»Pour arriver à un résultat comparatif et certain, voici comment je pense que devront être faites les expériences, en présence de MM. Ribes, Cornac et Gimelle, que je choisis pour mes juges, et trois autres docteurs que vous choisirez à votre volonté.
»Je ferai un embaumement sans autopsie, et un second embaumement après une autopsie, en tout semblable à celle pratiquée sur le corps de M. le maréchal Moncey. Vous, monsieur le docteur, vous pratiquerez un embaumement en tout point semblable à celui que vous venez de faire pour le corps du malheureux prince dont toute la France déplore la perte. Je m’en rapporte entièrement à votre bonne foi sur l’identité des deux opérations.
»Les trois corps ainsi embaumés et déposés dans trois cercueils seront mis sous la surveillance de M. l’intendant des Invalides, et la clef de la pièce où ils seront placés sera confiée à la garde de M. le lieutenant général baron Petit; tous les mois les commissaires voudront bien vérifier les corps et constater l’état de leur conservation.
GANNAL, rue de Seine.»
image d’une guêpe (Cette fois on n’attendra pas une occasion favorable.—On prendra trois corps—au jour dit;—où les prendra-t-on?—c’est peu important.—M. Gannal ne s’arrête pas à ces menus détails; il nomme de son autorité privée le gouverneur des Invalides et M. le général Petit à d’étranges fonctions.—Il se réserve également de désigner les sujets à embaumer, et j’aime à croire que son choix tombera sur des morts.—Remarquons la petite phrase chevillée de mauvaise grâce, dont toute la France déplore la perte.—Il est évident que M. Gannal déplore cette perte comme tout le monde, ainsi qu’il nous l’a déjà dit,—mais qu’il déplore bien plus encore la perte de l’embaumement,—et cela non plus comme tout le monde,—mais d’une façon tout à fait spéciale,—puisque c’était la seule consolation qu’il pût recevoir.—Qu’arrive-t-il, cependant? M. Pasquier ne vient pas sur le terrain,—et M. Gannal lui écrit une autre lettre.—Passons à l’autre lettre.)
image d’une guêpe Le commencement de la lettre est d’un style virulent,—c’est pourquoi nous ne le transcrirons pas ici;—on connaît les aménités des savants.—Molière nous en a donné un type indélébile dans Trissotin et Vadius.
«Vous m’appelez charlatan,—dit M. Gannal,—eh bien! vous en êtes un autre.»
(M. Gannal passe ensuite à l’examen de sa vie entière, il cite ses travaux.)
«J’ai perfectionné la fabrication de la colle.
«J’ai fait un travail sur la conservation des viandes alimentaires.»
(Les Guêpes se sont déjà expliquées et sur l’embaumement en général, et en particulier sur l’embaumement des côtelettes de mouton—et les momifications des gigots entamés;—elles ont surtout insisté sur le danger d’une conclusion fâcheuse.—Si on se met ainsi à tout embaumer et à tout conserver,—il deviendra inévitable de manger de temps en temps des côtelettes d’homme.—Le moindre malheur qui pourra arriver sera de se nourrir de biftecks centenaires.—Un cuisinier de ce temps-ci fera tranquillement un rosbif—qu’il lèguera à sa troisième génération;—tout ceci est inquiétant.)
«Pourtant l’embaumement, c’est votre père, votre femme, votre enfant, que vous voulez voir encore, que vous désirez embrasser sans effroi.»
(Vous me faites peur, monsieur Gannal.)
image d’une guêpe «M. Double était médecin du duc de Choiseul;—je n’ai point embaumé le duc de Choiseul, mais j’ai embaumé M. Double.»
(Entendez-vous bien, monsieur Pasquier, l’apologue me semble clair.—M. Double a empêché M. Gannal d’embaumer le duc de Choiseul; qu’a fait M. Gannal? il a embaumé M. Double.)
Vous avez empêché M. Gannal d’embaumer le duc d’Orléans;—eh bien!—M. Gannal vous embaumera;—cela vous apprendra.—Oui, il faut que M. Gannal embaume,—si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
image d’une guêpe Vous serez embaumé, monsieur Pasquier, vous serez embaumé par M. Gannal: évitez-le,—sortez armé et accompagné.—Si M. Gannal vous rencontre un soir—au coin d’une rue,—votre affaire est faite,—il vous embaume,—et le lendemain il vous dira que vous êtes venu au monde comme cela.
Vous avez raison, monsieur Gannal,—embaumez-moi un peu M. Pasquier—et gardez-le dans votre cabinet, comme vous le dites dans votre lettre,—avec les autres sujets qui depuis tant d’années en font l’ornement et peut-être l’ameublement,—cela apprendra aux autres à se conduire;—erudimini.
Ici—une légère annonce.
«L’embaumement est une affaire de sentiment, de famille, une quasi-cérémonie religieuse: c’est du moins ainsi que je l’ai compris, et c’est aussi par cette raison que je le fais, comme vous dites, à vil prix. Oui, monsieur, zéro est mon minimum, deux mille francs mon maximum, et je suis aux ordres des familles; c’est aux familles à me demander le travail qu’elles désirent, toujours heureux d’exécuter leur volonté.»
(Combien vends-tu ton baume?—Je ne le vends pas, je le donne:—approchez, faites-vous servir.) M. Gannal revient à M. Pasquier.
image d’une guêpe «Je sais que vous avez un titre, un diplôme terrible, qui vous confère le droit de vie et de mort sur vos semblables, qui vous permet de tailler, de rogner cette chétive espèce humaine; vous avez le droit de mutiler votre semblable et de lui faire payer la mutilation.—C’est bien.—Ce droit est absolu sur les vivants; mais sur les morts?—Halte-là, monsieur; pour les vivants, je les abandonne à leur malheureux sort; mais quant aux morts, je les réclame comme ma propriété exclusive.»
(Ainsi nous voilà nous, le pauvre monde, partagés entre M. Pasquier et M. Gannal:—les vivants à M. Pasquier, les morts à M. Gannal.—M. Gannal abandonne généreusement les vivants à M. Pasquier; il s’en rapporte à lui du soin de lui faire des morts.
M. Gannal est le roi des morts!)
image d’une guêpe M. Gannal passe ensuite à l’examen de l’embaumement, dont la consolation (maximum deux mille francs) lui a été refusée. Il fait quelques questions à M. Pasquier.
«Où avez-vous pris le natrum pour saponifier la graisse?»
(Ah! oui, où M. Pasquier a-t-il pris le natrum? Voilà ce que nous voudrions savoir,—l’a-t-il acheté, l’a-t-il volé?—où l’a-t-il pris?—qu’il nous dise un peu où il a pris le natrum.)
image d’une guêpe «—Où avez-vous été chercher l’huile de cèdre, qui devenait un objet aussi indispensable que le soleil d’Égypte?—Le natrum, vous l’avez remplacé par TRENTE-HUIT KILOGRAMMES de sublimé corrosif; l’huile de cèdre a été remplacée par de la teinture de benjoin, et le soleil a été éclipsé par quatre vingts kilogrammes de poudres aromatiques. Enfin les bandelettes elles-mêmes ont dû céder la place au sparadrap. Qu’y a-t-il donc d’égyptien dans votre travail? Vous avez mutilé, écorché le cadavre, et il vous a fallu trente-six aiguilles à suture pour recoudre vos nombreuses lacérations. Trente-six aiguilles pour un embaumement! Mais j’en fais cent avec la même et qui reste en bon état.»
(Niez donc, monsieur Pasquier,—qu’il y ait dans le procédé de M. Gannal une grande économie d’aiguilles!)
Ici M. Gannal ne menace plus M. Pasquier seulement de l’embaumer, il lui annonce en même temps la réprobation générale.
«—Mais, monsieur, avez-vous donc songé à la réprobation générale qui doit tomber sur vous quand la population saura que, sans égards pour les dépouilles de l’illustre défunt, dans des vues que je ne veux pas qualifier, vous avez haché en lambeaux l’héritier présomptif de la couronne?—Votre procédé est sauvage.»
