image d’une guêpe ALCHIMIE.—Cette science, qui consistait autrefois à chercher les moyens de faire de l’or,—par la transsubstantiation des métaux,—a fait aujourd’hui de notables progrès;—elle consiste encore aujourd’hui à faire de l’or,—mais on y arrive d’une manière certaine,—et ce ne sont plus des métaux que l’on met dans la cornue,—mais bien toutes sortes d’un rare usage,—telles que—la probité, la liberté, les douces affections, l’amour-propre, la dignité, la justice, etc., etc.
image d’une guêpe AMARYLLIS.—Voir AMBROISIE.
image d’une guêpe ANNONCES.—Procédé par lequel—les journaux—se font les paillasses chargés d’attirer la foule par leurs lazzis, autour de tous les charlatans de l’époque.
image d’une guêpe AUTEL.—Manière vicieuse dont M. de Rambuteau, préfet de la Seine, écrit le mot hôtel.
image d’une guêpe AMAZONES.—Les anciennes amazones se brûlaient, dit-on, le sein—pour tirer plus commodément de l’arc;—les amazones modernes, au contraire,—loin de diminuer aussi brutalement leurs attraits,—ont adopté un costume qui en montre—au moyen des jupes de crinoline ou de la ouate, un peu plus que la plupart n’en ont réellement.
image d’une guêpe AMBROISIE.—Liqueur dont parlaient beaucoup les poëtes—à l’époque où, mis en dehors des plaisirs de la vie,—ils étaient obligés de les suppléer par des fictions.—L’ambroisie est aujourd’hui remplacée par le vin de Champagne, qu’ils boivent réellement.—Ils ont également remplacé les Amaryllis, les Iris, Églé,—auxquelles ils adressaient autrefois leurs vers, par des comtesses de***, des marquises de*** et des duchesses également de trois étoiles; je désire pour eux que les unes soient plus réelles que n’étaient les autres.
image d’une guêpe AIGUILLE.—Les femmes s’en servaient à une époque où elles comprenaient qu’il était plus beau d’inspirer des vers que d’en faire soi-même.—Beaucoup ont remplacé l’aiguille par la plume,—quelques-unes par le cigare.
image d’une guêpe ALMANACH.—Un almanach a été longtemps—un petit livre ou un carré de carton—spécialement destiné à dire le jour du mois,—le quartier de la lune—et les éclipses de soleil.
Le double Liégeois—y ajoutait «l’art de savoir l’heure qu’il est à midi au moyen d’une paille» et un certain nombre de bons mots attribués à des Gascons—et commençant toujours par cadédis!
On fait aujourd’hui pour le peuple des almanachs politiques assez curieux.
En voici un dans lequel on trouve les phrases que voici;—quoiqu’elles soient de M. le vicomte de Cormenin,—elles font regretter les cadédis du double Liégeois:
«De tous les gouvernocrates sous lesquels nous avons eu depuis cinquante ans le bonheur de vivre, il n’y en a pas de plus inconséquents que ceux de ce quart d’heure-ci.»
Que veut dire gouvernocratie?
Nous avons démocratie, qui veut dire gouvernement du peuple;—aristocratie, qui veut dire gouvernement des meilleurs ou de la noblesse.
Ces deux mots sont formés de deux mots grecs.
Gouvernocratie—est formé d’un mot grec et d’un mot de l’invention de M. de Cormenin:—la gouvernocratie est le gouvernement des gouvernements.
«Si la loi se tait, ils la font parler:—si elle ne dit pas un mot de ce qu’ils veulent qu’elle dise, ils la tordent, ils la tirent dans tous les carrefours pour en frapper au visage tous les citoyens, ils montent à l’échelle—et ils placardent leur loi.»
Quel langage! bon Dieu!
image d’une guêpe AVOCAT.—Lire les Guêpes depuis trois ans.
image d’une guêpe APPRENTISSAGE.—Mot qui n’a plus aucun sens dans la langue:—on n’apprend plus, on sait.
Qu’un adolescent,—ayant l’intention d’écrire, se présente dans un journal;—la première chose qu’on lui confiera, c’est la critique littéraire;—il fera paraître à sa barre tous les plus grands talents et il les traitera dédaigneusement,—leur reprochant leurs fautes et leur enseignant comment il faut faire.
On prend les législateurs et les ministres dans la classe des fabricants de drap, des épiciers, des raffineurs de sucre.
image d’une guêpe ASSURANCES CONTRE L’INCENDIE.—L’agent d’une société d’assurances contre l’incendie vous persécute pendant trois mois, s’introduit chez vous sous cent prétextes, vous envoie sous bande les récits des incendies que racontent les journaux;—enfin, vous cédez, vous vous faites assurer. L’agent vous aide dans l’estimation de votre mobilier.
—Pour combien faites-vous assurer vos tableaux?
