Députation des femmes artistes présentant leurs pierreries et bijoux à l'Assemblée nationale à Versailles, le 7 septembre 1789.
C'est un de ces momens précieux au génie des arts non moins qu'au patriotisme. Les annales de Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser les sacrifices que de généreuses citoyennes firent à leur patrie des ornemens les plus chers à leur sexe, et le pinceau des artistes s'est souvent exercé sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses citoyennes françaises, le sentiment et le sacrifice sont les mêmes; et de plus l'action pareille offre un autre genre d'intérêt relatif aux personnes. Celles qui apportaient cette offrande unissaient aux grâces de leur sexe la gloire des arts et des talens, partage de leurs familles, de leurs pères, de leurs époux, et même le leur propre; car plus d'une parmi elles, pouvait avec succès retracer sous ses crayons ou sous ses pinceaux le tableau dont elle avait fait partie, et reproduire, comme artiste, la scène où, comme actrice, elle avait agréablement figuré.
Le tribut présenté à la patrie par nos jeunes citoyennes, fut modique et proportionné à leur fortune: mais l'heureux exemple qu'elles donnaient, était véritablement une riche offrande; il réveilla l'esprit public, dans un temps où l'esprit public était la seule ressource de l'état. C'était une des plus dangereuses époques de la révolution; c'était le moment ou la destruction des droits féodaux, des dîmes, des priviléges de toute espèce, en irritant toutes les passions, en désolant tous les intérêts, avait rallié tous les ennemis publics contre l'espérance de la régénération nationale. Accablés sous les ruines du despotisme, tous se réunissaient pour disperser les matériaux du nouvel édifice à peine ébauché. Le plus sûr moyen d'atteindre cet exécrable but, c'était de renverser la fortune publique, déjà si chancelante; faire disparaître le numéraire, l'enfouir, l'exporter, anéantir ou embarrasser la perception des impôts, c'était le but de toutes leurs manœuvres. Les destins d'un grand empire tenaient à quelques millions de plus ou de moins dans le trésor public. Il s'agissait de gagner le moment où un nouveau plan de finances serait présenté à la nation par le ministre en qui elle se confiait encore. Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources momentanées; et l'état était réduit à demander aux citoyens des sacrifices volontaires, dont la récompense se montrait en perspective dans la liberté publique, œuvre de la constitution que l'assemblée nationale promettait aux Français.
Elle s'occupait alors d'une question très-importante, celle du droit accordé à un seul homme, nommé roi, de suspendre ou d'annuler la volonté d'une grande nation. Cette discussion avait rempli une partie de la séance du lundi 7 septembre, lorsque le président demanda à l'assemblée si elle voulait recevoir une députation composée de onze vertueuses citoyennes, qui venaient lui offrir avec leurs hommages, leurs parures et leurs bijoux. Un applaudissement universel fut la réponse à cette question. Elles paraissent: on leur fait préparer des siéges hors de la barre dans l'intérieur de la salle. Ces dames toutes vêtues de blanc, toutes décemment et simplement coiffées, ornées d'une cocarde patriotique, s'avancent, précédées de deux huissiers, se rangent sur une ligne, et saluent le président et l'assemblée.
Madame Moitte, femme d'un artiste distingué, qui avait, en qualité d'auteur du projet, été nommée présidente de la députation, devait prononcer un discours; mais craignant, soit par la faiblesse de sa voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue de l'assemblée, elle pria M. Bouche, député d'Aix, de le prononcer pour elle.
M. Bouche, ayant reçu le discours de madame Moitte, dit:
«Messeigneurs, (on prononçait encore ce mot, que le développement des principes de la liberté a proscrit, même en parlant à l'assemblée nationale)
»La régénération de l'état sera l'ouvrage des représentans de la nation.
»La libération de l'état doit être celui des bons citoyens.
»Lorsque les Romaines firent hommage de leurs bijoux au sénat, c'était pour lui procurer l'or sans lequel il ne pouvait accomplir le vœu fait à Apollon par Camille avant la prise de Veies.
»Les engagemens contractés envers les créanciers de l'état sont aussi sacrés qu'un vœu. La dette publique doit être scrupuleusement acquittée, mais par des moyens qui ne soient pas onéreux au peuple.
»C'est dans cette vue que quelques citoyennes, femmes ou filles d'artistes, viennent offrir à l'auguste assemblée nationale des bijoux qu'elles rougiraient de porter, quand le patriotisme leur en commande le sacrifice. Eh! quelle femme ne préférerait l'inexprimable satisfaction d'en faire un si noble usage, au stérile plaisir de contenter sa vanité?
»Notre offrande est de peu de valeur, sans doute; mais dans les arts, on cherche plus la gloire que la fortune; et notre hommage ne peut être proportionné au sentiment qui nous inspire.
«Puisse notre exemple être suivi par le grand nombre de citoyens et de citoyennes dont les facultés surpassent de beaucoup les nôtres!
«Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté, si vous donnez à tous les bons patriotes la facilité d'offrir des contributions volontaires, en établissant dès à-présent une caisse uniquement destinée à recevoir tous les dons en bijoux ou espèces, pour former un fonds qui serait invariablement employé à acquitter la dette publique.»
Après ce discours, vivement applaudi, madame Moitte, qui tenait la cassette où étaient renfermés les bijoux, monta au bureau des secrétaires, et la déposa entre leurs mains; la cassette fut ensuite remise sur le bureau du président, qui, s'adressant à ces dames, leur dit:
«L'assemblée nationale voit avec une vraie satisfaction les offres généreuses auxquelles vous a déterminées votre patriotisme.
»Puisse le noble exemple que vous donnez en ce moment, propager le sentiment héroïque dont il procède, et trouver autant d'imitateurs qu'il aura d'admirateurs!
»Vous serez plus ornées de vos vertus et de vos privations, que des parures que vous venez de sacrifier à la patrie.
»L'assemblée nationale s'occupera de votre proposition, avec tout l'intérêt qu'elle inspire.»
Ce discours fut aussi très-applaudi; et un membre proposa d'insérer dans le procès-verbal de l'assemblée le discours et les noms de ces dignes citoyennes. La proposition fut agréée; et l'assemblée demanda même que les noms fussent lus en ce moment. Il serait injuste de leur refuser ici l'honneur dont ces noms jouissent dans les premières pages des annales de la patrie: c'étaient mesdames Moitte, Vien, la Grénée, Suvée, Beruer, du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David, Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf; mesdemoiselles Vassé, de Bourecueil, Vestier, Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps.
Après la lecture de ces noms, l'assemblée, en décernant à ces dames l'honneur de la séance, voulut qu'elles conservassent la place de distinction qui leur était accordée.
D'autres honneurs et d'autres applaudissemens les accompagnèrent au sortir de l'assemblée, soit à Versailles, soit à Paris. Elles étaient attendues à l'entrée des Champs-Élysées par un détachement des élèves de l'académie de peinture et de sculpture, et par des musiciens précédés de flambeaux qui entourèrent la voiture de ces dignes citoyennes.
Le peuple, toujours éclairé par un sentiment prompt sur ses intérêts et sur ses besoins, les comblait de bénédictions. Les districts devant lesquels elles passèrent, firent prendre les armes, et ajoutèrent chacun un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde d'honneur qui précédait les voitures. Ce cortége les conduisit jusqu'au Louvre où logeaient la plupart de ces dames; et en entrant dans ce séjour des arts, les musiciens eurent la délicate attention de jouer l'air: Où peut-on être-mieux qu'au sein de sa famille?
