grands-pères, Maximilien et Ferdinand, intime amie de l'Angleterre, qu'elle anime contre nous, elle flatte Louis XII, l'amuse, écoute ses vieilles galanteries, jusqu'à ce qu'elle puisse le perdre.

Et pourquoi cette haine? C'est la haine et la jalousie de la Belgique en général contre la France; c'est la haine particulière de deux mariages manqués, le souvenir de la petite reine Marguerite qui n'a pas été reine, mais renvoyée par Charles VIII; l'irritation plus grande encore d'avoir manqué la surprise du traité de Blois. L'Autriche ne se consolait pas d'avoir été si près d'escamoter la France, quand le stupide orgueil d'Anne de Bretagne fut au moment de la donner.

Ce beau projet subsiste, et l'intimité reste entière entre Anne et Marguerite. Quand le roi convoque son clergé pour s'appuyer de lui contre le pape, les deux dames restent fidèles au pape. Les évêques de Bretagne le déclarent au concile de Tours, et ceux des Pays-Bas français ne viennent pas au concile de Lyon.

Voilà le roi bien faible; Amboise meurt, et il emporte avec lui ce qui lui restait de fermeté. Le cardinal aurait poussé la guerre contre le pape et sa déposition, croyant lui succéder. Que fera ce roi maladif, époux d'une reine dévote, homme dominé par l'habitude et la famille, qui, jusque dans son lit, trouve l'amie du pape? Lui-même n'est pas bien sûr de ce qu'il veut. Il a beau s'échauffer, se redire les torts de Jules II, il ne réussit pas à se mettre assez en colère pour croire qu'un pape puisse avoir tort. Il convoque un concile à Pise, un concile général où il ne vient personne. Comment s'en étonner? Le roi disait publiquement que son concile était une farce; que si le pape voulait avancer d'un doigt, il ferait une lieue de chemin!

Les succès ne servent à rien; il gagne une bataille sur les troupes du pape, et se garde d'en profiter (mai 1511). C'est l'armée victorieuse qui fuit et qui, pouvant aller à Rome, va à Milan; le roi la licencie dans l'espoir d'apaiser le pape.

Si l'on veut suivre, en ces années, la patiente trame ourdie par Marguerite, qu'on lise seulement deux lettres (8 octobre 1509, 14 avril 1511). On y verra en plein la malicieuse fée filant autour de nous son fin réseau de fer. La chaîne, c'est la réconciliation de Maximilien et de Ferdinand; la trame, c'est l'union de tous deux à l'Angleterre, pour accabler la France.

La première lettre, curieuse, très-claire, par son emportement, c'est celle de Gattinara, ambassadeur de Maximilien, que Marguerite soupçonne de vouloir lui tirer des mains la médiation entre l'Autriche et l'Espagne. Elle révèle le fonds de la dame, sa jalousie ambitieuse dans ses affaires, et comme elle tenait son père même.

La seconde, de Marguerite au roi d'Angleterre, Henri VIII, nous révèle qu'en avril 1511, elle croyait enfin avoir formé la grande ligue de l'Autriche, de l'Espagne et de l'Angleterre (avec le pape et contre la France). L'obstacle est Ferdinand qui, peu zélé pour le petit Flamand qui doit hériter de tout, aurait l'idée de donner Naples à je ne sais quel bâtard espagnol. Elle prie Henri VIII de lui faire entendre raison.

Ainsi, longtemps d'avance, tout était arrangé. Mais l'empereur, mais l'Angleterre, ne devaient éclater qu'au moment où Louis XII, épuisé, isolé, mortifié par la calamité, deviendrait une proie et qu'on y pourrait mordre.

Le prétexte, tout prêt, est mis déjà habilement dans le traité contre Venise, c'était l'impiété d'une guerre au pape. De plus, les courses du duc de Gueldre, ami de la France. Maximilien, du reste, semblait si peu brouillé avec le roi de France, que tous les jours il lui empruntait de l'argent.

Ce piége compliqué ne put avoir effet qu'à l'hiver de 1512. Le pape avait les Suisses et il les lançait en Italie; cela était public; ainsi que la sainte ligue qui fut signée (5 octobre 1511) entre le pape, Venise et Ferdinand; mais le meilleur était caché encore; on ne montra qu'en février l'épée de l'Angleterre, en avril seulement le poignard de l'Autriche, qui devait rompre avec nous au jour même d'une bataille, et devant l'Espagnol à qui elle nous livrait.

Ce sont là les situations qui grandissent la France. Elle a dans ces moments de foudroyants réveils, où sa vigueur étonne le monde.

Ce fut précisément l'apparition de l'infanterie nationale.

Le brave et patient la Palice, général des revers, qu'une chanson ridicule a immortalisé, organisait péniblement l'armée nouvelle. Il n'avait que seize cents lances, environ six mille cavaliers; la noblesse était déjà moins empressée pour les guerres d'Italie. Il avait cinq mille Allemands, secours très-incertain qu'un ordre de l'Empire pouvait à tout moment rappeler. D'autant moins dut-il dédaigner les piétons qui, jusque-là, jouaient un rôle fort secondaire. Ceux du Midi étaient déjà excellents, puisque le duc de Gueldre et le sanglier des Ardennes, dans leurs fameuses bandes noires, qui tinrent si longtemps en échec et l'Allemagne et les Pays-Bas, mettaient force Gascons. Il n'y avait à dire que la taille. Mais ces petits hommes ardents, ayant une fois la jaquette allemande, entre les inertes colosses allemands, mettaient un feu, un élan, une pointe (disons déjà, un ça ira!) qui entraînait, emportait tout.

La Palice prit cinq mille Gascons. Et, ce qui était plus nouveau, il prit huit mille Français du Nord, nullement formés encore, point disciplinés, des aventuriers, comme on les appelait. Il y avait, dans ces huit mille, quelques Italiens; mais la majorité étaient des Picards, race septentrionale qui a tout le feu du Midi. Comment ramassa-t-il cette infanterie? On l'ignore. On voit seulement que la guerre d'Italie devenait populaire, que tant d'expéditions coup sur coup avaient éveillé les imaginations; tous ceux qui revenaient racontaient des merveilles, rapportaient et montraient des choses précieuses, propres à entraîner les foules vers cette guerre brillante et lucrative.

Pour capitaine général de cette troupe, dont on doutait, on choisit un homme admirable, le plus brave et le plus honnête, vieux, modeste et ferme soldat, qui fut le spécial ami de Bayard. C'est le sire Dumolard qui figure si souvent dans l'histoire du bon chevalier.

Il se trouva, par un très-grand hasard, que cette armée toute neuve eut un général neuf, un Gascon de vingt-trois ans, un prince aventurier qui cherchait sa fortune et visait un royaume. Ce général, Gaston de Foix, quoique fils d'une sœur de Louis XII, attendait tout de sa vaillance; il plaidait au parlement pour la couronne de Navarre, et croyait emporter sa cause par une victoire rapide en Italie.