(Quel malheur que M. Gannal ne qualifie pas les vues de M. Pasquier: nous en aurions appris de belles.)
image d’une guêpe Nous nous arrêtons ici—et nous donnons notre avis et sur le procédé de M. Gannal et sur sa brochure.—Son procédé est évidemment supérieur à tout ce qu’on a fait jusqu’ici.—Nos lecteurs savent ce que nous pensons de l’embaumement universel auquel tend M. Gannal, mais on aurait dû l’adopter pour le prince royal.
Pour la brochure,—elle est ridicule et indécente au plus haut degré.
image d’une guêpe Il y a à Paris une société de gens d’esprit, une charmante petite coterie,—où lorsque l’on veut dire qu’une chose est impraticable on donne avec le plus imperturbable sérieux la raison que voici:
«Le roi de Sardaigne est bien sévère, madame.»
Voici l’explication et l’origine de cette locution devenue proverbiale:
Mon ex-ami,—M. de Balzac,—a voyagé dans les États sardes;—entre autres aventures, il plut à une douairière du pays—qui se mit à le combler d’attentions inquiétantes.
M. de Balzac a juste la vertu de la chaste Suzanne, laquelle ne voulut jamais prendre pour amants—deux vieillards chassieux et repoussants.
J’aime ces grands exemples qui ne sont pas trop difficiles à imiter.
Il eut peur—et un jour—il s’avisa de raconter à la respectable matrone—une histoire de son invention, qu’il attribua sans façon au roi de Sardaigne.—Ce monarque, selon le romancier, ayant surpris deux jeunes amants occupés à s’aimer et à se le dire, leur fit trancher la tête, sans autre forme de procès. La belle ne se décourageant pas par les respects du plus fécond de nos romanciers,—dépassa une à une les limites de la timidité de son sexe,—et finit par devenir très-embarrassante; mais quand M. de Balzac voyait le danger trop imminent, il prenait la figure patibulaire d’un condamné à mort, et disait avec un grand soupir: «Ah! madame, le roi de Sardaigne est bien sévère.»
image d’une guêpe Entre autres phrases toutes faites—qui se reproduisent plus souvent qu’à leur tour,—comme dit la portière d’Henry Monnier, il faut citer celle-ci dont les journaux du gouvernement ont fait pendant longtemps un usage que j’appellerais presque abusif.
«Il faut trancher les têtes sans cesse renaissantes de l’hydre de l’anarchie.»
Un de ces journaux disait hier:
«Il faut museler à jamais le monstre de l’anarchie.»
Les bourgeois timorés nous sauront sans doute gré de porter autant qu’il est en nous cette phrase à leur connaissance.
Lesdits bourgeois remarqueront avec plaisir à quel degré d’abjection est descendue l’ancienne hydre de l’anarchie, ou plutôt l’anarchie elle-même.
Autrefois, en effet, on ne savait comment trouver pour la peindre de métaphore suffisamment magnifique;—l’hydre avec ses sept têtes renaissantes avait fini par être l’image consacrée.—Mais aujourd’hui—le gouvernement semble, en se servant du mot museler, adopter une expression moins ambitieuse, qui semble ravaler l’ancienne hydre de l’anarchie aux mesquines proportions d’un caniche suspect.
image d’une guêpe L’autre jour,—j’entre dans un salon de figures de cire établi aux Champs-Élysées;—un vieillard sec invitait les passants; un jeune homme, avec un chapeau gris sur l’oreille et une baguette à la main, était chargé de la démonstration des figures.—Sa démonstration était évidemment une pièce apprise de mémoire, il la récitait sur cet air traînant des écoliers qui, allongeant du dernier mot les syllabes honteuses, tâchent de faire un chemin de euh, euh, euh, entre le mot qu’ils se rappellent et celui qu’ils ne se rappellent pas.
Quand je l’interrompais pour lui faire une question, il parlait de sa voix naturelle;—puis, sa réponse faite, il reprenait sa leçon où il l’avait laissée, en répétant les derniers mots,—toujours sur le même air.
image d’une guêpe Il nous montra cinq ou six fois Napoléon dans diverses circonstances et avec diverses figures,—en faisant, chaque fois, précéder son récit de ces mots: «Ceci, messieurs, est la plus belle action de l’empereur Napoléon.»—Nous arrivâmes au maréchal Moncey.—«Voici le maréchal Moncey,—nous dit-il,—gouverneur des Invalides,—leurs insignes meurent avec eux; il a été interré avec toutes ses croix et ganalisé.»
Nous arrivâmes à un coin où les figures plus anciennes avaient toutes une remarquable teinte: «Dans ce coin sont tous les personnages qui ont attenté à la vie les uns des autres.»
Nous y trouvâmes en effet les assassins de Fualdès—et celui de la bergère d’Ivry; Lacenaire, voleur et homme de lettres, etc.
Dans ce coin,—on avait mêlé à ces monstres des monstres d’une autre espèce:—un veau à deux têtes, un enfant à quatre jambes, les jumeaux siamois, etc., etc.—Témoignage évident des principes philosophiques du propriétaire des figures de cire,—qui met sur la même ligne toutes les monstruosités que la nature crée par distraction.
—Mais, demandai-je au démonstrateur,—vous n’avez rien de plus nouveau?
—Ah! monsieur, reprit-il de sa voix de conversation,—on nous a arraché le pain de la main;—on nous a fait enlever la mort de monseigneur le duc d’Orléans.—C’était pour nous une excellente affaire:—la mort d’un prince, c’est de l’histoire, et l’histoire appartient aux figures de cire.
—Peut-être, lui dis-je,—votre explication n’était-elle pas convenable?
—Oh! que si, monsieur, la voici:—Monsieur (et il me désignait le vieillard qui criait à la porte: «Entrez, entrez, trois cents sujets différents!») monsieur avait pris la démonstration dans le Journal des Débats;—du reste la voici:
J’ôtais mon chapeau—et je disais:...
Ici il se remit à chanter les vingt lignes empruntées au Journal des Débats.
—C’est une injustice,—monsieur,—ajouta-t-il en remettant son chapeau et en reprenant sa voix naturelle,—j’avais envie d’en écrire aux journaux,—mais je n’ai pas le temps—et je ne sais pas écrire;—monsieur,—c’est comme cela que les gouvernements se font détester; je ne vous dis que cela parce qu’on ne sait pas toujours à qui on parle.
Je ne voulus pas achever d’exaspérer ce pauvre diable en lui disant qu’à Rouen un confiseur a fait deux tableaux en sucre représentant la chute de voiture du prince royal—et sa mort chez l’épicier;—que ces deux tableaux, exposés publiquement dans sa boutique, excitent à la fois la moquerie et l’indignation;—que le talent du sculpteur en sucre n’a pu s’élever qu’à faire des personnages de ces deux tristes scènes de révoltantes caricatures,—et que la police en a toléré l’exhibition indécente.
En effet, l’artiste,—à l’imitation des sculpteurs grecs,—qui mêlaient au marbre l’or et l’ivoire,—l’artiste a usé de toutes les ressources que lui présentait sa boutique: le chocolat joue un grand rôle et représente à la fois et le tuyau de poêle dans l’arrière-boutique—et la perruque de Sa Majesté Louis-Philippe.
Je quittai le salon après avoir offert au démonstrateur quelques consolations,—et je repris ma route en songeant à une de ses phrases:
«Voilà comme les gouvernements se font détester.»
On a beaucoup parlé du fameux mot de Louis XIV: L’Etat, c’est moi.
Hélas! c’est aujourd’hui la pensée déguisée de nos gouvernants ou de ceux qui aspirent à l’être sous divers titres et sous divers prétextes.—Quand on nous crie: «La patrie souffre,—le peuple se plaint, le pays est dans l’anxiété;—nous qui avons un peu creusé les choses,—qui avons étudié les hommes de ce temps, nous ne pouvons nous empêcher d’entendre: «—J’ai besoin d’argent;—je voudrais une place,—je ne sais comment arriver;» ou: «Mes bottes ont besoin d’être ressemelées.»
image d’une guêpe M. Adolphe Dumas—qui n’est nullement parent d’Alexandre Dumas,—rencontra celui-ci dans un couloir le jour de la première représentation du Camp des Croisés,—pièce dudit M. Adolphe Dumas—dans laquelle—les ennemis de l’auteur ont prétendu avoir entendu ce vers:
qu’ils écrivent et prononcent:
—Monsieur, dit M. Adolphe à M. Alexandre,—pardonnez-moi de prendre un peu de votre place au soleil, mais il peut bien y avoir deux Dumas, comme il y a eu deux Corneille.