Telle fut la première récompense que nos aimables patriotes obtinrent de leur civisme dans cette journée. Mais elle ne fut que le présage du prix plus flatteur qu'elles avaient espéré de leur démarche, l'avantage d'être imitées. Dès ce moment, l'assemblée reçut chaque jour de nouvelles offrandes. Plusieurs districts formèrent des bureaux et des caisses pour réunir ces tributs, qu'ils portaient ensuite à l'assemblée. Il se forma différentes sociétés qui se piquèrent d'une émulation généreuse. C'était à qui enrichirait le plus l'autel de la patrie, à qui repousserait le plus le fléau que les aristocrates invoquaient comme un présent du ciel et comme leur unique espérance, la banqueroute. Ils frémissaient de la voir tous les jours s'éloigner davantage, d'entendre tous les jours dans l'assemblée, de lire dans les journaux la liste des dons patriotiques qui attestaient le noble dévouement d'un grand nombre de citoyens. «On vit, disent les deux historiens que nous avons déjà cité plus d'une fois, on vit l'enfance sacrifier ses jouets, la vieillesse les soulagemens si nécessaires à son existence, l'opulence présenter le tribut de ses richesses, l'indigence celui de sa pauvreté, les domestiques dans plusieurs maisons particulières se réunir, dans plusieurs manufactures les ouvriers se cotiser et donner à l'état une portion de leur faible pécule, quelques-uns même ouvrir une souscription chez un notaire. Enfin, une pauvre femme, rencontrant les députés de son district qui allaient porter leur contribution à l'assemblée nationale, voulut avoir part à cette œuvre civique, et les contraignit, à force de prières et de larmes, d'accepter la moitié de sa fortune, vingt-quatre sous, et de joindre le denier de la veuve à leurs magnifiques offrandes. Tous ces traits de vertu, et il y en eut plusieurs, étaient pour la patrie un trésor plus précieux que les sommes qu'ils produisaient. Ils montraient que les Français, quoiqu'osassent dire les ennemis publics, n'étaient pas indignes de la liberté, malgré l'abîme de vices où la servitude les avait plongés. Nous avons vu, deux ans après, la guerre étrangère et les menaces des despotes provoquer de nouveaux sacrifices consommés avec un nouvel enthousiasme. De nouveaux exemples de vertu auraient dû décourager les tyrans extérieurs, et leur annoncer dès-lors le triomphe de la liberté. Mais ce n'était point à eux d'imaginer que les vertus d'un peuple peuvent être le prélude de ses victoires.
FIN DES TABLEAUX SUR LA RÉVOLUTION.
Gélon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.—Gélon dépose son autorité entre les mains du peuple.—Avant J.-C. 414, Denis tyran de Syracuse.—Avant J.-C. 405,—346,—les Syracusains appellent Timoléon à leur secours.—Timoléon se fixe en Sicile.—Mort de Timoléon.—Agathocle est élu tyran de Syracuse, avant J.-C. 310.—Agathocle est chassé de Sicile, et meurt en Italie, avant J.-C. 278.—Avant J.-C. 269, Hiéron gouverne la Sicile et en fait le bonheur.—Archimède.—Siège de Syracuse par Marcellus.—Avant J.-C. 212, Naples, simple province romaine, est gouvernée par les ducs.
Les royaumes de Naples et de Sicile furent réunis sous les mêmes lois au commencement du douzième siècle; depuis cette époque (et hors l'intervalle de cent cinquante années), ne formant qu'une seule et même puissance, nous avons cru devoir présenter, sous un seul et même point de vue, les principaux événemens de leur histoire.
En effet, dans cet intervalle même où les deux royaumes sont séparés, pendant cette longue rivalité des maisons d'Aragon et d'Anjou, les guerres civiles que se font les deux peuples, c'est-à-dire, leurs souverains, semblent mêler et confondre les annales des deux empires; nous ne les séparerons donc point, même dans le précis des événemens de cette période, où les alternatives de leurs victoires et de leurs défaites ne forment pour les deux peuples qu'une suite de mêmes calamités: et quant aux siècles reculés, la Sicile seule mérite d'attirer nos regards, puisqu'elle était déjà couverte de villes opulentes et célèbres, dans un temps où Naples n'était qu'une république obscure, resserrée dans les limites d'un territoire borné, distinguée seulement par sa fondation antérieure à celle de Rome même, mais bientôt recherchant l'amitié de ces redoutables voisins, et heureuse sous la protection de cette alliance, jusqu'au moment où elle passe sous leur empire.
La Sicile, célèbre avant les temps historiques, partage avec la Grèce, les îles de l'Archipel et les belles contrées de l'Asie, l'honneur de rappeler ces traditions antiques, recueillies et ornées par l'imagination des poètes. Elle est en effet, ainsi que ces contrées, le théâtre des événemens et des prodiges consacrés par la mythologie, le berceau de plusieurs de ses fables même, et la patrie de ces héros et de ces dieux admis par la postérité. Ces peuples, sous un ciel heureux, dans un climat fertile, cultivèrent de bonne heure, ainsi que les Grecs, les arts de l'imagination, et témoins comme eux des phénomènes variés et des merveilles de la nature, ils virent naître des artistes pour la peindre et des poètes pour la chanter.
On conçoit qu'avec ces avantages la civilisation n'y dut pas être moins prompte; aussi la Sicile est-elle représentée comme un pays florissant, couvert de républiques déjà puissantes, au temps même où les Sicanes (peuplade espagnole), où les Sicules (nation italienne), y viennent chercher des établissemens. Mais ce furent les Grecs, fondateurs de plusieurs colonies, telles que Géla, Agrigente, Syracuse, qui, en y portant leur langue, leurs usages, leur caractère, développèrent le génie des indigènes, et transportèrent, pour ainsi dire, la Grèce dans la Sicile. Même esprit, mêmes effets de cet esprit, un pays partagé en différens états, les uns républicains, les autres soumis à un tyran; des guerres, des rivalités, des divisions intestines, des usurpateurs, des conspirations: tout rappelle les Grecs et leur histoire. Mais leur histoire même n'offre rien de plus beau peut-être et de plus imposant que le moment où Syracuse, après deux siècles d'un gouvernement orageux, forme sous les lois de Gélon, la seule grande puissance de la Sicile. Quel spectacle de voir Gélon usurpant, il est vrai, l'autorité souveraine, mais la dévouant aux soins de la félicité publique, repoussant les Carthaginois qui, voisins de la Sicile, y possédaient d'anciens établissemens; portant en peu d'années son peuple au plus haut degré de splendeur; ensuite, venant seul, sans armes, dans la place publique, au milieu des Syracusains armés par ses ordres, offrant de rendre compte de sa conduite, même de ses facultés, à ses sujets assemblés, et déposant le pouvoir suprême au milieu de ses concitoyens! Le peuple, dans le transport de sa reconnaissance, lui rend, d'une acclamation unanime, l'autorité abdiquée, la consacrant même par le nom de roi; car il n'avait régné que sous celui de préteur. On lui décerne une statue qui le représente désarmé, vêtu en simple citoyen, tel qu'il s'est présenté à l'assemblée le jour de son abdication. C'était en effet le plus beau de sa vie.