—Mes tableaux?—je n’ai pas de tableaux.
—Eh bien! et ces cadres?
—De mauvaises croûtes.
—Mais non,—mais non, c’est meilleur que vous ne pensez;—faites-moi assurer ça pour dix mille francs.
—Mais ils ne valent pas cinq cents francs. Je ne veux pas voler votre Compagnie, qui aurait à me rembourser en cas d’incendie—une somme dix fois égale à la valeur de mes images.
—Vous ne la volez pas le moins du monde, la spéculation consiste à payer peut-être une forte somme—et à recevoir certainement un grand nombre de petites—proportionnées à la grosse somme qu’on espère bien ne pas payer;—les risques et les chances sont calculés.—L’assurance est un pari:—je parie dix mille francs une fois pour toutes que vos tableaux ne brûleront pas;—vous pariez tous les ans une certaine somme qu’ils brûleront. Ceci est comme l’ex-loterie:—on vous donnait soixante-quinze mille francs pour vingt sous,—mais il y avait tant de chances contre vous, que vous apportiez pendant toute votre vie vos vingt sous tous les deux jours—et qu’on ne vous donnait jamais les soixante-quinze mille francs.
Vous cédez,—votre conscience est calmée, vous n’avez plus peur de voler la Compagnie.
Au bout d’un an, de cinq ans, de dix ans, vos tableaux brûlent.
La Compagnie cherche d’abord si elle ne pourrait pas vous faire guillotiner,—ou au moins vous envoyer aux galères, en établissant que vous y avez mis le feu à dessein;—si elle ne réussit pas,—comme on a sauvé quelques morceaux de cadre, dans lesquels restent une jambe ou une tête, on vous explique que vous n’avez subi qu’un sinistre partiel, et qu’il est juste de procéder à une estimation.—On vous défend alors de rentrer chez vous; on met les scellés sur votre logis;—si vous dérangez une épingle, l’assurance ne répond plus de rien,—vous rendez son expertise impossible.
On traîne en longueur,—on élève des difficultés;—beaucoup de gens se découragent, s’impatientent,—ou sont obligés de se servir des choses qu’ils ont chez eux,—et renoncent à l’assurance.
Vous êtes plus persévérant, vous ne vous rebutez ni des retards ni des ambages.
La Compagnie fait évaluer par des experts la valeur réelle des tableaux qui sont brûlés;—on a recours aux marchands qui vous les ont vendus. Et on vous indemnise sur cette estimation,—après que vous avez payé pendant dix ans une somme proportionnée à la valeur fictive à laquelle on vous avait fait porter vos tableaux; et le tour est fait.
image d’une guêpe AVANT-SCÈNE.—L’avant-scène, dans certains théâtres,—remplace les bancs qu’on mettait autrefois sur le théâtre et sur lesquels les élégants d’alors venaient prendre place, se mêlant aux acteurs par leurs gestes et par leur voix, empêchant le public de voir et d’entendre.
Les spectateurs de l’avant-scène—paraissent décidés à faire partie du spectacle;—leur mise, leurs gestes affectés, leurs poses, leur ton de voix élevé, tout l’annonce d’une manière certaine.
image d’une guêpe ADMINISTRATION.—Aucun ministre ne se mêle d’administration,—tous sont absorbés par ce qu’on appelle les questions politiques,—c’est-à-dire par le soin de rester en place.
L’administration est faite au moyen de quelques vieilles routines et de quelques vieux chefs de bureau.
Il n’en peut, du reste, être autrement à une époque où un ferblantier ambitieux—ou un marchand de parapluies qui sent baisser son aptitude, peuvent devenir députés et ministres, pourvu qu’ils soient attachés à un parti qui arrive aux affaires.
image d’une guêpe AMOUR.—Il est bien rare qu’on n’éprouve pas un étonnement mêlé de désappointement en voyant pour la première fois l’objet d’une grande passion.—On cherche le plus souvent en vain dans les charmes de la personne aimée—l’explication de l’amour qu’elle a inspiré.
En effet, l’amour est tout dans celui qui aime;—l’aimé n’est qu’un prétexte.
Voici une statue,—le sculpteur a voulu en faire un dieu;—peu importe qu’il ait réussi à lui donner l’air de la majesté et de la puissance:—ce n’est pas le sculpteur qui fait le dieu,—c’est le premier manant qui se mettra à genoux devant la statue et qui la priera.—Faites un Jupiter plus beau que le Jupiter Olympien,—ce ne sera qu’une belle statue.—Allez voir dans l’église d’Étretat une bûche peinte en bleu et en rouge et appelée saint Sauveur,—vous verrez un dieu.
image d’une guêpe AMOUR DU PEUPLE.—C’est un rôle qu’on joue et pas autre chose;—c’est un emploi qu’on adopte en montant sur la scène politique; on joue les amis du peuple, comme sur d’autres théâtres on joue les Trial ou les Elleviou.