—Bonsoir Thomas, dit Alexandre en s’éloignant.
image d’une guêpe Un ami de M. Alfred de Musset—insistait beaucoup auprès de M. Villemain pour qu’il donnât la croix d’honneur à l’auteur de Namouna.—L’ami de M. de Musset est influent, très-influent,—il a fait vingt démarches auprès du ministre de l’instruction publique:—on ne s’explique pas l’obstination de M. Villemain dans son refus d’accorder une récompense méritée à un poëte aussi original et aussi distingué que M. de Musset.
Pour moi, je suis presque sûr que le ministre académicien ne donne pas la croix à M. de Musset parce qu’il a écrit ce vers:
image d’une guêpe A propos de certaines réceptions de la cour,—réceptions, du reste, peu nombreuses et surtout peu divertissantes à cause du deuil de la famille royale, qui cette fois n’est pas seulement en deuil d’étiquette,—un carré de papier—publie une nouvelle homélie contre le costume décent—que la tyrannie—veut imposer aux invités.—Nous sommes parfaitement d’accord avec lui s’il nous dit qu’il y aura des hommes et des habits fort ridicules;—mais nous différons avec lui quand il veut qu’on aille à la cour et qu’on y aille en habit de ville.
Nous comprenons parfaitement que ledit carré de papier dise à ses abonnés (et il ne le leur dit pas): «Que diable! ô mes abonnés et mes abonnées, allez-vous faire à la cour?—Il y a une foule de choses qu’il faut savoir là, et que vous n’avez apprises ni derrière votre comptoir, ni dans votre arrière-boutique; vous n’en êtes pas moins des gens parfaitement honorables, mais vous ne saurez entrer, ni sortir.—Vous, madame l’épicière, vous êtes une belle femme bien conservée;—mais, si vous vous habillez à la cour comme de coutume, vous serez ridicule et humiliée, et, si vous vous habillez autrement, vous serez un peu plus humiliée, parce que vous n’aurez aucun droit à l’indulgence,—et infiniment plus ridicule,—vos pieds feront crever le satin,—vos façons de danser, qui en valent bien d’autres, feront rire tout le monde, comme ferait rire vous et vos amis une femme de la cour qui viendrait danser avec vous à votre entresol.—Cette soirée de gêne, d’humiliation, d’ennui, vous coûtera en toilettes et voitures ce que vous coûteraient à peine trente soirées de plaisir—où vous seriez la reine et la belle de la fête.
»Et vous, monsieur l’épicier, devrait toujours dire le susdit carré de papier, monsieur l’officier de la garde nationale (car c’est la garde nationale qui introduit l’épicier aux Tuileries), vous êtes un gaillard de belle humeur;—vous êtes adoré à l’estaminet du coin;—vous n’avez pas votre égal au billard pour le bloc fumant et le carambolage de douceur;—vous avez tous les soirs le même succès avec les mêmes plaisanteries que vous faites depuis dix ans sur les numéros des billes de poule.—Quand on tire 22, et que vous avez dit: «Les cocottes» toute la galerie rit aux éclats, et votre partenaire dit: «Tais-toi donc, tu es trop drôle, tu m’empêches de jouer tant je ris.»—Personne ne sait, comme vous, rendre en fumant la fumée par le nez.
»Et votre habit noir,—comme il vous fait respecter!—et, quand vous l’ôtez pour jouer au billard, comme on admire vos bretelles rouges!
»Pourquoi aller de gaieté de cœur perdre vos succès et votre importance?—Ce luxe excessif qui vous distingue, il paraîtra là-bas mesquin et ridicule.
»Restez donc chez vous, ou allez chez vos amis;—faites des crêpes, jouez au loto.»
Voilà ce que le carré de papier devrait dire à ses abonnés; mais, non: le carré de papier veut que ses abonnés aillent aux Tuileries;—mais il veut qu’ils y aillent en soques, en vestes et sans gants.—C’est l’égalité pour le carré de papier.—Nous soutenons, nous, que c’est la plus sotte et la plus grande inégalité.—Montez si vous pouvez, mais ne faites pas descendre les autres;—tâchez, si vous le croyez amusant, d’ajouter des pans aux vestes, mais ne coupez pas les pans des habits.
O carré de papier!—que dirait votre abonnée l’épicière, si la fruitière sa voisine,—invitée (si elle l’invitait, ce que je ne crois pas) à une soirée d’as qui court ou de vingt-et-un,—que dirait votre abonnée l’épicière, si sa voisine et son inférieure la fruitière venait chez elle en marmotte et en sabots?—Ne trouverait-elle pas indécent qu’elle n’eût pas mis un bonnet et des souliers?
image d’une guêpe Un des plus beaux rêves dont l’homme doit successivement se réveiller, c’est sans contredit la liberté.
Hélas!—tous ces bonheurs après lesquels nous soupirons ne sont que des êtres de raison,—tout simplement le contraire fictif des malheurs réels que nous éprouvons dans la vie.
La liberté en politique est une grande pensée et un grand mot misérablement exploité par quelques-uns qui veulent être les maîtres à leur tour;—la liberté en politique veut dire l’esclavage des autres;—l’égalité—n’est qu’un échelon—pour arriver à marcher sur la tête d’autrui.
La liberté! où est-elle? Cherchez l’homme le plus libre de tous,—et comptez à combien de maîtres durs et inflexibles il doit obéir.
Approchez ici,—vous, monsieur, qui avez tout sacrifié à la liberté,—voyons un peu,—montrez-nous ce joyau précieux que vous avez conquis si laborieusement,—montrez-nous cette liberté dont vous êtes si fier.
Sortez de chez vous, et venez causer un moment.
Vous vous levez;—mais j’aperçois—un homme gros, court et pâle,—nu jusqu’à la ceinture et vêtu uniquement d’un cotillon de toile grise.
«Arrête!—vous crie-t-il, arrête! Ne faut-il pas que tu m’apportes demain le prix de ton travail,—ne faut-il pas que tu payes le pain que je te vendrai? ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boulanger?»
En voici un autre,—plein de santé,—le visage d’un rose vif,—un tablier est devant lui,—il semble fier des taches de sang qui le couvrent.
«Eh! eh!—dit-il,—à l’ouvrage, malheureux, à l’ouvrage! Ne faut-il pas que tu m’apportes demain le prix de ton travail?—ne faut-il pas que tu m’apportes demain ton tribut quotidien?—ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boucher.»
Et celui-ci:—il a des habits neufs,—coupés à la mode du jour, ou plutôt à la mode de demain;—mais il n’a pas de gants,—et ses bottes éculées n’ont pas été cirées depuis cinq semaines,—son chapeau est partie chauve, partie ébouriffé.
«Tiaple—mein herr!—s’écrie-t-il,—trafaillez pour moi,—trafaillez.—il me faut de l’argent;—que che fous foie ainsi fumer tes ciquarrettes! trafaillez, fous tis-je,—trafaillez! che suis votre maître, che suis le tailleur!»
Et celui-ci, avec un galon d’or à son chapeau: «Allons, maître, dit-il,—il me faut une belle livrée,—il me faut à manger et à boire,—il me faut un chapeau neuf;—travaillez,—travaillez;—ne me reconnaissez-vous pas,—que vous continuez à faire ainsi tourner vos pouces?—je suis votre maître, je suis votre domestique. Obéissez-moi!»
Il n’y a d’un peu plus libre que celui qui a moins de maîtres que les autres, que celui qui a moins de besoins.
Chaque besoin, chaque goût, est une chaîne dont quelqu’un tient le bout quelque part.
Comptez de bonne foi combien vous en avez.