C'est à un tel caractère qu'il appartient d'être, comme le dit un de nos grands écrivains, le seul homme qui, dans un traité de paix, ait jamais stipulé pour l'humanité entière. Vainqueur des Carthaginois qu'il chassa de son île, il leur impose, parmi les conditions du traité, la loi de renoncer chez eux aux sacrifices des victimes humaines; et consacrant par la religion même ce sentiment humain, il ordonne, aux frais des vaincus, la construction de deux temples, l'un à Carthage, l'autre en Sicile; monumens augustes où fut déposé, sous la garde des dieux, le double du traité qui les frustrait de ces cruelles offrandes.
Le respect attaché à la mémoire de ce prince fut tel que les Syracusains supportèrent patiemment après lui ses deux frères Hiéron et Trasibule: pardonnant à l'un d'être un roi faible et indolent, trop peu digne du sang de Gélon, et à l'autre d'être un tyran barbare qui le déshonorait. Les vexations de ces deux règnes réveillèrent, dans les Syracusains, cet esprit démocratique si naturel aux Grecs; mais la république, rendue à son ancienne forme, perdit cette énergie et cette influence souvent plus fortes et plus rapides sous le gouvernement d'un seul. C'est ce qu'on vit dans une suite de guerres contre des voisins moins puissans qu'elle. Un grand danger lui rendit bientôt toutes ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Gélon, à la grande époque de la descente des Athéniens en Sicile.
Une discussion, pour des limites de frontières entre deux petites républiques siciliennes, dont l'une appelait Athènes à son secours, fut un prétexte dont l'ambition d'Alcibiade se prévalut pour engager une guerre qui commença la ruine de sa patrie. Les premiers succès des généraux athéniens, parvenus à bloquer Syracuse par terre et par mer, effrayèrent Lacédémone, qui envoya aux Syracusains des troupes et un libérateur. Mais cette violente crise avait fait sentir à Syracuse le besoin d'un chef contre les ennemis étrangers. Hermocrate repoussa plus d'une fois les Carthaginois qui possédaient encore des établissemens dans l'île, et préparait ainsi les usurpations et la grandeur de Denis, son gendre; tyran bizarre, avide de conquêtes et recherchant les philosophes; inégal dans le développement de ses talens politiques et militaires; épris de la gloire, et se déshonorant par des cruautés gratuites; méditant une descente à Carthage et mourant de joie du succès d'une tragédie.
Denis le jeune, autre tyran, indigne même de son père, offre le tableau affligeant d'un prince qui, né avec d'heureuses dispositions, appelle d'abord autour de lui la philosophie et les arts, les exilant bientôt à la voix des flatteurs, vendant Platon pour s'en défaire, se livrant ensuite à tous les vices de la fortune; enfin, chassé deux fois pendant un règne qui ne fut qu'une longue guerre contre ses peuples. Dans l'état où était réduite Syracuse, déchirée au-dedans, menacée au-dehors, affaiblie par des passages violens du despotisme à l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle tourne les yeux vers Corinthe, son ancienne métropole, et demande, par des ambassadeurs, des secours contre ses tyrans domestiques et ses ennemis étrangers, les Carthaginois.
Corinthe possédait un citoyen qui, après avoir servi sa patrie dans la guerre et dans la paix, n'aspirait, depuis vingt ans, qu'à se faire oublier d'elle. Il avait caché dans un désert sa mélancolie et son désespoir plutôt que ses remords. Timoléon pouvait-il les connaître? Le meurtre qu'il avait commis avait sauvé la république; il avait chéri sa victime; il l'avait, dans un combat, couvert de sa personne; mais Timophane aspire à la tyrannie, Timoléon l'immole et pleure son frère. Il le pleure vingt ans, enseveli dans la retraite, et se croyant un objet de la haine céleste, non pour avoir châtié un tyran, mais pour l'avoir trouvé dans un frère qu'il chérissait. A la prière des ambassadeurs syracusains qui demandent un général, un ennemi des tyrans, un vengeur de la liberté, le peuple s'écrie: «Timoléon!» On députe vers lui, on le presse; il obéit sans joie: il part.
Le nom de Timoléon avait hâté la levée des troupes. Il voit de loin la côte de Sicile; mais pour arriver à Syracuse, il fallait échapper à la flotte des Carthaginois. Son habileté triomphe de cet obstacle: il aborde; il bat Jectas, tyran de Léonte, qui, sous prétexte de délivrer les Syracusains contre Denis, aspirait à le remplacer. Sa victoire lui livre Syracuse. Il renvoie Denis à Corinthe, voyage qui fit un proverbe dans la Grèce. Il fallait encore renvoyer les Africains à Carthage; c'est ce que fit une nouvelle victoire de Timoléon. Les conditions de paix qu'il leur imposa assurèrent la liberté de toutes les villes grecques qu'ils avaient opprimées; et déjà ses soins avaient purgé la Sicile des tyrans qui ne dépendaient pas des Carthaginois. De retour à Syracuse, il se donne à lui-même un spectacle fait pour son cœur; maître de la citadelle, dernier asile du dernier tyran, il appelle le peuple à la destruction de ce monument odieux; et de ses débris même, sur la même place, il fait élever un édifice public consacré à l'administration de la justice. Syracuse était déserte; il rappelle les exilés. Mais leur nombre ne suffisant pas pour repeupler la solitude de cette ville immense, une nouvelle colonie arrive de Corinthe, qui redevient en quelque sorte la fondatrice de Syracuse.
La Sicile délivrée, vengée, repeuplée, heureuse par les soins d'un seul homme, Corinthe redemande Timoléon. Mais déjà il habite une retraite solitaire près de la ville dont le bonheur est son ouvrage. La Sicile est la nouvelle patrie que son cœur adopte, et où il n'a point à pleurer les tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la république que fut préparé son asile champêtre. Un décret lui assigna pour sa maison le plus bel édifice de la ville; car il y venait quelquefois pour les délibérations les plus importantes, à la prière du sénat et du peuple; un char allait le chercher et le reconduisait chez lui avec un nombreux cortége. Les plus illustres citoyens allaient fréquemment lui porter leurs hommages; on lui présentait les voyageurs et les étrangers les plus célèbres de la Sicile et de la Grèce qui voulaient voir ou avoir vu Timoléon. Mais devenu vieux, il ne pouvait que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait à l'intérêt et à la vénération publique. Il recueillit jusqu'au dernier moment de sa vie ce tribut habituel de respects unanimes et volontaires. Sa mort fut une calamité; et, parmi les honneurs prodigués à sa mémoire, on distingue le décret qui ordonnait d'aller demander à la ville de Corinthe un général dans les dangers de Syracuse.
La république jouit vingt ans du fruit des exploits et des bienfaits de Timoléon. Mais de nouvelles factions amenèrent de nouveaux malheurs. Le plus grand de tous fut Agathocle, né dans la dernière classe des citoyens. Elevé par son mérite à un commandement militaire, il parvint à la puissance de Denis, avec de plus grands talens et un plus grand éclat. On le vit, dans un de ses revers qui le priva du fruit de ses premiers succès, sortir de sa capitale assiégée par les Carthaginois, et passant la mer, porter la guerre en Afrique: conduite audacieuse, justifiée par l'événement, sans exemple jusqu'alors, et depuis imitée par plus d'un capitaine. Il avait porté la hardiesse jusqu'à brûler ses vaisseaux en abordant au rivage ennemi, pour mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre ou de mourir: autre exemple d'audace qui a trouvé aussi d'illustres imitateurs.