Les prétendus amis du peuple—l’ont de tout temps poussé à la paresse, à la pauvreté, à la révolte, à la prison et à la mort.
image d’une guêpe AMITIÉ.—Il n’est personne qui ne veuille avoir un ami;—mais où sont les gens qui s’occupent d’en être un!
On se construit un type de Pylade—devoué, humble, obéissant, prêt à toutes les corvées,—et on gémit de ne pas le trouver.—Demander un ami ainsi fait, sans avoir bien examiné si on est prêt à être ce qu’on veut qu’il soit,—ce n’est pas montrer une âme tendre, comme le croient ceux qui remplissent l’air de leurs plaintes à ce sujet,—c’est faire un vœu d’avare pareil à celui de désirer cent mille livres de rente.
image d’une guêpe AMITIÉ DES FEMMES.—A la rigueur, il pourrait y avoir de l’amitié entre deux hommes qui n’auraient ni le même état ni les mêmes prétentions,—et dont aucun n’aurait rendu de services importants à l’autre.
Mais, les femmes ayant toutes le même état, qui est celui d’être jolies et de plaire,—il ne peut y avoir d’amitié entre deux femmes, à moins qu’une des deux ne soit laide et vieille, le sache, le croie,—ne veuille le cacher à personne, et ait de bonne foi donné sa démission de femme.
image d’une guêpe B.—Lettre qui remplace momentanément la lettre M pour l’austère M. Passy, qui est depuis huit jours enrhumé du cerveau,—ce qui le condamnait, il y a deux ou trois jours, à dire: «Je ne peux pas banger de bouton.»
image d’une guêpe BALADIN.—BATELEUR.—(Voyez ACTEUR.)
image d’une guêpe BAÏONNETTES.—Un officier français assistant à l’exercice à feu d’un régiment prussien—ne put s’empêcher d’admirer la précision des tireurs.
—Eh bien! lui dit un général prussien,—que pensez-vous de cela?
—Je pense, reprit le Français, que je suis de l’avis de beaucoup de mes camarades;—nous voulons proposer au ministre de la guerre de supprimer la poudre dans l’armée française,—et de ne plus admettre que l’usage de la baïonnette.
Nous avons parlé déjà, à plusieurs reprises, de l’admirable invention des politiques de ce temps-ci,—qui ont imaginé les baïonnettes intelligentes,—c’est-à-dire une armée composée de quatre cent mille hommes,—chacun agissant à sa guise et d’après ses idées particulières.
Un digne pendant a été presque en même temps trouvé à cette remarquable découverte,—c’est-à-dire une administration dans laquelle personne n’obéit à personne.
On jouit en ce moment d’un spécimen agréable de fonctionnaires indépendants.—MM. Hourdequin, Morin et autres employés de la préfecture de la Seine sont occupés à répondre en cour d’assises au sujet d’actes d’INDÉPENDANCE poussée jusqu’à la prévarication et la concussion.
image d’une guêpe BADE.—Autrefois était une ville d’Allemagne. Aujourd’hui ce nom s’applique à deux ou trois villages des environs de Paris,—où certains élégants peu riches vont se cacher pendant trois mois,—pour dire à leur rentrée à Paris—qu’ils viennent de Baden-Baden—ou de quelque autre lieu de plaisir et de faste.
image d’une guêpe BAILLONNER.—Ce mot, autrefois, signifiait l’action de mettre à un homme un bâillon qui l’empêchait de parler.—Aujourd’hui un journal injurie le roi, les ministres, provoque un peu le peuple à la révolte et se plaint à sa troisième page de ce que l’on bâillonne la presse.—Un avocat ayant à défendre un voleur, défend en même temps le vol, et propose une loi agraire à main armée;—il termine en disant: «Je m’arrête, bâillonné que je suis par la partialité du ministère public.»
Bâillonné n’a donc plus le sens qu’il avait autrefois; un homme bâillonné est un homme qui n’a plus rien à dire et qui veut faire croire qu’il s’arrête volontairement.
image d’une guêpe BANLIEUE.—Campagne des Parisiens,—le Parisien, fatigué de l’air épais de la ville,—va respirer l’air pur des champs;—il va dans un village où les maisons sont entassées dans la boue,—il dîne dans un salon de cent cinquante couverts,—et revient enchanté de sa journée—et de ses plaisirs champêtres.
image d’une guêpe BÉNIR.—L’autorité, qui poursuit avec tant d’exactitude des publications politiques, ennuyeuses, que personne ne lirait sans cela, a laissé représenter des pièces d’une immoralité plus effrayante qu’on n’a voulu le voir.
