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3o Mouvements d'objets à distance, sans aucun contact avec une des personnes présentes
a) Mouvements spontanés d'objets.
Ces phénomènes ont été observés à plusieurs reprises pendant nos séances; fréquemment, une chaise placée, dans ce but, non loin de la table, entre le médium et un de ses voisins, se mit en mouvement et quelquefois s'approcha de la table. Un exemple remarquable se produisit dans la seconde séance, toujours en pleine lumière; une lourde chaise (10 kilog.), qui se trouvait à 1 mètre de la table et derrière le médium, s'approcha de M. Schiaparelli, qui se trouvait assis près du médium; il se leva pour la remettre en place, mais à peine s'était-il rassis que la chaise s'avança une seconde fois vers lui.
b) Mouvements de la table sans contact.
Il était désirable d'obtenir ce phénomène par voie d'expérience.
Pour cela, la table fut placée sur des roulettes, les pieds du médium furent surveillés et tous les assistants firent la chaîne avec les mains, y compris celles du médium. Quand la table se mit en mouvement, nous soulevâmes, tous, les mains, sans rompre la chaîne, et la table, ainsi isolée, fit plusieurs mouvements, comme dans la seconde expérience. Cette expérience fut renouvelée plusieurs fois.
c) Mouvement du levier de la balance à bascule.
Cette expérience fut faite, pour la première fois, dans la séance du 21 septembre.
Après avoir constaté l'influence que le corps du médium exerçait sur la balance, pendant qu'il s'y tenait assis, il était intéressant de voir si cette expérience pouvait réussir à distance. Pour cela, la balance fut placée derrière le dos du médium assis à la table, de telle sorte que la plate-forme fût à 10 centimètres de sa chaise. On mit, en premier lieu, le bord de sa robe en contact avec la plate-forme; le levier commença à se mouvoir. Alors, M. Brofferio se mit à terre et tint le bord avec la main; il constata qu'il n'était pas tout à fait droit, puis il reprit sa place.
Les mouvements continuant avec assez de force, M. Aksakof se mit à terre, derrière le médium, isola complètement la plate-forme du bord de sa robe, replia celui-ci sous la chaise et s'assura avec la main que l'espace était bien libre entre la plate-forme et la chaise, ce qu'il nous fit connaître aussitôt.
Pendant qu'il restait dans cette position, le levier continuait à se mouvoir et à battre contre la barre d'arrêt, ce que nous avons tous vu et entendu. Une seconde fois, la même expérience fut faite, dans la séance du 27 septembre, devant le professeur Richet. Quand, après une certaine attente, le mouvement du levier se produisit à la vue de tous, battant contre l'arrêt, M. Richet quitta aussitôt sa place auprès du médium et s'assura, en passant la main en l'air et par terre, entre le médium et la plate-forme, que cet espace était libre de toute communication, de toute ficelle ou artifice.
4o Coups et reproductions de sons dans la table
Ces coups se sont toujours produits pendant nos séances, pour exprimer oui ou non; quelquefois ils étaient forts et nets et semblaient résonner dans le bois de la table; mais, comme on l'a remarqué, la localisation du son n'est pas chose facile, et nous n'avons pu essayer, sur ce point, aucune expérience, à l'exception des coups rythmés ou des divers frottements que nous faisions sur la table et qui semblaient se reproduire, ensuite, dans l'intérieur de la table, mais faiblement.
II.—Phénomènes observés dans l'obscurité
Les phénomènes observés dans l'obscurité complète se produisirent pendant que nous étions tous assis autour de la table, faisant la chaîne (au moins pendant les premières minutes). Les mains et les pieds du médium étaient tenus par ses deux voisins. Invariablement, les choses étant en cet état, ne tardèrent pas à se produire les faits les plus variés et les plus singuliers que, dans la pleine lumière, nous aurions en vain désirés; l'obscurité augmentant évidemment la facilité de ces manifestations, que l'on peut classer comme il suit:
1. Coups sur la table sensiblement plus forts que ceux que l'on entendait en pleine lumière sous ou dans la table; fracas terrible, comme celui d'un coup de poing ou d'un fort soufflet donné sur la table.
2. Chocs et coups frappés contre les chaises des voisins du médium, parfois assez forts pour faire tourner la chaise avec la personne. Quelquefois cette personne se soulevant, sa chaise était retirée.
3. Transport sur les tables d'objets divers, tels que des chaises, des vêtements et d'autres choses, quelquefois «éloignés de plusieurs mètres» et pesant «plusieurs kilogrammes.»
4. Transport dans l'air d'objets divers, d'instruments de musique, par exemple; percussions et sons produits par ces objets.