On admire, malgré soi, dans ce caractère souillé de cruautés et de vices, différens traits d'une grandeur imposante. Fils d'un potier de terre, loin de rougir de son origine, il s'en faisait un triomphe de tous les jours; et dans les festins qu'il donnait à ses courtisans, il mêlait aux coupes d'or des convives, la coupe d'argile de leur maître, fier de la bassesse de sa naissance qui constatait la supériorité de ses talens, et lui laissait l'honneur d'être son ouvrage; orgueil nouveau, plus raisonnable après tout, plus noble même que l'orgueil fondé sur des ancêtres. Chassé enfin malgré ses talens, mais né pour asservir, il mourut en Italie, tyran des Brutiens, et victime d'une vengeance particulière et inouïe[27]; il laissait une fille dont l'hymen attira sur la Sicile de nouvelles infortunes. Elle avait épousé Pyrrhus, roi d'Epire, à qui les Syracusains eurent l'imprudence de demander pour roi le fils qu'il avait eu d'elle; ils voulaient obéir au petit-fils de cet Agathocle, qu'ils avaient détesté et banni; ils espéraient d'ailleurs se faire de Pyrrhus un appui contre les Carthaginois: mais Pyrrhus se croyant leur roi sous le nom de son fils, ils s'indignèrent et se lassèrent de ses violences, au point de s'allier avec ces mêmes Carthaginois, pour le chasser de la Sicile. L'imprudent roi d'Epire alla commettre de nouvelles fautes en Italie, abandonnant la Sicile plus que jamais à des divisions intestines, aux descentes des Africains, et à des désastres qui ne cessèrent qu'au commencement du règne d'Hiéron.
Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui fit le bonheur de Syracuse, avait comme lui commencé par être un usurpateur. Il avait fait la paix avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec eux contre les Mamertins, peuplade italienne et guerrière, qui avaient envahi Messane, un des plus beaux territoires de l'île, et qui s'étaient fortifiés par une alliance avec Rome: époque remarquable de la première descente des Romains en Sicile. Hiéron battu par eux, mécontent des Carthaginois, les abandonne pour s'allier aux vainqueurs, dont sa prudence prévoit la grandeur future, conduite qui fit pendant soixante ans le bonheur de Syracuse. On voit avec surprise cette ville heureuse, et jouissant d'une tranquillité constante et inaltérable au milieu des calamités du reste de la Sicile, entre les armées et les flottes des deux grandes puissances qui se disputaient l'empire du monde.
Dans ce long période, Hiéron s'occupant de l'administration intérieure de son royaume, du commerce, surtout de l'agriculture, composant même un livre sur cet art, première richesse de tous les pays, et surtout du sien, y rapportait la plupart des lois dont il rédigea lui-même le code, lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui furent respectées par les Romains. Il rassemblait autour de lui tous les arts, ceux d'utilité, ceux d'agrément, ceux même de la guerre: car ce fut à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son ami, appliqua la géométrie et la mécanique à des usages militaires. Il remplit ses arsenaux de machines pour l'attaque et la défense des places, inventions d'Archimède, qui bientôt après furent dirigées contre ces mêmes Romains, dont il avait été soixante ans l'allié le plus fidèle. C'est ce qu'on vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit une alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec les Carthaginois, et se précipiter dans leur ruine.
Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate, se déclarèrent aussi contre les Romains, qui, après plusieurs victoires, vinrent assiéger Syracuse. Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient au-dedans, sous prétexte de la défendre au-dehors, osèrent lutter contre la puissance romaine, et fortifiés du génie d'Archimède, plus habile géomètre que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent ce grand homme à défendre la ville contre une flotte et une armée également formidables. On n'attend pas de nous que nous insistions sur les détails de ce siège fameux, où les talens d'un seul homme arrêtent et repoussent pendant trois ans un des plus grands généraux de Rome.
Marcellus, après des pertes multipliées sur terre et sur mer, effet des machines d'Archimède, change le siège en blocus, et se consolant de tous ses vains efforts contre la capitale par des conquêtes et des victoires dans le reste de la Sicile, réunit enfin toutes ses forces pour livrer un assaut général. On dit que, prêt à donner le signal de toutes les attaques, qui devaient être suivies du pillage, immobile et rêveur à l'aspect de cette ville célèbre et malheureuse, séjour autrefois de tant de grands hommes en tous genres, nés ou illustrés dans son sein, au souvenir de tant d'événemens qui signalèrent sa puissance, Marcellus ne put commander à son émotion, ni même retenir ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement détruite, mais elle se releva par degrés de sa ruine, et resta toujours l'ornement de la Sicile, devenue province des Romains.
Naples, une des plus anciennes républiques de l'Italie, mais peu guerrière au milieu de tant de voisins belliqueux, s'était volontairement soumise à la puissance romaine, seul moyen de s'en faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges et ses lois municipales, sous les protecteurs qu'elle s'était choisis; et par un bonheur surprenant, les guerres qui désolèrent l'Italie dans les différentes époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus et de la guerre sociale, n'attirèrent sur elle que la moindre partie des calamités qui accablèrent plusieurs des villes attachées aux Romains. Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois particulières, l'autre par des préteurs ou des proconsuls, demeurent pendant plusieurs siècles presque oubliées des historiens romains, qui ne citent Naples que comme un séjour de délices et de volupté, et la Sicile comme le grenier de l'empire. Elles eurent sans doute à souffrir quelquefois, comme tant d'autres provinces, des abus d'une administration dure et violente; mais le nom romain les préserva des calamités attachées à la guerre et aux dissensions intérieures. Heureux ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper à l'histoire! mais elle les retrouve vers la fin du cinquième siècle, plongés dans le chaos du démembrement de l'empire romain, passant dans l'espace de soixante-quinze années, sous les lois d'Odoacre, de Théodoric, de Totila, conquérans qui, malgré les idées de terreur attachées à leurs noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence, à leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec les Bélisaire et les Narsès, leurs ennemis et quelquefois leurs vainqueurs, sont distingués dans la confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages obscurs et trop souvent odieux. D'autres barbares, les Sarrasins, se répandent dans la Sicile, s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et profitant des rivalités mutuelles, des dissentions intestines, qui désolaient les villes et les principautés d'Italie, épiaient le moment de s'emparer de Naples.
Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé la constitution républicaine, sous des chefs appelés ducs, indépendans plus ou moins de l'empire d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins grande des empereurs, qui depuis long-temps n'avaient sur l'Italie qu'un vain titre de souveraineté. Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change par un de ces événemens inattendus, qui rend à l'histoire le droit d'intéresser; mérite que celle d'Italie avait perdu depuis trop long-temps.