La fameuse pièce de Robert-Macaire—a fourni des formules facétieuses pour une foule de choses, dont ceux mêmes qui les faisaient n’osaient pas parler;—la police correctionnelle présente chaque jour des épreuves nouvelles de ce modèle offert au peuple.
La bénédiction paternelle,—une des choses les plus touchantes et les plus respectables,—est tombée dans le domaine du ridicule;—il y a bien des jeunes gens braves et courageux, prêts à se faire tuer pour une bagatelle,—combien y en a-t-il qui oseraient dire tout haut, dans une société d’autres gens: «Mon père m’a donné hier soir sa bénédiction,» depuis qu’on nous a représenté le baron de Wormspire bénissant sa fille,—et Robert-Macaire disant: «Voilà un gaillard qui bénit bien.»
image d’une guêpe BÉSICLES.—Les bésicles ou les lunettes—sont la marque d’une infirmité fâcheuse.—D’où vient que ceux qui en portent en tirent à leurs propres yeux une grande importance, montrent par leur attitude, leur manière de porter la tête, de parler, et, en un mot, par un air capable et dédaigneux, qu’ils prennent cela pour une supériorité sur ceux qui ont de bons yeux?
C’est une chose réelle,—que j’ai remarquée cent fois, mais dont je n’ai pu jusqu’ici deviner la raison.
image d’une guêpe BAVARDER.—Le pays a été saisi depuis un certain nombre d’années d’une fièvre de bavardage inouïe dans les fastes de la sottise humaine.—Tout le monde veut parler,—on a recours pour cela à des subterfuges incroyables.—On veut être député,—ou membre du conseil municipal,—ou membre d’une société savante,—ou d’une société philanthropique,—ou littéraire, ou de sauvetage,—ou d’horticulture,—non pour sauver des naufragés, non pour faire des recherches, mais pour parler; on ne cause plus, on ne rit plus, on ne chante plus;—on parle,—tout le monde parle et tout le monde parle à la fois;—les gens de la tour de Babel,—gens peu avancés, se séparèrent quand ils virent qu’ils ne s’entendaient plus,—aujourd’hui, grâce aux progrès, on ne s’arrête pas pour si peu.—Qu’est-ce que fait de ne pas comprendre à des gens qui n’écoutent pas, et qui ne veulent que parler? (Voir AVOCAT.)
image d’une guêpe BARON.—Tout le monde prenant à son gré aujourd’hui des titres de comte et de marquis,—celui de baron ne vaut pas la peine d’être usurpé,—et c’est le seul qui m’inspire quelque confiance; il n’y a que ceux qui l’ont réellement qui s’avisent de le porter:—les autres ont aussitôt fait de prendre un titre plus élevé.
image d’une guêpe BALAYER.—Les portiers de Paris ont l’ordre de balayer le devant de leur porte.
En conséquence, tout portier du côté des numéros pairs—pousse ses ordures de l’autre côté du ruisseau contre les numéros impairs;—les portiers des numéros impairs poussent leurs ordures contre les bornes des numéros pairs.
image d’une guêpe BANAL.—Banalités.—On n’applaudit pas la plus belle chose du monde la première fois qu’elle est dite;—pour cela il faut juger soi-même et risquer d’applaudir seul:—c’est un courage qui est peut-être le moins vulgaire de tous les courages.
Il y a des sottises banales,—que les gens d’esprit ne veulent pas dire et qui rapportent gros aux imbéciles.
image d’une guêpe BABEL.—(Voir BAVARDER.)
image d’une guêpe BAPTÊME.—Quelqu’un, je ne sais qui,—a imaginé une assez belle expression—pour les soldats qui pour la première fois assistent à une bataille:—ce quelqu’un a dit qu’ils recevaient le baptême du feu.
On a abusé de ce mot,—ou plutôt on l’a parodié sérieusement;—il y a un parti en France,—qui dans son opposition au gouvernement a accepté une position si dangereuse et si radicale à la fois, qu’il lui faut prendre la défense de tout ce que le gouvernement attaque,—à tort ou à raison.—Quelques voleurs ont dû à ce système un grand appui—et une importance politique assez curieuse;—on en est venu à faire à un homme un mérite de tout démêlé avec la justice,—et l’on a créé cette expression, qui a été à plusieurs reprises employée sérieusement par des gens qui affichent des prétentions à la gravité: «—Il a reçu le baptême de la police correctionnelle.»—Ce qui a fait un peu de tort à cette phrase, c’est que plusieurs des héros auxquels on l’avait attribuée—ont reçu ultérieurement la confirmation des travaux forcés.
image d’une guêpe BANQUET.—Il y a une dizaine d’années—que j’ai dit pour la première fois ce que je pensais des banquets politiques, alors fort en honneur;—j’ai dit la vérité sur ces ripailles où les chansons à boire étaient remplacées par des discours mêlés de hoquets;—je peignis nos représentants se disant entre eux: «La patrie est en danger, mangeons du veau.» Je fis une image fidèle de ces gueuletons où tout le monde parle, où personne n’écoute, et où on commence à régler les plus graves intérêts du pays à un moment où il serait fort difficile aux convives de regagner leur demeure sans le secours d’un fiacre, et de gagner le fiacre sans le secours d’un garçon.