Les inondés d’Étretat, d’Yport et de Vaucotte.—Le roi Louis-Philippe et M. Poultier, de l’Opéra.—Un philosophe moderne.—Les femmes et les lapins.—Une mesure inqualifiable.—M. Lestiboudois.—M. de Saint-Aignan.—Un dictionnaire.—Le véritable sens de plusieurs mots.—A. et B.
image d’une guêpe LES INONDÉS.—J’ai voulu aller voir ces pauvres gens d’Étretat et d’Yport, auxquels une trombe d’eau a fait tant de mal, il y a un peu plus d’un mois.—Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que j’habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure avant le jour—pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits à Fécamp.
Fécamp a également souffert de l’inondation,—mais le sinistre n’a attaqué que les gens riches.—Nous n’avons fait que traverser Fécamp, et, en suivant les sinuosités de la falaise, nous nous sommes dirigés vers Yport—en gardant la mer à notre droite, mais à trois cents pieds au-dessous de nous.
Après deux heures de marche, nous avons vu le grand bouquet d’arbres qui cache Yport.—On entre dans les arbres, et, par des chemins escarpés, on descend dans le fond d’une petite vallée où est situé Yport.
Dès lors on commence à voir quelques traces de l’inondation: les chemins sont élargis et violemment creusés, tantôt à deux, tantôt à trois pieds dans le roc;—quelques champs sont encore couverts de limon. De la paille, du menu bois, de grandes herbes, sont restés accrochés dans les branches des arbres, à sept ou huit pieds de hauteur;—c’est l’eau qui les a portés là en se précipitant du sommet des côtes qui entourent Yport de toutes parts.
Nous entrons dans les rues:—les maisons portent encore l’empreinte de l’eau à une grande hauteur, les haies les plus élevées qui entourent les jardins sont remplis de paille;—l’eau a passé par-dessus;—puis, à mesure qu’on avance,—le désastre a laissé des marques plus visibles: voici un mur renversé,—là une maison à moitié démolie, ici un arbre déraciné.
Mais une fois arrivés aux deux tiers de la grande rue qui conduit à la mer,—nos yeux sont frappés d’un horrible spectacle:—le torrent a emporté la terre et les pierres qui formaient le chemin à une profondeur de six ou huit pieds; des deux côtés les maisons se sont écroulées.—Nous descendons dans le ravin formé par l’eau,—et nous voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos têtes;—presque partout—le mur qui était sur la rue—et la façade de la maison ont été emportés avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.—Les maisons sont coupées et déchirées en deux,—depuis le toit jusqu’au sol; les débris ont été entraînés à la mer.—On voit, depuis le haut jusqu’en bas,—l’intérieur des chambres coupées en deux;—des meubles encore en place,—des lits, des tables, sont à moitié en dehors de ce qui reste d’un plancher incliné qui vacille et qui va s’écrouler d’un instant à l’autre;—des toits, qui ne sont plus supportés que par un pan de muraille, restent suspendus sans qu’on comprenne comment,—et vont tomber au moindre vent.
Nous avançons parmi les décombres et les inégalités du lit que s’est creusé l’eau;—nous voici au bord de la mer:—la trombe a renversé et jeté en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.—«Tenez, nous dit un pêcheur, regardez cette grande place à gauche:—il y avait là huit maisons;—eh bien, il n’y en reste pas mention.»
Les débris ont été jetés à la mer,—pêle-mêle avec cinq malheureuses femmes qui n’ont pas eu le temps de se sauver.—On n’en a retrouvé qu’une, morte sous la vase et le limon.
Nous cherchons la maison de Huet.—Huet est un aubergiste—chez lequel autrefois je m’arrêtais pour déjeuner quand j’allais d’Étretat à Fécamp;—nous avons peine à retrouver l’auberge, tant le pays est dévasté et changé.—Le grand puits qui était devant la porte a presque disparu sous la terre que la trombe a enlevée du haut de la côte.
Huet était riche,—il a beaucoup perdu;—le torrent a passé entre ses deux maisons, qui se touchaient,—et a emporté des morceaux de murailles et tous ses meubles, jusqu’à d’énormes armoires en bois sculpté pleines de linge,—qu’on n’a retrouvées qu’au bord de la mer: «c’était comme si on eût tout balayé.» Là on nous raconte le commencement du désastre.—C’était deux heures avant le jour;—on entendait «hogner» l’eau dans les bois au-dessus d’Yport;—l’eau s’était enfermée elle-même dans une digue de paille, d’herbe, de branchages, de feuilles arrêtées dans les arbres; mais cette digue ne put résister longtemps,—l’eau la rompit—et se précipita de trois côtés du haut des côtes—sur Yport, qui est dans le fond d’un entonnoir, entraînant avec elle—des arbres,—des pierres énormes,—emportant les chemins jusqu’à deux et trois pieds de profondeur;—alors on entendit de grands cris poussés par ceux qui, plus près de la côte, étaient les premières victimes de ce désastre.—En quelques instants les maisons commencèrent à crouler avec fracas;—les habitants s’échappaient par les toits et passaient d’une maison à l’autre. «Pour nous, disait Huet, nous étions, comme les autres, réfugiés dans nos greniers;—là, nous voyions nos voisins montés sur leurs toits, et nous nous disions adieu les uns aux autres en nous criant: «Adieu, voisins, il faut mourir.»—Songez qu’il ne faisait pas encore jour,—que nous entendions le bruit de l’eau roulant du haut des côtes et des maisons qui tombaient,—les cris de frayeur de ceux qui se sauvaient,—les cris de désespoir des pauvres femmes qui ont été noyées,—et que nous sentions notre maison trembler par secousses.—Je m’attendais d’un moment à l’autre à être écrasé avec ma femme et ma fille;—elles s’étaient jetées le visage à terre,—pleuraient et priaient Dieu;—elles me disaient de prier aussi,—mais je ne m’en sentais pas le courage,—je jurais;—je sais bien qu’il faut prier Dieu,—mais,—monsieur, ça n’était pas du bien qu’il nous faisait, ça;—je l’aurais prié que ça n’aurait pas été de bon cœur.—Pour ne prier que de la bouche, j’aime mieux ne pas prier;—je dis à la femme et à la fille de continuer à prier pour elles et pour moi, et je me remis à jurer.»
Nous étions, Gatayes et moi, auprès de la grande cheminée de la cuisine,—et nous rallumions nos pipes pour nous remettre en route—quand il entra une grande fille pâle, vêtue de noir;—la fille de Huet nous la montra,—et nous dit: «Tenez, c’est sa mère qu’on a retrouvée dans la vase—trois jours après l’événement.»
Nous disons adieu à toute la famille, et nous serrons la main au père Huet, qui nous accompagne un bout de chemin.
Nous gravissons la côte pour sortir d’Yport par l’autre côté de l’entonnoir—en nous entretenant tristement du spectacle que nous venons d’avoir sous les yeux. Nous nous étonnons de la négligence de l’autorité.—Il y a cinq semaines que le malheur est arrivé,—et depuis cinq semaines on laisse une trentaine de maisons à moitié démolies suspendues au-dessus des chemins de la manière la plus menaçante;—les chemins eux-mêmes creusés inégalement jusqu’à sept et huit pieds de profondeur,—impraticables pour les voitures,—difficiles et dangereux pour les hommes,—et l’autorité supérieure ne s’est mêlée de rien.—Il était urgent de faire démolir ces restes de maisons, qui, d’un moment à l’autre, au premier vent, peuvent causer de nouveaux malheurs; il était urgent de faire remblayer les chemins:—il n’y a rien de fait, rien de commencé.
image d’une guêpe Le roi, aussitôt le sinistre arrivé, a envoyé sur sa cassette trois mille francs—à chacun des pays ravagés.
M. Poultier, le chanteur,—qui était en représentation à Rouen,—est arrivé en toute hâte au Havre, où il a donné une représentation au bénéfice des inondés.—Il n’a rien voulu prélever sur la recette ni pour son déplacement ni pour ses frais de voyage;—il a fait envoyer aux victimes de l’inondation les sept ou huit cents francs qui lui revenaient pour sa part.