An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une croisade.—Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de Naples.—1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en Sicile.—S'emparent de la Pouille et fondent le royaume de Naples.—Les enfans de Tancrède de Hauteville se partagent leurs conquêtes.—En 1072, les Normands obtiennent du Pape l'investiture de la Sicile.—En 1139, Naples est réuni à la Sicile.—Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, appelle la maison de Souabe pour lui succéder.—Cause de la guerre et malheurs de la Sicile, 1195.—Henry, fils de Tancrède, meurt à Messine, détesté de ses peuples.—Le Pape est élu régent du royaume des deux Siciles.—Origine des prétentions de la cour de Rome.—En 1198, Frédéric excommunié et déposé.—Frédéric meurt en 1250.—Mainfroy est nommé gouverneur du royaume.—Conrad, héritier de Frédéric, chasse Mainfroy de ses états.—Conrad meurt, et laisse Conradin en bas âge, héritier de son royaume.—Mainfroy accepte la régence.—La reine fait répandre la nouvelle de la mort de Conradin.—Mainfroy est couronné en 1258.—Le pape Clément IV l'excommunie, met le royaume de Naples en interdit, et en offre la couronne à tous les souverains de l'Europe.—Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, l'accepte.—Il reçoit, en 1265, l'investiture du pape.—Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en 1266.—Charles d'Anjou, maître de la Sicile.—Conradin paraît en Italie; offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et fait prisonnier.—Supplice de Conradin, en 1270.—Le comte d'Anjou règne en Sicile et s'y fait détester.—Vêpres Siciliennes, le 29 mars 1282.—Guillaume Porcelet est excepté seul du massacre et reconduit en France.—Charles veut former le siége de Syracuse.—Est repoussé par l'amiral Loria.—Pierre d'Aragon, oncle et héritier de Conradin, est élu roi de Sicile.—En 1285, Charles d'Anjou meurt accablé des malheurs qu'il s'est attirés par ses cruautés.
C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte que quarante ou cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens d'un empire. Ils descendent à Salerne au moment où cette ville, assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et préparait sa rançon. Indignés de la faiblesse de leurs hôtes, et, semblables à ce Romain qui, s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le rompt et l'annulle par sa présence, ces généreux chevaliers offrent aux Salertins de les défendre. La nuit même, ils fondent dans le camp des barbares, les taillent en pièces et rentrent à Salerne couverts de gloire et chargés de butin. Ces libérateurs, laissant après eux leur renommée, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientôt dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits.
Trois cents Normands, sous le commandement de Rainulf, passent les mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succès de leurs compatriotes. L'Italie était alors partagée presqu'en autant de petites souverainetés qu'elle avait de villes importantes. Partout des haines, des rivalités, des combats. Les Normands qui attendaient tout de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de louer leur valeur et leurs succès; des guerriers toujours victorieux ne pouvaient rester long-temps sans un établissement durable. Un duc de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue, fut le premier qui paya véritablement leurs services. Les Normands y fondèrent la ville d'Averse; et l'on peut remarquer, avec une sorte de surprise, que le premier établissement de ces conquérans ne fut pas une conquête.
Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroy, fils de Trancrède de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances, accourent en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant grec nommé le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général; la Sicile allait retourner à l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs libérateurs, les privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente! Les Normands irrités, méditant, sans se plaindre, une vengeance utile, abandonnent le perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer, fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la Calabre, et bravant à la fois le pape et l'empereur, ne reçoivent que de leur épée l'investiture de leurs nouveaux états.
Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant. Voir un petit nombre de guerriers protéger, conquérir, asservir des villes, des états, des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls les fondemens d'un empire durable, braver avec impunité les deux puissances redoutables de l'Italie, faire un pape prisonnier; et séparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un, dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le trône impérial, et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire et du sacerdoce: un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et celle de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.
Mais en recherchant la cause du merveilleux (car le merveilleux en a une), quelle résistance pouvaient opposer de petits états dispersés, des peuples toujours en guerre, sans troupes réglées, sans discipline; des sujets tantôt sous la domination des empereurs trop éloignés pour les gouverner, tantôt sous un duc électif ou usurpateur, tantôt sous le joug des barbares et sachant à peine le nom de leur maître! Quelle résistance, dis-je, pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée de ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux les mécontens de tous les partis!
Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard et Roger, autres fils de Tancrède de Hauteville, quittent leur vieux père, et déguisés en pélerins (car l'Italie prenait des précautions contre les nouveaux émigrans de la Normandie), arrivent, le bourdon à la main, chez leur frère déjà maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement de leur tendresse et de leur joie, ils partagent entre eux leurs conquêtes et leurs espérances; et sans autre traité que leur parole, il règne entre eux dès ce moment une intelligence invariable: conduite plus étonnante peut-être que leur établissement, et qui sans doute en assura la durée.
Mais leur puissance commençait à alarmer le pape et l'empereur. Le pape, à la tête d'une armée composée d'Allemands, d'évêques et de prêtres que Henri III envoya contre ces aventuriers, les excommunia. L'armée taillée en pièces, l'excommunication fut nulle, et Léon IX prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la Pouille et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demandée et qu'il n'était bientôt plus temps de lui offrir.
Léon avait pressenti qu'il était de sa politique de maîtriser l'indépendance des Normands, en se hâtant de légitimer leurs usurpations. Il leur donna même une investiture qu'ils ne demandaient pas, celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore.
En effet, Robert, s'apercevant que les papes pouvaient donner ce qu'ils n'avaient pas, les crut assez puissans pour lui ravir ce qu'il possédait. Il prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut feudataire, véritable origine des prétentions que la cour de Rome eut dans la suite sur le royaume des deux Siciles.
Le pape protégeait les Normands pour contenir l'empereur; et les Normands, protégés par le pape, augmentaient leur puissance en sanctifiant leurs conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent les Sarrasins d'Italie et s'emparèrent de la Sicile: brillante destinée de deux frères dont l'un (Robert) se préparait, en mourant, à la conquête de l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile) obtint du pape Urbain II, cette fameuse bulle de légation, par laquelle il se fit créer légat né du saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs.
Cependant, au milieu de tant de révolutions, parmi tant de peuples accoutumés au joug, qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs, les Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement fortuné des Normands, ni le siècle brillant de leurs conquêtes, qui venait de ravir presque toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer l'état heureux et primitif de son ancien gouvernement. Naples, renfermée dans son patrimoine républicain, sous l'administration constante de ses ducs électifs, conservait encore ses priviléges et son indépendance.
Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de Sergio VIII, le dernier de ses ducs, que cette ville ouvrit volontairement ses portes à la puissance des Normands et prêta serment de fidélité à Roger II, premier roi de Sicile. C'était la destinée de Naples de prévenir les violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois tenue à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent le fils de Roger, avec le titre de duc, pour les gouverner selon leurs lois.
Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination des Sarrasins et celle des autres barbares qui l'avaient gouvernée. Des favoris cruels, des eunuques insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir inutile qui n'enfanta que des révoltes et des conjurations impuissantes. Guillaume, surnommé le Mauvais, fils et successeur de Roger II, régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit d'observer qu'on n'osa même graver une inscription sur son tombeau.
La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon; mais une faute de ce monarque fut pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence d'appeler la maison de Souabe en Sicile! Il pouvait transmettre sa couronne à Tancrède, dernier rejeton du sang de Hauteville; et il marie une princesse de trente-six ans, dernière héritière du royaume, à Henri VI, roi des Romains, fils du célèbre Barberousse: c'était détruire l'équilibre que la maison normande avait intérêt de maintenir entre les empereurs et les papes. Cependant, dans l'absence de Henri et de son épouse, Tancrède, fils naturel du duc Roger, fils de Roger II, monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même l'investiture du pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusèrent de reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient pas présidé. La Sicile fut bientôt embrâsée des premiers feux d'une guerre civile. Henri paraît alors en Italie, à la tête d'une puissante armée. Couronné empereur après la mort de son père, il vient réclamer les droits de Constance son épouse, et conquérir son royaume de Sicile. Les Allemands sont vaincus.