Les familles du Midi, Foix, Albret et Armagnac, prodigieusement intrigantes et batailleuses, fécondes en crimes, en violences, brillaient par leur emportement. Tantôt en guerre, tantôt en ligue, elles se détruisaient ou détruisaient les autres. L'un des derniers comtes de Foix avait tué son fils. Un autre, par sa valeur aveugle, nous fit perdre la bataille de Verneuil. Cette maison s'usait très-vite, ne se renouvelant que par des branches collatérales plus ou moins éloignées. Des Foix aînés, elle tomba aux Grailly, et de ceux-ci aux Castelbon, origine petite d'où provenait Gaston de Foix.

Ces princes de montagnes passaient toute leur vie à suivre l'ours et le chamois. Chaussés de l'abarca, ou pieds nus sur les rocs glissants, ils disputaient d'audace et de vivacité aux chasseurs béarnais, aux coureurs basques. Gaston trouva tout naturel d'exiger de l'infanterie une rapidité que jusque-là on n'osait demander aux cavaliers. Dans une course de deux mois (qui fut toute sa vie et son immortalité), il révéla la France à elle-même, démontrant, par une incroyable célérité de mouvements, une chose qu'on ignorait, c'est que les Français étaient les premiers marcheurs de l'Europe,—donc, le peuple le plus militaire. Le maréchal de Saxe a très-bien dit: «On ne gagne pas les batailles avec les mains, mais avec les pieds.»

Par un temps effroyable, un ouragan de neige, lorsque personne n'osait regarder dehors, il fait une marche prodigieuse, passe devant les Espagnols qui n'en savent rien, se jette dans Bologne assiégée, y jette des soldats et des vivres.

Là, il apprend que Brescia se refait vénitienne. Avec la même célérité, entraînant l'infanterie au pas des cavaliers, il fait quarante lieues et fond sur Brescia. Pas une heure, pas un moment de halte; l'assaut! Mais qui y montera?

Une question d'amour-propre avait empêché nos gens d'armes d'y monter à Padoue; ils exigeaient que toute la baronnie allemande, les comtes, princes d'Empire, etc., en fissent autant. Les uns comme les autres ne voulaient combattre qu'à cheval. Dans la réalité, leurs pesantes armures faisaient obstacle pour gravir des remparts en talus ou une brèche de décombres. À Brescia, on décida que les aventuriers, légèrement armés, équipés (beaucoup n'ayant ni bas ni chausses), monteraient les premiers et essuieraient le premier feu. Légère était la perte, et moins regrettable sans doute, dans les idées du temps. Cet arrangement plut fort à tout le monde. Le brave Dumolard était prêt à conduire cette pauvre troupe. Bayard seul réclama. Il trouva fort injuste que ses hommes tout nus fussent exposés seuls, et dit qu'il fallait les soutenir d'une centaine d'hommes, fortement armés. «Oui, mais qui les mènera? dit Gaston.—Monseigneur, ce sera moi.»

Tout n'était pas fini. Les hommes d'armes trouvaient le terrain glissant et tombaient. «N'est-ce que cela?» dit Gaston. Il ôta ses souliers, et se mit à monter pieds nus.

Gaston avait menacé la ville et dit qu'on tuerait tout. Effectivement, on égorgea quinze mille personnes. Bayard, blessé, garantit, non sans peine, une dame et deux demoiselles chez lesquelles on l'avait porté.

Savonarole l'avait dit, vingt ans auparavant, prêchant à Brescia: «Vous verrez cette ville inondée de sang.»

Cet affreux événement fut un malheur pour Gaston même.

Ses soldats s'y gorgèrent de butin, et se firent si lourds, qu'il en fut un moment paralysé. Beaucoup se crurent trop riches pour continuer la guerre; ils repassèrent les Alpes.

Cependant la situation ne comportait aucun délai. Louis XII, qui venait encore de payer aux Anglais un terme du subside ordinaire, et se croyait en sûreté, reçoit la foudroyante nouvelle qu'Henri VIII annonce au Parlement une grande expédition.

Ce jeune roi avait trouvé ses coffres pleins par l'avarice de son père. Sanguin et violent, chimérique, il ne rêvait que Crécy et Poitiers, la conquête de son royaume de France.

Pour commencer, il envoyait au midi une armée pour agir avec Ferdinand, et l'on ne doutait pas que lui-même il ne fît au nord une solennelle descente, comme celle du vainqueur d'Azincourt.

Louis XII écrivit à Gaston qu'il ne s'agissait plus de l'Italie seulement, mais de la France; qu'il lui fallait une bataille, une grande bataille et heureuse, ou qu'il était perdu.

Il commençait à voir l'œuvre de Marguerite: il connaissait son père, et frémissait de perdre son unique allié.

Un agent de Maximilien écrit de Blois à Marguerite: «Depuis que France est France, jamais ceux-ci ne furent si étonnés; ils doubtent merveilleusement de leur destruction, et ont si grand'crainte que l'empereur ne les abandonne, qu'ils en pissent en leurs brayes.»

C'était le carnaval; Gaston paraissait oublier; mais, en réalité, il ne pouvait agir. Dès qu'il eut des renforts, il alla droit aux Espagnols. Il avait toutes sortes de raisons de combattre, les vivres lui manquaient; ses chevaux ne trouvaient rien que les jeunes pousses de saules.

La difficulté était d'obtenir le combat. Des généraux alliés, D. Cardone, vice-roi de Naples, Pietro Navarro. Prospero Colonna, les deux Espagnols, voulaient refuser la bataille, aimant mieux que l'ennemi mourût de faim.

Eux, ils vivaient fort bien dans cette Romagne; les Vénitiens d'une part, les gens du pape de l'autre, les approvisionnaient; ils n'avaient hâte de vaincre au profit de Jules II ou de Maximilien.

Celui-ci venait de tourner. La veille du vendredi-saint, une lettre arrive de l'empereur au chef des lansquenets, Jacob. L'empereur ordonnait aux capitaines allemands, et sur leur vie, qu'ils eussent à quitter sur-le-champ les Français.

Voilà Jacob embarrassé. Partir la veille d'une affaire décisive! Démoraliser l'armée par ce départ de cinq mille vieux soldats, des cinq mille lances à pied qui faisaient toute la stabilité de la bataille, dans la tactique du temps! C'était assurer la déroute, faire tuer les Français, les perdre, car ils n'avaient pas moins de trois ou quatre rivières à repasser pour retrouver les Alpes, et tout le pays était contre eux.

CHAPITRE X
LA BATAILLE DE RAVENNE.—LE DANGER DE LA FRANCE
1512-1514

La fraternité militaire est chose sainte. La longue communauté de dangers, d'habitudes, crée un des liens les plus forts qui soient entre les hommes. Elle était dans le Nord antique une adoption mutuelle entre guerriers, une sorte de saint mariage. Ici, elle sauva l'armée.

