—On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.—Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve; et quand je sors du Devin du Village, j'ajouterais déniché par les Grâces.»
—Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en peine[4].»
—Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses: on lui fit entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le harangueur, en lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que les princes!»
—M.... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard qu'on peut.
—M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions: «Vous n'avez pas de taie dans l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.»
—M. de B... disait qu'on ne dit point à une femme à trois heures, ce qu'on lui dit à six; à six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que son ton de conversation avec madame de.... était changé, depuis qu'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était bleu.
—J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son Devin du Village, un courtisan l'aborda, et lui dit poliment: «Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment?—Oui, monsieur, dit Rousseau, s'il est bien.» Le courtisan s'en alla. On dit à Rousseau: «Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez de faire!»—Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu'un compliment mal fait?»
—M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran; et s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse ému laisse tomber quelques larmes. «Voyez, voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!»
—On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet qu'il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement, un mauvais plaisant prit sa mitre, et l'écartant des deux côtés: «C'est singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet.»
—Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie, et le racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai fait cette histoire à tous ceux que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé personne.»
—A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M... disait: «J'ai lu quelque part, qu'en politique il n'y avait rien de si malheureux pour les peuples, que les règnes trop longs. J'entends dire que Dieu est éternel; tout est dit.»
—C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que quelqu'importuns, quelqu'insupportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une partie: être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère, n'est pas même un préservatif contre eux.
—J'ai assisté hier à une conversation philosophique entre M. D..... et M. L......, où un mot m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de personnes et peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse moins que moi.» M. L..... lui répondit: «N'est-ce point par la même raison? et l'un n'explique-t-il pas l'autre?—Cela est très-bien ce que vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais je vous dis le fait. J'ai été amené là par degrés: en vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze.»
—C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France.
—Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même journée M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M. Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin; je frappe, en me trompant de porte; je demande M. Marmontel; le suisse me répond: «M. de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»; et il me donna son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique. Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg, ambassadeur de Venise? La troisième porte...—Non, M. d'Alembert, de l'académie française.—Je ne connais pas.»
—M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l'amour. Un soir qu'il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de mademoiselle Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius l'entendît: «Mademoiselle, vous serait-il agréable d'accepter six cents louis, en échange de quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle assez haut pour être entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là.»
—La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amans, et l'on s'en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit: «Elle est comme Samson, sa force est dans ses cheveux.»
—Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors était du nombre; et, comme elle était très-dévote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le dernier.»
—Le régent voulait aller au bal, et n'y être pas reconnu: «J'en sais un moyen, dit l'abbé Dubois»; et, dans le bal, il lui donna des coups de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»
—C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.
—Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du château de Versailles était empuanti d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son château.
—La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu de l'enfer, dit: «Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin ils sont là comme le poisson dans l'eau.»
—Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous passerai pas: telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous.» Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le mari alla ensuite conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme qui avait été souffletée.
—On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour juger l'affaire de M. de Grasse: L'armée innocentée, le général innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens. Il faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu'on prévoyait la chute de M. de Castries.
—On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les mains après un instant de silence et avec un air profond: «Comment ne serait-on pas charmé des grands événemens, des bouleversemens même qui font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée, on repassa les mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et quelques-uns dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien.»
—Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de déchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea. Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi s'approche, et lui en déchire une; M. de Maurepas froidement déchire celle de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne m'a fait nul plaisir.» Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne déchira plus de dentelles.
—Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes sans se battre avec lui, reçut un défi de M. de La Blache. Il lui répondit: «J'ai refusé mieux.»
—M......, pour peindre d'un seul mot la rareté des honnêtes gens, me disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine.
—Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et causait, sur les moyens d'opérer ce grand effet, avec M. Bertin (le petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire, de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public la collection intitulée: Histoire de la Chine, ou Annales des Chinois.
—M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en se retirant: «Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque d'Agde, se retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant: «Monsieur perche apparemment?»
—M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna vers M. de....., comme pour lui demander s'il n'en avait pas quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement: tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire.»
—Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde au-dessus de leur rang, donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les honnêtes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame Brisard, madame Caze et tant d'autres.
—M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne l'ayant pas aperçue. «Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries; vous passez devant moi sans me regarder.—Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurais pas passé.»
—Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa de dire un mot contre les femmes; le maréchal de Noailles se répandit en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la chasse, le maître et le valet se retrouvèrent chez madame Dubarri, à qui M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le croyez pas, dit le roi.» Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarri se mit en colère, et le maréchal lui répondit: «Madame, à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais c'était à propos des dames de Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles.» Les dames de Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin oculaire.
—Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de vives disputes avec M. de Calonne; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est à qui se dépêchera de céder; et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire le premier.»
—Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs ex-jésuites; M. de Tressan lui dit: «Sire, votre majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus profonde misère?»
—Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement. «Ah! madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs.»
—M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par cette phrase: «Le gentilhomme d'en haut.»
—M.... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent n'obtiennent jamais le cœur, et c'est lui qu'il faut conquérir. Ces bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une ville, en laissant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui rendent ainsi leur conquête presqu'inutile.
—M. Lorri, médecin, racontait que Mme de Sully, étant indisposée, l'avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà un homme.» Et en même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il ajoutait: «Je ne sais ce qui est arrivé depuis; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu.»
—L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait lui faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire. Un mémoire! lui dit-il; il est tout fait; le voici: je suis l'abbé Arnaud.»
—Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette indifférence: «Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant! rien de tout cela, au contraire, je ne change point; je veux être curé de Bray.»
—Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de province; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société qu'il avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est excellente.»
—Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien! comment vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils traité?—Ils m'ont traité, dit-il, comme leur enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche d'un père tel que celui-ci.»
—Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de l'impératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de ce pays-là.»
—Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table, et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l'entendirent: «Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens.» Ce mot a couru; mais c'est le millième; et cent mille autres pareils n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.
—«Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorenci.
—M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine, dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme.
—Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France. «Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'académie française.—Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?—Il ne m'a pas parlé, sire.—A qui donc parle-t-il, poursuivit Frédéric?»
—C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut madame Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place.» Elle dit au roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'état des affaires étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller: madame Dubarri le lui ordonna: il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ.
—M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné, disait à M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.
—M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d'eux.»
—L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à son tour.
—Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est, dit le roi, le plus bel homme de mes états: il a été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie.»
—Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde. «Je le crois bien, répondit M......., c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.»
—M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle de Jarinte, jeune et aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait, et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne pensez-vous pas en effet que mon bonheur sera parfait?—Cela dépend de quelques circonstances.—Comment! que voulez-vous dire?—Cela dépend du premier amant qu'elle aura.»
—Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdre l'amitié d'un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son neveu. «Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.—Et quoi? dit l'oncle.—Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes qui l'en a empêché.—Cela n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une calomnie.—Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.»
—Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et particulièrement pour la poésie. Un poète connu par des ouvrages très-agréables, me peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée en voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sentiment, de goût dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instrumens, qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes, qui substituait à un mot heureux et de génie un autre mot trivial et qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en était un très-grand pour un poète érotique, lequel avait sollicité toute sa vie le suffrage des femmes.
—M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds. «Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.» Le cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet, son Émilie.
—Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans géographiques très-défectueux de tel ou tel pays; la carte indiquait tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du faux plan.
—M.... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue.
—Je demandais à M.... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui; il me répondit: «Ce n'est pas que j'y sois insensible; mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La gloire expose à la calomnie; la considération demande des soins continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La société entraîne mille inconvéniens: tout est vu, revu et jugé. Le monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même, je n'aie trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et s'accroît avec elle. L'amour est une source de peines; la volupté sans amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jugé encore plus que le reste; l'honneur d'être père amène une suite de calamités; tenir maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables motifs qui font que l'on recherche un homme et qu'on le considère, sont transparens et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge de la folie.»
—Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier, capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu'on annonça cette nouvelle. «Ah mon Dieu! s'écria le marquis, je suis perdu!» Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit: «Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point.—Comment! dit le marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me regardait? et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair qu'on n'a nulle confiance en moi?» Madame de Motteville, indignée, lui répondit: «Il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis votre ami en prison.» Villequier fut honteux du premier mouvement, qui avait trahi la bassesse de son âme.
—On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume; elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des truffes): «Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous.—A ce ton, dit-elle, en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant que c'était un singe.»
—Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit: «Trouvez-vous au café Procope.—Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosophiques.—Si fait, en convenant d'une langue particulière, d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire: l'âme s'appelait Margot; la religion, Javotte; la liberté, Jeanneton; et le père-éternel, M. de l'Être. Les voilà disputant et s'entendant très-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous demander ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?—Monsieur, reprit Boindin, c'était un espion de police.» On peut juger de l'éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.
—Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis d'autant plus touché, que vous autres Anglais, vous n'aimez pas les rois.—Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins.»
—Dans une dispute que les représentans de Genève eurent avec le chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui dit: «Savez-vous que je suis le représentant du roi mon maître?—Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux?»
—La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame, l'auteur de l'Art d'aimer n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion: je pourrais vous dire que mademoiselle Arnould serait un passeport beaucoup meilleur auprès de monsieur votre frère......—Eh bien! dit madame d'Egmont en riant, arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.» Le soupé s'arrangea. Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé. C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.
—Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême amour pour la retraite, répondit: «Dans le monde, tout tend à me faire descendre; dans la solitude, tout tend à me faire monter.»
—M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'échelle des conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où l'on sait encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de grands yeux, montre un étonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner un quaterne à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand la société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.
—J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a paru piquant: très-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il estime; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage: on ne choquera jamais moins.
—L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde.»
—Madame Beauzée couchait avec un maître de langue allemande. M. Beauzée les surprit au retour de l'académie. L'Allemand dit à la femme: «Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en aille.» M. Beauzée, toujours puriste, lui dit: «Que je m'en allasse, monsieur.»
—M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M. Pehméja: «Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? Il ne devrait y avoir que toi; ma maladie est contagieuse.»
—On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?—«Quinze cents livres de rente.—C'est bien peu.—Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est riche.»
—Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil: «Il était trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j'avais un accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire.—Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne qui avait placé trente six mille livres sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous parlez.»
—L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les Institutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller étonné de le voir dans une maison honnête. «Ah! l'abbé, vous voilà, lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maison-ci?—Je m'y trouve comme vous vous y trouvez.—Oh! ce n'est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre?—Je suis grand-vicaire de M. de Lombez.—Diable! c'est quelque chose: et combien cela vaut-il?—Mille francs.—C'est bien peu; et il reprend le ton leste et léger.—Mais j'ai un prieuré de mille écus.—Mille écus! bonnes affaires (avec l'air de la considération).—Et j'ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de Rohan.—Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan?—Oui, il m'a fait avoir une abbaye.—Une abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé, faites-moi l'honneur de revenir dîner chez moi.»
—M. de La Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisans, et se chauffait les pieds; un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami, dit M. de La Popelinière, montrant son chien, le voilà.»
—Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince était très-indolent. On raconte que ses billets à la comtesse du Roure finissaient tous par ces mots: Le roi me fait mander pour le conseil. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda s'il n'était pas bien affligé. «Sans doute, dit le dauphin; mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet.»
—L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait à M. de Saint-Priest, grand-père de M. d'Entragues: «Il n'y a eu en France, sous aucun roi, aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition jusqu'où elles pouvaient aller.» M. de Saint-Priest lui dit: «Et le cardinal de Richelieu?—Arrêté à moitié chemin; répondit l'archevêque.» Ce mot peint tout un caractère.
—Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d'un négociant; il eut deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de faire entrer l'une dans un chapitre. «Je me suis fermé, dit-il, en épousant madame, l'entrée de tous les chapitres....—Et de l'hôpital, ajouta-t-elle.»
—La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard, demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du lever-dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant: «Madame la maréchale,
Ce sont deux vers d'un opéra comique.
—La jeune madame de M........, étant quittée par le vicomte de Noailles, était au désespoir, et disait: «J'aurai vraisemblablement beaucoup d'amans; mais je n'en aimerai aucun, autant que j'aime le vicomte de Noailles.»
—Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait de son étoile, qu'on regardait comme sans exemple, répondit: «Elle l'est pour le mal autant que pour le bien.—Comment?—Le voici: j'ai toujours très-bien traité les filles: il y en a une que je néglige; elle devient reine de France, ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs, je leur ai prodigué l'or et les honneurs: Il y en a un extrêmement méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre, c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait pour eux sans exception, hormis un seul: mais il y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage: c'est M. de Vergennes; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez que j'ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu'en bien.»
