Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup, une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme attirée par un aimant.

Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face. Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif, semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.

Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du médium.

Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111].

Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier fut celui de l'écriture automatique.

Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un instant, s'est incarnée en lui. M. Janet a fait de ce dernier phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'écriture spontanée dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du médium paraissent en rien intervenir.

Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la même, mais sa manifestation physique est bien différente.

«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre deux ardoises avec lesquelles il n'avait aucun contact, et qui nous appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature... En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer sous nos yeux.»

Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre:

Expérience VIII[113]

Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience, à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction primitive:

30 juin 1886.—J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade, une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le «phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises m'appartenant et auxquelles Slade n'a pas touché.

J'avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppées dans du papier, ficelées ensemble, cachetées et vissées. Je désirais obtenir de l'écriture dans ces ardoises et je demandai à Slade si cela était possible. «Je ne sais pas, me répondit-il, je vais le demander.» Je proposai alors d'avoir une réponse dans deux ardoises neuves que j'avais apportées dans ma serviette, ce qui me fut accordé.

Dans une séance antérieure, un visiteur est venu chez Slade et a obtenu, m'a-t-on dit, de l'écriture dans deux ardoises qu'il tenait sous ses pieds. J'ai demandé et obtenu la permission, après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux, de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaçai alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je sentis et entendis alors, très nettement, que de l'écriture se traçait sur l'ardoise avec laquelle j'étais en contact.

Quand ce fut fini, je retirai moi-même mes deux ardoises, et je lus les douze mots suivants, fort mal écrits, du reste, mais enfin écrits et lisibles quand même: Les ardoises sont difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons.

Slade n'avait pas touché aux ardoises. Je ne pus en obtenir davantage.

Dans une autre expérience (Expérience X), M. Gibier et plusieurs autres personnes obtinrent, non seulement de l'écriture sur des ardoises, dans les mêmes conditions, mais encore le transport de ces mêmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune personne.

«Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables.... Nous ne pouvons plus reculer; les faits sont là qui nous pressent. Nous avons beau nous débattre et dire «cela n'est pas possible», ils nous répondent «cela est». Nous objectons un «mais», on nous réplique par «un fait», et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses opiniâtres».

Nous ne pouvons insister sur les expériences qu'à son tour M. H. Lepelletier a instituées sur la Force psychique. On en trouvera les détails dans le livre de M. Plytoff sur la Magie[114].

Depuis deux ans, cette question des phénomènes physiques occultes est particulièrement à l'étude, et nous allons avoir à citer des observations publiées par des hommes chez qui la haute situation scientifique dont ils jouissent n'a diminué en rien l'indépendance intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la réalité de ces phénomènes devient de plus en plus probable, la certitude à leur égard n'est pas encore faite: la preuve dernière, irréfutable, mathématique, manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi, presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette preuve dernière, les documents qui suivent la font espérer prochaine...

Voici d'abord la déclaration catégorique que M. Lombroso a publiée en 1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle d'Italie reconnaît l'existence des Phénomènes occultes et les juge dignes d'un intérêt scientifique sérieux.

Il a recommencé ses investigations en septembre et octobre 1892, avec le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres savants italiens. Nous donnerons, à la fin de cette deuxième partie de notre travail, et comme une sorte de résumé synthétique des divers phénomènes médianimiques, le compte rendu de ces nouvelles expériences—documents dont on saisit sans peine toute l'importance et que l'on doit considérer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la science officielle sur ce troublant et mystérieux sujet.

On nous reprochera peut-être d'avoir, en cette étude, multiplié les documents; on nous reprochera surtout, peut-être, la longueur de ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'écrivons pas pour aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue réalité des faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils méritent une attention scientifique sérieuse, que des hommes éminents en ont jugé ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme grossier où on l'avait reléguée jusqu'à présent. Or, pour cela, la seule méthode est de citer longuement les auteurs qui présentent des faits ou qui émettent des opinions, avec une autorité que nous ne saurions posséder nous-même. Pareil système peut paraître fastidieux; en des matières encore si discutées, il n'en est pas moins le seul valable.

Les premières expériences de M. Lombroso eurent lieu à Naples. Le savant italien était assisté de plusieurs de ses collègues et expérimentait avec le médium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a écrit et présenté, après les expériences, à l'approbation de M. Lombroso. On trouvera à la suite de ce rapport la déclaration de ce dernier[115].

Deuxième séance

Naples, 15 juin 1891.