L'homme le plus populaire était le chevalier Bayard. Chose bien méritée. On l'a vu tout à l'heure à l'assaut de Brescia. Il ne voulut jamais que Dumolard montât sans lui. Il avait un autre ami, fort dévoué, dans cet Allemand Jacob. Étrange ami, qui le voyait beaucoup, le suivait, se réglait sur lui, mais ne lui parlait pas, ne sachant point le français, sauf deux mots: «Bonjour, monseigneur.» Le cœur de ce brave homme hésitait entre deux devoirs. D'une part, il était Allemand et sujet de l'Empire; de l'autre, soldat du roi de France, recevant sa solde et mangeant son pain. Il prit son interprète et alla consulter Bayard. Le chevalier lui dit qu'en effet il était l'homme du roi; que le roi était riche et saurait le récompenser; qu'il fallait mettre la lettre dans sa poche et ne la montrer à personne. Mais d'autres lettres allaient venir sans doute. Gaston n'avait qu'un jour pour vaincre: les Allemands allaient lui échapper.

Il était devant Ravenne; il essaya d'emporter la ville, pour voir si l'ennemi endurerait de la voir prendre sous ses yeux. Allemands, Français, Italiens, les trois nations, séparément, furent lancées à l'assaut; mais la brèche n'était pas faite, il y avait à peine une trouée étroite. Les Colonna, qui étaient dedans, la défendirent avec une vigueur toute romaine. Aux cinquième et sixième assauts, l'armée se retira.

Les Espagnols étaient en vue, comme un nuage noir, dans un camp extrêmement fort, entouré de fossés profonds, fermé de pieux, de madriers, de chariots à lances, sauf un petit passage pour la cavalerie. Ils étaient tout infanterie, la cavalerie était italienne. Pour les attaquer, il fallait se mettre entre eux et Ravenne, entre deux ennemis; il fallait passer le Ronco, torrent contenu par des digues, et qui, en avril, était assez fort, Gaston le passa au matin, les Allemands d'abord, sur un pont; nos fantassins de France devaient passer ensuite. Le capitaine Dumolard dit à ses rustres: «Comment, compagnons, on dira que ces lansquenets ont passé avant nous!... J'aimerais mieux avoir perdu un œil!» Tout chaussé et vêtu, il se jeta dans l'eau, et les autres après lui. Ils en eurent jusqu'à la ceinture et arrivèrent avant les Allemands.

Gaston, se promenant à l'aube et, rencontrant des Espagnols, leur avait dit: «Messieurs, je m'en vais passer l'eau, et je jure Dieu de ne pas la repasser que le champ ne soit à vous ou à moi.»

Le soleil se levait très-rouge, pour cette grande effusion de sang; plusieurs en augurèrent que Gaston ou Cardone y resterait. Gaston était armé, richement, pesamment, avec d'éclatantes broderies aux armes de Navarre. Seulement, il avait le bras nu jusqu'au coude, espérant le tremper dans le sang des Espagnols, ses ennemis personnels et de famille. Il disait en riant aux siens qu'il avait fait ce vœu pour l'amour de sa mie, qu'il voulait voir comment ils allaient soutenir l'honneur de sa belle.

Il avait fait raser les digues, qui l'auraient séparé des Espagnols, et s'était avancé jusqu'à quatre cents pas. On voyait bien de là que la victoire resterait à ceux qui pourraient se réserver: il s'agissait d'attendre, de soutenir patiemment ce feu à bout portant. Les ravages ne pouvaient manquer d'être effroyables à si petite distance. Pietro fit coucher ses Espagnols à plat ventre, sans point d'honneur chevaleresque. Les nôtres, au contraire, Français et Allemands, tinrent à honneur de figurer debout. Notre infanterie eut là une rude et solennelle entrée sur le champ de bataille. On ne sait ce qu'elle perdit; mais ses capitaines, lui donnant l'exemple, et tenant ferme au premier rang, périrent tous: quarante, moins deux!

Le brave Dumolard avait trouvé dans son cœur la noble idée de fêter le vrai héros de la journée, ce bon Jacob, si fidèle à la France, et qui avait magnifiquement réhabilité l'honneur de l'Allemagne, sacrifié par la perfidie de l'empereur. Il fit apporter du vin; tous deux s'assirent et burent; tous deux, le verre à la main, furent emportés du même boulet.

N'importe, qu'il soit dit pour les âges à venir que le jour où l'infanterie française est venue au monde, en ce jour de baptême, la France communia avec l'Allemagne!

Cette fraternité parut au moment même. Nos fantassins, furieux d'avoir perdu Dumolard et tous les capitaines, quoique fort mal armés, se ruèrent aux canons, voulant tuer les Espagnols sur leurs pièces. Ils furent arrêtés court par une sorte de rempart mobile que Pietro tenait sur ses chariots. De là, tirés à bout portant, chargés, si malmenés qu'ils ne s'en seraient jamais tirés sans les Allemands et un corps de Picards, qui s'avancèrent et les reçurent dans leurs rangs.

Le ravage de l'artillerie n'avait pas été moins terrible sur les alliés, mais sur les cavaliers, c'est-à-dire sur les Italiens, trente-trois, dit-on, furent enlevés d'un seul boulet. Ces Italiens crurent que Pietro, si économe de sang espagnol, les avait placés là en vue pour périr tous. Colonna n'y tint plus; il se fit ouvrir les barrières, entraîna la cavalerie, fondit sur nos canons. Les gens d'armes français, plus forts et fortement montés, vinrent le choquer en flanc, en tête Ives d'Allègre, vieux soldat de nos guerres, qui venait de perdre ses deux fils, et qui combattait pour mourir. Il fut tué, Colonna prisonnier, après une furieuse résistance, les Italiens détruits. Le vice-roi, Cardone, ne les soutint nullement et se mit en sûreté.

La bataille durait entre les fantassins. Les Espagnols, en une masse énorme, serrés, couverts et cuirassés, avec l'épée pointue et le poignard, soutinrent, sans sourciller, la mouvante forêt des lances allemandes. On vit alors combien la lance, à pied, est une arme peu sûre. Le noir petit homme d'Espagne, leste, maigre, filait entre deux lances; la grande épée du lansquenet ne pouvait pas même se tirer dans la presse; son corselet de fer lui gardait la poitrine, mais l'Espagnol le frappait au ventre. Les Allemands étaient fort malmenés, quand la gendarmerie française tomba au dos, aux flancs des Espagnols, d'un choc épouvantable. Ils périrent presque tous, et Pietro Navarro fut pris, ainsi qu'un nombre énorme d'officiers et Jean de Médicis (Léon X), jeune et gros légat, qui avait eu la prudence de garder son habit de prêtre.

Des bandes d'Espagnols, parvenues à se dégager, s'en allaient vers Ravenne, au pas et fièrement; mais il leur fallait suivre une longue et étroite chaussée. Bayard, qui revenait de la poursuite, avec quelques gens d'armes, les vit, et voulait les charger. Un seul sort de la troupe, et lui dit gravement: «Senor, vous voyez bien que vous n'avez pas assez d'hommes!... Vous avez gagné la bataille, que cela vous suffise, et laissez-nous aller; car, si nous échappons, c'est par la volonté de Dieu.» Bayard le crut, et d'autant mieux que son cheval n'en pouvait plus.