5. Transport sur la table du médium, avec la chaise sur laquelle il était assis.
6. Apparitions de points phosphorescents de très courte durée (une fraction de seconde) et de lueurs, notamment de disques lumineux, qui souvent se dédoublaient, d'une durée également très courte.
7. Bruit de deux mains qui frappaient en l'air l'une contre l'autre.
8. Souffles d'air sensibles, comme un léger vent limité à un petit espace.
9. Attouchements produits par une main mystérieuse, soit sur les parties vêtues de notre corps, soit sur les parties nues (visage et mains), et, dans ce dernier cas, on éprouve exactement cette sensation de contact et de chaleur que produit une main humaine. Parfois, on perçoit réellement de ces attouchements, qui produisent un bruit correspondant.
10. Vision d'une ou deux mains projetées sur un papier phosphorescent ou une fenêtre faiblement éclairée.
11. Divers ouvrages effectués par ces mains: nœuds faits et défaits, traces de crayon (selon toute apparence) laissées sur une feuille de papier ou autre part. Empreintes de ces mains sur une feuille de papier noircie.
12. Contact de nos mains avec une figure mystérieuse, «qui n'est certainement pas celle du médium».
Tous ceux qui nient la possibilité des phénomènes médianimiques essaient d'expliquer ces faits, en supposant que le médium a la faculté (déclarée impossible par le professeur Richet) de voir dans l'obscurité complète où se faisaient les expériences, et que celui-ci, par un habile artifice, en s'agitant de mille manières dans l'obscurité, finit par faire tenir la même main par ses deux voisins, en rendant l'autre libre, pour produire les attouchements. Ceux d'entre nous qui ont eu l'occasion d'avoir en garde les mains d'Eusapia sont obligés d'avouer que celle-ci ne se prêtait assurément pas à faciliter leur surveillance et à les rendre à tout instant sûrs de leur fait.
Au moment où allait se produire quelque phénomène important, elle commençait à s'agiter de tout son corps, se tordant et essayant de délivrer ses mains, surtout la droite, comme d'un contact gênant. Pour rendre leur surveillance continue, ses voisins étaient obligés de suivre tous les mouvements de la main fugitive, opération pendant laquelle il n'était pas rare de perdre son contact pendant quelques instants, juste au moment où il était le plus désirable de s'en bien assurer. Il n'était pas toujours facile de savoir si l'on tenait la main droite ou la main gauche du médium.
Pour cette raison, beaucoup des manifestations très nombreuses, observées dans l'obscurité, ont été considérées comme d'une valeur démonstrative insuffisante, quoiqu'en réalité probable: aussi les passerons-nous sous silence, exposant seulement quelques cas sur lesquels on ne peut avoir aucun doute, soit à cause de la certitude du contrôle exercé, soit par l'impossibilité manifeste qu'ils fussent l'œuvre du médium.
a) Apports de différents objets, pendant que les mains du médium étaient attachées à celles de ses voisins.
Pour nous assurer que nous n'étions pas victimes d'une illusion, nous attachâmes les mains du médium à celles de ses deux voisins, au moyen d'une simple ficelle de 3 millim. de diamètre, de façon que les mouvements des quatre mains se contrôlassent réciproquement... L'attache fut faite de la façon suivante: autour de chaque poignet du médium, on fit trois tours de ficelle, sans laisser de jeu, serrés presque au point de lui faire mal, et ensuite on fit deux fois un nœud simple. Ceci fait, une sonnette fut placée sur une chaise, à droite du médium. On fit la chaîne et les mains du médium furent, en outre, tenues comme d'habitude, ainsi que ses pieds. On fit l'obscurité, en exprimant le désir que la sonnette tintât immédiatement, après quoi nous aurions détaché le médium. Immédiatement, nous entendîmes la chaise se renverser, décrire une courbe sur le sol, s'approcher de la table et bientôt se placer sur celle-ci. La sonnette tinta, puis fut projetée sur la table. Ayant fait brusquement la lumière, on constata que les nœuds étaient dans un ordre parfait. Il est clair que l'apport de la chaise n'a pu être produit par l'action des mains du médium, pendant cette expérience, qui ne dura en tout que dix minutes.
b) Empreintes de doigts obtenues sur du papier enfumé.
Pour nous assurer que nous avions vraiment affaire à une main humaine, nous fixâmes sur la table, du côté opposé à celui du médium, une feuille de papier noirci avec du noir de fumée, en exprimant le désir que la main y laissât une empreinte, que la main du médium restât propre, et que le noir de fumée fût transporté sur l'une de nos mains. Les mains du médium étaient tenues par celles de MM. Schiaparelli et Du Prel. On fit la chaîne et l'obscurité; nous entendîmes alors une main frapper légèrement sur la table, et bientôt M. Du Prel annonça que sa main gauche, qu'il tenait sur la main droite de M. Finzi, avait senti des doigts qui la frottaient.