Des souscriptions ont été ouvertes de tous côtés.
image d’une guêpe Nous voici arrivés sur la côte,—il faut redescendre dans une autre vallée, pour passer par le petit village de Vaucotte.—Le soleil s’est dégagé des nuages,—et éclaire gaiement les lieux témoins naguère d’une si grande désolation. Du reste, tout le pays est ici ravissant.—Vaucotte est au fond de la vallée comme Yport, comme Étretat;—les collines qui entourent Vaucotte sont couvertes d’ajoncs et de bois taillis en pentes escarpées, auxquels l’automne prête les couleurs les plus splendides;—les feuilles des chênes sont d’un jaune orangé,—celles des châtaigniers sont jaune clair;—les cornouillers sont rouges,—les ajoncs et les genêts sont restés d’un vert vif et vigoureux.
Mais bientôt nous voyons le chemin qu’a suivi le torrent:—c’est une de ces cavées normandes,—si charmantes d’ordinaire,—un chemin creusé entre des rangées d’arbres, de façon qu’on a la tête à peine au pied des arbres et que le regard est emprisonné sous un berceau de verdure;—mais le torrent a creusé le chemin en certaines places jusqu’à quinze pieds de profondeur;—des arbres sont arrachés et jetés çà et là;—quand on marche au fond des chemins,—on voit loin au-dessus de sa tête les racines nues et dépouillées des arbres qui restent.
Il y avait à Vaucotte une dizaine de personnes: il n’en reste plus que la moitié,—quatre ou cinq personnes ont été noyées.—Une femme emportait sur son dos sa fille malade, une fille de dix-neuf ans.—Elles sont renversées par la trombe,—entraînées, roulées avec les pierres, et noyées toutes les deux.
De l’autre côté de Vaucotte, nous étions à Étigues;—à Étigues, un chemin creusé dans le roc permet de descendre jusqu’à la mer;—la mer était basse:—nous ferons jusqu’à Étretat le chemin par les roches qu’elle laisse à découvert;—c’est un chemin un peu difficile,—mais magnifique. A gauche, la falaise, blanche et droite comme une muraille, s’élève à la hauteur de cinq maisons qui seraient placées les unes sur les autres. A droite, la mer, qui remonte en grondant.—Il y a une lieue et demie à faire,—il ne faut pas trop flâner;—il faut marcher sur des pointes de roches revêtues d’herbe verte et de mousses cramoisies, qui sont du plus bel effet,—mais aussi fort glissantes;—il faut franchir des flaques d’eau que la mer a laissées dans des trous de roc semblables à des bassins de marbre blanc. Puis, de temps en temps, le chemin est barré par de gros rochers dont il faut faire le tour.
Dans les flaques d’eau, transparentes comme l’air, des crabes, des loches, sont restés et se cachent à notre approche.—On s’arrête, on les regarde;—on les prend;—on ramasse des galets ronds et transparents comme des billes d’agate,—et des cailloux couverts de teintes rouges et vertes,—et les mousses cramoisies,—et de petits madrépores,—des coraux lie-de-vin,—serrés et rudes comme du velours d’Utrecht.
Bon! voici un cormoran—qui bat l’air de ses petites ailes noires,—et qui, sans se hâter, mais sans s’arrêter et surtout sans se détourner, suit son vol droit et paisible.—Gatayes prétend qu’il a l’air d’un employé qui va à son bureau.
De grandes mouettes plongent et remontent dans l’air avec un poisson qu’elles ont saisi dans l’eau.
Le temps se passe,—le jour baisse. Je me rappelle alors qu’il y a neuf ans,—précisément le même jour,—le 2 novembre, allant d’Étretat à Étigues,—je me suis fait surprendre par la nuit et par la marée.
La mer était houleuse ce jour-là—et montait avec grand bruit.—Il vint un moment où je fus obligé de m’arrêter. Devant moi la mer en colère se brisait contre la falaise;—je retournai sur mes pas.—A cent toises de là, elle battait également contre le rocher.—J’étais renfermé dans un cercle que la mer rétrécissait à chaque instant.—Il faisait nuit.—Je savais que dans une heure il y aurait quinze pieds d’eau là où j’étais encore à pied sec,—entre la mer écumante et une muraille droite de trois cents pieds,—soixante fois la hauteur d’un homme.—Je nage bien; mais de quel côté me diriger, c’était la première fois que je venais dans ce pays,—et d’ailleurs les lames m’auraient bientôt broyé contre le rocher.
Un douanier, qui m’observait depuis longtemps, m’appela du haut de la falaise quand il me perdit dans la nuit. Il descendit à moitié chemin par un sentier à peu près taillé dans le roc—et me jeta une corde au moyen de laquelle j’allai le rejoindre.
Il y avait précisément neuf ans;—je revoyais la falaise contre laquelle la mer, en se brisant, m’avait emprisonné;—mais maintenant—je sais des abris et des chemins que les oiseaux ont appris aux pêcheurs et que les pêcheurs m’ont montrés;—d’ailleurs la mer n’est encore remontée qu’à moitié, et elle n’est pas en colère.
Nous marchons,—nous rencontrons un vieux pêcheur d’Étretat.
—Peut-on encore passer sous la porte d’Aval?
—Non, il y a au moins huit pieds d’eau.
—Alors, nous monterons par la Valleuse.
La Valleuse est un de ces chemins serpentant dans le roc, dont je parlais tout à l’heure. Ils ont le défaut d’être un peu étroits.—En touchant le roc d’une épaule,—on a la moitié du corps en dehors du chemin—et deux ou trois cents pieds au-dessous;—il faut s’y accoutumer.
—Vous connaissez le pays,—dit le pêcheur,—vous n’avez pas l’air embarrassés.
—Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? père Aubry, demanda Gatayes.
—Tiens, c’est M. Léon—et M. Alphonche.—Ah bien! je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui.
Nous faisons route avec le père Aubry, qui nous donne des nouvelles de tout le monde.
Ce n’est que le lendemain que nous avons pu visiter les désastres causés par la trombe.
A Yport et à Vaucotte l’eau a creusé le chemin et emporté les maisons;—à Étretat, elle a entraîné la terre et a englouti les habitations.—Notre ami Valin, le garde-pêche, nous mène voir un grand terrain où il y avait six maisons, dont deux à son frère Benoît;—l’eau y a apporté huit pieds de terre,—on ne voit plus que le toit de chaume,—c’est une inondation de terre qui est restée après l’inondation d’eau. On a percé les toits pour sauver les habitants;—il y a eu plusieurs noyés.—M. Fauvel,—maire d’Étretat,—qui a montré le plus grand zèle, est allé en bateau pour sauver une pauvre femme.—On a ouvert le toit de la maison;—la maison était pleine de vase—qui était montée à plus de dix pieds de haut.—On a vu une main qui sortait de la vase,—on a exhumé la malheureuse femme: elle était morte!—Plus de cinquante maisons sont restées entourées et pleines de limon jusqu’au toit; il en coûterait dix fois la valeur des maisons pour les dégager.
On nous disait encore avec un sentiment de terreur,—en nous montrant ce que la trombe avait enlevé de terre sur les côtés,—que, sans un pan de mur qui avait forcé l’eau à se diviser autour du cimetière, qui est à moitié de la colline,—le torrent aurait déterré tous les morts et les aurait roulés jusque dans la commune.
image d’une guêpe A Étretat, comme à Yport, comme à Vaucotte, l’autorité supérieure n’a fait commencer aucuns travaux. Il y a cinquante familles sans asile.
Les maires de ces trois malheureuses communes—ont reçu déjà des dons assez importants.—Le maire d’Elbeuf a envoyé une quantité considérable de vêtements de toutes sortes,—mais aucun des hommes qui, à Paris, sont les rois de l’argent—n’a jusqu’ici envoyé son offrande.
image d’une guêpe Je crois vous avoir déjà entretenu d’un philosophe—de ce temps-ci qui a mis au jour plusieurs ouvrages d’une réelle importance; je veux parler de M. Maldan, auteur de l’ART d’élever les lapins et de s’en faire trois mille francs de revenu.
M. Maldan est également auteur de: L’ART de se faire aimer des femmes.—Moyen certain de les rendre heureuses pour la vie.