Je n’ai atteint qu’un but:—chaque parti a adopté mon appréciation pour les banquets de ses adversaires,—mais non pour les siens.
image d’une guêpe BOURGEOIS.—Dans les procès de la presse, le jury qui prononce a aussi un jugement à entendre à son tour. Si le journal incriminé gagne son procès, il appelle les jurés sauvegardes des libertés de la France—et raconte comme quoi il a été acquitté par l’élite du pays.—S’il est au contraire condamné,—le jury est une institution usée, et le journal a succombé devant de stupides bourgeois.
image d’une guêpe BATIFOLER.—On connaît la façon dont les paysans entendent l’amour:—des coups de coude, des tapes bien appliquées,—toutes sortes de niches brutales,—sont pour eux les premières expressions d’une véritable flamme; mais la plupart des filles des champs savent que ce n’est qu’un prélude.
Je rencontre l’autre jour une petite fille de douze ans,—à la mine éveillée;—elle avait le teint animé.—Je lui demande d’où elle vient!
—Eh! des bois donc.
—Et qu’allais-tu faire aux bois?
—J’étais avec mon amoureux donc.
—Et qu’est-ce que tu faisais au bois avec ton amoureux.
—Et vous l’savais ben.
Je me sentis un peu embarrassé,—effrayé même de la précocité de la bergère.
—Non, vraiment, je ne le sais pas.
—Vous riais,—je vous dis q’vous l’savais ben.
—Je t’assure que non.
—Vous voulais m’faire croire qu’vous n’savais point c’qu’une fille va fare au bois avec son amoureux?
—Peut-être les autres, mais toi.
—Moi, comme les aut’donc!
—Enfin que faisais-tu?
—Vous l’savais ben—que je vous dis.
—Eh! non.
—Eh ben,—j’nous j’tions d’la tarre—donc.
image d’une guêpe BONNE.—Une bonne personne, dans la bouche d’une femme qui parle d’une autre femme,—veut dire que la femme dont elle parle—est laide, mal faite et bête.
C’est dire qu’elle a la bonté de n’être pas une rivale possible.
Une femme bien faite—est une femme qui est maigre et qui a des marques de petite vérole. (Voir AUSTÈRE,—AUSTÉRITÉ.)
Économie de bouts de chandelles.—Les alinéa.—Une lettre de faire part.—Qui est le mort?—Le Télémaque et M. Victor Hugo.—Le procès Hourdequin.—M. Froidefond de Farge.—Un poëte.—Les philanthropes et les prisonniers de Loos.—M. Dumas, M. Jadin, et Milord.—Une lettre de M. Gannal.—M. Gannal et la gélatine.—Une récompense.—Le privilége de M. Ancelot.—Amours.—Les chemins de fer.—L’auteur des GUÊPES excommunié.—Un Dieu-mercier.—Ciel dudit.—Un marchand de nouveautés donne la croix d’honneur à son enseigne.—Le chantage.—Histoire d’une innocente.—Histoire d’une femme du monde et d’un cocher.—Dictionnaire français-français.—Suite de la lettre B.
image d’une guêpe Il n’y a qu’un sot qui puisse se moquer d’un homme qui a un mauvais habit, mais on a le droit de rire de celui qui porte des bijoux faux, ou qui se promène au bois de Boulogne sur un mauvais cheval.—On est obligé d’avoir un habit,—donc on l’a comme on peut, et tel qu’on peut;—mais on n’est pas obligé d’avoir des diamants ni d’avoir un cheval.
La pauvreté fastueuse est la plus triste et la plus ridicule chose qui soit au monde.
Voyez, à Paris, cette place qui a si souvent changé de nom et qu’on appelle, je crois, aujourd’hui, place de la Concorde.—Je ne veux pas vous parler des fontaines mal dorées,—qui ne donnent d’eau qu’à une certaine heure,—ni des détestables statues qui les décorent;—je ne prétends mentionner ici que le nombre prodigieux de lanternes de mauvais goût dont est parsemée la place.
Certes, ces lanternes,—telles qu’elles ont été établies dans l’origine sur cette place immense, laissant échapper chacune une quantité de gaz,—de beaucoup inférieure à celle qui éclaire les plus petites boutiques de Paris,—ces lanternes répandaient une clarté déjà fort douteuse.
On regrettait qu’on n’eût pas imaginé de placer sur cette place—quelque grand foyer de lumière.