Ayant fait la lumière, nous trouvâmes sur le papier plusieurs empreintes de doigts et le dos de la main de M. Du Prel teint de noir de fumée; les mains du médium, examinées immédiatement, ne portaient aucune trace. Cette expérience fut répétée trois fois, en insistant pour avoir une empreinte complète: sur une seconde feuille, on obtint cinq doigts et sur une troisième, l'empreinte d'une main gauche presque entière. Après cela, le dos de la main de M. Du Prel était complètement noirci et les mains du médium parfaitement nettes.
c) Apparition de mains sur un fond légèrement éclairé.
Nous plaçâmes sur la table un carton enduit d'une substance phosphorescente (sulfure de calcium) et nous en plaçâmes d'autres sur des chaises, en différents points de la chambre. Dans ces conditions, nous vîmes très bien le profil d'une main qui se posait sur le carton de la table et sur le fond formé par les autres cartons; on vit l'ombre de la main passer et repasser autour de nous.
Le soir du 21 septembre, l'un de nous vit, à plusieurs reprises, non pas une, mais deux mains à la fois se projeter sur la faible lumière d'une fenêtre, fermée seulement par des carreaux (au dehors il faisait nuit, mais ce n'était pas l'obscurité absolue); les mains s'agitaient rapidement, pas assez pourtant pour que nous n'en pussions distinguer nettement le profil. Elles étaient complètement opaques, et se projetaient sur la fenêtre, en silhouettes absolument noires. Il ne fut pas possible aux observateurs de porter un jugement sur les bras auxquels ces mains étaient attachées, parce qu'une petite partie seulement de ces bras, voisine du poignet, s'interposait devant la faible clarté de la fenêtre, dans l'endroit où l'on pouvait l'observer.
Ces phénomènes d'apparition simultanée de deux mains sont très significatifs, parce que l'on ne peut les expliquer par l'hypothèse d'une supercherie du médium qui n'aurait pu, en aucune façon, en rendre libre plus d'une seule, grâce à la surveillance de ses voisins. La même conclusion s'applique au battement des deux mains l'une contre l'autre, qui fut entendu plusieurs fois dans l'air, pendant le cours de nos expériences.
d) Enlèvement du médium sur la table.
Nous plaçons parmi les faits les plus importants et les plus significatifs cet enlèvement, qui s'est effectué deux fois, le 23 septembre et le 3 octobre: le médium, qui était assis à un bout de table, faisant entendre de grands gémissements, fut soulevé avec sa chaise et placé avec elle sur la table, assis dans la même position, ayant toujours les mains tenues et accompagnées par ses voisins.
Le soir du 28 septembre, le même médium, tandis que ses deux mains étaient tenues par MM. Richet et Lombroso, se plaignit de mains qui le saisissaient sous le bras, puis, dans un état de transe, il dit d'une voix changée, qui est ordinaire dans cet état: «Maintenant, j'apporte mon médium sur la table.» Au bout de deux ou trois secondes, la chaise avec le médium qui y était assis fut, non pas jetée, mais soulevée sans précaution et déposée sur la table, tandis que MM. Richet et Lombroso sont sûrs de n'avoir aidé en rien à cette ascension par leurs propres efforts. Après avoir parlé, toujours en état de transe, le médium annonça sa descente, et M. Finzi s'étant substitué à M. Lombroso, le médium fut déposé à terre avec autant de sûreté et de précision, tandis que MM. Richet et Finzi accompagnaient, sans les aider en rien, les mouvements des mains et du corps et s'interrogeaient à chaque instant sur la position des mains.
En outre, pendant la descente, tous deux sentirent, à plusieurs reprises, une main qui les touchait légèrement sur la tête. Le soir du 3 octobre, le même phénomène se renouvela, dans des circonstances assez analogues, MM. Du Prel et Finzi se tenant à côté du médium.
e) Attouchements.
Quelques-uns méritent d'être notés, particulièrement, à cause d'une circonstance capable de fournir quelque notion intéressante sur leur origine possible; et d'abord, il faut noter les attouchements qui furent sentis par les personnes placées hors de la portée des mains du médium.
Ainsi, le 6 octobre, M. Gerosa, qui se trouvait à la distance de trois places du médium (environ 1 mètre), ayant élevé la main pour qu'elle fût touchée, sentit plusieurs fois une main qui frappait la sienne pour l'abaisser, et comme il persistait, il fut frappé avec une trompette, qui, un peu auparavant, avait rendu des sons en l'air...
En second lieu, il faut noter les attouchements qui constituent des opérations délicates, qu'on ne peut faire dans l'obscurité avec la précision que nous leur avons remarquée.