Je ne vois point dans la littérature d’ouvrages plus sérieux et plus utile.—Que peut désirer un homme qui possède à la fois l’art d’élever les lapins et de s’en faire trois mille francs de rente,—et en même temps l’art de se faire aimer des femmes?
Une chose triste pour notre époque,—c’est que l’art d’élever les lapins a eu déjà huit éditions, et que l’art de se faire aimer des femmes et de les rendre heureuses pour la vie n’en a eu que deux.
Réparons cette injustice du public—en citant quelques fragments de ce dernier ouvrage.—Je me trompe fort, ou les lecteurs des Guêpes s’y intéresseront plus qu’à l’art d’élever des lapins, quelque perfectionné qu’il puisse être.
L’auteur de l’Art d’élever les lapins n’admet l’amour que dans le mariage;—il propose, en conséquence, un projet de loi dont voici les termes:
«Tout être qui se fréquenterait ne pourrait habiter ensemble qu’autant qu’ils auraient contracté leur union par-devant les lois.
»Aucun locataire, n’importe le sexe,—même dans ses propriétés, ne pourrait vivre deux comme mari et femme.»
L’auteur de l’Art d’élever les lapins—passe ensuite aux divisions qu’il a établies entre les femmes.
«La beauté étant le cadre qui nous flatte le plus, il attire à lui la société en général; le prince comme l’artisan espère l’obtenir; le prince a, pour arriver, ses titres et sa galanterie; le riche, sa fortune et les agréments qu’elle procure; l’artisan, pour qu’il réussisse auprès d’une belle, il lui faut de l’usage, de la douceur, de la prévenance, et surtout de la fidélité, car la beauté sait ce qu’elle vaut, et se voir préférer pour moins belle n’est pas pardonnable; et du plus bel ornement de la nature, par votre faute, vous en faites quelquefois un rebut.
»Vous voici, dit-il, au moment de votre choix.
»La haute société étant séparée des autres, j’ai peu d’observations à faire pour elle: l’éducation, la beauté, les grâces, la fortune, devant s’y trouver, le bonheur doit s’ensuivre; si cependant vous voulez le conserver, n’ayez jamais d’amis auprès de votre épouse, qui vous remplace; emmenez-la toujours avec vous partout où vous allez; elle voit vos actions, et la jalousie ne la dispose pas à vous manquer: les fêtes, plaisir et toilette variés; ajoutez à cela amitié, douceur et prévenance, vous y trouverez la félicité.
»Insouciante; cette classe de femmes est très-nombreuse, vous les trouvez partout, depuis le noble jusqu’au roturier; riche, pauvre, bonne ou méchante, elle est facile à séduire pour le bon motif, car ce n’est que l’occasion qui la fait accepter votre main; cependant, pour être heureux avec elle, voilà ce qu’il vous faut en partage; s’il est impossible, une qualité de plus ou de moins ne la fera pas décider plus tôt; pourvu que la douceur, le courage, la richesse, la beauté, l’esprit, les prévenances, la santé, et surtout ne pas lui promettre pour sa toilette, ses plaisirs ou son avenir que vous ne teniez parole; avec des chatteries et une bonne table, vous serez accepté pour époux et elle vous sera fidèle.
»Caractère difficile; ce genre de femmes est non-seulement rare, mais il se trouve dans toutes les classes de la société; celle protégée par la fortune et le rang, le personnel de sa maison souffre beaucoup, et il faut avoir faim pour y rester; l’homme assez hardi pour chercher à lui plaire doit être ferré à la glace. Celle douée de la beauté ne peut faire que des victimes; pour la séduire, il faut faire tout l’opposé de ce caractère; je vous dirai à tous: «Sauve qui peut, malheureux qui est pris.»
»Malingre; mon opinion est que c’est plutôt manie que maladie; la femme a pour prétexte les nerfs, la migraine, la poitrine, les coliques. L’agrément qu’il y a dans cette classe est qu’elle reste presque toujours chez elle ou sort fort peu, cela garantit de leur conduite; l’homme dont le choix tombe sur elle doit apporter, de rigueur, fortune ou courage, douceur et patience, esprit et fidélité; en dire davantage serait vous ennuyer; j’ai vu par moi-même que la femme peut faire et défaire le sort d’une maison; vous qui voulez vous établir, avant de vous présenter, faites votre entrée dans le monde, fréquentez toutes les classes de la société si votre fortune le permet; nous savons que le hasard fait beaucoup, ne comptons pas sur lui; la fidélité n’a qu’un habit, celui qui le met s’en sert jusqu’au tombeau: après lui le souvenir.»
Imprimerie de A. Saintain, rue Saint-Jacques, 38.
image d’une guêpe Il faut croire que j’ai des ennemis bien acharnés dans l’imprimerie de M. Lange Lévy.
Je ne puis obtenir qu’on imprime dans mes petits livres ce que je mets sur mon manuscrit.
Le dernier volume de la troisième année est rempli de fautes;—on écrit société pour facétie,—dix mille deux cents—pour douze cents. On mêle ensemble des choses qui n’ont aucun rapport entre elles;—on en sépare d’autres qui devraient être réunies, etc., etc.
image d’une guêpe UNE MESURE INQUALIFIABLE.—M. Lestiboudois est à la fois député du Nord—et médecin de l’hospice des aliénées à Lille.
Un arrêté ministériel, provoqué par M. de Saint-Aignan, préfet du Nord, vient de destituer ce fonctionnaire.
Quelques journaux s’élèvent contre «cette inqualifiable mesure,—contre cette destitution faite, disent-ils, sous prétexte—que l’ordonnance du 18 décembre 1839—exige que les médecins restent dans l’asile des aliénées,—tandis que les fonctions législatives de M. Lestiboudois le retiennent à Paris pendant la plus grande partie de l’année.»
Ils ajoutent—«que l’ordonnance du 18 décembre,—bien interprétée,—ne fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»
Il est incroyable que l’on ose ainsi chaque jour attaquer de front le plus simple bon sens. L’ordonnance du 18 décembre 1839 n’a qu’un tort à nos yeux,—c’est de ne pas avoir été rendue dès le jour où on a nommé un médecin pour l’hospice des aliénées.
Elle a un second tort si elle «ne fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»
Il n’y a en effet là ni besoin d’ordonnance, ni d’arrêté, ni d’interprétation,—il n’y a besoin que de bonne foi et de bon sens.
Pourquoi donne-t-on un médecin aux aliénées? pour qu’il les soigne, probablement.
M. Lestiboudois soigne-t-il les aliénées de Lille—pendant les cinq ou six mois qu’il passe chaque année au Palais-Bourbon, à Paris?
Ceci est une question facile à résoudre.
On a assez ri du séjour habituel en Égypte et en Espagne de M. Taylor,—commissaire royal PRÈS le Théâtre-Français.
image d’une guêpe Une aliénée est malade.
«Où est le médecin?—A Paris.—Diable, c’est qu’elle a un coup de sang.—La session n’est plus bien longue; M. Lestiboudois sera de retour avant quatre mois d’ici.—En voici une qui est à la diète et qui demande à manger.—Le docteur n’y est pas.—Où est-il?—A Paris; qu’elle attende; il ne peut maintenant rester plus de deux mois ou deux mois et demi.»
image d’une guêpe On dit, il est vrai, que M. Lestiboudois a un suppléant pendant ses absences,—mais le suppléant vaut comme médecin M. Lestiboudois ou ne le vaut pas.
S’il le vaut, il a sur lui l’avantage de la résidence,—et alors il faut lui donner la place.
S’il ne le vaut pas,—il faut ou obliger M. Lestiboudois à remplir ses fonctions lui-même—ou donner la place à un homme qui inspire une confiance suffisante.
On a donc eu raison de destituer M. Lestiboudois.
Malheureusement,—les journaux qui disent une sottise en blâmant cette destitution—ont raison sur un autre point, ou du moins—je suis parfaitement de leur avis sur ledit point (c’est ce qu’on entend toujours quand on dit que quelqu’un a raison).
Ils disent que M. Lestiboudois est député de l’opposition, et que, s’il appartenait au ministère, on aurait fermé les yeux sur l’incompatibilité de ses fonctions.