Gaston eût dû en faire autant. Il revenait couvert de sang et de cervelle humaine. En le voyant, il dit à un Gascon: «Qu'est-ce que cette bande?—Les Espagnols qui nous ont battus.» Il ne supporta pas ce mot. Avec quelques cavaliers, il galope vers eux, et il est tiré à bout portant; il tombe de la chaussée dans l'eau; ils fondent dessus avec les piques, tranchent les jarrets de son cheval, le percent de cent coups; il en avait quinze au visage.

En deux mois, il avait pris dix villes et gagné trois batailles. Il avait eu l'insigne gloire, cet homme de vingt ans, d'attacher son nom à la grande révolution qui produisit la vraie France, l'infanterie, sur le théâtre des guerres. Il n'en fut pas indigne; cette révolution, qui devait amener l'égalité sur les champs de bataille, se trouva avancée le jour où, ôtant ses souliers, il monta à l'assaut en va-nu-pieds gascon.

Il mourut: une grande énigme! Cet impétueux général était-il vraiment un grand homme? Eût-il soutenu son succès comme Bonaparte en 96?

Le temps et la situation n'étaient nullement les mêmes. Bonaparte ne pouvait que regarder au nord. Tout pour lui était sur l'Adige. Mais Gaston, en 1512, n'ayant rien à craindre de l'Allemagne, sûr de ses Allemands fixés par la victoire, devait marcher sur Rome; là était le grand coup. Il y aurait mis le concile et fait un pape à lui, brisé Jules II.

Roi, il l'eût fait peut-être; mais il était le général d'un roi. Que voulait Louis XII? Rien qu'effrayer le pape, obtenir son pardon.[24] Si Gaston eût marché sur Rome, il se serait perdu dans son grand procès de Navarre; la reine aurait été en personne au parlement solliciter contre lui. Que dis-je? Elle ne lui eût pas laissé faire un pas de plus sur terre d'Église; elle eût fait ce qu'on fit pour elle à la mort de Gaston; elle aurait dissout son armée. En un mot, Gaston avait pour maître une femme, Anne de Bretagne; Bonaparte, la République.

Le pape ne savait guère l'allié qu'il avait dans la reine; il aurait eu moins peur. Il s'était arraché la barbe à la nouvelle de Brescia; à celle de Ravenne, il n'en eut plus la force; il s'enfuit au château Saint-Ange; toutes les boutiques étaient fermées dans Rome. On regardait du haut des murs si l'on voyait venir une armée qui n'existait plus.

Chose étonnante à dire, mais trop réelle: le trésorier du roi qui était à Milan licencia l'armée.

Il renvoya toute l'infanterie italienne et la majeure partie de la française.

Fit-il de lui-même une telle chose? Qui le croira? Comment un trésorier a-t-il un tel pouvoir? On ne voulait plus vivre sur terre d'Église, en Romagne? D'accord. Mais l'armée pouvait rentrer sur les terres vénitiennes. Le mot économie, dont on colora cette mesure, n'eût pas sauvé la tête du trésorier, si la reine elle-même ne l'eût certainement défendu près du roi. Pour apaiser le pape, on livra l'Italie, on hasarda la France, on enhardit l'Anglais dans son débarquement; Ferdinand conquit la Navarre, c'est-à-dire l'entrée du royaume.

L'Italie? Perdue tout entière, Maximilien ouvre passage aux Suisses qui mettent à Milan un Sforza, leur vassal, leur tributaire, leur hôte, qui les recevra tous les ans; Milan est leur hôtellerie, le grand cabaret de la Suisse.

Les Espagnols demandant de l'argent, Ferdinand, à la place, leur donne l'Italie; qu'ils s'arrangent eux-mêmes, qu'ils mangent le pays, qu'ils sucent, épuisent tout, chair et sang; qu'ils tordent et retordent. On commença à voir une armée sans gouvernement, se dirigeant elle-même, n'ayant nul maître au fond, menant ses généraux, sans chef, sans loi, sans Dieu. Armée impie dans sa dévotion, qui faillit étouffer son légat pour avoir les pardons avant la bataille, et qui n'en fit pas moins bientôt dans la Toscane plus de maux que n'eût fait le Maure, le Barbaresque.

Les Médicis en profitèrent; ils suivirent ce hideux drapeau, et pour une somme ronde, comptée aux Espagnols, ils furent rétablis à Florence. Jules II put voir alors son œuvre et à quels maîtres il avait livré l'Italie. Il protesta en vain qu'il n'avait nullement combattu pour refaire des tyrans. Les Médicis en rirent. Ils firent plus: ils le remplacèrent. Le vieillard colérique mourut, et Jean de Médicis fut élevé à sa place par ce qu'on appelait les jeunes cardinaux; c'étaient généralement de grands seigneurs, de familles pontificales ou souveraines.

Ils choisirent l'homme qu'ils croyaient le plus différent de Jules II.

Ce vieux pape batailleur les avait rendus misérables; il les traînait d'un bout de l'Italie à l'autre dans son armée, les transformait en aides de camp, en généraux, les forçait de camper avec lui sous le feu des places assiégées.

Jean paraissait leur homme, un viveur, un rieur, un ami de la paix. Il avait tous leurs vices, leurs habitudes et leurs maladies même. Un ulcère l'épuisait; la maladie du temps, proche parente de la lèpre, apparut dans son premier âge (jusqu'en 1520 environ), comme une lèpre vive.

C'est par là encore qu'il leur plut; quoique jeune, il semblait qu'il eût peu d'années devant lui. Il ne pouvait plus aller qu'en litière et à bien petites journées. Toutefois, il était résolu à faire mentir leurs prévisions. Il leur joua le tour de vivre.

Que devenait Florence? Ceux qui veulent avoir la vraie saveur, la senteur de la mort, liront les lettres familières de Machiavel. Chose cruelle! elles sont gaies. Il meurt de faim, et rit; il subit la torture, et rit encore; rien n'est plus gai. Comme le chien battu, il câline, et s'exerce à faire des tours sous le bâton. Il lui faut une place, et il tâche de croire que celui qui en donne est un prince de grande espérance. Que ferait-il, après tout, n'étant dans aucun art, ni dans la soie, ni dans la laine? il n'est bon qu'au gouvernement. Il y a seulement un malheur, c'est que son cerveau tinte, tout tourne autour de lui. Tous ses amis deviennent fous.