—M. le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite ambition, etc. Lorsque l'Esprit des Lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres, qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires.
—Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d'une tragédie nouvelle. On lui dit: «Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous l'avez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer.—Moi! dit le maréchal, point du tout; mais comme il pleurait lui-même dès la première scène, j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur.»
—Monsieur et madame d'Angeviler, Monsieur et madame Necker paraissent deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun d'eux convenait à l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller plus loin. Je les ai étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient très-peu par le cœur; et que, quant au caractère, ils ne se tenaient que par des contrastes.
—M. Th...... me disait un jour qu'en général dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif digne d'elle, c'est-à-dire, très-noble, il fallait que celui qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif moins honnête et plus vulgaire.
—Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis maréchal de Noailles) s'il avait envoyé sa vaisselle à la monnaie; le duc répondit que non. «Moi, dit le roi, j'ai envoyé la mienne.—Ah! sire, dit M. d'Ayen, quand Jésus-Christ mourut le vendredi-saint, il savait bien qu'il ressusciterait le dimanche.»
—Dans le temps qu'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avait fait plusieurs enfans; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin, le collet s'allongea tellement qu'il a passé quelque temps pour janséniste, et a été suspect à la cour.
—Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne. Arrivé devant son fauteuil et son bureau: «C'est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille.—Comment, travaille! dit le conducteur: quelle insolence! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter sa majesté!» Il s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup de peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention d'offenser la majesté de son maître.
—M. de...... ayant aperçu que M. Barthe était jaloux (de sa femme), lui dit: «Vous jaloux! mais savez-vous bien que c'est une prétention? C'est bien de l'honneur que vous vous faites: je m'explique. N'est pas cocu qui veut: savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison, être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une espèce? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon compliment.»
—Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil: «Ce n'est morbleu pas une bête, que le baron; c'est un sot.»
—Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.
—L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit: c'était celui des Mois de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta, et dit en plaisantant: «Odeur de vers se sentait à la ronde.—Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les odeurs.»
—M. de Fleuri, procureur-général, disait devant quelques gens de lettres: «Il n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le tiers n'est qu'adventice dans la constitution? (Cela veut dire, en d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cents mille hommes ne sont qu'un hasard et un accessoire dans la totalité de vingt-quatre millions d'hommes.)»
—Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant non loin de la mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt: «Ah! ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous.»
—Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon prêché à Versailles: «Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout?—J'ai craint de déranger l'auditoire et de le scandaliser.—Ma foi, reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier point.»
—M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarri, prit ailleurs une galanterie: il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée à la comtesse; heureusement il n'en était rien. Pendant le traitement, qui lui paraissait très-long et qui l'obligeait à s'abstenir de madame Dubarri, il disait au médecin: «Ceci me perdra, si vous ne me dépêchez.» Ce médecin était M. Busson, qui l'avait guéri, en Bretagne, d'une maladie mortelle et dont les médecins avaient désespéré. Le souvenir de ce mauvais service rendu à la province, avait fait ôter à M. Basson toutes ses places, après la ruine de M. d'Aiguillon. Celui-ci, devenu ministre, fut très-long-temps sans rien faire pour M. Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet, disait: «M. d'Aiguillon ne néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé l'honneur et la vie.»
—M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval, de façon à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit: «Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus dans le cours de votre vie entière; et souvenez-vous que c'est M. de Turenne qui vous l'a dit.»
—M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de Florian, disait: «Je les aimerais assez, s'il y mettait des loups.»
—On demandait à Diderot quel homme était M. d'Épinai. «C'est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions, sans dire un bon mot et sans faire une bonne action.»
—M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l'artiste qui l'avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une croix de Saint-Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanité de M. de Fronsac blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait monseigneur. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et lui dit: «Qu'est-ce que tu dis là? monseigneur! on va te prendre pour un évêque.»
—M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud tous les matins, pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la journée, quand on devait la passer dans le monde.
—M. d'Alembert eut occasion de voir madame Denis, le lendemain de son mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds: heureuse à faire mal au cœur.»