Je le crois comme eux,—et j’en donnerais pour exemple les nombreux procureurs généraux et procureurs du roi qui abandonnent leurs postes pour venir siéger et surtout voter à Paris.
On a eu raison de destituer M. Lestiboudois, et on a eu tort de ne pas destituer ceux qui sont dans le même cas.
image d’une guêpe Il y a un ouvrage qu’on devrait faire tous les quarts de siècle,—c’est un dictionnaire, non pas un dictionnaire contenant seulement les mots de la langue,—mais un dictionnaire servant à traduire les dictionnaires précédents.—Les mots restent les mêmes, mais ils changent de sens.—Chaque génération les prend dans une acception:—il n’y a plus moyen de s’entendre.
Prenez le mot indépendance:
Un homme indépendant était autrefois celui qui, ne demandant rien,—n’acceptant rien,—n’espérant rien,—n’avait rien à craindre ni à rendre.
Si vous attachez le même sens au mot indépendant appliqué à nos hommes d’aujourd’hui,—vous ferez de lourds contre-sens.—En effet, l’indépendance n’est qu’un moyen de surfaire sa marchandise; c’est un bouchon de paille un peu plus gros que celui des autres.
Demandez dans les bureaux du ministère,—vous saurez que les députés indépendants sont ceux qui font le plus de demandes—et montrent le plus d’exigence.
Les électeurs envoient à la Chambre une foule de députés sous condition d’obtenir publiquement pour la ville un pont et un embranchement de chemin de fer, et tout bas pour tel et tel électeur un bureau de tabac, une bourse dans un collége, une croix, etc.
En ajoutant la recommandation d’être indépendant.
Il est évident que dans ce sens l’indépendance recommandée est destinée à être le prix des choses à obtenir.
image d’une guêpe Pour le mot liberté:
Si vous vous attachez au sens qu’il avait autrefois,—vous commettez les plus graves erreurs.
Il est bon d’être averti que la liberté est un mot au moyen duquel—les amis du peuple (autre mot à traduire) font faire au peuple des choses qui n’ont pour résultat possible que de le conduire en prison.
image d’une guêpe Le dictionnaire dont le besoin se fait sentir, comme disent les annonces, est un dictionnaire sur le modèle des dictionnaires français-latin, c’est-à-dire traduisant les mots d’une langue dans une autre langue,—du français d’autrefois au français d’aujourd’hui. C’est un dictionnaire—français-français.
Nous ferons donc un essai du dictionnaire—français-français, dont nous donnerons de temps en temps des fragments.
DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.—A—Troisième personne du verbe avoir;—a aujourd’hui le même sens que le verbe être,—quand on dit: «Qu’est-ce que cet homme? on répond le plus souvent: «Il a cinquante mille livres de rente.»—C’est donc comme si on demandait: «Qu’est-ce que a cet homme? «—C’est l’application d’un vieux proverbe italien: «Chi non ha non è,—qui n’a pas n’est pas.»
image d’une guêpe ABUS.—Les abus sont le patrimoine des deux tiers de la nation;—ceux qui crient contre les abus ne veulent pas les détruire, mais les confisquer à leur profit.—Il en est de même d’un homme qui, couché avec un autre, se plaint qu’il tire à lui toute la couverture, et, en même temps, la tirant de son côté, tâche d’en avoir à son tour un peu plus que sa part.
image d’une guêpe ADMIRATION.—Vieux mot.—On n’admire plus;—il n’y a pas d’homme, quels que soient son talent, son désintéressement, sa noblesse,—qui ne soit de temps en temps fort maltraité dans quelque carré de papier.—Quelques personnes affectent encore d’admirer les morts, mais c’est pour déprécier les vivants plus à leur aise.
image d’une guêpe AMYGDALES.—Ne servaient autrefois qu’à sécréter la salive;—aujourd’hui elles sécrètent force pièces d’or et d’argent pour certains individus:—il y a tel chanteur auquel chaque son échappé de son gosier rapporte une pièce de cinq francs,—c’est-à-dire la journée de deux ouvriers.
image d’une guêpe ARBRE.—On peut lire dans les poëtes ce qu’étaient autrefois les arbres avec leurs panaches verts pleins d’oiseaux et d’amours;—aujourd’hui, depuis le gaz et l’asphalte, les arbres sont à Paris de grands poteaux noirs,—sur lesquels on colle des affiches.
image d’une guêpe ARSENIC.—On a de tout temps un peu empoisonné ses parents, amis et connaissances;—mais il est singulier que cette industrie, loin d’avoir fait des progrès, soit au contraire retombée dans la grossièreté.—Autrefois, on empoisonnait en faisant respirer une fleur, en offrant des gants.—Aujourd’hui, vous voyez à chaque instant une femme se défaire d’un mari incommode—au moyen de ce poison rustique, appelé arsenic, dont les symptômes sont connus,—et que l’on retrouve à l’instant même dans l’estomac;—quelqu’un, auquel j’ai soumis cette observation, m’a répondu d’une manière peu consolante—qu’il semblait qu’on empoisonne maladroitement, parce que les empoisonnements maladroits sont les seuls découverts et punis.
image d’une guêpe ANNIVERSAIRE.—Vieux mot représentant un vieil usage dont la suppression est inévitablement prochaine.—En effet, en ces temps de revirement politique, les anniversaires présentent perpétuellement des circonstances odieuses et ridicules à la fois.
Comment célébrer l’anniversaire des journées de Juillet quand un grand nombre des héros de Juillet sont en prison?
Comment célébrer l’anniversaire de la démolition de la Bastille quand on en bâtit quatorze?
image d’une guêpe C’est un des inconvénients d’un gouvernement fondé sur la révolte qu’il lui faut combattre ses propres éléments.
image d’une guêpe AFFAIRES.—Un homme d’affaires est un monsieur qui a pour état de faire ses affaires dans les vôtres.
image d’une guêpe ABAISSEMENT DU PAYS.—Quand un journal, un député, un homme politique, gémit sur l’abaissement du pays,—cela ne veut rien dire, sinon—qu’il voudrait partager avec ses amis les places, les dignités et l’argent.—En effet, si ledit homme politique renverse ses adversaires, vous les entendez à leur tour pousser de semblables gémissements sur l’abaissement du pays.—Abaissement du pays veut dire: déception de ceux qui s’en plaignent.
image d’une guêpe ACTEUR.—Métier bizarre, qui consiste à venir grimacer devant quinze cents personnes pour les faire rire ou pleurer par des lazzi appris par cœur. On payait fort cher ces gens-là quand leur métier était réputé infâme;—mais aujourd’hui qu’il est spécialement considéré,—aujourd’hui que le peuple traîne le fiacre des danseuses,—que la femme d’un ministre de l’intérieur reçoit une actrice comme son amie intime,—il n’y a peut-être plus les mêmes raisons de les payer aussi cher.
Il peut paraître singulier en effet de comparer la magistrature au théâtre,—ce que l’on peut oser aujourd’hui que les comédiens sont reçus dans la société et y sont recherchés et prisés au moins à l’égal de tout le monde.
Un juge d’instruction reçoit quinze cents francs par an.
Un conseiller de cour royale trois mille francs.
Un président trois mille huit cents.
Et ces pauvres magistrats, obligés à une représentation convenable,—ne pouvant se livrer à aucune industrie, à aucun trafic, à aucun commerce, vivent dans la gêne; disons le mot, dans la pauvreté.
Voici, de ce que nous avançons, un exemple d’hier:
Il y a des comédiens qui n’ont pour tout talent qu’une infirmité ou une défectuosité.
Ils me rappellent ce saltimbanque qui, dans un tour d’équilibre, laisse tomber son enfant sur le pavé et lui casse une jambe: «Ah! maintenant, dit-il, tu as un bon état dans les mains,—tu te feras mendiant.»
Ainsi, Odry a l’air bête, Arnal a l’air sot, Alcide Tousez a l’air niais!—ôtez-leur cet air-là: ils sont ruinés.
M. Arnal plaidait l’autre jour pour faire rompre un engagement qui ne lui donnait que vingt-quatre mille francs par an, plus vingt francs par jour.