«Vous connaissez notre société, elle est comme une chose égarée; pauvres oiseaux effarouchés, le même colombier ne nous rassemble plus. Girolamo vient de perdre sa femme; vous diriez un poisson étourdi, hors de l'eau. Donato a imaginé d'ouvrir une boutique où il fait couver des pigeons; il court de tous côtés et semble un imbécile. Le comte Orlando est tombé amoureux d'un garçon, et il n'entend plus ce qu'on dit. Tommaso est devenu bizarre, fantasque, horriblement avare; l'autre jour, il a acheté de la viande; puis, s'effrayant de la dépense, il cherche des convives, chacun à quinze sols; je n'en avais que dix; il me poursuit depuis ce temps...»

Machiavel rendra les cinq sols; il attend seulement que Vettori, son ami, lui trouve une place; il le croit en crédit auprès des Médicis.

La bassesse du détail, le ridicule, la pauvreté morale où tombe un tel esprit annonce assez quel règne a commencé, un temps plat et décoloré, sans espérance, que même les chagrins cuisants ne tireront pas de sa monotonie de plomb. Tout baisse, s'aplatit ou s'éteint. L'esprit radote, la sagesse bégaye, et le génie délire. Machiavel ne sait plus ce qu'il dit. Consulté sur la politique et les chances du temps, il ne refuse pas son oracle, il passe sa robe de prophète, prend sa lunette d'astrologue. Seulement il a perdu les yeux.

L'avenir? qui le voit? Ce qu'on voit du présent; c'est une certaine danse macabre, où les rois, presque tous finis, vont s'en aller ensemble. Trois, du moins, Ferdinand, Louis XII et Maximilien. La pièce n'est pas bonne, mais les acteurs sont excellents.

Quel Harpagon comparer au vieux marane Ferdinand jurant sur l'or de Grenade et de l'Amérique qu'il est ruiné, pour ne plus nourrir son armée; se servant, se jouant de son gendre Henri VIII? Avec son argent, ses soldats, il conquiert la Navarre pour lui-même, renvoie l'Anglais.

Celui-ci est le capitan, monté sur Azincourt, vomissant feu et flamme, ne faisant rien, dévalisé par tous, surtout par l'empereur. Max, le fameux chasseur, chasseur d'argent, chevalier (d'industrie), vendant la paix à Louis XII et lui faisant la guerre; à Henri VIII vendant un futur mariage, se vendant lui-même surtout, prenant la solde de l'Anglais pour guerroyer à son profit.

Le vrai Cassandre est Louis XII, bon homme qui, pour avoir tranché du Borgia, aura partout les étrivières, en Italie, en France. Il ne reste à Milan que pour y recevoir un violent coup de griffe de l'ours de Berne, pendant que le dogue d'Angleterre lui mord le dos.

Deux défaites à la fois, celle de la Trémouille à Novare et la panique étrange de nos gens d'armes à Guinegate, la triste et ridicule journée des Éperons. Moins triste encore que le mensonge par lequel La Trémouille, sans pudeur, attrape les Suisses qui nous allaient prendre Dijon. Ce vieux chevalier respecté, le premier nom de France, leur fait accroire que le roi renonce à l'Italie, leur promet la somme incroyable de quatre cent mille écus d'or; bref, les fait boire et les renvoie. Le roi se fâche ou fait semblant, et La Trémouille en rit; chevalerie un peu loin des héros de la Table ronde.

Reconnaissance au cinquième acte; tous les fripons s'accusent les uns les autres. La dupe universelle, Henri VIII, voit qu'on l'a joué, qu'on se souci peu de sa fille; il menace Max et Marguerite de publier les lettres. Mais Marguerite aussi veut publier les lettres d'Henri VIII, pour le couvrir de ridicule.

De rage, celui-ci donne sa fille à qui? au pauvre Louis XII.

Cette forte Anglaise de seize ans, galante, audacieuse et déjà pourvue d'un amant, au défaillant malade qui fait son testament! Fatal présent! et le beau-père, au lieu de donner une dot, en exige une, énorme. Marié et ruiné, le roi s'achève, en voulant plaire; il veille pour le bal, il change ses heures, ses habitudes. Mais comment tenir cette Anglaise?

Non content de sa fille Claude et de Louise de Savoie, qui la gardent à vue, il fait venir exprès du fond du Bourbonnais la vieille fille de Louis XI, la redoutable fée, Anne de Beaujeu.

La prisonnière du moins ne souffre pas longtemps. Louis XII y succombe et, sans perdre un moment, sans retourner en Angleterre, l'Anglaise se remarie en deuil.

CHAPITRE XI
LA SITUATION S'ÉCLAIRCIT.—L'ANTIQUITÉ. ÉRASME. LES ÉTIENNE
1512-1514

Nous avons écrit cette histoire dans un point de vue bien sévère, point de vue italien, européen, plus que français: voilà ce qu'on nous reprochera.

À tort. La France encore nous inspirait, et l'honneur de la France, déplorablement immolé.

Est-ce à dire que nous méconnaissions les bienfaits de ce règne, l'économie de Georges d'Amboise, la réforme de la justice, œuvre du chancelier Rochefort? Aurions-nous oublié que Louis XII fut une halte heureuse entre le gaspillage de Charles VIII et les prodigieuses dépenses de François Ier?

Nullement. Nous croyons même que, dans cette œuvre d'économie et d'ordre, Louis XII, quoique peu capable, a personnellement beaucoup à réclamer. Nul doute qu'il n'ait aimé le peuple, qu'il n'ait voulu le ménager. Lui-même, il en était sorti probablement (nous l'avons dit); il n'eut point une âme de roi.

C'était un bon homme, naturellement honnête, ridicule parfois, indiscret, bavard, colérique; mais il avait du cœur; et la seule manière de le flatter, c'était de lui persuader qu'on voulait le bien des sujets. Le très-fin courtisan Amboise, sous une grosse enveloppe, gagna le roi et le garda, en lui faisant valoir ses réductions d'impôts, telle économie de sous ou de deniers, pendant qu'il amassait pour lui, ou jetait des millions dans son affaire de papauté. Je ne crois point du tout ce que dit le panégyriste Seyssel, qu'on ait pu réduire les impôts du tiers, au milieu d'une si grande guerre. Qui le savait d'ailleurs? Quelle publicité y a-t-il alors? Quels chiffres authentiques? Ce qui est sûr, c'est que Louis XII, tant qu'il put, fit payer la guerre d'Italie par l'Italie elle-même, décidé à tirer plus pour ménager la France. L'armée se nourrit, se solda, comme elle put, sur l'ennemi, et sur l'allié même. Ce fut ce qu'on a vu de 1806 à 1812, époque du trésor de l'armée. Système qui rend la guerre plus légère à la nation guerroyante, sauf à entasser contre elle des montagnes de haine, et qui prépare de cruelles représailles pour le jour des revers.

La France sentit peu les guerres de Louis XII. Elle fut très-sincère dans sa reconnaissance pour lui. Il y eut un véritable enthousiasme et des larmes lorsqu'aux états de Tours, le voyant pâle, chancelant, à peine relevé de maladie, et déchirant le traité qui eût donné la France à l'étranger, on le salua le Père du peuple.