L'empereur, avec de nouveaux secours, s'avance dans la Campanie, accompagné de son épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans jouir de sa victoire, pleurant un fils aussi cher à ses peuples qu'à lui-même, ne put résister à son chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi de sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage, et s'en assura par tout ce qui restait du sang royal: prémices d'un règne affreux, où l'on vit un peuple lassé des crimes atroces et des cruautés recherchées de son tyran, se soulever contre lui, l'assiéger et lui imposer la loi de sortir du royaume; où l'on vit le tyran obéir, mêler une terreur basse aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant; entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans la conjuration publique; mourir enfin à Messine d'une mort précipitée. Telle était l'horreur attachée à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice d'avoir empoisonné son époux, on ne vit qu'un bienfait à chérir au lieu d'un crime à détester; et la haine publique lui en fit un de la sépulture qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette grâce, la cour de Rome refusa de reconnaître la légitimité de Frédéric son fils; et, par une de ces absurdités indécentes qui peignent tout un siècle, elle força l'impératrice à racheter publiquement, au prix de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux, l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric, et à faire sur l'évangile, en présence du pontife, le serment exigé d'elle sur la fidélité conjugale et sur la légitimité de son fils.
Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt, et nomme, par testament, tuteur de Frédéric et régent du royaume, ce même pontife qui avait outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la mère et contesté la naissance et les droits du fils.
Telle fut l'origine des prétentions de la cour de Rome sur les Deux-Siciles, dans les interrègnes qui les désolèrent. Quelle époque de ses droits! Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse d'une mère superstitieuse, s'en sert pour devenir l'oppresseur du fils, et après avoir excommunié ceux qui méconnaissent sa tutelle, cherche dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles de son pupille.
C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les vertus, les talens, les exploits et les malheurs de Frédéric II; elle le montre portant dès le berceau le poids de la haine des papes; achetant deux fois son couronnement par le vœu forcé d'une croisade; excommunié pour avoir différé son départ; excommunié de nouveau pour être parti excommunié; chargé d'un troisième anathême dans le temps où ce prince délivrait les lieux saints; déposé par une bulle appuyée d'une croisade, qu'un pape en personne prêchait contre lui dans la chaire de Saint-Pierre: déposition dont l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir l'Europe, et que son orgueil notifia même au sultan de Babylone.
La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes de son maître, le fut constamment des périls attachés à sa personne, dans le voisinage de son ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux fureurs et aux trahisons, dont l'ascendant sacré des papes l'environnait de toutes parts, chercher, au milieu d'une garde mahométane, un rempart inaccessible aux attentats de la superstition; après cinquante ans de malheurs causés par le saint-siége, ce prince mourut, et mourut absous.
Le pape Innocent IV profita de la mort de son ennemi, pendant que Conrad, l'héritier du trône, était en Allemagne. Il entre en Sicile comme dans un territoire de l'église, excite à la révolte la Pouille, la terre de Labour, et fait déclarer en sa faveur Naples et Capoue.
Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du pontife qui venait de l'absoudre, avait nommé, par son testament, gouverneur de l'Italie en l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel, à qui il avait donné la principauté de Tarente.
Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir paraître un homme ambitieux sans crime, dissimulé sans bassesse, supérieur sans orgueil, qui conçoit un grand dessein, trace de loin son plan, se crée lui-même des obstacles qui retardent, mais assurent sa marche, amène ainsi tout ce qui l'entoure à son but, et comme contraint se fait entraîner où il aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé par les faits mêmes, par les circonstances difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du gouvernement pendant l'absence de Conrad, il prévoyait, sans s'effrayer, la future jalousie de son frère et de son maître; mais se préparant à souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire, il s'en frayait le chemin par des exploits, par des vertus, qui lui conciliaient l'estime des grands et l'amour du peuple.
Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et aux soins de son frère, un royaume tranquille: pour récompense, envieux et persécuteur, il dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du royaume les parens et les alliés maternels de ce rival cru dangereux.
Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins d'un homme qui savait profiter d'une humiliation comme d'un avantage, et dont le génie supérieur forçait les autres à lui tenir compte de ce qu'il faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy, qui voyait avec plaisir l'indignation publique se charger du soin de le venger, affectait de répondre aux injustices nouvelles par des services nouveaux.
Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt, ne laissant qu'un fils en bas âge, nommé Conradin. Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné son frère, crime dont l'histoire n'offre aucune preuve, non plus que de l'empoisonnement de Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on songe que le pape, ennemi mortel de la maison de Souabe, fut également accusé de ces deux crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier, en voyant Frédéric justifier son fils, et, dans son lit de mort, joindre à ses derniers bienfaits le regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône? Qui le croira coupable du second, quand ce même pape, à l'instant de la mort de Conrad, s'avance en armes sur le territoire de Naples? quand le royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment de crise, comme l'espoir de la nation, et l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure n'était pas venue; il voulait un empire; et n'attendait que l'instant d'avouer son ambition. Il fait déclarer régent du royaume un Allemand (le marquis d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner et propre à ses desseins. D'Honnebruch ne peut suffire à sa nouvelle dignité; l'état n'a qu'un régent, il demande un chef. Cependant le pape s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples, marche de conquêtes en conquêtes, tient déjà la moitié du royaume: le reste n'attend que sa présence. La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier Mainfroy de prendre la régence. Il accepte alors, au nom de Conradin, un titre qu'il n'aurait pris ni plus tôt ni plus tard.
Le régent marche aux ennemis, remporte une victoire signalée, entre dans la Pouille, soumet les villes rebelles. Innocent IV, honteux et indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait un royaume dont il se croyait déjà possesseur, n'osant s'exposer sur un champ de bataille, meurt dans son lit, à Naples, de rage et de désespoir. Mainfroy repasse en Sicile, où ses grands desseins devaient s'accomplir. La reine Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour les jours de son fils Conradin, fit répandre le bruit de sa mort.
Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse à commettre une telle imprudence? Craignait-elle pour son fils les vues ambitieuses et les desseins secrets d'un oncle et d'un régent? Élisabeth les servait; elle perdait son fils, au lieu de le sauver. Était-ce un mouvement de tendresse, un de ces pressentimens maternels dont le cœur n'est pas maître? Pourquoi donc se hâter de le faire revivre et de redemander son héritage?
Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons du royaume n'eurent pas plutôt appris cette nouvelle, qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le conjurèrent de monter sur un trône où il était appelé par sa naissance, par ses exploits et par le testament même de Frédéric. Il n'était ni du caractère ni de la politique du régent de les prendre au mot; il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore plus pressantes des prélats et de la noblesse; il les reçut avec complaisance, se fit représenter ses droits, raconter tous ses titres, et se laissa couronner.
Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique et de ses timides précautions; elle fit reparaître son fils et redemanda son héritage au prince de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut pouvoir garder le royaume, par droit de conquête et d'élection. La reine alla porter ses plaintes au saint siége, oppresseur de sa maison.
Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable pour se venger des mépris et de la valeur de Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait être vouée aux foudres de Rome, regardait l'excommunication comme un héritage des princes de sa maison; il n'en fut pas effrayé.