«Cher Ami,

»Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi 2 courant, à 8 heures du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève, accompagné du médium, Mme Eusapia Paladino. Nous avons été reçus sous le péristyle par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes qu'ils avaient invitées, les professeurs Gigli, Limoncelli, Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite Naples.

»Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer dans une grande pièce à alcôve.

»Déjà, dans la matinée, Mme Paladino avait été examinée par M. Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.

»L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe qui fermaient l'alcôve, puis, derrière ces rideaux, à une distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier, une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier blanc, pour voir si l'on ne trouverait pas de l'écriture directe.

»Après quoi, tous les assistants, moi excepté, visitèrent soigneusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait rien de préparé pour surprendre leur bonne foi.

»Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande, elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis, en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli, Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le cercle et se trouvait à gauche du médium.

»Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible.

»MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta.

»Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à recommander que, tout en observant avec le plus grand soin, chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien éclairée....

»Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois, reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table, de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il l'a déclaré lui-même.

»Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu s'égayer aux dépens des autres.

»Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini, à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli, déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait—à la fois douteux et naïf—que toutes les personnes présentes, comme lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en contact réciproque.

»Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.

»Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient congé, le médium encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table, causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent, cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités fortement, et le guéridon qui se trouvait derrière eux s'avancer lentement vers Mme Paladino, toujours assise et liée. A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M. Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait capable de faire un pareil tour.

»En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique, le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes. Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des études et des recherches scientifiques, de semblables mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de Naples, l'été prochain.

»J'ai, depuis, rencontré le professeur Bianchi; il a vivement insisté pour avoir une autre séance de Mme Paladino et a manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour l'examiner à loisir.

»Croyez-moi, etc.»

E. Ciolfi.

Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso—avec une bonne grâce aussi courageuse que rare—proclame sa conversion et fait amende honorable à l'Occulte.

«Cher Monsieur,

»Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on eût vu la farine renversée, le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses voisins; et tout porte à croire que telle était son intention, qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de la parfaite honnêteté de ce sujet, jointe à son état de semi-inconscience.

»Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de persistance la possibilité des faits dits spirites (spiritici); je dis des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie.

»Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de l'œil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner.

»Votre bien dévoué,

C. Lombroso[116].

»Turin, 25 juin 1891.

»A M. Ernesto Ciolfi, à Naples.»

Rappelons que l'on trouvera plus loin—comme une sorte de finale synthétique, résumant et renforçant cette seconde partie de notre travail—le compte rendu des nouvelles expériences, entreprises avec la même Eusapia, par M. Lombroso, assisté de M. Richet et de plusieurs de ses collègues.

Et maintenant, qu'ajouterons-nous?

Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes, d'une supériorité scientifique et d'une bonne foi universellement reconnues, ont faites sur cette absurdité mécanique que constituent les mouvements d'objets sans contact. Si, malgré leur autorité, il serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux fermés, ne serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systématiques, par une étroite pusillanimité d'esprit, la valeur de leurs travaux et surtout l'intérêt qu'ils présentent[117]?

Pour nous—bien que n'ayant jamais pu constater, d'une façon indubitable, l'action à distance d'un médium,—après avoir minutieusement analysé les observations des autres et recueilli d'assez nombreux témoignages, nous regardons cette action à distance comme étant, de tous les Phénomènes physiques occultes, celui dont la réalité est la plus proche de l'évidence[118].

Et pour étayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que naître, les ultimes résultats atteints par la Science officielle, en la plus féconde peut-être de ses branches; nous essayons de légitimer, dans notre esprit, les plus déconcertants des prodiges médianimiques, en nous remémorant les étonnantes et si suggestives découvertes, faites récemment en Electricité, et ces paroles de M. Croockes nous reviennent[119]:

«Les phénomènes de l'électrolyse ne sont pas encore bien connus et bien coordonnés; cependant, ce que nous en savons nous laisse entrevoir que, suivant toute probabilité, l'électricité est atomique et qu'un atome d'électricité est une quantité aussi exactement définie qu'un atome chimique.... On a calculé que, dans un seul pied cube de l'éther qui remplit les espaces, il y a, à l'état latent, 10,000 tonnes d'énergie qui avaient jusque-là échappé à nos observations. S'emparer de ce trésor et l'assujettir aux services de l'humanité, telle est la tâche qui s'offre aux électriciens de l'avenir. Les recherches les plus récentes nous donnent l'espoir fondé que ces vastes réservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre portée.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrême fréquence, le professeur Tesla est arrivé à porter à l'incandescence le filament d'une lampe, par induction, à travers le verre, et sans le rallier par des conducteurs à la source d'électricité. Il a fait plus, il a illuminé une pièce entière en y produisant des conditions telles qu'un appareil, placé n'importe où, y était mis en jeu sans être relié électriquement avec quoi que ce soit.... Les vibrations lentes auxquelles nous faisons allusion nous révèlent encore un fait surprenant: la possibilité d'établir des télégraphes sans fils, sans poteaux, sans câbles, sans aucune des coûteuses installations actuelles.»

Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute:

«Si l'on se rappelle encore les expériences de M. Elihu Thompson qui, à l'aide des courants alternatifs dont il vient d'être question, a pu produire à distance des mouvements considérables d'un corps quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de même nature, on sera certainement tenté de ne plus considérer comme improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins lointain, de la Télépathie, de la Lévitation et des Phénomènes lumineux produits par les médiums[120]

LÉVITATION

Avant de passer à l'étude de phénomènes occultes d'un autre genre, nous désirons décrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous venons de parler et qui présente cet intérêt particulier qu'ici la Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets sur le corps de l'être lui-même qui l'émet; et cela de façon telle que les conditions physiologiques normales de cet être en paraissent absolument changées.

Nous voulons parler de la Lévitation, ou soulèvement spontané du corps. Le phénomène peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles le corps du sujet flotte dans l'air à une hauteur plus ou moins grande.

Le colonel de Rochas a publié une excellente étude de la Lévitation, dans la Revue Scientifique du 12 septembre 1885, à une époque, on le sait, où il y avait une certaine hardiesse à aborder de pareilles questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide, en la description d'un phénomène que nous n'avons jamais pu constater.

«De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considère comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prête moins à la supercherie.»

L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lévitation que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de l'Occident.

«Depuis un temps immémorial, dit-il, on a constaté chez les Brahmanes de l'Inde le phénomène de la lévitation.

»Damis les a vu, dit Philostrate, s'élever en l'air, à la hauteur de deux coudées, non pour étonner, mais parce que, selon eux, tout ce qu'ils font en l'honneur du soleil, à quelque distance de la terre, est plus digne de ce Dieu.

»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères distinctifs des dieux et des héros ascètes.

»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne venaient en préciser la nature.»

Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui, après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux suivants[121]:

«Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié de me gratifier les jours précédents...

»Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes croisées à l'orientale, et resta dans une position assez semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume de sa main droite.»

«Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre phénomène:

«Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et, croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière, rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La production entière du phénomène, du moment où le charmeur commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui, que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre... c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir, tout ce qui pouvait lui plaire...»

M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans l'Inde par d'autres contemporains[122]:

«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5, 6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur la cime d'une montagne.»

Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.

«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins, tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par suggestion.

»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports des saints....[123]

Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs contemporains.

Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir aux travaux de Croockes.

Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]:

Enlèvements de corps humains.—Ces faits se sont produits quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux, d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de la raison furent confirmées par le sens de la vue.

En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle, cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne ne pouvait y toucher.

Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible d'observer le fait au moment où il se produisait.

Il y a au moins cent cas bien constatés de l'enlèvement de M. Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins, le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus imposantes.

Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation.

Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne sens aucune main me supporter et, depuis ma première ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour, c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à Londres[126].

Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à toute supposition d'hallucination provoquée par le médium.

M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet aux visions et aux anesthésies.»

Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie; mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin, quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac» pour conclure à une fraude constante de sa part.

Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce phénomène.

Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur les Maladies et facultés diverses des mystiques, publiée, en 1875, par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par le ballonnement hystérique.

»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée surtout la nature des gaz internes».

On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents. Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures.

II. Phénomènes divers

Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés, bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres «prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une créature humaine douée de facultés spéciales...

Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial, une sorte de double, invisible du monde réel, peuplé d'êtres mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants ou terribles...

Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective a-t-elle été faite scientifiquement?

Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties, est une réponse suffisante.

Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, ex nihilo, de créatures en chair et en os[127].

Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrêter à ses premières formes? «Les possibilités de l'Univers» ne sont-elles pas infinies?