Mais aujourd’hui—on en est venu,—par une hideuse lésine, à fermer aux deux tiers les tuyaux déjà insuffisants du gaz,—et il ne reste sur la place de la Révolution qu’une vingtaine de veilleuses vacillantes,—qui ne servent qu’à augmenter, par une morne scintillation, l’incertitude et les hésitations de l’obscurité.
De plus, attendu qu’il y a beaucoup de lanternes sur la place de la Concorde,—on n’allume pas, ou on n’allume qu’à moitié les lanternes des rues adjacentes.
Ceci nous paraît être fait dans l’intérêt d’autres voleurs encore—que les voleurs qui travaillent le soir dans les rues.
image d’une guêpe Deux de nos journalistes les plus spirituels—causaient dernièrement ensemble à l’Opéra.—L’un des deux est nouvellement marié, l’autre est depuis peu célibataire.
—Comment trouvez-vous votre nouvelle situation? demanda le premier.
—Mais, fort bonne... et vous, que dites-vous de la vôtre?
—Ah! mon bon ami, il n’y a que d’être marié, voyez-vous; je travaille et j’ai ma femme à côté de moi; à chaque alinéa, je l’embrasse,—c’est charmant!
—Ah! je comprends,—dit l’autre en s’inclinant vers la femme de son confrère, qui paraissait fort attentive au spectacle,—je comprends pourquoi votre style est maintenant si haché.
Le célibataire a raconté les confidences du nouveau marié.—Ceux auxquels il en a parlé les ont, à leur tour, racontées à d’autres,—et chaque lundi—on compte curieusement combien il y a d’alinéas dans le feuilleton de l’heureux époux.—Il s’établit à ce sujet les discussions les plus singulières pour ceux qui ne sont pas initiés.
—Comment! il n’a mis là que point et virgule?
—Oui.
—Comme les hommes sont inconstants! Il pouvait mettre un point.
—Le sens n’indique que point virgule.
—Oui,—mais sa femme est si jolie,—j’aurais mis un point.
—Pauvre petite femme! le dernier feuilleton est bien compacte!
image d’une guêpe J’ai déjà parlé de cet usage peu décent qui se glisse, depuis quelque temps, à propos des lettres de faire part.
Autrefois le mort avait la place d’honneur, et c’était au bas de la lettre—qu’on mettait: de la part de ***, de *** et de ***.
Aujourd’hui les parents et héritiers—commencent par vous annoncer leurs noms et prénoms, titres, emplois, décorations, etc.; puis, quand tout est fini, quand il ne reste plus rien à dire sur eux-mêmes, ils vous apprennent accessoirement en deux lignes que monsieur un tel est mort,—et que ce monsieur un tel avait pour titres et dignités l’honneur d’être père, oncle et cousin des remarquables personnages mentionnés plus haut.
Voici de cette inconvenance un des exemples les plus frappants qui me soient encore tombés sous la main.
«M. S*** Mais***, négociant à Lesay, ancien militaire, ancien notaire, ancien maire, ancien suppléant du juge de paix, ancien membre du conseil d’arrondissement, ancien membre du conseil général, et actuellement membre du conseil municipal de sa commune, du comice agricole de Melle et de la Société d’agriculture de Niort; M. L*** R***, notaire à Sauzé, membre du conseil d’arrondissement et du conseil municipal de sa commune, et mademoiselle Louise L*** R***, ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent de faire, le 19 de ce mois, de madame S*** Mai***, L*** M*** Berl***, leur épouse, belle-mère et grand’mère.»
image d’une guêpe Ce nouveau mode a plusieurs inconvénients:
1º En lisant: «M. M***, ancien militaire, ancien notaire, ancien maire, ancien suppléant du juge de paix, ancien membre du conseil d’arrondissement, ancien membre du conseil général,» vous pouvez supposer que ce monsieur, qui n’est plus tant de choses, n’est peut-être plus vivant,—a quitté la vie avec tous ses honneurs et que c’est lui que vous êtes invité à pleurer;—vous vous le tenez pour dit—et vous n’en lisez pas davantage.—Quelque temps après vous le rencontrez dans la rue,—quand vous l’avez suffisamment regretté et quand vous êtes entièrement consolé de sa perte.
2º Ennuyé de tant de parents, de tant de dignités, de tant de gloire,—vous n’allez pas jusqu’au bout, vous jetez le papier au feu,—et, deux mois après, vous allez tranquillement faire une visite à madame Berl***—la vraie défunte,—vous la demandez au concierge, lequel vous répond qu’elle est toujours morte. Il est vrai que la lettre de faire part est à deux fins,—et qu’elle annonce à la fois la perte douloureuse de madame Berl*** et celle des titres de notaire, de suppléant de juge de paix,—de maire, etc., etc.