Clément IV, alors possesseur du siége apostolique et héritier de l'ambition des papes, avait juré la perte d'un ennemi si redoutable. Il publia des croisades, mit le royaume de Naples et de Sicile à l'encan, et le fit offrir à presque tous les souverains de l'Europe qui le refusèrent. C'était pour la seconde fois qu'un pape promenait en Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas d'acquéreur; était-ce de la maison de Saint-Louis que devait sortir l'acheteur d'un empire dont le vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel, permit-il à Charles d'Anjou, son frère, de se rendre, à la face de l'Europe, le complice de Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un ordre donné à Charles, d'imiter ce refus juste et sage, eût sauvé à la France et à l'Italie deux cents ans de guerres et d'infortunes.
Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se défendre, lève des troupes, équipe des flottes et se dispose à repousser des frontières de son royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume est vendu par un traité entre le pape et le comte d'Anjou.
Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture des états qu'il allait conquérir, entre en Italie où les croisés le joignent de toutes parts. Le malheureux Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous côtés. Il rassemble son courage et ses forces, et cherche le comte usurpateur.
Les croisés, armés par le comte d'Anjou et bénis par l'évêque d'Auxerre, se rangent en bataille dans la plaine appelée du Champ-fleuri; le combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut sanglant.
Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur répondait à son courage, voit ses troupes plier de toutes parts; il perd toute espérance. La valeur lui reste, il se précipite au milieu des escadrons ennemis, et meurt comme il avait voulu vivre, en roi.
Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier dont l'ambition n'ait pas été criminelle, et dont l'usurpation semble être légitime; le seul dont la politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur ait conquis le royaume. Persécuté par un frère injuste, vendu par un pape vindicatif, et vaincu par un prince féroce, il fut sage dans ses humiliations, modéré dans ses succès, et grand dans ses revers. On trouva le corps du malheureux prince quelques jours après la bataille; le comte Jourdan, son ami, se jette dessus et l'arrose de ses larmes. Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture; et Clément le fait jeter sur les bords du Marino, aux confins du royaume.
Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile. Il fit son entrée à Naples avec Béatrix, son épouse. Le peuple inconstant le reçoit en triomphe, et lui prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux, et fait périr dans les supplices plusieurs barons et gentilshommes qui tenaient encore pour Mainfroy.
Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de ses conquêtes, se voyait enfin paisible possesseur de ses nouveaux états; mais le sang qu'il fit répandre, força bientôt ses sujets à se croire encore ses ennemis.
Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible Elisabeth, caché depuis son enfance au sein de l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné sans avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant les peuples mécontens, les croit fidèles. On lui représente en vain la double puissance d'un usurpateur qui le brave, et d'un pape qui le proscrit; il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et court se montrer aux provinces qui le reçoivent avec joie. Le jeune Frédéric, duc d'Autriche, et dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce vil siècle l'exemple de ces amitiés héroïques consacrées dans l'antiquité; il veut suivre et suit la fortune de Conradin son ami, dont il plaignait les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une guerre qu'il croit trop juste pour être malheureuse.
Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie; son audace, sa jeunesse, ses droits, ses premiers succès lui font bientôt un parti redoutable. Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie: Charles le joint dans la Pouille et lui présente le combat.
Les jeunes princes firent dans cette journée des actions dignes de leur naissance et de la justice de leur cause. L'année royale était en déroute; on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du champ de bataille, quand Charles sort d'un bois voisin, où la prudence d'un chevalier français, nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il fond avec un corps de réserve sur les vainqueurs, les taille en pièces, et leur arrache la victoire. Conradin échappe au carnage avec son ami; mais la trahison le fit bientôt tomber entre les mains du vainqueur. Le comte fit jeter les malheureux princes dans les prisons de Naples, d'où ils ne devaient sortir que pour marcher au supplice.
Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant les états du père, avait proscrit la tête du fils, arrêt horrible qui fut donné tranquillement comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife, tu meurs; s'il meurt, tu vis.»
Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel il s'était engagé à faire périr l'héritier légitime du trône. Naples vit dresser un échafaud. Conradin et Frédéric, que la prison avait séparés, se revirent alors pour la dernière fois. Le prince de Souabe se reprochait la mort de son ami. Frédéric le console, et monte le premier au supplice; ainsi l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour rendre aux yeux du généreux Conradin la mort plus cruelle que la mort même, voulait qu'il fût teint du sang de son ami.
Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la tête de Frédéric. Il la saisit et la baigne de ses pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux yeux du peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble ses esprits; et agissant encore en roi, sur un échaffaud dressé dans ses états, il jette son gant, nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du trône, s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous causer de chagrin!» et meurt.
Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant de noms odieux, n'a-t-elle pas consacré celui du généreux chevalier qui osa ramasser le gant du prince, et porter en Espagne ce précieux gage, dont Pierre d'Aragon sut profiter dans la suite?
Le comte d'Anjou se voyait, après tant de meurtres et d'assassinats, paisible possesseur d'un royaume qu'il avait acquis par le fer et par le feu, mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les bourreaux, les exactions en tout genre, effrayaient les peuples; et la Sicile vit renaître les règnes désastreux de Guillaume Ier et de Henri VI, les Néron de l'Italie moderne.
Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles demandait à son père la permission d'envahir les états de l'empereur: et tandis que la cour de Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans la conspiration qui devait ravir à Charles la plus belle partie de ses possessions. Jean de Procida, seigneur d'une île de ce nom, aux environs de Naples, banni pour son attachement à la maison de Souabe, avait fait adopter son ressentiment et sa vengeance à presque tous les souverains. Après avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue, empereur d'Orient, et Pierre d'Aragon, il s'était rendu, sous un habit de moine, auprès du pape Nicolas III, qui l'avait reçu comme un ambassadeur de l'Espagne et de l'Empire. Revenu en Sicile sous ce même déguisement, il s'occupait alors à soulever les peuples, et préparait les esprits à la révolte, pendant que Michel et Pierre, sous différens prétextes, levaient des troupes et équipaient des flottes. Tout était concerté, quand un événement imprévu hâta la révolution préparée par une ligue de rois, et lui donna l'apparence d'une émeute populaire.
Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant violait une Sicilienne. Aux cris de cette femme, le peuple accourt en foule. On massacre le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille la haine; les têtes s'échauffent; on s'arme de toutes parts. A l'instant, dans les rues, dans les places publiques, au sein des maisons, au pied des autels, hommes, femmes, enfans, vieillards, huit mille Français sont égorgés. Palerme nage dans le sang.
Cette horrible boucherie est le signal de la révolte. Toute l'île est sous les armes, et tout ce qui porte le nom français est immolé. Ainsi finit la domination française, chez un peuple qui venait de voir massacrer ses deux derniers rois par un frère de Saint-Louis.
Les historiens qui tracent avec les couleurs les plus fortes le tableau des désastres de la Sicile, qui la montrent réduite à l'état le plus affreux, déchue non seulement de son ancienne splendeur, mais même de la situation déplorable où l'avaient mise les cruautés d'Henri VI, regrettant le joug barbare de ses anciens maîtres, Grecs, Sarrasins, Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient pu la porter à de telles extrémités; ces mêmes historiens semblent chercher une cause étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance est inouïe sans doute, et rien de cruel n'est juste. Mais qui n'en voit la seule et véritable cause dans les excès atroces commis journellement par les Français? Comment ne pas la voir dans leur tyrannie publique qui réunit et ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite par des souverains étrangers, et dans leur tyrannie particulière et domestique, qui mit la rage dans le cœur des peuples? Le coupable ne devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis qu'un autre Français sauvé, protégé même par les meurtriers, semble expliquer du moins, s'il ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens? Il existe un homme juste, Guillaume de Porcelet, Français d'origine, et gouverneur de l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté du massacre général; on le respecte et on s'empresse à lui fournir un bâtiment pour le reconduire dans sa patrie. Ce décret tacite et unanime de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité d'un seul Français, semble justifier la proscription de tous les autres, et renouveler contre leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur personne.