On le remercia pour trois choses, vraies toutes trois: d'avoir réduit l'impôt, réprimé les pillages des gens de guerre, réformé les juges.

L'indépendance de la chambre des comptes, de celle des aides, la forte organisation de la justice des finances, sont la gloire de ce règne.

Roi étrange! il payait et ne faisait point de dettes!

À peine en laissa-t-il une, très-faible, à la fin de son règne, après deux ans d'une guerre générale où la France tint tête à l'Europe.

C'est-à-dire qu'il ne mangea pas son blé en herbe, qu'il n'entra pas dans cette carrière où les pères gaspillent d'avance le gain possible du travail des enfants, reportant le faix du jour sur l'épaule des générations à venir, ajoutant chaque matin un chiffre au grand livre des malédictions futures.

Non, le peuple ne s'est pas trompé: cet âge, ce règne, ne sont pas indignes de son souvenir.

La France commence alors, en toutes choses, une production immense[25]. Dans l'agriculture, dans l'industrie et le commerce, elle s'aperçoit qu'elle est féconde et bénit sa fécondité.

Mais le trésor de l'homme est de se connaître, de savoir ce qu'il est et ce qu'il peut. Le trésor de la France, qu'elle ignora profondément et dont elle ne songea nullement à profiter, c'était son étonnante sociabilité, son assimilation rapide à toute humanité, la générosité et le bon cœur de cette race gauloise remarquée par Strabon dès la plus haute antiquité (Voy. le Ier vol. de notre Histoire), avouée par les Anglais au XIVe siècle, et si éclatante au XVIe, dans la défense de Pise. Il suffisait à la France qu'elle voulût, pour être adorée.

Elle ignora cela, et elle manqua sa destinée. Si elle commence alors à se comprendre, c'est uniquement par la guerre. Elle se connaît déjà comme un vaillant peuple à Ravenne, je dis proprement comme peuple, comme piéton, comme infanterie. Elles pressent, dans cet éclair d'une campagne de deux mois, que tout ce qu'on lui demandera plus tard de miracles, cette féerie des marches rapides qui la rendront partout présente et partout victorieuse, elle a déjà tout cela dans la vivacité de son infanterie, dans son activité brûlante, dans son jarret d'acier.

Elle s'entrevoit dans la guerre, elle s'entrevoit dans le droit. Grand spectacle, quand, à portes ouvertes, s'inaugure dans les tribunaux l'universelle enquête d'où sort la rédaction des Coutumes!

Louis XI, qui ne voulait de tyrannie que la sienne, avait passionnément désiré qu'on levât partout ce vieux voile d'ignorance derrière lequel s'abritait l'arbitraire infini des rois de provinces et de cantons. Avec quelle facilité, sous la coutume non écrite, confiée à la mémoire peu sûre, corruptible, des praticiens, toutes les volontés des seigneurs laïques, ecclésiastiques, devaient valoir comme lois! Lois changeantes au gré du caprice, de l'intérêt, du besoin du jour! Qui aurait réclamé? Quel est le pauvre vieil homme qui, devant ces fils de Robert-le-Diable, eût osé dire en face: «Et pourtant, autre est la Coutume?»

C'est, je crois, pour cette grande œuvre d'écrire et de fixer le droit que Louis XI s'attacha, attira de Bourgogne en France l'éminent légiste Rochefort, qui devient son chancelier, celui de Charles VIII et de Louis XII. Dès 1493, Rochefort écrivit, en cent onze articles, l'immense ordonnance qui comprend tout un code de réformation de la justice. En 1497, il ordonna, au nom du roi, la publication des Coutumes. Pour publier, il fallait écrire, formuler, rédiger. Voici comment se fit la chose en chaque siége: «Nos commissaires ayant assemblé nos officiers (du lieu) et les gens des trois états, praticiens et autres des bailliages et jurisdictions, publieront, etc.»

Ces autres, c'est la nation.

Je veux dire qu'en ce débat où les seigneurs ecclésiastiques et laïques pouvaient imposer aux commissaires du roi une rédaction féodale, on consultait les praticiens, et, comme ceux-ci presque partout étaient clients des seigneurs, on appelait à témoigner des notables, des vieillards, des hommes enfin, la foule. Les commissaires étaient libres, dans un cas controversé, de faire une sorte d'enquête par tourbe, c'est-à-dire d'appeler le peuple à témoigner du vrai droit du pays.

Révolution énorme pour les résultats d'avenir, quelque petits, timides qu'ils aient été d'abord. Si la Coutume est mauvaise, écrasante, au moins n'empire-t-elle plus au hasard des volontés fantasques et mauvaises. La voilà écrite, on la voit, on la lit chaque matin. Fiez-vous à la raison humaine, au sentiment de justice qui est au cœur de l'homme. La lumière est mortelle au mal. Mal connu est demi-guéri.

La Coutume de Paris est écrite en 1510, coutume d'esprit moyen, coutume centrale du nord, à laquelle le hardi centralisateur Demoulin comparera toutes les autres, cherchant leurs rapports mutuels et préparant de loin cette terre promise où aspire la France dans l'hétérogénéité barbare qui la divise encore: l'unité de la loi civile.

Il y eut trois grands coups de lumières qui transfigurèrent le monde du droit. L'imprimerie, en publiant une à une nos coutumes locales dans la naïveté de leur discorde, mit en face deux monuments d'unité, bien différents entre eux. D'une part, le Droit canonique, bâti sur son fondement grêle des fausses Décrétales. D'autre part, le solide, harmonique et majestueux monument du Droit romain. Le premier, faible de base, faible d'inconséquence, démontrait à l'œil du plus simple que l'autorité infaillible, partie d'un mensonge évident, s'était jour par jour contredite, démentie, condamnée elle-même, biffant aujourd'hui l'oracle d'hier, raccommodant sans cesse l'œuvre malade. Chose possible et tolérable dans le monde obscur des manuscrits qu'on peut altérer à plaisir, impossible dans l'impitoyable lumière et la fixité de l'imprimerie. Contre cet entassement de vieux plâtras, surgit, dans la majesté grave du Pont-du-Gard ou du cirque de Nîmes, le colossal Corpus juris. On comprit quelle avait été la sagesse des papes qui tant de fois avaient défendu d'enseigner le Droit romain. Ce système si robuste, dont la cohésion étonnante est comparée par Leibnitz à celle même des mathématiques, fit crouler l'édifice branlant de la fausse Rome en face de la Rome éternelle.