Pour nous, si la conviction en notre esprit est, dès maintenant, à peu près établie à l'égard des phénomènes qui précèdent, nous devons déclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits «absurdes» qui vont suivre, nous sommes forcés d'être moins affirmatif. Nous croyons ces faits possibles et même probables, car les documents sur lesquels nous nous appuyons ayant les mêmes sources, et par conséquent la même autorité que ceux qui nous ont déjà servi, la négation absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces phénomènes sont d'une nature telle, si graves les conséquences qui en peuvent résulter, et surtout si incomplète encore l'expérimentation à laquelle ils ont été soumis, qu'une réserve dans les conclusions s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment émettre, c'est que cet Absurde mérite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin, ne serait-ce que pour en montrer l'inanité, la science doit le soumettre à de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble, du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le comprendre.

Nous croyons donc, répétons-le, à la probabilité des faits suivants, pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais, cette opinion, comment pouvons-nous espérer la faire partager? Cette «foi provisoire», dont parle M. de Rochas, cette foi «équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes», comment espérer la faire naître en un sujet où l'esprit le moins hostile se heurte, à chaque pas, au plus rebutant des Inadmissibles?

Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en persistant plus que jamais dans notre système d'exactitude positive, dans notre mode d'argumentation par le fait.

Nous continuerons donc, simplement, à raconter, à présenter les procès-verbaux des expériences, en les appuyant de toutes les garanties qu'il nous sera possible de trouver.

Aux lecteurs d'une cérébralité amplexive et sérieuse, et d'un sens critique impartial, à ceux-là de se faire une opinion.

Quant à la négation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour nous.

1o PHÉNOMÈNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MÉDIUM

Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parlé jusqu'à présent, nous avons toujours constaté la présence d'un agent, d'un médium.

Or, il est certains autres de ces phénomènes qui semblent se produire spontanément, sans que l'on puisse, à l'égard du médium possible, faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits, et c'est tout: à moins que, à l'exemple des occultistes et des spirites, on ne les attribue à l'intervention des êtres du monde invisible.

Nous n'insistons pas.

Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de l'expérimentation rigoureusement scientifique, nous négligerons toutes les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantées, d'objets ensorcelés, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que nous trouvons dans les Annales des Sciences Psychiques.

Les faits qu'elles signalent ont été constatés, on verra avec quel luxe de précautions, par M. Dariex lui-même, dans son propre appartement.

Voici ses paroles textuelles[128]:

Pendant la seconde moitié de l'année 1888, je m'occupais très activement de l'étude des phénomènes psychiques et je ne manquais pas une occasion de les expérimenter. Néanmoins, durant les premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec l'insistance dont paraissent seules capables les personnes absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la nuit—c'était la nuit du 30 novembre 1888—elle avait entendu dans mon cabinet de travail, voisin de la pièce où elle couche, entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits de pas, étouffés comme par un tapis, et de petits coups, paraissant frappés sur les meubles; ces coups, tantôt au nombre de deux, tantôt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se produisit plusieurs fois.

Je supposai qu'elle rapportait à mon cabinet de travail des bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle était le jouet d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas convaincu du contraire; mais, en présence de son insistance et de l'énergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en raison de leur répétition à cette heure insolite, n'avaient pas tardé à l'effrayer; eu égard, d'autre part, à ce que des phénomènes de cet ordre avaient été signalés, à plusieurs reprises, par différents observateurs, je me livrai à une enquête.

M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas provenir d'appartements voisins du sien, soit à l'étage supérieur, soit à l'étage inférieur. En outre, les portes et les fenêtres étant soigneusement fermées chaque soir, et ne portant aucune trace d'effraction, il était impossible que quelqu'un eût pénétré dans l'appartement.

Ne pouvant rien observer moi-même, et ne pouvant pas accepter comme véridiques ces étranges bruits (dont parlait la bonne), j'eus le désir qu'il se produisit un phénomène plus tangible, un phénomène dont il resterait des traces, et qu'il me serait aisé de constater. Je désirai que des chaises fussent renversées, et, pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le secrétaire, dans une position inclinée, de manière que le moindre effort pût la faire tomber sur le dossier. Malgré cette position instable et les trépidations parfois assez fortes occasionnées par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant une dizaine de jours.

Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas même le vendredi, «jour habituel des manifestations.» Mais le matin du 13 janvier 1889, M. Dariex trouvait «renversée sur le parquet, non la chaise au très faible équilibre», mais celle sur laquelle il était assis la veille au soir, alors qu'il dessinait à sa table. Et, dans la nuit, la bonne affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, «comme la chute d'un corps pesant.»

Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A partir de ce moment-là, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et garda les clefs sur lui.