Charles était violent; à la nouvelle de la révolte et du carnage, il entre en fureur; et jurant d'exterminer la race sicilienne, il vient mettre le siège devant Messine. Il était sur le point de s'en rendre maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur implacable, si la flotte d'Aragon ne fût venue secourir la ville assiégée et rassurer l'île malheureuse. Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége, est poursuivi par l'amiral Loria, perd vingt-neuf vaisseaux, en voit brûler trente à ses yeux; et trop faible pour supporter la disgrace qui le prive de la vengeance, il pleure d'impuissance et de rage.
Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur de Charles, entre dans Messine aux acclamations du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans son libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin.
Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans les armes, cherche à ramener les peuples par sa clémence. Il publie des amnisties, rétablit la Sicile dans tous ses droits et tous ses priviléges, étend même ses bienfaits jusques sur Naples: basse indulgence qui ne trompa et ne ramena personne. La Sicile qui le brave, méprise ses dons perfides; et Naples seule en profite contre le gré du tyran.
Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine, et renouvelle la guerre; il quitte ses états, court en Provence pour chercher de l'argent et des troupes.
Pierre sut profiter de son absence. L'amiral Loria, après s'être emparé de l'île de Malte, se présente au port de Naples et l'insulte. Le jeune prince de Salerne, à qui son père avait recommandé la modération et la prudence, sort avec soixante-dix galères pour repousser l'ennemi qui le brave: mais ayant plus de courage que d'expérience, il est fait prisonnier à la vue de ses sujets.
Loria, maître de l'héritier du trône, impose des lois et redemande Béatrix, fille de Mainfroy, prisonnière au château de l'Œuf, et menace les jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix à Palerme, où il laisse le prince de Salerne en captivité.
Le peuple demandait hautement la mort du fils de Charles, comme une juste représaille de la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir que Constance, qui commandait en Sicile pendant l'absence du roi son époux, dédaignant de se venger du père sur un fils innocent, prit soin de soustraire le jeune prince au ressentiment des Siciliens et le fit conduire en Aragon.
Cependant Charles arriva à Naples; son peuple est révolté; son fils est dans les fers; il se voit assailli de toutes parts, et ne respire que la vengeance. La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége de Messine; on lui montre son fils dont on menace la tête, s'il approche de la ville. Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia, dans la Pouille, âgé de soixante-cinq ans, et ne laisse au prince de Salerne, son héritier, que le royaume de Naples.
La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.—Robert, comte d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre, roi de Naples.—Jeanne Ire, fille de Robert, épouse en 1333, André, fils de Charobert, roi de Hongrie.—André est assassiné à Averse en 1345.—Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une fenêtre.—Jeanne rentre dans ses états.—Vend Avignon au pape.—La Sicile livrée à de nouvelles factions.—Mort de la reine Jeanne Ire, en 1382.—Anarchie.—Magistrature créée sous le nom de huit seigneurs du bon gouvernement.—Jeanne IIe monte sur le trône de Naples en 1414.—Caraccioli, grand-sénéchal du royaume de Naples et amant de la reine, est assassiné.—La reine Jeanne meurt en 1442.
C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou, funestes à sa maison presque autant qu'à lui-même, marquent la séparation des deux royaumes.
Naples, pendant que son prince languit dans les fers, reste abandonnée à l'autorité de Robert, comte d'Artois, et du cardinal de Sainte-Sabine. Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur de laisser son unique héritier entre les mains de ses ennemis, crut devoir les nommer régens par son testament.
Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses triomphes et de sa nouvelle couronne. Se sentant proche de sa fin, il voulut assurer à ses fils la possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage, et répond par une excommunication à la demande légitime du nouveau roi.
Les régens napolitains appuyaient de leurs armes impuissantes la haine ambitieuse du pontife, qui se flattait de l'autoriser bientôt par l'aveu et par le nom de Charles II d'Anjou, que l'entremise d'Édouard Ier, roi d'Angleterre, venait de tirer de sa prison. Mais il apprend que Charles, par le traité, a reconnu Jacques, second fils de Pierre d'Aragon, pour roi de Sicile.
Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce même Charles de réclamer la couronne de Sicile à laquelle il venait de renoncer par un traité solennel, excommunie Alphonse frère de Jacques, pour avoir trempé dans ce crime, et fait croire à tous les princes de l'Italie qu'il peut seul annuler un traité conclu entre deux rois, par l'entremise d'un souverain.
Voilà donc Charles, contraint, au nom de la religion, d'être parjure, faisant la guerre au roi Jacques, contre sa conscience et la foi des sermens, et vainqueur, malgré lui-même, ménageant son ennemi dans ses victoires, pour se faire pardonner son infidélité.
Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques son frère, souverain excommunié de deux royaumes en interdit, passe en Espagne pour se faire couronner roi d'Aragon.
Jacques se voyait deux puissans ennemis à combattre; Charles II, roi de Naples, et Philippe-le-Bel. Le pape avait relevé le premier de la foi des sermens comme d'un crime, et offrait au second la Sicile pour le comte de Valois, son fils: cette dangereuse position força Jacques à prendre le parti de sacrifier un de ses états pour se conserver l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du roi de Naples.
Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes, après treize ans d'une guerre défensive et meurtrière, que cette île malheureuse apprit la nouvelle effrayante d'un traité qui la rendait à la maison d'Anjou. Elle en frémit. La consternation y fut générale et causa le même effroi que la nouvelle des vêpres siciliennes avait produit chez la nation qui en fut la victime. Les États assemblés en tumulte se hâtèrent d'élire pour leur roi, Frédéric, troisième fils de Pierre d'Aragon.
Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection, qu'il accusa de supercherie le nouveau roi d'Aragon, et se crut trompé parce qu'il n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader le pontife; et pour le convaincre de son innocence, il ordonna à tous les Catalans et à ses Aragonois de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête d'une armée redoutable, croyant son maître trop puissant pour n'être pas légitime. Ce fut par un procédé aussi généreux que ce grand général fit un devoir aux principaux Aragonois de suivre son exemple.
Le peuple sicilien, préférant l'excommunication à la tyrannie, jurait à son prince de lui conserver la couronne au prix de son sang; et Frédéric garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait céder sans ingratitude envers son peuple.
Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires, désirait toujours la paix, et que Frédéric, malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans l'amour de ses peuples des ressources inépuisables pour la guerre, craignit que l'accommodement ne se conclût sans sa participation. Il s'annonce alors en médiateur; mais se faisant de ce titre même une arme nouvelle contre le roi de Sicile, et cherchant le moyen d'ébranler la fidélité de ses sujets, il envoie à Messine le chevalier Calamandra sur un vaisseau chargé de pardons et d'indulgences promises à la rébellion, ruse odieuse et inutile. L'amiral sicilien Loria refuse l'entrée du port à ce dangereux navire, et répond par des signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce fut le dernier service que cet amiral rendit à sa patrie, qu'il va bientôt trahir pour passer au service étranger.
Alors Boniface, perdant tout retenue, défend à Charles de songer à la paix, et cherche à Frédéric un nouvel ennemi dans la personne de Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin contre lui.