Deux fois (16 et 21 septembre), M. Schiaparelli eut ses lunettes enlevées et placées devant une autre personne sur la table. Ces lunettes sont fixées aux oreilles au moyen de deux ressorts, et il faut une certaine attention pour les enlever, même pour celui qui opère en pleine lumière. Elles furent pourtant enlevées, dans l'obscurité complète, avec tant de délicatesse et de promptitude, que le dit expérimentateur ne s'en aperçut seulement qu'en ne sentant plus le contact habituel de ses lunettes sur son nez, sur les tempes et sur les oreilles, et il dut se tâter avec les mains pour s'assurer qu'elles ne se trouvaient plus à leur place habituelle.
Des effets analogues résultèrent de beaucoup d'autres attouchements, exécutés avec une excessive délicatesse, par exemple, lorsqu'un des assistants se sentit caresser les cheveux et la barbe. Dans toutes les innombrables manœuvres exécutées par les mains mystérieuses, il n'y eut jamais à noter une maladresse ou un choc, ce qui est ordinairement inévitable pour qui opère dans l'obscurité...........
f) Contacts avec une figure humaine.
L'un de nous, ayant exprimé le désir d'être embrassé, sentit devant sa propre bouche le bruit rapide d'un baiser, mais non accompagné d'un contact de lèvres: cela se produisit deux fois (21 septembre et 1er octobre). En trois occasions différentes, il arriva à l'un des assistants de toucher une figure humaine ayant des cheveux et de la barbe; le contact de la peau était absolument celui de la figure d'un homme vivant, les cheveux étaient beaucoup plus rudes et hérissés que ceux du médium, et la barbe, au contraire, paraissait très fine (1er, 5 et 6 octobre)................
h) Expériences de Zœllner sur la pénétration d'un solide à travers un autre solide.
On connaît les célèbres expériences par lesquelles l'astronome Zœllner a tenté de prouver expérimentalement l'existence d'une quatrième dimension de l'espace, laquelle, d'après sa manière de voir, aurait pu servir de base à une théorie acceptable de beaucoup de phénomènes médianimiques.
Quoique nous sachions bien que, d'après une opinion très répandue, Zœllner a pu être victime d'une mystification fort habile[134], nous avons cru très important d'essayer une partie de ses expériences, avec l'aide de Mme Eusapia. Une seule d'entre elles, qui aurait réussi, avec les précautions voulues, nous aurait récompensé avec usure de toutes nos peines et nous aurait donné une preuve évidente de la réalité des faits médianimiques, même aux yeux des contradicteurs les plus obstinés. Nous avons essayé successivement trois des expériences de Zœllner, savoir:
1o L'entrecroisement de deux anneaux solides (de bois ou de carton), auparavant séparés;
2o La formation d'un nœud simple sur une corde sans fin;
3o La pénétration d'un objet solide de l'extérieur à l'intérieur d'une boîte fermée, dont la clef était gardée en main sûre[135].
Aucune de ces tentatives n'a réussi. Il en fut de même d'une autre expérience qui aurait été non moins probante, celle du moulage de la main mystérieuse dans de la paraffine fondue.....
III.—Phénomènes précédemment observés dans l'obscurité, obtenus enfin à la lumière, avec le médium en vue.
Il restait, pour arriver à une entière conviction, à essayer d'obtenir les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et maintenir la lumière pour nous et le médium. Pour cela, voici comment nous procédâmes, dans la séance du 6 octobre: une portion d'une chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât dans l'obscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la chambre.
Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre chaise plus éloignée, on plaça un vase plein d'argile humide, parfaitement unie à la surface. Dans la partie éclairée, nous fîmes cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres rouges, placée sur une autre table. C'était la première fois que le médium était soumis à ces conditions.
Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d'une bougie sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une résistance; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq coups y furent frappés, ce qui signifiait que l'on demandait moins de lumière. Alors nous allumâmes à la place la lanterne rouge, en la protégeant en outre, en partie, avec un écran; mais, peu après, nous pûmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut placée sur notre table, devant le médium. Les bords de l'orifice de la tenture furent fixés aux angles de la table et, à la demande du médium, repliés au-dessous de sa tête et fixés avec des épingles: alors, sur la tête du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture, au-dessus de la tête du médium, et annonça bientôt que des doigts le touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la main; c'était la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de nouveau reprise, et tomba à terre. Tous les assistants mirent la main dans l'ouverture et sentirent le contact des mains. Dans le fond noir de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté; sa tête fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, de la main gauche, il tenait toujours la droite du médium, et, de la main droite, la gauche de Finzi.
Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans l'air, et éclairant un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il reprit sa place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement. Le médium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tête pour regarder, et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête du médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main et ne tomba pas; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la table. Une fois apparut un poing fermé sur la tête du médium; puis après, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts écartés.
Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut et fut touchée par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute n'était plus possible: c'était véritablement une main humaine et vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en même temps, le buste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains étaient tenues par ses deux voisins. A la fin de la séance, M. Du Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une empreinte dans l'argile. En effet, nous constatâmes que celle-ci était déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés.
Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18 octobre.
Conclusion
Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés, dans l'obscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause identique à celle qui les produit, quand le médium est visible, avec une lumière suffisante pour contrôler la position et les mouvements.
En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences, nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les suivantes:
1o Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à la lumière plus ou moins intense n'aurait pu être produit à l'aide d'un artifice quelconque;
2o Que la même opinion peut être affirmée en grande partie pour les phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci, nous pouvons bien reconnaître, à l'extrême rigueur, la possibilité de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du médium: toutefois, d'après ce que nous avons dit, il est évident que cette hypothèse serait, non seulement improbable, mais encore inutile dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint.
Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science exacte, nos expériences laissent encore à désirer; elles ont été entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin, et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.
Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des savants.
Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe d'une vérité impopulaire.
Alexandre Aksakof, directeur du journal les Etudes psychiques, à Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie.
Giovanni Schiaparelli, directeur de l'Observatoire astronomique de Milan.
Carl Du Prel, docteur en philosophie, de Munich.
Angelo Brofferio, professeur de philosophie.
Giuseppe Gerosa, professeur de physique à l'Ecole royale supérieure d'agriculture de Portici.
G.-B. Ermacora, docteur en physique.
Giorgio Finzi, docteur en physique.
A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes, parmi lesquelles nous mentionnerons:
MM. Charles Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris, directeur de la Revue Scientifique (5 séances).
Cesare Lombroso, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2 séances).
Dans le numéro des Annales qui contient ce procès-verbal, figure aussi une étude de ces mêmes phénomènes, par M. Richet.
Nous allons donner quelques extraits de ses appréciations et de ses conclusions personnelles:
Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur, après avoir raconté minutieusement les principales expériences.—Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles apportent.
Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne m'inquiète guère et ce ne serait pas la première fois que je me serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de timidité ou d'hésitation dans ma pensée.
Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et naturel, à peu près évident a priori, ou ne contredisant pas les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans l'affirmation de ces étranges et stupéfiants phénomènes...................... .....................................................................
Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes, même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est certainement très grande...
Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non habituée à l'expérimentation, détermine ma propre croyance. Je suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres hommes distingués qui ont, pendant des mois et des années, observé Eusapia: mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée, et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me défie de ma propre perspicacité...
Pour ce qui est des expériences elles-mêmes:
Il faut, avant tout, écarter l'hypothèse d'un compère... et s'il y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être aidée par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des moyens très simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun objet dans sa poche ou ses vêtements.
Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe, en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, après avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.
Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques expériences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en demi-lumière..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable de comprendre.
Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut pas se satisfaire à trop bon compte[136]. Les preuves que je donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie. Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme................
En définitive: Quelque absurdes et ineptes que soient les expériences faites par Eusapia, il me paraît bien difficile d'attribuer les phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois, la preuve formelle, irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait défaut.
Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable.
Charles Richet.
On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'être, plus que M. Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de se montrer d'une exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles qualités intellectuelles, jointes à un philonéisme aussi éclairé qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle intellectualité, l'écueil,—s'il pouvait y en avoir un—serait précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une exigence poussée trop loin en fait de preuves....
Nous voici parvenu à la fin de cette étude des Phénomènes physiques occultes, et cette progression à travers l'Absurde vient d'atteindre à son plus haut sommet, celui où le vertige est proche...
Pas plus ici que précédemment, l'on ne doit nous demander des considérations plus ou moins développées, plus ou moins subtiles sur ces obscurs et inquiétants mystères, car, partout, dans l'Occulte, nos habitudes mentales, nos procédés de raisonnement et d'appréciation se trouvent en défaut. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit se heurte à des difficultés presque insurmontables et surtout irritantes. La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une expectative impartiale et attentive.
Certes, nous en avons assez dit pour exciter à d'exhilarantes joies ou à d'apitoyés haussements d'épaules les délectables exemplaires humains étiquetés «Beaux-Esprits». Et c'est déjà un résultat...
Aurons-nous réussi de même à susciter chez les âmes sérieuses, dans les cerveaux sagement réceptifs, non pas un entraînement passager, non pas une conviction hâtive, mais la notion raisonnée de l'Anormal possible, mais un intérêt réfléchi pour les Phénomènes de l'Occulte?
Que cet espoir nous soit permis.
Nous ne pouvons terminer ce que nous avions à dire des Phénomènes occultes, c'est-à-dire des Phénomènes dus, selon toute probabilité, à une faculté encore mystérieuse de l'organisme, sans dire un mot des sujets qui présentent un développement plus ou moins remarquable de cette faculté.