Eh bien! si, au lieu de paraître au tribunal de commerce, il se fût trouvé devant des juges ordinaires, on eût vu des magistrats, dont le plus cher payé ne reçoit pas quatre mille francs par an, invités à déclarer que trente et quelques mille francs ne payent pas suffisamment M. Arnal.
Joignez,—comme on veut absolument le faire de ce temps-ci,—de la considération à ces appointements exorbitants, les magistrats envieront les comédiens,—n’auront aucune raison, pour ne pas exploiter comme eux les négligences que la nature peut avoir commises en les créant, et voudront monter sur le théâtre.—Qui les remplacera?—Ce ne seront certes pas les acteurs,—ils ne le voudraient pas.
image d’une guêpe ADULTÈRE.—Les peines infligées à la femme adultère—ont singulièrement varié jusqu’à nos jours.
Les Locriens—lui arrachaient les yeux.—La loi de Moïse la condamnait à mort.—Chez les anciens Saxons, on la pendait et on la brûlait.—Le roi Canut, chez les Anglais,—ordonna que la femme adultère eût les oreilles coupées.—Chez les Égyptiens, on lui coupait le nez.—Par la loi Julia, chez les Romains, on lui coupait la tête.—En Crête, on l’obligeait à porter une couronne de laine et on la faisait esclave.
Aujourd’hui, en France, quand une femme est surprise en adultère, on se moque de son mari.
image d’une guêpe AUSTÈRE.—Austérité.—Quand un parti est obligé d’accepter, pour faire nombre,—quelque allié d’une stupidité proverbiale,—qui n’a ni talent, ni caractère,—on dit de lui qu’il est austère ou vertueux. (Voir BONNE, une bonne personne.)
Être austère n’engage absolument à rien;—j’en sais des plus austères dont un mineur n’avouerait pas les fredaines.—Je connais un vertueux personnage politique qui a pour spécialité—de boire douze verres de vin de Champagne pendant que minuit sonne à une horloge.
image d’une guêpe ADOLESCENCE.—Autrefois, printemps de la vie, plein de fleurs suaves et charmantes.—C’est aujourd’hui un mot qui ne peut manquer de tomber en désuétude, la chose qu’il exprimait n’existant plus.—La jeunesse a cru montrer de la maturité en n’étant plus jeune; elle s’est fort trompée; il n’y a point de fruits qui n’aient été précédés par les fleurs; secouez l’arbre pour en faire tomber les fleurs au printemps, il ne produira pas de fruits à l’automne.
image d’une guêpe AMADOU.—On ne trouve plus l’amadou que chez les pharmaciens, sous le nom d’agaric,—pour arrêter l’hémorragie que cause quelquefois la piqûre des sangsues. L’ancien briquet, si curieusement décrit par Boileau, n’existe plus,—il a été remplacé par des allumettes chimiques, des briquets phosphoriques, etc., etc., et toutes sortes d’autres inventions infectes et dangereuses. La pierre et l’amadou—ne donnaient du feu que quand on leur en demandait,—quelquefois même en se faisant un peu solliciter;—mais les nouveaux briquets s’allument d’eux-mêmes au moindre frottement dans une poche ou dans une malle;—une allumette ne prend pas, on la jette par terre,—sous une table,—sur de la paille, elle s’allume un quart d’heure après.—Un grand nombre des incendies dont on parle si fréquemment aujourd’hui doit être attribué à ce progrès de l’industrie.
image d’une guêpe AGRAIRE.—Loi agraire.—La première loi agraire parut en l’an de Rome 268;—elle avait pour but de partager entre les citoyens les terres conquises sur l’ennemi.—Les citoyens y prirent goût, et, une quinzaine de fois depuis, de nouveaux partages de terres furent proposés par quelques tribuns qui n’en avaient pas. Les terres à partager, cette fois, étaient celles des plus riches citoyens.
La loi agraire a été de tous temps le rêve de beaucoup d’amis du peuple, gênés dans leurs affaires particulières; on aime assez à partager les biens des autres.—Un des inconvénients d’une loi agraire,—et un des moindres,—serait de ne rien changer absolument. Faites aujourd’hui un partage égal entre tous—et, avant dix ans, le travail, l’astuce, l’avidité, l’industrie, l’avarice d’une part,—la paresse, l’insouciance, la droiture, la prodigalité d’autre part, le hasard des deux côtés,—auront rétabli les choses en l’état où elles sont aujourd’hui.
image d’une guêpe ARCHITECTE.—Un architecte apprend pendant dix ans à faire des temples grecs—pour finir par construire péniblement des appartements de cinq cents francs de loyer, sous la direction d’un maître maçon; je ne me rends pas bien compte de l’art des architectes:—leurs plus sublimes inventions sont renfermées dans les combinaisons peu variées que l’on peut faire avec cinq chapiteaux de colonnes qui, du reste, font un effet affreux quand ils sont mélangés,—comme on le fait assez volontiers aujourd’hui;—ce qui réduit l’art de l’architecte à décider quel ordre il adoptera entre cinq,—ou plutôt, si l’on regarde nos monuments modernes, quel monument ancien il copiera honteusement.
image d’une guêpe AIR.—L’air est au moins aussi indispensable à la vie que les aliments.—En conséquence, il a été longtemps considéré comme chose de première nécessité.
On serait fort étonné si l’on savait que des gens, pour un avantage quelconque, se résignent à ne manger habituellement que le tiers ou le quart de ce qui leur est nécessaire;—on ne s’étonne pas que des gens passent une partie de leur vie à s’efforcer d’arriver à avoir le droit de s’enfermer cinq heures par jour dans une grande chambre où ils sont quatre cent cinquante à se disputer l’air qui suffirait à peine à cent cinquante hommes.
Il est prouvé par la chimie que, pour qu’un homme respire librement et sans souffrance, il lui faut au moins six mètres cubes d’air par heure.
Dans les théâtres, on n’a pas le quart de cette quantité d’air, pas le cinquième à la Chambre des députés.
Ceci est le résultat d’analyses exactes faites par les chimistes les plus distingués.
image d’une guêpe APÔTRES.—Les apôtres deviennent fort rares,—tout le monde se déclarant dieu dans sa petite sphère—et personne n’admettant plus ni hiérarchie ni autorité.
image d’une guêpe ASSASSINS.—Jouissent d’une assez grande considération.—Beaucoup de femmes ont obtenu des autographes de Fieschi.—Nous parlions, le mois dernier, d’une femme célèbre, qui, dit-on, porte sur son cœur des cheveux d’un autre assassin.—On a imprimé de fort mauvais vers d’un nommé Lacenaire, et les éditeurs de ces vers ont raconté avec orgueil leurs conversations avec ce Mandrin prétentieux.
On a vu récemment de quels égards,—disons plus,—de quelle admiration était entourée une femme qui avait empoisonné son mari.
Nous avons signalé plusieurs fois deux classes de philanthropes, dont Dieu devrait bien délivrer la France,—si la protection qu’il lui accorde n’est pas simplement un faux bruit que font courir et M. Persil, en sa qualité de directeur de la Monnaie, et les pièces de cent sous.
L’une de ces deux classes de philanthropes fait des essais qui aggravent d’une façon horrible les peines infligées par la loi, essais qui condamnent au désespoir, à la folie, au suicide, des gens que la loi et la vengeance publique ne condamnent qu’à quelques années de prison.
image d’une guêpe La seconde classe des philanthropes, au contraire, est prise d’une tendre pitié pour les assassins; elle ne songe qu’à les entourer de toutes les douceurs de la vie, ce qui ne contribue pas peu à les maintenir dans leur voie.
image d’une guêpe Le jury, de son côté,—trouve presque toujours dans les crimes les plus horribles des circonstances dites atténuantes,—qui ne laissent pas de donner ainsi quelques encouragements.
image d’une guêpe ASSISES.—Cour d’assises.—Je ne sais pourquoi on ne donne pas un peu plus de majesté aux chambres de justice, invariablement ornées, pour le fond, d’une sorte de paravent en papier bleu de l’effet le plus déplorable.—C’est bien assez des avocats, et quelquefois du jury, pour y mêler du mesquin et du ridicule.