—Quelqu'un ayant entendu la traduction des Géorgiques de l'abbé Delille, lui dit: «Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile.»
—M. de B. et M. de C. sont intimes amis, au point d'être cités pour modèles. M. de B. disait un jour à M. de C.: «Ne t'est-il point arrivé de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui t'ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si tu m'aimais mieux qu'elle?—Oui, répondit celui-ci.—Qui donc?—Madame de M....» C'était la maîtresse de son ami.
—M..... me racontait, avec indignation, une malversation de vivriers: «Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes qui moururent exactement de faim; et voilà, monsieur, comme le roi est servi!»
—M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une fois: «Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous?—Oh! lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous; les occasions ne vous manqueront pas plus que les moyens.—Ah! monsieur, reprit douloureusement M. de Voltaire, hors de l'église point de salut.»
—Le prince de Conti disait, dans sa dernière maladie, à Beaumarchais, qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. «A l'égard de la guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt-une campagnes, et il est mort à soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis de Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est mort à quatre-vingt-quatre ans.—Oui, mais le coït, reprit le prince?—Madame votre mère.... répondit Beaumarchais. (La princesse était morte à soixante-dix neuf ans.)—Tu as raison, dit le prince; il n'est pas impossible que j'en revienne.»
—M. le régent avait promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c'est-à-dire, d'en faire un important et le placer. Le jeune poète attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi de quatre secrétaires d'état. Le régent le vit, et lui dit: «Arouet, je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des niaiseries.—Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de rivaux: en voilà quatre.» Le prince pensa étouffer de rire.
—Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt?» Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.
—Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le ballon, dans le Journal de Paris: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air.»
—Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était facile de le perdre auprès de l'évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque de Narbonne; il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant des inculpations réelles: ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à l'incrédulité sur les secondes.
—Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez point de marine.» Le roi répondit sèchement: «Que dites-vous là? Et Vernet, donc?»
—On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari: «Les sacremens sont là.—Un petit moment.—M. le duc de Chaulnes voudrait vous revoir.—Est-il là?—Oui.—Qu'il attende: il entrera avec les sacremens.»
—Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet homme: il me répondit que c'était un homme qui faisait, pour sa patrie, ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que son homme était un espion de police.
—M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa Veuve de Malabar, jouée en 1770, et sa Veuve de Malabar, jouée en 1781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la pièce.
—Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots: «Adieu, mon ami; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent.»
—Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, disait à un de ses amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou, vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule?»
M. de C...., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, quelques abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand, lui dit: «Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très mal.—M. l'abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que vous y seriez mal, que le pays est excellent.»
—Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l'un d'eux parut devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de lui, et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.—De quel régiment?—De Champagne.—Ah! oui, ce régiment où l'on se f... de l'ordre.» Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme et en bottes.
—M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété.»
—Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C, qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il s'était donné, en tenant maladroitement la faulx de la mort.
—L'empereur, passant à Trieste incognito selon sa coutume, entra dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre; on lui dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper; on lui dit qu'il n'y avait plus que des œufs et des légumes, parce que l'évêque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit demander à l'évêque si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de l'évêque, qui ne mangeait point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire à Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit informé qu'il est vacant.» On change de conversation. L'empereur écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse, en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait expédier les provisions à l'aumônier surpris. Il va conter son histoire à son évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome, voulut rester, et apprit à son évêque que cette aventure était l'effet d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de l'empire, par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste.
—Le comte de.... et le marquis de.... me demandant quelle différence je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis: «La différence qu'il y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire, et que l'autre l'avalerait.»
—Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788, blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de despote, et disait: «Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites où elle était resserrée sous Louis XIV.» Il croyait, en tenant ce discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour.
—Madame Desparbès, couchant, avec Louis XV, le roi lui dit: «Tu as couché avec tous mes sujets.—Ah! sire.—Tu as eu le duc de Choiseul.—Il est si puissant!—Le maréchal de Richelieu.—Il a tant d'esprit!—Monville.—Il a une si belle jambe!—A la bonne heure; mais le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.—Ah! sire, il est attaché à votre majesté!»
—Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la pièce d'eau de Marly. L'eau était très-transparente, et on y voyait des carpes dont les mouvemens étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à madame de Maintenon, qui répondit: «Elles sont comme moi; elles regrettent leur bourbe.».
—Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui dit Collé, dans une visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour être payé de mon vivant.»
—Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt. Grande affluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle. «Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête, que vous cherchez: regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure), c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guinées; mais ce n'est pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie.»
—«La postérité, disait M. de B...., n'est pas autre chose qu'un public qui succède à un autre: or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent.»
—«Trois choses, disait N...., m'importunent, tant au moral qu'au physique, au sens figuré comme au sens propre: le bruit, le vent et la fumée.»
—A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme jusqu'alors réputé assez honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais une catin, je serais encore une fort honnête femme; car je ne voudrais point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'épouser.»
—«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit et d'habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables.»
—Feue madame la duchesse d'Orléans était fort éprise de son mari, dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de réduits dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux époux allèrent faire visite à la duchesse douairière qui était malade. Pendant la conversation, elle s'endormit; et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille: «Il vous était réservé, madame, de faire rougir du mariage.»
—Le maréchal de Duras, mécontent d'un de ses fils, lui dit: «Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi.» C'est que le jeune avait soupé deux fois à Marly, où il s'était ennuyé à périr.
—Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait de lui: «C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre.»
—Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait à sa manière. Madame de Rochefort lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi composer le vôtre: du pain, du vin, du fromage et la première venue.»
—Un homme a osé dire: «Je voudrais voir le dernier des rois étranglé avec le boyau du dernier des prêtres.»
—C'était l'usage chez madame Deluchet que l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisait... «Combien en voulez-vous?... Tant.» Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte à l'exception de trente-six livres; lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame, et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné, que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres!»
—M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six mois, en l'importunant de ses assiduités.
—M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans l'esprit, que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.
—M. d'Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. «Il faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier.» Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.
—On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone.—Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point là les gens qu'il faut.—Et qui donc?—Sire, c'est l'abbé Terray.—L'abbé Terray! comment?—Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri.» Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir: il le dit lui même au marquis de Sesmaisons.
—M. d'Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt personnes qu'il avait long-temps cherché à quoi pouvaient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son beau-père, lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon de penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on leur montre le château, les jardins, tout, excepté moi.»
—La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre femme ont vu la lettre de Stanislas.
—De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force, des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes, le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez: mais on oublie l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvéniens d'un mariage déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait par là faire deviner qu'elle était reine?
—On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit: «Vous êtes bien content, M. Levret, d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la réputation.—Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici.»
—Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix, que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles étaient, disait-il, plus timorées que les femmes honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à une troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort l'arrête et lui dit: «Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes.»
—Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une colère épouvantable. «Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?»
—M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.
—Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté.»
—Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille: «Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de canne.»
—Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre; Milord Rochester, après beaucoup de complimens, lui dit: «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit.»
—Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui causait la division des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas facile.—Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous refuseront pas.»
—Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez de musique.» Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre: «Mon ami, quel règne se prépare!»
—Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.
—M. de L...., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec lui. Quelqu'un lui dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»
—Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire; et le porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre, que dans celui des mémoires au roi.
—M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda au roi la permission de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse: «Oh! dit le roi, la place peut s'en aller et la femme reste.»
—Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux, d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses: «Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme.» Le chevalier lui adresse la parole.—«Monsieur, de quelle ville êtes-vous?—De Saint-Malo.—De Saint-Malo! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens?—Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses.»
—Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers américains: «Vous vous êtes battu pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.
—Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit: «Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie.»
—L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre maître ne l'est pas encore.»
—Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze: «La mort nous a oubliés.—Chut! lui répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.»
—M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet qui mange une cerise.»
—M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez.» M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auraient dit: «Sortons.»
—M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier: on ne s'accoutume point à cela.»
—M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa chambre, s'amusait avec l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des instructions. «Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont fausses et catins....—Comment! toutes les femmes! Que dites-vous là, monsieur, dit madame du Châtelet en colère?—Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.»
—M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille. «Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune.»
—Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit: «Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret?» En effet, ce fut Diderot qui le trahit.
—C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: «Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais marmiton.» Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son innocence, et est pendu.
—Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me répondit: «Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas.»
—Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa les dévots; l'archevêque de Paris voulut le faire supprimer: «Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il ne se mêle pas du mien.»