Or, malgré l'importance évidente d'une pareille étude pour la solution des divers problèmes que nous venons de passer en revue, il semble que, jusqu'ici, elle ait été un peu négligée; on s'est attaché surtout à la constatation aussi exacte que possible des faits—ce qui était rationnel, du reste—et l'on s'est contenté d'observations plus ou moins superficielles sur les états somatiques et psychiques des sujets qui les produisaient. Il en résulte que le «type» du médium reste encore à établir.
Mais d'abord, il conviendrait de préciser où commence et où finit la véritable médiumnité.
A notre sens, on a trop souvent donné ce titre de «médium» à des personnes qui rentrent simplement dans la catégorie des sujets hypnotiques: tels sont les médiums à incarnations, à écriture directe, etc. Nous ne nions pas absolument que les phénomènes qu'ils produisent puissent reconnaître d'autres causes, plus ou moins occultes; mais comme, par l'automatisme psychologique, la dualité cérébrale, les variations de la personnalité, on les interprète d'une façon satisfaisante, même dans les cas les plus compliqués, nous estimons que, dans le doute, on doit refuser à de tels sujets le don de la véritable médiumnité.
Qu'est-ce donc qui caractérise le médium authentique? C'est, suivant nous, la possession de ce «quelque chose de particulier» comme dit Croockes, de cette force spéciale, encore si mal connue, que la Science nomme Force psychique et qui produit des phénomènes absolument distincts de ceux de l'Hypnotisme: mouvements d'objets sans contact, matérialisations, etc.
Tel est pour nous le seul Médium.
Est-ce à dire qu'il n'existe aucun point de ressemblance entre lui et le sujet, aucun rapport entre les phénomènes de l'Hypnotisme et ceux de la Médiumnité transcendante?
Nous ne le pensons pas, et, pour ne citer qu'un fait, nous rappellerons que si les grands médiums produisent certains de leurs «prodiges» à l'état de veille, la production de certains autres exige qu'ils soient tantôt en léthargie, tantôt en somnambulisme, ou tout au moins dans un état particulier encore mal défini, et qui paraît être intermédiaire à la veille et au sommeil: l'état de transe, comme on dit entre Spirites. Mais ici, plus que partout ailleurs, il faut se méfier des analogies apparentes, et ce simple fait ne saurait suffire à établir entre le sujet et le médium une tendance à la similitude, tendance que nous soupçonnons depuis longtemps, sans que nous ayons encore pu, faute de posséder de réels médiums, la vérifier d'une façon certaine.
Or, on saisit sans peine les conséquences d'un rapprochement entre la Psychologie occulte et l'Hypnotisme. Si l'on pouvait démontrer, en effet, que les Phénomènes occultes ne sont en quelque sorte que les phénomènes transcendantalisés de l'Hypnotisme, il est presque certain que la Psychologie occulte, désormais moins suspecte, aurait moins de préventions à vaincre et pourrait espérer, dans un avenir plus proche, une solution satisfaisante de ses inquiétants problèmes[137].
Les affinités probables entre médiums et sujets ont été depuis longtemps pressenties. C'est ainsi que Perrier écrivait, en 1854: «Les médiums sont des somnambules incomplets[138]», et qu'après lui, Chevillard disait que c'est «le même phénomène qui produit le somnambulisme et le spiritisme[139]». Mais ces auteurs, et d'autres encore, n'avaient surtout en vue que les médiums à incarnations, à écriture directe, etc., bref, ceux que l'on peut nommer les médiums douteux, en sorte que leurs conclusions ne sauraient être probantes.
Plus récemment, M. Janet et le docteur Encausse (Papus) ont repris cette étude comparative. Par malheur, ces auteurs, eux aussi, s'occupent surtout de cette classe de médiums chez lesquels l'existence de la Force psychique n'est nullement démontrée, et M. Janet n'a pas de peine à prouver qu'ici médium et sujet ne font qu'un[140].
Suivant nous, le problème à résoudre se pose ainsi: rechercher et établir les similitudes qui—soit pendant la veille, soit pendant le sommeil—peuvent exister entre les sujets hypnotiques et les personnes qui, paraissant douées d'une Force spéciale, produisent des Phénomènes différant absolument de ceux de l'Hypnose[141], tels que mouvements d'objets sans contact, matérialisations, etc.