Rapprochez cette lettre d’une autre lettre publiée par le même M. Mais*** le 26 juillet 1842—et où l’on trouve—après deux ou trois pages consacrées à l’éloge de son administration comme maire de Lesay:—«Si j’ai parlé de ce que j’ai fait pour mon endroit, qu’on n’aille pas croire que j’y mets de la vanité;—non, je n’en ai jamais été affublé.»
image d’une guêpe Vers 1793,—je crois, un navire appelé Télémaque—sombra devant Quillebœuf,—près du Havre-de-Grâce. On fit plusieurs récits à ce sujet. D’immenses richesses, dit-on, avaient été cachées dans ce navire, dont le chargement de bois de construction n’était qu’un prétexte.—Plusieurs millions et une énorme quantité de vaisselle d’argent étaient enfouis dans les flancs du vaisseau submergé.—Deux Sociétés par actions se sont, depuis quelques années, fondées pour le sauvetage du Télémaque.—Le gouvernement a mis de son côté toute la bonne grâce possible:—il a fait l’abandon de la part que la loi lui accorde,—ne réservant qu’un cinquième pour les invalides de la marine,—et «le droit d’acheter, par préférence, les objets d’art qui pouvaient se trouver dans le vaisseau.»
La première tentative n’a pas réussi.—La seconde Société a été plus heureuse, et on a vu le navire sortir du sable—et paraître à fleur d’eau.
On a pensé alors à émettre les actions qui restaient encore. «Allons, messieurs, on voit le navire.—Voulez-vous marcher sur le pont? vous n’aurez de l’eau que jusqu’aux genoux. Prenez des actions.—Chaque action donne droit à une part proportionnelle dans les immenses richesses probablement cachées dans le Télémaque—dans le Télémaque sur lequel vous marchez; prrrrenez les actions!»
Mais bientôt un bruit courut dans la ville du Havre: «M. Victor Hugo ne veut pas qu’on achève le sauvetage du Télémaque.»
Et pourquoi M. Victor Hugo ne veut-il pas?
Voilà la chose:
M. Victor Hugo s’est présenté avec son frère, M. Abel Hugo, chez l’agent de la Société à Paris, et il a fait opposition au sauvetage du Télémaque—parce qu’il y a dedans quelques millions y déposés par un oncle de ces messieurs, appelé archevêque Hugo.—Ils réclament leurs millions.
Ceci fit grand effet. «M. Hugo a tort, disaient les uns.—M. Hugo a raison, répondaient les autres.—Il y a prescription, s’écriaient ceux-là.—Il n’y a pas prescription, répliquaient ceux-ci.—Il y a plus de trente ans.—Oui, mais il n’y a pas eu de nouveau propriétaire en faveur duquel on puisse invoquer la prescription; l’espace écoulé n’est qu’une parenthèse dans la propriété: M. Hugo est dans son droit.»
Et quelques-uns disaient: «Vous voyez bien qu’il y a dans ce navire des richesses infinies,—puisque la famille Hugo réclame déjà des sommes énormes.—Prrrrenez des actions!»
J’allai alors à Paris,—et je demandai à M. Hugo,—comme on le demandait au Havre: «Ah ça! pourquoi ne voulez-vous pas qu’on amène à terre le Télémaque?»
A quoi M. Hugo me répondit qu’il ne connaissait d’autre Télémaque que le fils d’Ulysse;—le Télémaque de Fénelon, qu’on en pouvait bien faire ce qu’on voulait, qu’il ne s’en souciait en aucune façon,—et ne le lisait pas.
Je lui appris alors de quoi il était question;—il fut très-étonné, ne renia pas son oncle l’archevêque, mais m’apprit qu’il était mort depuis plus de cent cinquante ans, et que, par conséquent, il n’était pas probable qu’il eût mis ses richesses sur le Télémaque en 1793.
Le Télémaque est toujours entre deux eaux,—mais je suis heureux de faire savoir aux habitants du Havre que M. Hugo—ne s’oppose pas à ce qu’on amène le Télémaque à terre,—ne fût-ce que pour voir en quel état se trouvent les tableaux que le gouvernement s’est réservé le droit d’acheter.
Ce qui m’inquiète pour la conservation de ces tableaux, c’est qu’un marin m’a apporté un anneau de la chaîne de l’ancre du Télémaque, et que cet anneau est plus d’à moitié rongé.
image d’une guêpe Le procès des employés de la ville de Paris—accusés de prévarication s’est terminé par la condamnation des principaux accusés à trois et à quatre ans de prison.
Mais, par un oubli plus singulier, il n’est nullement question de restitution envers les propriétaires que ces messieurs, de leur autorité et par leurs manœuvres, ont condamnés à la misère à perpétuité.
image d’une guêpe Un témoin—auquel, dans l’affaire Hourdequin,—le président demandait s’il reconnaissait le principal accusé—n’a pu contenir un mouvement d’indignation en voyant l’auteur de sa ruine—et a ajouté à sa réponse affirmative une épithète plus juste qu’agréable.