Mais ce n'était pas le Droit seul qui devenait si dangereux, ce n'était pas seulement Papinien, Ulpien, qu'il eût fallu brûler. Paul II le sentit à merveille. Conséquent dans le véritable esprit pontifical, fidèle à la tradition du pape Grégoire, le destructeur des manuscrits, il comprit, au moment où l'on venait de traduire Platon, qu'il ne suffisait pas de proscrire et la traduction et l'original, qu'il fallait surtout arracher l'âme de l'antiquité des enthousiastes cœurs où elle ressuscitait. Il enferma, tortura (plusieurs à mort) les Platoniciens de Rome. Que si l'on extirpait Platon, combien n'était-il pas plus nécessaire encore d'exterminer Aristote, si essentiellement païen! Là, jamais l'Église ne put s'entendre avec elle-même. Aristote fut sa pierre d'achoppement. Elle le censure d'abord, le rejette par les Pères. Elle le tolère au Moyen âge pendant cinq ou six siècles. Elle le condamne (1209) et elle le suit, trente ans après, dans saint Thomas; elle va jusqu'à le recommander aux XIVe et XVe siècles (1366, 1452). Elle le soutient encore, quand il devient plus dangereux, au XVIe, lorsque tout le monde comprend qu'il est antichrétien et que Luther le poursuit comme ennemi du christianisme. Variations étonnantes de l'autorité immuable! Qu'en conclure? Qu'apparemment elle lut mal, ou ne comprit point.

Cette polémique est ressuscitée naguère, entre les catholiques. Maîtres de l'éducation, ils ont agité si les moins coupables des auteurs profanes pouvaient entrer dans les écoles. Plusieurs ont bravement répondu: Non, et fermé la porte à l'esprit humain. Ceux-là sont les vrais orthodoxes.

Nous les félicitons de leur courage, de leur conséquence dans leur principe. Le voulez-vous dans sa pureté, qui seule peut lui donner durée? Il est bien moins dans Polyeucte qui brise l'autel de Jupiter que dans le pape qui veut que l'on brûle Homère et Virgile. «Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété!» Le silence de Rome, en cette matière, sa faiblesse pour les demi-chrétiens, étonne et scandalise. Homère, le fatal magicien, qui transfigura dans l'éther l'Olympe des démons de la Grèce! Virgile, le funeste sorcier qui évoque la sibylle, qui découvre le rameau d'or d'un christianisme antérieur au Christ!... Chassez-les loin du temple, loin du parvis, loin de l'école! Combien les philosophes sont moins dangereux! Leurs fatigantes abstractions ont fait disputer les savants. Mais ces poètes ont ravi le monde; ils emportent avec eux à travers les siècles le cœur même de l'humanité!

Fixons ces dates si graves, qui sont des ères nouvelles pour le genre humain.

Virgile fut imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon en 1512.

Si Pétrarque pleurait de joie en voyant Homère manuscrit, le touchait et le baisait, ne pouvant encore le comprendre, quel aurait été son transport de le voir multiplié dans les nobles caractères de Venise et de Florence, circuler par toute l'Europe, versant à tous la pure lumière du ciel hellénique, la fraîcheur de ses vives eaux, ces torrents de jeunesse qui coulent éternellement des sources de l'Iliade.

Mais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquiètes que coûtèrent aux grands imprimeurs ces premières publications des manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquité. Œuvre sainte! Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une émotion religieuse et d'une anxiété immense. Tels ils allaient les rendre au monde, ces dieux de la pensée, tels il les garderait. Imprimeurs, correcteurs, éditeurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures par nuit); ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était mêlé de prières. Ils sentaient qu'en ces lettres de plomb, viles et ternes, était la Jouvence du monde, le trésor d'immortalité.

La Rome et la Jérusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont bien moins Mayence et Strasbourg, que Venise, Bâle et Paris. Les premières n'ont fait qu'imprimer. Paris, Bâle et Venise ont édité, avec des travaux infinis d'épuration, correction, critique, discussion des textes et variantes, les bibles épineuses de la philosophie, je veux dire l'œuvre immense de Platon, si délicate de finesse, de grâce et de dialectique, où l'accent, la virgule, change tout, détruit tout, rend l'intelligence impossible;—l'œuvre encore bien plus gigantesque d'Aristote, formidable encyclopédie de l'antiquité, écrite dans une langue algébrique, tellement concise et abstraite! On avait bavardé infiniment sur Aristote et Platon, on les avait traduits faiblement, peu fidèlement. Tout cela n'était rien auprès de ce que firent, à Venise, les Alde dans l'épouvantable travail qu'ils mirent à fin, ressuscitant et dressant sur ses jambes ce double colosse, ce cheval de Troie, plein de guerres fécondes, qui, dans le ventre, a toute école, toute dispute et toute hérésie, le duel inextinguible de l'intelligence humaine.

Aristote ressuscita d'abord, l'année de la mort de Savonarole et de Charles VIII, en plein règne des Borgia (1498).

Les terreurs de Venise en ce temps maudit, les malheurs infinis de la guerre, de la ligue de Cambrai, où Venise fut réduite à ses lagunes, arrêtèrent les presses des Alde. Les boulets barbares franchissaient la mer, sans respect pour le vieil asile qui fut respecté d'Attila. Venise était pourtant alors le berceau vénérable où renaissait Platon. Il ne put paraître que dans l'année sanglante des massacres de Brescia et de Ravenne, en 1512. Le monde, parmi ces malheurs, reçut de la désolée Venise l'incomparable fleur de la sagesse grecque, la sublimité consolante du Banquet et du Phédon.

Homère, Platon, Aristote, les trois bibles de l'antiquité. Ajoutez-y un monument non moins grand, le Corpus juris.

Qu'on ne s'étonne pas si Luther, le furieux défenseur du christianisme oublié, s'indigne, non sans terreur, de voir debout, la tête dans le ciel, ces géants qui, du haut d'une logique éternelle, regardent en pitié la Légende.

Une nouvelle dialectique renaissait, ingénieuse, à la fois fine et forte, qui, mortelle à la scolastique, triomphait et par la raison et par l'élégance de la démonstration, renvoyant dans la poussière le Lombard et Duns-Scot, mettant court saint Thomas et lui brouillant son distinguo.

Et ce n'était pas un vain jeu, une escrime, un duel de langues. Il n'y eut dans les commencements rien d'hostile au christianisme. L'esprit nouveau le ruinait, sans s'en apercevoir, dans une étonnante innocence. Ce qu'on voyait, loin d'être une dispute, était un embrassement, une reconnaissance touchante des membres égarés de la grande famille; l'Europe moderne revoyait sa mère, l'antiquité, et se jetait dans ses bras.

L'Orient va se rapprocher tout à l'heure, de l'Amérique. Spectacle digne de l'œil de Dieu! La famille humaine réunie, à travers les lieux et les temps, se regardant, se retrouvant, pleurant de s'être méconnue.

Combien cette grande mère, la noble, la sereine, l'héroïque antiquité, parut supérieure à tout ce qu'on connaissait, quand on revit, après tant de siècles, sa face vénérable et charmante! «Ô mère! que vous êtes jeune! disait le monde avec des larmes, de quels attraits imposants nous vous revoyons parée! Vous emportâtes au tombeau la ceinture éternellement rajeunissante de la mère d'amour... Et moi, pour un millier d'années, me voici tout courbé et déjà sous les rides.»