M. Encausse, dans son Traité de Science occulte, a consacré plusieurs pages d'un intérêt particulier à cette étude comparative; il établit un parallèle entre le sujet et le médium, d'abord à l'état de veille, puis dans le sommeil, et il parvient à établir chez le second l'existence de phases analogues à celles que traverse le sujet. Ce qui affaiblit un peu, du moins à notre avis, les conclusions de l'auteur, c'est qu'il ne fait pas de différence, quant à leur origine, entre les phénomènes médianimiques qui peuvent s'interpréter scientifiquement (typtologie, mouvements de la table avec contact, écriture directe, incarnation, etc.) et les autres, ceux qui révèlent seuls une médiumnité réelle. Il semble que, pour M. Encausse, un médium à incarnations soit aussi sûrement médium que celui qui produit des matérialisations ou des effets à distance[142]. Nous sommes persuadés que le savant chef de clinique du Dr Luys possède de solides raisons pour penser ainsi; quant à nous, nous ne voulons pas affirmer, encore un coup, que les incarnations et l'écriture directe ne puissent reconnaître une cause réellement médianimique; mais comme ces faits sont passibles d'une interprétation rationnelle—du moins dans tous les cas que nous connaissons,—nous ne pouvons pas les considérer comme dus sûrement à une faculté, à une force occulte de l'organisme.
Que si l'on nous objecte que le même médium peut produire—ce qui est vrai—des incarnations et des matérialisations, l'écriture directe et des effets à distance, nous répondrons que cela ne saurait nullement prouver l'identité de cause des phénomènes. Les théories de l'automatisme psychologique et des variations de la personnalité expliquent suffisamment les premiers de ces faits et, pour le moment, restent impuissantes devant les seconds: simplement.
En résumé, disons donc que si certains médiums, les médiums à incarnations, à écriture directe, etc.—les plus nombreux—peuvent être et ont été justement assimilés aux sujets hypnotiques, pareille assimilation, bien que probable, reste encore à établir entre ces mêmes sujets et les grands, les véritables médiums, c'est-à-dire ceux qui, doués d'une force spéciale, produisent des phénomènes que nulle donnée de l'Hypnotisme ne peut plus interpréter.
Et maintenant, rappelons en substance que les médiums sont, le plus souvent, des êtres très nerveux, très impressionnables, enclins à l'envie, à la dissimulation et d'une susceptibilité qui rend leur commerce difficile. La plupart du temps, ils présentent des tares nerveuses plus ou moins graves, et les cas ne sont pas rares de médiums morts fous[143].
Nous le répétons, les examens détaillés et complets, tant, au point de vue anatomo-physiologique que psycho-pathologique, font presque entièrement défaut. On en est donc réduit, jusqu'à maintenant, à des notions très vagues sur ces êtres étranges.
La force qu'ils possèdent leur est-elle particulière? et ne saurait-on en trouver le rudiment chez les autres êtres?
Nous n'en savons rien pour le moment; il est bon toutefois de se rappeler que, lors des premiers travaux sur l'hypnotisme, on croyait très restreint le nombre des personnes hypnotisables, et que, depuis, ce nombre s'est singulièrement accru.
Un des caractères psychiques dominant chez les médiums, c'est la tendance au mensonge, à la tricherie. On peut même dire que c'est à leurs nombreuses fraudes qu'est dû le discrédit qui, aujourd'hui encore, entrave d'une façon si fâcheuse les progrès de la Psychologie occulte. Ici, comme partout ailleurs, on conclut trop vite du particulier au général, et l'on s'imagine que, parce qu'un médium a été surpris «la main dans le sac», il ne saurait partout et toujours que tricher. Or, il n'en est pas du tout ainsi. Certes, nous ne saurions trop dénoncer et trop mettre en garde contre les nombreux jongleurs qui se donnent effrontément pour médiums; mais il n'en est pas moins vrai que, d'après le peu que nous en savons, la faculté médianimique paraît être très capricieuse, très variable chez le même individu, d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre; il en résulte qu'un bon médium, désespérant d'obtenir par son seul «fluide» certains phénomènes qu'on lui demande, peut se laisser entraîner—parfois inconsciemment—à «simuler» la production de ces phénomènes. Du reste, voici ce que dit M. Dariex, au sujet des fraudes des médiums et des précautions à prendre dans l'expérimentation des phénomènes psychiques[144]:
«Il ne faudrait pas conclure que tout est supercherie et que les faits n'existent pas; nous avons la ferme conviction que des faits d'ordre psychique ou, si l'on veut, spiritiques, existent, et il ne nous est plus permis de repousser la télépathie, ni la lucidité; quant aux mouvements d'objets sans contact, nous avons de puissantes raisons pour en admettre la réalité, mais nous tenions à démontrer que l'expérimentation de ces phénomènes est délicate et difficile, et que, pour la mener à bien, il est utile, comme d'ailleurs pour la plupart des choses, d'en avoir une longue pratique.