Le président, M. Froidefond de Farge, a été assez malheureux pour dire: «Témoin, taisez-vous, et RESPECTEZ LE MALHEUR.»
image d’une guêpe Il résulte de ceci, entre autres choses,—qu’il y a en France trop de fonctionnaires et qu’ils ne sont pas assez payés;—qu’il y a un danger qui se glisse dans toutes les existences:—c’est que toutes les classes de la société ont augmenté leurs besoins et leurs dépenses,—et que les salaires diminuent partout;—plus mille autre choses que je dirai une autre fois.
image d’une guêpe Pendant le procès Hourdequin, le président, le procureur du roi et tous les avocats—ont fait des allusions plus ou moins directes—à ceci:
«La loi reconnaît coupable et punit le corrupteur comme le corrompu.—Pourquoi ceux qui ont corrompu les accusés ne sont-ils pas assis à côté d’eux et enveloppés dans la même accusation?»
Le président, le procureur du roi et les avocats avaient raison sur une des faces de la question.
Les gens qui avaient donné de l’argent aux employés de la ville doivent être divisés en deux classes.—Les uns sont des spéculateurs—qui donnaient à ces messieurs une partie de leurs bénéfices;—l’avidité et la corruption entraient dans leurs calculs:—ceux-là sont complices et devaient être jugés.—Les autres sont des propriétaires menacés dans leur fortune et persuadés avec raison qu’ils ne sauveraient une partie de leur patrimoine qu’en sacrifiant l’autre partie; ils ont fait la part du feu:—ceux-ci sont des victimes, ils devraient être indemnisés.
On n’a ni jugé les premiers ni indemnisé les seconds.
image d’une guêpe On m’envoie un livre belge qui explique suffisamment le besoin qu’éprouvent les libraires belges de n’imprimer que des livres français;—voici quelques échantillons des vers français de M. K. Kersch.
Pardon, monsieur Kersch,—je ne veux pas vous chicaner sur votre second vers, qui a deux syllabes de trop,—mais je désire vous demander une explication sur le sens des deux vers.—Votre criminel dit qu’il a tué son semblable—et il s’intitule lui-même monstre dégoûtant:—le semblable d’un monstre dégoûtant est un autre monstre dégoûtant,—alors ce semblable ne peut pas être un homme bien innocent.
Ou, s’il est un homme bien innocent et en même temps le semblable de votre parricide,—votre parricide est forcément le semblable de ce semblable;—donc il serait également un homme bien innocent—et en même temps un monstre dégoûtant et un parricide.—Tout cela est difficile à arranger.
Encore un vers un peu long;—mais si M. Kersch fait des vers trop longs assez souvent, il n’en fait jamais de courts,—ce qui prouve que ce n’est pas par défaut de fécondité,—mais que, au contraire, son génie est à l’étroit dans les douze syllabes de notre vers français.
«Ensanglante le sable» n’est pas très-exact.—M. Kersch ne connaît pas une horrible histoire qu’on raconte dans les ateliers,—histoire où le grotesque est singulièrement mêlé à l’horrible;—histoire que je vous dirai quelque jour où elle me paraîtra plus grotesque qu’horrible.—Dans cette histoire, le criminel—arrive sur l’échafaud, regarde le panier qui va recevoir sa tête—et il s’écrie: «Minute, minute!—qu’est-ce que c’est que ça?—qu’est-ce qu’il y a dans le panier? c’est pas de la sciure de bois, au moins; j’ai droit à du son, j’exige du son.»
Qu’est-ce, me direz-vous, qu’un air centicolore?—Vous n’avez jamais vu de pareil air au ciel; je le crois bien, mon bon ami;—mais vous n’êtes pas poëte;—vous croyez qu’un poëte qui ne dort pas—va voir simplement ce que vous voyez.*—Quoi! les étoiles, fleurs de feu, dans les peupliers noirs,—les lucioles, violettes de feu sous l’herbe!—vous croyez qu’il entendra, comme vous et moi,—le bruit lointain de la mer, qu’il respirera—les odeurs des fleurs qui s’ouvrent le soir pour les papillons de nuit!—Allons donc, c’est à la portée de tout le monde, cela: c’est commun, c’est vulgaire;—parlez-moi, à la bonne heure, de voir un ciel qui a l’air centicolore; voilà ce qui vaut la peine de ne pas dormir, de prendre du café ou de ne pas lire les vers de M. Kersch.
Il paraît qu’il y a quelque part un philosophe, belge probablement,—qui a osé dire qu’il fallait dormir la nuit;—mais, comme notre poëte le réfute, comme il le traite de philosophe arbitraire,—c’est-à-dire de tyran, comme il réclame hautement le droit de ne pas dormir,