Il y eut là, en effet, un mystère amer pour l'humanité. Le nouveau se trouva le vieux, le ridé, le caduc. L'antiquité parut jeune et par son charme singulier, et par un accord profond avec la science naissante. Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines avec le vin généreux d'Homère, d'Eschyle et de Sophocle. Et, non moins viril qu'enchanteur, le génie grec guidait Copernic et Colomb. Pythagore et Philolaüs leur enseignaient le système du monde. Aristote leur garantissait la rotondité de la terre. Platon leur montrait l'Occident et désignait les Hespérides.

Est-ce tout? Non, notre cœur demandait à l'antiquité autre chose que l'Amérique, autre chose que la science ou le charme littéraire. Nous lui demandions surtout de désemprisonner nos âmes, de nous faire respirer mieux, d'accorder à nos poitrines l'élargissement d'une moralité plus douce et vastement humaine, non liée à la formule byzantine, obscure, de Nicée. Nous lui demandions, non pas de briser l'autel, mais de l'étendre; non de supprimer les saints, mais de les multiplier, d'ouvrir les bras de l'Église, si indignement resserrés, à saint Socrate, aux Antonin, et à vous aussi, saint Virgile!

«Saint Virgile, priez pour moi!» Moi-même j'avais ce mot au cœur, bien avant de savoir qu'un autre a parlé ainsi au XVIe siècle. Et qui plus que moi a droit de le dire, moi, élevé sur vos genoux, qui n'eus si longtemps nul autre aliment que l'antiquité adoucie par vous; moi qui vécus de votre lait avant de boire dans Homère le vin, le sang et la vie? Mes heures de mélancolie, jeune, je les passai près de vous; vieux, quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes, ces rhythmes aimés chantent encore à mon oreille; la voix de la douce sibylle suffit pour éloigner de moi le noir essaim des mauvais songes.

Quand on passa des voies rudes et scabreuses de la scolastique à cette splendide antiquité, ce fut le même changement qui vous frappe en laissant le pavé pointu de la Suisse, ses cailloux de torrent qui déchiraient vos pieds, pour les rubans de dalles où vous glissez, léger comme une âme bienheureuse, à travers les villes italiennes, dans Florence ou dans l'immensité de Milan.

Il y eut un violent retour, bien sévère pour le Moyen âge. Le christianisme, à sa naissance, avait accusé de grossièreté le symbolisme antique, et l'antiquité renaissante reprocha au Moyen âge d'être à la fois grossier et subtil, d'envelopper le matérialisme légendaire dans la chicane byzantine et l'aridité scolastique.

L'imprimerie lui lança ses faux, tout à coup découverts, fausses légendes, fausses décrétales.

Une haine immense s'éleva contre les destructeurs de l'antiquité, les brûleurs, gratteurs de manuscrits. L'auto-da-fé d'un million de volumes, qui se fit à Grenade après la conquête, parut un vaste crime contre la raison, contre Dieu. Le cardinal Ximenès, imprimant la Bible en cinq langues, expia-t-il par là les quatre-vingt mille manuscrits qu'il avait brûlés de sa main.

Chaque fois qu'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait au genre humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent, la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte, d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe, on y attachait les yeux, à cette trace évanouie, jusqu'à l'éblouissement et la défaillance. En vain; l'objet désiré rentrait obstinément dans l'ombre, l'Eurydice ressuscitée retombait au sombre royaume et s'y perdait pour toujours.

On a dit, non sans vraisemblance, que les statues antiques qui sont arrivées jusqu'à nous, statues de marbre, sont les moindres. Les ouvrages capitaux de Phidias, de Praxitèle, furent faits d'or, d'argent, d'ivoire, et ils ont péri. Il en est peut-être de même avec les manuscrits anciens. Peut-être n'avons-nous que les moins précieux. Où sont ces œuvres politiques, célèbres dans l'antiquité? où sont les mémoires de Sylla et ceux de Tibère? où est le livre où Auguste fit écrire pour lui la description de l'Empire romain? Et Carthage, et la Syrie, parentes immédiates du monde juif, comment n'en reste-t-il rien? Là eût été le véritable éclaircissement du peuple biblique, dont les livres, tellement isolés dans la ruine générale des nations sémitiques, restent aussi peu accessibles qu'une arche d'un pont rompu au milieu d'un fleuve. Les deux bouts en furent emportés; ni de l'un ni de l'autre bout vous ne pouvez y arriver; ruine d'autant plus grandiose, mystérieuse, qu'on n'en approche plus. Qui sait si, dans ce million de livres orientaux que brûlèrent les Espagnols, il ne restait pas quelque chose des hautes antiquités de la Syrie, de l'Arabie, d'Ismaël, frère d'Israël?

La Renaissance, dans sa fureur contre les destructeurs de l'antiquité, ne voulait voir en celle-ci qu'harmonie et qu'unité. Elle ne l'envisageait pas comme un monde de variété, mêlé d'âges et de couleurs infiniment différentes, mais comme la Vénus éternelle. De cette unité, qu'elle exagérait, elle accablait la complexité laborieuse, hétérogène du Moyen âge, mêlée de diamants, de plâtras. L'indignation venait et la fureur d'avoir été si longtemps à genoux devant cette Babel gothique. Ce monde de contradictions, d'hypocrisie, de sanguinaire douceur, ce monde serf, ce monde moine, mis en face de la cité antique, du monde d'harmonie et de dignité, faisait frémir de haine. «Ne verra-t-on pas le jour où l'homme, redevenu citoyen, redressé et refait homme, rentrera dans son âge de majorité, interrompu si longtemps par la religion des serfs?...»

Ceux qui savent ce que c'est que révolution et inondation savent que, les eaux une fois amoncelées, c'est une goutte d'eau de plus qui semble décider la rupture, emporter les digues. Érasme fut la goutte d'eau.

Érasme, l'ingénieux latiniste, né en Hollande d'un hasard d'amour, esprit italien (et point hollandais), dans sa vie errante, subsistant d'enseignement, de corrections d'imprimerie, de compilations, avait imprimé, en 1500, passant à Paris, un petit recueil d'adages et de proverbes anciens. Le public se jeta dessus; la boutique de la rue Saint-Jacques, où parut l'heureux volume, ne désemplissait plus; chacun avait hâte d'acheter, de porter en poche, la petite sagesse pratique, la prudence populaire de l'antiquité. D'éditions en éditions, toujours augmentées, à Venise, à Bâle, le livre devint un gros in-folio en fins caractères. Alde fit l'édition complète en 1508, et Froben, à Bâle, la réimprima six fois. Bien plus, Érasme, étant en Italie, sur le passage du pape, le pontife et ses cardinaux vinrent saluer l'illustre compilateur des Adagia. Nul chef-d'œuvre ne fut jamais l'objet d'un tel enthousiasme. C'était, en réalité, un grand secours offert à tous, même aux moindres, un véritable Dictionnaire de la conversation. Qu'on se figure toute l'antiquité réunie en un livre; tout ce qu'elle a produit de pensées, de sentences et de maximes, ramené comme des rayons à un seul foyer.