»Les médiums sont habiles et très enclins à la supercherie, même quand ils ne sont pas gagés et n'ont aucun intérêt matériel à tromper. Beaucoup d'entre eux... simulent le phénomène attendu, s'il ne se produit pas naturellement, ou s'il tarde à se produire; tantôt ils agissent inconsciemment, tantôt ils sont plus ou moins conscients, mais sont mus par une impulsion à laquelle ils ne peuvent résister. Cette impulsion à simuler le phénomène, déjà longtemps attendu, n'est pas exclusive aux médiums, beaucoup de personnes l'éprouvent, mais, plus énergiques ou moins impressionnables que ces derniers, elles y résistent d'habitude...
»Les spirites prétendent que les «esprits» aiment la musique, qu'elle aide aux phénomènes.
»Beaucoup de médiums ont, en effet, l'habitude de demander que l'on chante ou que l'on joue de quelque instrument de musique; à les entendre, on serait plus mélomane dans l'autre monde que dans celui-ci... Ces bons «esprits» auraient-ils aussi une grande prédilection pour les odeurs, spécialement pour l'éther, dont l'odeur pénétrante se répand immédiatement dans toute la pièce? Les phénomènes augmenteraient beaucoup en intensité, disent les spirites et les occultistes.
»Nous ne croyons pas que ces deux affirmations aient jamais été prouvées, tandis que nous savons que les médiums profitent souvent de ce que le chant masque le bruit de leurs mouvements et détourne l'attention des assistants, pour tricher plus à leur aise; ils sont aussi plus à leur aise pour produire des phénomènes lumineux, quand l'odeur de l'éther masque celle du phosphore.»
D'où la nécessité grande, quand on se livre à l'expérimentation des phénomènes psychiques, de se méfier de la musique, des odeurs et des médiums.
Au reste, disons, en finissant, que, d'une façon générale, nous déconseillons la pratique des Phénomènes occultes. Certes, leur seule pensée pourrait, par les problèmes élevés qu'elle suggère, secouer peut-être l'apathique aïdéisme qui, en ces jours de matérialité triomphante, n'a que de trop nombreux et de trop fervents adeptes; mais les dangers que présentent des recherches de ce genre, pour un parfait équilibre mental, doivent les faire interdire aux esprits qu'une éducation intellectuelle solide n'a pas prémunis là-contre.
Seuls, les médecins, dont le concours pourrait être si précieux, ne devraient négliger aucune occasion de faire des expériences médianimiques. Leurs efforts n'auraient-ils que des résultats médiocres, la Psychologie occulte—nous le répétons—touche à des questions d'une telle transcendance, que son seul commerce pourrait les arracher à cette incuriosité intellectuelle, dans laquelle la pratique exclusive et terre-à-terre de leur art n'a que trop de tendance à les enliser.
Nous avons déjà dit, à plusieurs reprises, que la partie théorique de notre étude serait brève et que nous aurions garde de nous lancer dans la discussion des théories diverses, émises pour l'interprétation des Phénomènes occultes. On connaît les raisons de prudence intellectuelle qui motivent cette réserve. Mais nous jugerions notre travail incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un exposé de ces tentatives d'explication.
Voici donc, d'après MM. Croockes et Gibier, le résumé de ces théories[145]:
1re Théorie.—Les phénomènes sont tous le résultat de fraudes, d'habiles arrangements mécaniques ou de prestidigitation; les médiums sont des imposteurs et les assistants des imbéciles.
Il est évident que cette théorie ne peut expliquer qu'un très petit nombre de faits sérieusement observés.
2me Théorie.—Les personnes qui assistent à une séance sont victimes d'une espèce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit des phénomènes qui n'existent réellement pas.
Les expériences faites avec le secours d'instruments enregistreurs réfutent aisément cette théorie.
3me Théorie.—Tout est produit par le diable ou ses suppôts. C'était la théorie de de Mirville, c'est celle de toutes les églises chrétiennes.—Théorie démoniaque.
4me Théorie.—Il existe une catégorie d'êtres, un monde immatériel, vivant à côté de nous et manifestant sa présence dans certaines conditions. Ce sont ces êtres qu'on a connus de tout temps sous le nom de génies, fées, sylvains, lutins, gnômes, farfadets, etc. A cette théorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe (théosophes) qui mettent les phénomènes sur le compte d'esprits vitaux incomplets, d'êtres non finis appelés Elémentals.—Théorie «gnômique».
5me Théorie.—Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou âmes des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant leurs qualités ou leurs défauts, leur supériorité ou, au contraire, leur infériorité, tout comme s'ils vivaient encore.—Théorie spirite.
6me Théorie.—Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure, et produisant les phénomènes connus.—Cette théorie pourrait s'appeler: Théorie de l'être collectif.
On pourrait la nommer aussi Théorie de la Force psychique.
Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste.