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Aimons-nous tendrement, Elvire:
Ceci n'est qu'une chanson
Pour qui voudrait en médire;
Mais, pour nous, c'est tout de bon.

—On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de connaître l'avenir: «Non, dit-elle, il ressemble trop au passé.»

—On pressait l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collége royal. «Nous verrons cela», dit-il, et ne sollicita point. La place fut donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez lui: «Eh bien! voilà comme vous êtes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée.—Elle est donnée, reprit-il! eh bien! je vais la demander.—Êtes-vous fou?—Parbleu! non; j'avais cent concurrens, je n'en ai plus qu'un.» Il demanda la place et l'obtint.

—Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait de L.... «Je n'en fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.»

—L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah! monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pû prévoir?»

—M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers:

Votre prudence est endormie,
De loger magnifiquement
Et de traiter superbement
Votre plus cruelle ennemie.

—Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. «Voir un malade.—Avez-vous peur de le manquer?»

—Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme.—Estimé! combien de fois? demanda le père.»

—Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui dit: «Je viens vous exhorter à mourir.—Et moi, répondit l'autre, je vous exhorte à me laisser mourir.»

—On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible, et on la vantait beaucoup. «Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté.»

—Une femme causant avec M. de M...., lui dit: «Allez, vous ne savez que dire des sottises.—Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait.»

—«Vous bâillez, disait une femme à son mari.—Ma chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je m'ennuie.»

—Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour: «Je voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile.» Ce mot le peint tout entier.

—Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l'épouser, lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la cour.—Vous voyez bien le contraire, répondit-il.»

—Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours: le roi nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même terme: sur quoi Benserade dit: «On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres.»

—Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter l'entrée gratis aux pages, lui dit: «Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume.»

—Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelqu'intérêt, avait le vice de voler, et l'avait volé lui-même, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha! c'est vous!» Celui-ci lui répond: «Ma foi, il ne s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.

—M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dez son revenu d'une année; c'était mille écus. Il les envoya demander à M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait l'en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante: «Je prie M..., banquier, de donner à M...., ce qu'il lui demandera, à la concurrence de ma fortune.» Cette leçon terrible et généreuse produisit son effet.

—On faisait l'éloge de Louis XIV, devant le roi de Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses talens. «Au moins votre majesté accordera qu'il faisait bien le roi.—Pas si bien que Baron, dit le roi de Prusse avec humeur.»

—Une femme était à une représentation de Mérope, et ne pleurait point; on était surpris. «Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois souper en ville.»

—Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement: «J'ai tout vu, hors un conclave que je voudrais bien voir.»

—Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi: «Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?—Sans doute, dit Villeroi, sans lever la tête, il faut la faire raccomoder, je vais donner des ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin: «Il faudra s'en assurer, dit celui-ci.» On fait venir Sully qui regarde la poutre: «Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et moi.»

—J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutent des articles de foi, dire naïvement: «Messieurs, un vrai chrétien n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d'une pillule amère, si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez l'avaler.»

—M. le régent disait à madame de Parabère, dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu seras sauvée.»

—Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre; les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.»

—Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de finances de M. l'abbé Terray: «Le roi vient de réduire les actions des fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.»

—Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait conter quelqu'action bien infâme ou très-criminelle, il s'écriait: «Oh! comme je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un Dieu.»

—Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis lui dit: «Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et niaise.—Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier; d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très ressemblant.»

—M. de Saint-Germain demandait à M. de Malesherbes quelques renseignemens sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer au conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui dit M. Malesherbes, et portez les autres au conseil.»

—Le chanoine Récupéro, célèbre physicien, ayant publié une savante dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la Tremblaye.

—Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les femmes à une phrase.

—On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes, apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de votre majesté; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce nous avons fait.»

—On condamna en même temps le livre de l'Esprit et le poème de la Pucelle. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat: «Nous n'avons trouvé dans tout le canton, ni Esprit ni Pucelle

—«J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan.

—La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit: «Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux.—En ce cas, dit la Gabrielli, votre majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux.» L'impératrice paya les cinq mille ducats.

—Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux petits soins pour déplaire.

—«Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D...., que ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à la vue d'un croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à moi en foule.»

—M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...; j'aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes réconciliés.»

—Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier président, dit: «Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent.

—Un certain marchand, avocat, homme d'esprit, disait: «On court les risques du dégoût, en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent.»

—Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire.

—«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien me passer de moi», voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.

—«Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.»

—«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous, dans un salon où le passe-dix est à cent louis», disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes faciles et brillantes.

—Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses amans, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu! je m'attendais à vous trouver dans la désolation.—Ah! dit-elle d'un ton pathétique, c'était hier qu'il fallait me voir.»

—La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle: moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues.» Ici elle raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration: «Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jours.»

—On faisait une question épineuse à M..., qui répondit: «Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que j'oublie quand on me les demande.»

—Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit qu'il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait.—«Elle est donc bien chère?—Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»—L'oncle les donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu.—«Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue.» Il la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire, limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil évêque janséniste.

—Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de justice, et qui sortait de Saint-Lazare: «C'est un homme qui a de l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié.»

—Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette: «Parlez donc, messieurs les b..., d'où vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un?»

—Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Guémenée, la sérénissime banqueroute.

—Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au sortir de la comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au Carrousel: «La comédie sera mal ici, il n'y a point d'écho.»

—On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que si je les méprisais.»

—On faisait entendre à un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit: «On peut être très-bon géographe, sans être sorti de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa chambre.

—Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui flétrissent la famille du coupable, M.... dit: «C'est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime.»

—M. de L...., pour détourner madame de B...., veuve depuis quelque temps, de l'idée du mariage, lui dit: «Savez-vous que c'est une bien belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises!»

—Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur en Portugal.

—Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant: «Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du tout?» M. de Vaines lui répondit: «Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez pas.»

—M.... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le public, lui paraissaient ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.

—L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.

—M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il était aimé d'une femme: «Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les gros caractères.»

—«Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., âgée de douze ans, pourquoi cette phrase: «Apprendre à mourir?» Je vois qu'on y réussit très-bien dès la première fois.»

—On disait à M...., qui n'était plus jeune: «Vous n'êtes plus capable d'aimer.—Je ne l'ose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais, si j'étais plus aimable!»

—Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans lequel M. de Calonne est très-maltraité, on disait pourtant, à cause d'un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de Calonne, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela ressemblerait trop à l'histoire du régent qui avait dit au bal à l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me soupçonne pas.» Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son derrière, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»

—Je n'aime point, disait M....., ces femmes impeccables, au-dessous de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du Dante sur la porte de l'enfer:

«Voi che intrate lasciate ogni speranza.
»Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»

C'est la devise des damnés.

—«J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime peu: je ne sais comment cela se fait.»

—Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces deux circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces derniers. Il me répondit tranquillement: «Comment voudriez-vous que le monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils font?»

—On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. «Vraisemblablement elle ne les a plus.—Si fait, lui répondit quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d'amour.»

—M... disait, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que l'esprit y acquiert: «Malheur au poète qui se fait friser tous les jours? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main.»

—Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.

—C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.

—D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur, dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie.—Vous trouvez, dit le comte? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque.»

—Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique étrangère, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde. C'est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui qui lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette étude.

—On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il, je lui donne la tour.»

—M... me disait que madame de Coislin, qui tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent; «et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on appelle la grâce.»

—Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit: «M. le maréchal, vous n'êtes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd.»

—L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de....., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et qui se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui dit l'abbé, ouvrez l'Almanach royal

—Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'étions ni hommes ni femmes.

—Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans au paravant à un certain cordelier. Le coupable dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais sujet qui m'a escroqué.—C'est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe.»

—La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu'un, qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: «Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à l'instant tout cet enthousiasme.

—Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte?—Dans un cabaret où vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.» Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent.

—Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé, qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais le savant en us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.

—M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilége pour l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers volumes de Cléveland, que sous la condition que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.

—Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de penser. «J'en suis très-content, dit-il; il parle de l'enfer comme un ange.»

—M.... disait de madame la princesse de....: «C'est une femme qu'il faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles qu'on quitte.»

—On demandait à la Calprenède quelle était l'étoffe de ce bel habit qu'il portait. «C'est du Sylvandre, dit-il, un de ses romans qui avait réussi.»

—L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appelait cela les révolutions de l'abbé de Vertot.

—M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être chrétien; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu.»

—Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la Pucelle un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir quelques traits heureux pris dans les mœurs du temps.

—M. de...., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement: «Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts que vos amis.»

—Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre le détail, dit: «Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. (Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)»

—Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et sûrs d'être condamnés vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellens. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit: «Je ne veux pas vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière.»

—On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le Temple de Gnide, et il y a même quelqu'obscurité dans les détails; c'est pour cela que madame du Deffant l'appelait l'Apocalypse de la galanterie.

—On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tracassier en bien.

—Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces dettes. Cet oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant, Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la destruction des Juifs.»

—Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.

—Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du café, et qu'il se tuait. «Je suis né tué, répondit-il.»

—Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme très-bien mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je l'ai perdue.»

—On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros, qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut aller la peau humaine.

—M.... disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde: «La société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux autres.»

—Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis XIV: sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paraît certain non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus inconcevable) qu'il était marié avec elle; sans cela, comment expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il vous convenait bien, madame, etc.?» Les vieux courtisans racontent d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.

—Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées, d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer. Les chalans accoururent, les miracles arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.

—Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de Louis XIV, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne touchait qu'en qualité de roi de France.

—M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il y avait ce vers:

Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain.

D'Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, changea le vers ainsi:

Le vieillard de Ferney, le vieux de Pont-Chartrain.

—M. de B...., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de C...., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de cette demoiselle.

—Un sot disait au milieu d'une conversation: «Il me vient une idée.» Un plaisant dit: «J'en suis bien surpris.»

—Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit: «Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon?—Mettez-le sur la carte.»

—Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui lui dit, en l'abordant: «Bon jour, mon ami, comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour, mon ami, comment t'appelles-tu?»

—Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de la faire arracher: «Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la dépense.»

—On dit d'un homme tout-à-fait malheureux: Il tombe sur le dos et se casse le nez.

—Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente de...., et je ne l'avais pas nommée. M.... reprit naïvement: «Cette présidente de Bernière dont vous venez de parler....» Toute la société partit d'un éclat de rire.

—Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet: «Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille.»

—M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand.»

—M.... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.»

—Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable: «Je fais grâce au nommé N....; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints.»

—M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de l'académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille aînée de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il, la fille aînée, fille sage, fille honnête, qui n'a jamais fait parler d'elle.»

—M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui vint en visite l'abbé de....; l'évêque le prie de déjeûner, l'abbé refuse. Le prélat insiste: «Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne.»

—L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil: «Je le possède enfin cet homme vertueux.»

—Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit, après l'avoir considérée: «Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille.» Madame la dauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit: «Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour.»

—Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes. «Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux, et je les ai environnés.»

—Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci?... quelques misérables.»

—Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique à l'abbé Pétiot, dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.»

—Un poète consultait Chamfort sur un distique: «Excellent, répondit-il, sauf les longueurs.»

—Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté dans ma vie.—Quand finira-t-elle? demanda Chamfort.»

—M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en ses amis. «Vous n'êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez notre amitié.—Je vous promets, répondit Chamfort, de vous emprunter vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes.»

FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES.

TABLEAUX HISTORIQUES
DE
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

INTRODUCTION.

La révolution de 1789 est le résultat d'un assemblage de causes agissant depuis des siècles, et dont l'action rapidement accrue, fortement accélérée dans ces derniers temps, s'est trouvée tout-à-coup aidée d'un concours de circonstances dont la réunion paraît un prodige.

Jetons un coup-d'œil sur notre histoire; c'est celle de tous les maux politiques qui peuvent accabler un peuple. On s'étonne qu'il ait pu subsister tant de siècles, en gémissant sous le fardeau de tant de calamités. Mais c'est à la patience de nos ancêtres et de nos pères que les générations suivantes devront la félicité qui les attend. Si la révolution s'était faite plutôt, si l'ancien édifice fût tombé avant que la nation, par ses lumières récentes, fût en état d'en reconstruire un nouveau, sur un plan vaste, sage et régulier, la France, dans les âges suivans, n'eût pas joui de la prospérité qui lui est réservée, et le bonheur de nos descendans n'eût pas été, comme il le sera sans doute, proportionné aux souffrances de leurs aïeux.

Après l'affranchissement des communes (car nous ne remonterons pas plus haut, le peuple était serf, et les esclaves n'ont point d'histoire), à cette époque, les Français sortirent de leur abrutissement; mais ils ne cessèrent pas d'être avilis. Un peu moins opprimés, moins malheureux, ils n'en furent pas moins contraints de ramper devant des hommes appelés nobles et prêtres qui, depuis si long-temps, formaient deux castes privilégiées. Seulement quelques individus parvenaient, de loin en loin, à s'élever au-dessus de la classe opprimée, par le moyen de l'anoblissement; invention de la politique ou plutôt de l'avarice des rois, qui vendirent à plusieurs de leurs sujets nommés roturiers quelques-uns des droits et des privilèges attribués aux nobles. Parmi ces privilèges, était l'exemption de plusieurs impôts avilissans, dont la masse, croissant par degrés, retombait sur la nation contribuable, qui voyait ainsi ses oppresseurs se recruter dans son sein, se perpétuer par elle, et les plus distingués de ses enfans passer parmi ses adversaires. Le droit de conférer la noblesse, et les abus qui en résultèrent, devinrent le fléau du peuple pendant plusieurs générations successives. Des guerres continuelles, les nouvelles impositions, qu'elles occasionnèrent, rendirent ce fardeau toujours plus insupportable. Mais ce qui fut encore plus funeste, c'est qu'elles prolongèrent l'ignorance et la barbarie de la nation.

La renaissance des lettres, au seizième siècle, paraissait devoir amener celle de la raison: mais, égarée dès ses premiers pas dans le dédale des disputes religieuses et scholastiques, elle ne put servir aux progrès de la société; et cinquante ans de guerres civiles, dont l'ambition des grands fut la cause et dont la religion fut le prétexte, plongèrent la France dans un abîme de maux dont elle ne commença à sortir que vers la fin du règne de Henri IV. La régence de Marie de Médicis ne fut qu'une suite de faiblesses, de désordres et de déprédations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie féodale sembla venir expirer au pied du trône. Le peuple, un peu soulagé, mais toujours avili, compta pour une vengeance et regarda comme un bonheur la chûte de ces tyrans subalternes écrasés sous le poids de l'autorité royale. C'était sans doute un grand bien, puisque le ministre faisait cesser les convulsions politiques qui tourmentaient la France depuis tant de siècles. Mais qu'arriva-t-il? Les aristocrates, en cessant d'être redoutables au roi, se rendirent aussitôt les soutiens du despotisme. Ils restèrent les principaux agens du monarque, les dépositaires de presque toutes les portions de son pouvoir. Richelieu, né dans leur classe, dont il avait conservé tous les préjugés, crut, en leur accordant des préférences de toute espèce, ne leur donner qu'un faible dédommagement des immenses avantages qu'avaient perdus les principaux membres de cette classe privilégiée. Ils environnèrent le trône, ils en bloquèrent toutes les avenues. Maîtres de la personne du monarque et du berceau de ses enfans, ils ne laissèrent entrer, dans l'esprit des rois et dans l'éducation des princes, que des idées féodales et sacerdotales: c'était presque la même chose sous le rapport des privilèges communs aux nobles et aux prêtres. Tous les honneurs, toutes les places, tous les emplois qui exercent quelque influence sur les mœurs et sur l'esprit général d'un peuple, ne furent confiés qu'à des hommes plus ou moins imbus d'idées nobiliaires. Il se trouva que Richelieu avait bien détruit l'aristocratie comme puissance rivale de la royauté, mais qu'il l'avait laissée subsister comme puissance ennemie de la nation. Cet esprit de gentilhommerie, devant lequel les idées d'homme et de citoyen ont si long-temps disparu en Europe, cet esprit destructeur de toute société et (quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reçut alors un nouvel accroissement, et pénétra plus avant dans toutes les classes. C'était une source empoisonnée que Richelieu venait de partager en différens ruisseaux. Aussi observe-t-on, à cette époque, un redoublement marqué dans la fureur des anoblissemens: maladie politique, vanité nationale, qui devait à la longue miner la monarchie, et qui l'a minée en effet.

Les ennemis de la révolution ne cessent de vanter l'éclat extérieur que jeta la France sous ce ministère, et que répandirent sur elle les victoires du grand Condé sous celui de Mazarin. Ils en concluent qu'alors tout était bien; et nous concluons seulement que, même chez une nation malheureuse et avilie, un gouvernement ferme, tel que celui de Richelieu, pouvait faire respecter la France par l'Espagne et l'Allemagne, encore plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernées. Nous concluons des victoires de Condé, qu'il était un guerrier plus habile ou plus heureux que les généraux qu'on lui opposa. Mais ce qui est, pour ces mêmes ennemis de la révolution, le sujet d'un triomphe éternel, c'est la gloire de Louis XIV, autour duquel un concours de circonstances heureuses fit naître et appela une foule de grands hommes. On a tout dit sur ce règne brillant et désastreux, où l'on vit un peuple entier, tour-à-tour victorieux et vaincu, mais toujours misérable, déifier un monarque qui sacrifiait sans cesse sa nation à sa cour et sa cour à lui-même. La banqueroute qui suivit ce règne théâtral n'éclaira point, ne désenchanta point les Français, qui, pendant cinquante années, ayant porté tout leur génie vers les arts d'agrément, restèrent épris de l'éclat, de la pompe extérieure, du luxe et des bagatelles, dont ils avaient été profondément occupés. Les titres, les noms, les grands continuèrent d'être leurs idoles, même sous la régence, pendant laquelle ces idoles n'avaient pourtant rien négligé pour s'avilir. Ce frivole égarement, cette folie servile, se perpétuèrent, à travers les maux publics, jusqu'au milieu du règne de Louis XV.

Alors on vit éclore en France le germe d'un esprit nouveau. On se tourna vers les objets utiles; et les sciences, dont les semences avaient été jetées le siècle précédent, commencèrent à produire quelques heureux fruits. Bientôt on vit s'élever ce monument littéraire si célèbre[5], qui, ne paraissant offrir à l'Europe qu'une distribution facile et pour ainsi dire l'inventaire des richesses de l'esprit humain, leur en ajoutait réellement de nouvelles, en inspirant de plus l'ambition de les accroître. Voltaire, après avoir parcouru la carrière des arts, attaquait tous les préjugés superstitieux dont la ruine devait avec le temps entraîner celle des préjugés politiques. Une nouvelle classe de philosophes, disciples des précédens, dirigea ses travaux vers l'étude de l'économie sociale, et soumit à des discussions approfondies des objets qui jusqu'alors avaient paru s'y soustraire. Alors la France offrit un spectacle singulier; c'était le pays des futilités, où la raison venait chercher un établissement: tout fut contraste et opposition dans ce combat des lumières nouvelles et des anciennes erreurs, appuyées de toute l'autorité d'un gouvernement d'ailleurs faible et avili. On vit, dans la nation, deux nations différentes s'occuper d'encyclopédie et de billets de confession, d'économie politique et de miracles jansénistes, d'Émile et d'un mandement d'évêque, d'un lit de justice et du Contrat social, de jésuites proscrits, de parlemens exilés, de philosophes persécutés. C'est à travers ce cahos que la nation marchait vers les idées qui devaient amener une constitution libre.

Louis XV meurt, non moins endetté que Louis XIV. Un jeune monarque lui succède, rempli d'intentions droites et pures, mais ignorant les piéges ou plutôt l'abîme caché sous ses pas. Il appelle à son secours l'expérience d'un ancien ministre disgracié. Maurepas, vieillard enfant, doué du don de plaire, gouverne, comme il avait vécu, pour s'amuser. La réforme des abus, l'économie, étaient les seules ressources capables de restaurer les finances. Il parut y recourir. Il met en place un homme que la voix publique lui désignait[6]; mais il l'arrête dans le cours des réformes que voulait opérer ce ministre, dont tout le malheur fut d'être appelé quinze ans trop tôt à gouverner. Maurepas le sacrifie: il lui donne pour successeur un autre homme estimé, laborieux, intègre, qu'il gêne également et encore plus, qu'il inquiète, et qu'il retient dans une dépendance affligeante, ennemie de toute grande amélioration. Cependant il engage la France dans une alliance et dans une guerre étrangère, qui ne laisse au directeur des finances que l'alternative d'établir de nouveaux impôts ou de proposer des emprunts. Le dernier parti était le seul qui put maintenir en place le directeur des finances, peu agréable à la cour et au ministre principal. Les emprunts se multiplient; nulle réforme économique n'en assure les intérêts, au moins d'une manière durable. M. Necker est renvoyé. Cet emploi périlleux passe successivement en différentes mains mal-habiles, bientôt forcées d'abandonner ce pesant fardeau.

M. de Calonne, connu par son esprit et par un travail facile, osa s'en charger; mais ce poids l'accabla. Il avait à combattre la haine des parlemens et les préventions fâcheuses d'une partie de la nation. Toutefois son début fut brillant. Une opération heureuse et surtout sa confiante sécurité en imposa. Elle réveilla le crédit public, qui, fatigué de ses nouveaux efforts, s'épuisa et finit par succomber; enfin il fallut prononcer l'aveu d'une détresse complète. Il prit le parti désespéré, mais courageux, de convoquer une assemblée de notables pour leur exposer les besoins de l'état.

Alors fut déclaré le vide annuel des finances, si fameux sous le nom de deficit, mot qui, de l'idiôme des bureaux, passa dans la langue commune, et que la nation avait d'avance bien payé. Un cri général s'élève contre le ministre accusé de déprédation et de complaisances aveugles pour une cour follement dissipatrice. L'indignation publique n'eut plus de bornes. Elle devint une arme formidable dans les mains du clergé et de la noblesse, que M. de Calonne voulait ranger parmi les contribuables, en attaquant leurs priviléges pécuniaires. Les deux ordres se réunirent contre le ministre. Le royaume entier retentit de leurs clameurs, auxquelles se joignit la clameur populaire.

C'est alors qu'on reconnut tout l'empire de cette puissance nouvelle et désormais irrésistible, l'opinion publique. Elle avait précédemment entraîné M. de Maurepas dans la guerre d'Amérique; et ce triomphe même avait accru sa force. On avait pu apercevoir, pendant cette guerre, quels immenses progrès avaient faits les principes de la liberté. Une singularité particulière les avait fait reconnaître dans le traité avec les Américains, signé par le monarque; et on peut dire que les presses royales avaient, en quelque sorte, promulgué la déclaration des droits de l'homme, avant qu'elle le fût, en 1789, par l'assemblée nationale. C'est ainsi que le despotisme s'anéantit quelquefois par lui-même et par ses ministres.

Observons de plus qu'en 1787, outre cette classe déjà nombreuse de citoyens épris des maximes d'une philosophie générale, il s'en était depuis peu formé une autre, non moins nombreuse, d'hommes occupés des affaires publiques, encore plus par goût que par intérêt. M. Necker, en publiant, après sa disgrace, son compte rendu, et, quelques années après, son ouvrage sur l'administration des finances, avait donné au public des instructions que jusqu'alors on avait pris soin de lui cacher. Il avait formé en quelque sorte une école d'administrateurs théoriciens, qui devenaient les juges des administrateurs actifs; et parmi ces juges, alors si redoutables pour son rival, il s'en est trouvé plusieurs qui, quelque temps après, le sont devenus pour lui-même.

M. de Calonne fut renvoyé: une intrigue de cour, habilement tramée, mit à sa place son ennemi, l'archevêque de Sens, qui, avant d'être ministre, passait pour propre au ministère. C'était sur-tout celui des finances qu'il desirait, et c'était celui dont il était le plus incapable. Il porta dans sa place les idées avec lesquelles, trente ans plus tôt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles il ne pouvait alors que se rendre ridicule. Il s'était servi des parlemens pour perdre M. de Calonne; et ensuite, sur le refus d'enregistrer des édits modelés sur ceux de son prédécesseur, dont il s'appropriait les plans comme une partie de sa dépouille, il exila les parlemens. La nation, qui, sans les aimer, les regardait comme la seule barrière qui lui restât contre le despotisme, leur montra un intérêt qu'ils exagérèrent, et du moins dont ils n'aperçurent pas les motifs. Ils s'étaient rendus recommandables à ses yeux en demandant la convocation des états-généraux, dans lesquels ils croyaient dominer, et dont ils espéraient influencer la composition. L'archevêque de Sens, entraîné par la force irrésistible du vœu national, avait promis cette convocation, qu'il se flattait d'éluder; de plus il avait reconnu et marqué du sceau de l'autorité royale le droit de la nation à consentir l'impôt, aveu qui, dans l'état des lumières publiques, conduisait, par des conséquences presque immédiates, à la destruction du despotisme.

Cette déclaration de leurs droits, donnée aux Français, comme un mot, fut acceptée par eux comme une chose; et le ministre put s'en apercevoir au soulèvement général qu'excita son projet de cour plénière. Il fallut soutenir par la force armée cette absurde invention; mais la force armée se trouva insuffisante, dans plusieurs provinces, contre le peuple, excité secrètement par les nobles, les prêtres et les parlementaires. La nation essayait ainsi contre le despotisme d'un seul la force qu'elle allait bientôt déployer contre le despotisme des ordres privilégiés; cette lutte ébranlait partout les fondemens des autorités alors reconnues. Les impôts qui les alimentent étaient mal perçus; et lorsqu'après une banqueroute partielle, prémices d'une banqueroute générale, l'archevêque de Sens eut cédé sa place à M. Necker, appelé une seconde fois au ministère par la voix publique, le gouvernement parut décidé en effet à convoquer ces états-généraux si universellement désirés. Chaque jour, chaque instant lui montrait sa faiblesse et la force du peuple.

M. Necker signala sa rentrée au ministère par le rappel des parlemens, qu'avait exilés l'archevêque de Sens. Bientôt après, il fit décider une seconde assemblée, composée des mêmes personnes que la précédente. Ces notables détruisirent, en 1788, ce qu'ils avaient statué en 1787, déclarant ainsi qu'ils avaient plus haï M. de Calonne qu'ils n'avaient aimé la nation. Mais en vain les notables, en vain les parlemens s'efforçaient de la faire rétrograder, en cherchant à soumettre la composition des états-généraux au mode adopté en 1614: l'opinion publique, secondée depuis quelque temps de la liberté de la presse, triompha de tous ces obstacles. Le jour où M. Necker fit accorder au peuple une représentation égale à celle des deux ordres réunis, le couvrit d'une gloire plus pure que celle dont il avait joui quand son rappel au ministère était le sujet de l'allégresse publique. Heureux si, après avoir aidé la nation à faire un si grand pas, il eût pu l'accompagner, ou du moins la suivre! Mais il s'arrêta, et elle continua sa marche. Au milieu des désordres qu'entraîna la chûte subite du gouvernement, l'assemblée nationale poursuivit courageusement ses immenses travaux; et, dans l'espace de deux ans et quelques mois, elle consomma son ouvrage, malgré les fureurs des ennemis renfermés dans son sein ou répandus autour d'elle. Le peuple français prit sa place parmi les nations libres; et alors tomba ce préjugé politique, admis même de nos jours et par des philosophes, qu'une nation vieillie et long-temps corrompue ne pouvait plus renaître à la liberté. Maxime odieuse, qui condamnait presque tout le genre humain à une servitude éternelle!

PREMIER TABLEAU.

Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume, à Versailles, le 20 juin 1789.

Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale, est un de ceux qui sont le plus marqués d'un caractère auguste et imposant. Mais, pour assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs, il convient de leur présenter le précis des événemens qui, depuis l'ouverture des états-généraux, ont préparé cette scène attachante, unique jusqu'ici dans l'histoire.

Dès la première séance des états, au moment de leur ouverture, le seul spectacle de ces trois ordres divisés d'intérêts, d'opinions, même de costumes, mais réunis par une nécessité impérieuse, la seule vue du maintien et des mouvemens de ces hommes si différens, oppresseurs et opprimés, mêlés et confondus sous le nom général de Français, auraient suffi pour faire pressentir à un observateur instruit et attentif qu'une telle assemblée, composée d'élémens si dissemblables, se dissoudrait, ou se constituerait sous une autre forme, qui, sans établir une véritable unité d'intérêts, forcerait tous ces intérêts opposés à marcher quelque temps ensemble. Il était facile dès-lors de prévoir quels seraient les embarras du trône, entre les privilèges qui l'entouraient, et les représentans d'un peuple éclairé connaissant ses droits et sa force, disposé également à repousser la violence ou le mépris.

Dans cette première séance, la noblesse s'était signalée par l'expression d'un orgueil offensant, puisé sans doute dans son costume et dans sa parure, plus que dans ses droits, dans ses talens et dans ses moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé de vérifier en commun les pouvoirs des trois ordres respectifs avaient occasionné des débats, dans lesquels les députés du peuple avaient vu à la fois et l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires. Un temps précieux se consumait dans ces discussions. La cour, dans une neutralité apparente, feignait de tenir la balance égale entre les concurrens, pour attirer à elle la décision de tous les points contestés. Elle n'avait voulu, en doublant la représentation du peuple, que forcer les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions pécuniaires; et elle commençait à redouter cette nouvelle puissance du peuple, près de se diriger contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle voulait maintenir. Dans cette lutte de la noblesse et de la nation, le clergé semblait s'offrir comme médiateur; et bien qu'opposé à la vérification des pouvoirs en commun, il ne s'était point constitué en chambre séparée, comme les nobles s'étaient hâtés de le faire. Les communes, réduites à l'inaction par l'absence de leurs collaborateurs, s'apercevaient tous les jours que leur force d'inertie devenait une puissance formidable; et, secondées par quelques prêtres vertueux, par quelques nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie que dans une prompte réunion au parti populaire, elles osèrent enfin, après une mûre délibération, se constituer en assemblée nationale: c'était déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette grande et sublime mesure remplit le peuple d'un nouvel enthousiasme pour ses représentans, et fit trembler la cour, les ministres, les nobles et les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut en vain qu'ils se liguèrent, ou plutôt que leur ligue, jusqu'alors secrète, se manifesta par des signes évidens. Mais il est trop tard: le colosse national s'était élevé à sa véritable hauteur, et tout devait dès-lors fléchir ou se briser devant lui.

Une autre délibération, plus subite et non moins hardie, avait, en conservant provisoirement les impositions, déclaré qu'elles étaient toutes illégales, et qu'elles ne seraient perçues dans les formes existantes, que jusqu'à la première séparation de l'assemblée nationale, quelle que fût la cause de cette séparation. C'était couper à la fois tous les nerfs du despotisme, dans un temps où le peuple, surchargé d'impôts, accablé de toutes les calamités réunies, était affligé d'une disette de grains, qu'il imputait au gouvernement encore plus qu'à la nature.

Un autre article de cet arrêté mémorable mettait la dette publique sous la protection de la loyauté française. On attachait ainsi, on dévouait à la cause nationale la classe immense des créanciers de l'état, que leurs préjugés, leurs habitudes et leurs intérêts mal conçus avaient rendus jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme.

Qu'on se représente, s'il est possible, à la nouvelle de cet arrêté, la surprise et la terreur de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu dans le peuple français qu'un assemblage d'hommes nés pour la servitude. Ce fut en ce moment que les ennemis du peuple eurent recours aux mesures les plus violentes. Maîtres de la personne du roi, ils le reléguèrent en quelque sorte à Marly, et l'entourèrent suivant leurs convenances; ils le rendirent invisible, inaccessible comme un sultan d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrière que ni la nation ni la vérité ne pouvaient franchir, et que lui-même n'aurait pu renverser. Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent d'appuyer de son autorité la division des trois ordres en trois chambres; ils amenèrent le roi de France à se déclarer le roi des privilégiés: et sans doute on résolut alors la tenue de cette séance royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires à ce peuple qui devait se régénérer; violence du despotisme connue sous le nom de lit de justice, détestée des Français même au temps de l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des hommes appelés pour être législateurs d'un grand empire.

On la proclame donc cette séance royale, qui devait se tenir quelques jours après. Dans l'intervalle, la porte de l'hôtel de l'assemblée est fermée et gardée par des soldats. Les députés de la nation sont repoussés du lieu de la séance. Le président, M. Bailly, paraît, demande l'officier de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des états-généraux. «Je proteste contre de pareils ordres, répond le président, et j'en rendrai compte à l'assemblée.» Les députés arrivent en foule, se partagent en divers groupes dans l'avenue, s'irritent et se communiquent leur indignation. Le peuple la partageait. On s'étonne encore aujourd'hui, deux ans après la révolution, que les habitans de Versailles, ces hommes nourris et enrichis ou du faste ou des bienfaits du despotisme, aient montré contre lui une si violente aversion. C'est pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs des soldats exécuteurs de cet ordre barbare, dire tout bas à quelques représentans du peuple: «Courage, braves députés!» Le courage remplissait toutes les âmes, il brillait dans tous les yeux. Les uns voulaient que l'assemblée se tint sur la place même, au milieu d'un peuple innombrable; d'autres proposaient d'aller tenir la séance sur la terrasse de Marly, et d'éclairer le prince, qu'on emprisonnait pour l'aveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte, le président avait cherché un local où l'on pût délibérer avec ordre et sagesse. Un jeu de paume est indiqué. La circonstance rendait auguste tout lieu qui pouvait servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné, tous y accourent. Un des députés[7], malade, et qu'on instruisait d'heure en heure des mouvemens de l'assemblée, s'élance de son lit, s'y fait porter; il assiste à l'appel que suivait le serment national; il demande que, par indulgence pour son état, l'ordre de l'appel soit interverti, et qu'on lui permette d'être un des premiers à prononcer ce serment: sa demande est agréée; il le prononce à voix haute: «Grâce au ciel, dit-il en se retirant, si je meurs, mon dernier serment sera pour ma patrie!»

Le voici ce décret qui décida des hautes destinées de la France: «L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne continue ses délibérations et ne consomme l'œuvre importante pour laquelle elle s'est réunie, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir; et qu'enfin partout où ses membres se réunissent, là est l'assemblée nationale, a arrêté que tous les membres de cette assemblée prêteront à l'instant le serment de ne jamais se séparer, que la constitution du royaume et la régénération publique ne soient établies et affermies; et que, le serment étant prêté, tous les membres et chacun d'eux confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable.»

Le président prêta le premier ce serment à l'assemblée et le signa. L'assemblée le prêta entre les mains de son président, et chacun apposa sa signature à ce grand acte. Qui le croirait, que, dans ce jour de gloire, un homme ait pu vouloir assurer l'éternité de sa honte en refusant de signer? Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari obtienne l'immortalité de l'opprobre!

Pendant cette grande scène, la capitale, instruite de moment en moment, se livrait aux transports de la joie, de l'admiration et de l'espérance. La majorité du clergé se décidait à la réunion, qui s'opéra le lundi 22, dans l'église de Saint-Louis, où l'assemblée nationale tint sa séance avec un recueillement plein de majesté, malgré le concours des spectateurs qui remplissaient les bas côtés du temple. Les cent quarante-neuf pasteurs citoyens qui avaient signé la délibération du 19 pour la vérification des pouvoirs en commun, sortirent du sanctuaire après un appel nominal, et s'avancèrent en ordre dans la nef, cessant ainsi d'être les représentans d'un ordre et devenus les représentans de la nation. Le vénérable archevêque de Vienne mêla, dans un discours touchant, les conseils de la concorde et le vœu de la liberté. Ses cheveux blancs, son éloquence paisible, le profond silence de l'assemblée et de tout le peuple qui remplissait l'enceinte, la réponse du président pleine d'un sentiment doux et d'une dignité tranquille, les larmes de joie de dix mille assistans, les accens unanimes d'une sensibilité tout ensemble patriotique et religieuse, le retentissement des voûtes sacrées, le saisissement de tous les cœurs, le mélange de toutes les passions nobles et fières, peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards, formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre. Le souvenir de ces pures et délicieuses sensations est demeuré ineffaçable dans l'âme de ceux qui les éprouvèrent: il n'a pu être étouffé sous la multitude des sensations successives, récentes et accumulées, qu'ont fait naître tous les grands événemens de la révolution.

Quel contraste entre ce jour de concorde, de fraternité sociale, et cet autre jour qui suivit bientôt après, où le roi vint parler en maître moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des privilégiés! Une garde nombreuse entoure la salle des états; des barrières en écartent le public. Le roi commande qu'on délibère par ordres et en chambres séparées; il dicte ses lois, et sort. La noblesse, une partie du clergé, le suivent: les communes restent. Un appariteur royal se présente, intime l'ordre de sortir. L'étonnement et l'indignation remplissaient toutes les âmes. Un citoyen se lève, et prononce ces paroles, gravées depuis sur sa statue et dans le cœur de tous les Français: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes les représentans de la nation française, et que nous ne sortirons d'ici que par la puissance des baïonnettes. Tel est le vœu de la l'assemblée.» Ce fut le cri de tous, la réponse unanime. Un nouveau serment confirme le premier; et cette journée, d'abord si menaçante pour la liberté publique, ne fit que l'affermir sur ses bases désormais inébranlables.

Si les petites circonstances ne servaient quelquefois à réveiller de grandes idées ou du moins à y ajouter un nouvel intérêt, nous nous abstiendrions de rappeler une anecdote oubliée et comme perdue dans les grands mouvemens de la révolution. Croira-t-on qu'un prince français ait, le soir même du jour où fut prononcé le serment patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce même jeu de paume consacré depuis comme un temple élevé à la liberté?

Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme lui) qu'un tel obstacle empêcherait une seconde séance de l'assemblée. Tel était l'aveuglement des nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire, elle l'avait mérité par sa patience; et la révolution même peut bien la faire absoudre et non la justifier.

SECOND TABLEAU.

Les Gardes-Françaises détenus à l'Abbaye Saint-Germain, délivrés par le peuple.

On ne doit point compter parmi les mouvemens généreux du peuple vers la liberté, ni regarder comme son ouvrage, l'émeute excitée contre Réveillon, riche manufacturier du faubourg Saint-Antoine et citoyen estimable. Le pillage de ses ateliers, la fureur des brigands qui s'y livrèrent, les cris de mort poussés contre lui, l'ordre de fermer les maisons donné par une troupe de scélérats qui couraient les rues, les alarmes, les terreurs répandues en un instant dans la capitale, n'étaient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer les esprits, faire redouter la révolution, et se ménager le prétexte plausible d'entourer Paris de forces menaçantes, afin de le garantir du pillage.

Les commis des fermes, qui, au grand étonnement des financiers leurs commettans et du peuple jusqu'alors leur victime, se montrèrent de bons citoyens, avaient annoncé que, depuis quelques jours, il entrait dans la ville une foule de gens sans aveu. On ne voulut tenir aucun compte de cet avis. La police laissa les brigands s'attrouper, porter avec insolence l'effigie du citoyen dont ils détruisaient les possessions, et prononcer son arrêt de mort.

M. de Crosne, homme faible et indécis, esclave d'un ministère corrompu, et gardant par ambition une place supérieure à ses talens, ne se met nullement en peine d'arrêter le brigandage. Il répond que le guet à pied et à cheval a d'autres occupations, et qu'il faut s'adresser au commandant des gardes-françaises. On fait vingt courses inutiles pour trouver M. du Châtelet; enfin on réussit à le joindre. Il n'est point effrayé de tout ce qui arrive; il va envoyer de puissans secours; et ces puissans secours sont une poignée de soldats pour garder un vaste enclos, une maison immense, et pour faire face à une multitude innombrable de vagabonds effrénés, qui passent la nuit dans les tavernes, et se disposent, par des orgies, aux crimes commandés pour le lendemain. Le commandant se repose, et la police dort; ou plutôt tout le gouvernement veille, dans l'espérance d'un désordre qui va remplir ses vues. Aucun des séditieux n'est arrêté, aucune mesure n'est prise afin de réprimer les misérables, qui se trouvent assez riches pour répandre eux-mêmes l'argent à pleines mains, et entraîner avec eux les ouvriers séduits ou trompés. Ils commettent en effet les désordres qu'on avait prévus et désirés.

Quand les excès sont à leur comble, alors le secours arrive, et il ne peut que redoubler le mal en nécessitant le carnage. Des ordres exécrables sont donnés pour tirer sur une multitude de citoyens, dont la plupart n'étaient attirés là que par la singularité de l'événement, ou même par le zèle de la chose publique. On avait préparé pour les malfaiteurs des charrettes chargées de pierres, un bateau rempli de cailloux et de bâtons: ils furent interceptés; mais les tuiles, les ardoises, les meubles, y suppléèrent, et furent lancés comme une grêle sur les soldats de Royal-Cravate et sur les gardes françaises. Blessés et furieux, ils obéirent à l'ordre de la vengeance. Les fusils, les baïonnettes, immolèrent des troupes de citoyens, tués sur les toits, percés dans les appartemens, dans les caves; et la nuit seule mit un terme à ces meurtres. Il ne fallait qu'un bataillon, placé le veille sur les lieux, pour parer à tout: mais on voulait un événement qui parût rendre nécessaire à Paris la présence des troupes nombreuses qu'on allait y amener, et il importait au ministère de rendre le peuple et le soldat irréconciliables.

La providence, qui, depuis le premier moment du nouvel ordre de choses, a toujours déconcerté les mesures de nos anciens tyrans, fit tourner contre eux cet exécrable projet. Les troupes, indignées de la mauvaise foi de leurs chefs, frémirent de l'odieux emploi auquel on réservait leur courage. Elles se souvinrent qu'elles étaient françaises et citoyennes, et les soldats du roi devinrent les soldats de la patrie. On en remplit cependant tous les environs de la capitale. Quoique la réunion des trois ordres fût consommée à l'assemblée nationale, et que les ministres ne parlassent que de concorde entre le roi et les représentants, trente-cinq mille hommes de troupes de ligne étaient répartis entre Paris et Versailles; vingt mille autres étaient attendus; des trains d'artillerie les suivaient avec des frais énormes. Les camps sont tracés, les emplacemens des batteries sont formés; on s'assure des communications, on intercepte les passages; les chemins, les ponts, les promenades sont métamorphosés en postes militaires. Le maréchal de Broglie dirigeait tous ces mouvemens.