—Bourquoi? demanda Moser.

—Pour servir les femmes si elles se réveillent.

—Mais le Rageur?

—Il faudra bien qu’il se taise quand ce sera fait.

—C’est vrai, dit l’Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un couteau-poignard qu’il ouvrit; comme ça tu moins, on n’aura bas à se bresser.

Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps assez long s’écoula sans que leur compagnon reparût.

—Bourquoi tonc que l’autre n’arrive bas? demanda le juif étonné et inquiet.

—Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite.

—Attends, je fois là quelque chose.

Moser s’avança vers l’objet qu’il avait aperçu dans l’ombre; c’était une échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l’aida à la transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et, après l’y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement.

Ils n’avaient pas franchi la moitié de l’échelle, lorsqu’un cri se fit entendre à l’intérieur.

—Nous sommes découverts, dit l’Alsacien qui s’arrêta court.

Un second cri, puis un troisième retentirent.

—Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à avancer.

Celui-ci comprit et sauta dans l’appartement. Une porte qu’il reconnut pour celle de la chambre où la baronne l’avait reçu, était ouverte et éclairée: c’était de là que venaient les cris; Jacques et lui y coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de l’enfant renversé. Ils s’étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec un cri.

—Eh bien! qu’a-t-il donc? s’écria le Parisien.

—Nous lui affons fait beur, répliqua Moser.

—Il ne nous a pas reconnus, alors?

—C’est bossible.

Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de s’échapper et essayèrent de l’ouvrir; mais elle était fermée.

—Il a tiré le ferrou, dit le juif.

—Écoute, interrompit Jacques.

On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du Rageur, suppliante et éperdue.

—Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser.

—Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l’impatience et la peur ôtaient toute prudence.

Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur.

Un cri d’effroi s’éleva dans la chambre voisine.

—Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur: quiconque voudra arriver jusqu’à vous est mort!

Jacques et Moser firent un mouvement en arrière.

—Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait.

—C’est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait vainement à comprendre.

Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l’autre côté.

Les deux brigands déconcertés se regardèrent.

—Le gredin nous a vendus! s’écria Jacques avec un geste de désappointement plein de rage.

—Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l’étonnement paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir laissé fenir?

—Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être...

Il n’avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande porte extérieure. Tous deux s’élancèrent dans le petit salon et coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s’arrêter devant l’entrée.

Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils posaient le pied sur les premiers barreaux de l’échelle, le cri: Au voleur! se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage.

Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à la main.

Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans résistance.

III.

Les parents.

La chaise de poste, arrivée si à propos à la Maison-Verte, y amenait madame de Luxeuil et le docteur Darcy.

Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice, accourue près d’elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses sens.

Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même sa fille, l’avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de temps après par des cris, elle s’était précipitée, malgré son épouvante, vers la chambre de la baronne, qu’elle avait trouvée évanouie aux pieds d’un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur avait fait fuir ce dernier sans qu’elle pût dire ce qu’il était devenu.

Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les entrecoupant d’exclamations plaintives sur l’effroi qu’elle venait d’éprouver et sur le danger qu’elle avait failli courir, M. Darcy s’occupait de rappeler la malade à la vie.

Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le docteur la lui fit présenter.

A la vue de l’enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains avec un faible cri et en prononçant le nom de sa sœur.

—Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour l’embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous vous étiez assassinée.

La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement que par des sanglots convulsifs.

—Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre fin à cette crise d’expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous faire mal. Il n’y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se charge de vous soigner et de vous guérir.

Elle accompagna ces mots d’un baiser dont elle effleura le front de la malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts dans les boucles de ses cheveux.

Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette légèreté indifférente, car elle regarda sa sœur, croisa les mains et tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux.

Madame de Luxeuil n’y prit point garde: mobile et décousue, comme tous les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d’elle, et se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l’alcôve.

La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d’affections, qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l’héritage, sous bénéfice d’inventaire. Tant qu’elle y trouvait son plaisir ou son profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans remords. L’amitié qui l’unissait à la baronne ressemblait donc à ces sociétés léoniennes, où l’un des associés apporte tout et où l’autre seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu’on le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du monde ne reconnaissent le vice, qu’aux efforts qu’il fait pour se cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable. Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle. Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel et cette franchise n’étaient qu’une profondeur d’insensibilité, et que, pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais facile.

Bien qu’on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans honte lui donnait parfois l’apparence d’une sottise brutale. Pour voir loin et complétement, outre l’intelligence, il faut le cœur; mais le cœur de madame de Luxeuil n’avait point d’yeux, et comme les aveugles il ne connaissait rien en dehors de lui-même.

Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l’école de ceux qui déclarent, «que l’on n’a pas trop de soi pour s’occuper de soi,» et qui proclament l’intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines. Seulement l’égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont les anciens rois d’Espagne se prétendaient souverains, et qui n’existaient pas; il s’en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à s’oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité de l’insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l’activité, et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.

Ce prétendu égoïsme n’était pas, du reste, sa seule manie: il affectait, en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son œil s’arrondir, ses lèvres se serrer, son menton s’enfoncer dans sa cravate et toute sa personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l’approche du prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence du serpent. A l’en croire, le catholicisme avait seul produit tous les maux de l’humanité. C’était lui le véritable tentateur qui avait enlevé aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l’on eût vu, comme au temps de l’âge d’or, les tigres broutant le gazon à côté des génisses.

Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande histoire de l’Église, comme ces décombres et ces immondices qui souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l’inquisition avait brûlé d’innocents.

Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la reconstitution du trône et de l’autel, avait bien moins nui qu’on eût pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait même contribué à lui donner une physionomie, ce qui est, en toute chose, la première condition du succès. On l’appelait le docteur athée, et ce nom, loin d’être un épouvantail, était presque une recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un athée. C’était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux pensantes, pour déplorer qu’un si grand talent se fût laissé entraîner dans l’abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de l’en arracher. L’impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix pour sa réputation, et servit à l’agrandir.

Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne. Dès qu’il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel entra conduit par la nourrice.

Il arrivait du Vivier et venait d’apprendre les événements de la nuit dont il semblait tout ému. Sa belle-sœur fit un effort pour lui tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l’accueillit avec bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut et à ses compliments, comme une personne qui souffre d’être forcée à la politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux médecins examineraient ensemble la malade.

Leur consultation dura longtemps. Lorsqu’ils rejoignirent madame de Luxeuil au salon, tous deux avaient l’air troublé.

—Ah! mon Dieu, qu’y a-t-il? s’écria la comtesse, en regardant M. Darcy.

—Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l’affectation de dureté des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir l’air.

—Vous trouvez ma sœur bien mal?

—Mourante!

Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se laissa tomber sur un fauteuil qu’elle avait remarqué d’avance, et renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu’il n’y avait rien à craindre.

—Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant avec distraction, comme s’il se fût agi de dissiper un évanouissement de théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur.

—Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M. Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si brusquement.

—Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec l’incertitude d’une actrice qui répète la réplique pour se donner le temps de préparer son effet.

—Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en présentant à son confrère un flacon.

Celui-ci le prit d’un air insouciant et l’offrit à madame de Luxeuil qui l’accepta pour se donner une contenance.

—Et il n’y a plus d’espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?

Le docteur parisien secoua la tête.

—Une phthisie, compliquée d’une affection au cœur, dit-il.

Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les larmes qu’elle ne versait pas.

—Hier encore, lorsque je l’ai quittée, son état était loin d’être aussi alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette nuit a hâté les progrès du mal.

—Et maintenant il n’y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité.

—Pauvre sœur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune! quand sa fille avait tant besoin de ses soins!

M. Darcy qui s’était mis à parcourir le salon s’arrêta.

—Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures à prendre dans ses intérêts.

Personne ne répondit.

—Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur avec fermeté.

—Y songez-vous! s’écria madame de Luxeuil; ce serait la tuer.

—D’abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses heures sont comptées; puis, c’est un devoir pour nous, Madame, un devoir rigoureux. Nous sommes là pour avertir le patient lorsque nous ne pouvons le guérir; ne point le faire est une trahison, une lâcheté, car ce n’est jamais lui que nous voulons ménager, mais nous-mêmes.

—Mais songez, docteur, à l’effet terrible d’une telle annonce!

—Pourquoi donc? qu’y a-t-il, après tout, de si redoutable dans cette transformation que l’on appelle la mort? Ce sont les prêtres qui l’ont entourée de fantômes hideux, de visions menaçantes. A force de mensonges, ils ont réussi à faire de ce passage entre deux états une espèce de pont à péage dont ils perçoivent tous les bénéfices. Mais, quoi qu’il en soit, la baronne doit être avertie; elle peut avoir des dispositions à prendre, et il ne faut pas que la mort l’enlève par surprise.

—Mais qui osera la prévenir?

—Moi, s’il le faut.

—Vous, docteur?

—Pourquoi pas? votre sœur a de l’esprit, je lui prouverai la sottise de toutes les superstitions dont on l’a épouvantée, et, quand elle saura qu’il n’y a rien après l’enterrement, et que nous sommes simplement une agrégation de molécules qui changent de forme, elle mourra aussi tranquillement que si elle s’endormait.

—Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne soit en état de suivre les raisonnements de mon savant confrère; ce serait, d’ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S’il est nécessaire qu’elle soit avertie, je me résignerai à cette douloureuse mission.

—Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l’avertissement vienne de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais prendre quelques informations sur la route qui conduit à Norsauf. Vous permettez, comtesse?

Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit.

Son départ fut suivi d’un assez long silence. M. Vorel et la comtesse désiraient évidemment une explication; mais tous deux éprouvaient un égal embarras à l’entamer; la comtesse se décida enfin à parler.

—Je ne puis croire encore à la nécessité de l’affreuse révélation conseillés par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je persiste à attacher plus d’importance au repos de la malade qu’à ses dernières dispositions.

—D’autant qu’elles sont déjà prises, ajouta M. Vorel; je n’ai point cru devoir m’expliquer à cet égard devant M. Darcy; mais avec madame la comtesse, c’est autre chose.

—Quoi! ma sœur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil, visiblement inquiétée; et... vous savez sans doute.... ce qu’il contient?

—J’ai lieu de croire qu’il pourvoit à la tutelle de l’enfant de madame la comtesse.

—Mais... le choix des personnes chargées de cette tutelle... vous le connaissez?

—Je sais seulement qu’il a été fait en dehors de la famille.

—Que dites-vous? ma sœur confierait sa fille à des étrangers!

—Telle est sa volonté.

Madame de Luxeuil se leva.

—Est-ce bien vrai? s’écria-t-elle; on aurait osé!... Mais c’est une insulte pour tous les parents, Monsieur!

—En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus de droits qu’aucun autre...

—Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles sont toujours des charges pénibles... et difficiles... Mais il me semble qu’il est des convenances dont on ne peut s’affranchir. Introduire des étrangers dans les affaires de la famille; s’exposer à des procès... c’est de la part de ma sœur une conduite au moins singulière...

—Il faut songer, fit observer le médecin d’un ton conciliant, que la baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne juge pas toujours aussi sainement les choses.

La comtesse leva la tête.

—C’est-à-dire que, selon vous, ma sœur ne jouit point de toute la liberté de son esprit, dit-elle vivement.

—Eh! eh! qui sait? répliqua M. Vorel, en pliant les épaules; toute maladie prolongée amène nécessairement un affaiblissement du cerveau.

—Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d’une intelligence défaillante, et la défendre contre ses propres erreurs?

Le médecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et un éclair de joie traversa ses traits.

—Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l’intérêt de l’enfant, il serait désirable que ce testament fût regardé... comme inutile.

—C’est évident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera maintenu, peut-être... la justice est si bizarre. En tout cas, il deviendrait l’occasion d’un débat fâcheux. Si ce testament est véritablement jugé préjudiciable à l’enfant... par ceux qui s’y intéressent sincèrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le faire connaître?

—C’est juste, répliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder comme non avenu... ou même... le supprimer.

—Dans l’intérêt d’Honorine! ajouta précipitamment la comtesse.

—C’est cela, reprit le médecin; parlez-en à la baronne, Madame, ou, si vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu’elle porte suspendue au cou... elle ouvre le secrétaire d’ébène, et c’est là que se trouvent tous les papiers importants.

Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa sœur.

—Je crains seulement une difficulté, continua Vorel, qui avait repris sa cravache et son chapeau.

—Une difficulté? dit la comtesse.

—M. le docteur Darcy va revenir persuadé que j’ai fait connaître à la malade sa situation: il lui répétera tout ce qu’il nous a répété tout à l’heure, et la baronne, ainsi ramenée à de tristes pensées, pourra prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-être!

—Ah! vous avez raison! s’écria madame de Luxeuil; j’avais oublié le docteur: il est homme à faire venir ici tous les gardes-notes de Château-Lavallière!... il a si peu de sensibilité!... Mon Dieu! mais comment faire, alors?

—Je ne vois aucun moyen... à moins que madame la comtesse ne puisse le renvoyer.

Madame de Luxeuil parut frappée.

—Attendez donc, dit-elle, il a quelqu’un à voir dans les environs... Mais il ne devait y aller que demain; comment le décider à partir sur-le-champ?

—N’est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse le désire, je m’en charge.

—Vous, et de quelle manière, Monsieur?

—Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur.

Le docteur parut étonné de retrouver M. Vorel au salon.

—Je croyais mon confrère près de la baronne, dit-il, et occupé de lui faire connaître sa situation.

—Ce soin est désormais inutile, Monsieur, répliqua Vorel d’un ton grave; la baronne a compris elle-même que tout espoir était perdu.

—Vous l’avez donc vue?

—Elle vient de faire demander un prêtre.

M. Darcy tressaillit.

—Elle aussi? s’écria-t-il; quoi! madame la baronne Louis! Eh bien! j’avais meilleure opinion de sa raison. Pauvre femme! ils vont la préparer au ciel d’après la méthode recommandée par Pascal, en l’abrutissant.

—Ah! pas d’impiété dans un pareil moment, docteur, interrompit madame de Luxeuil.

—Vous avez raison, reprit Darcy en s’inclinant; la maladie est une royauté, et jamais royauté n’a été tenue d’avoir le sens commun. Aussi, ne ferai-je à la baronne aucune objection.

—Elle attend de vous davantage, Monsieur, reprit Vorel; elle espère que vous ne refuserez point de l’assister dans cette dernière épreuve.

—Comment?

—Elle désire que vous vous trouviez là... avec son confesseur.

Darcy fit un soubresaut.

—Moi! s’écria-t-il.

—C’est une idée de malade, continua Vorel; elle assure que votre présence lui donnera plus de calme... de résolution; qu’elle accomplira avec moins de tremblement ses derniers devoirs religieux.

—C’est-à-dire que je l’encouragerais à se livrer aux prêtres? interrompit le docteur avec une sorte d’indignation; mais elle ne me connaît donc pas, Monsieur? Elle ignore donc mon mépris pour les parades de la superstition?

—Vos opinions resteront libres, fit observer le médecin de Bourgueil, il s’agit seulement d’être présent. Pour les spectateurs, tout se borne à un signe de croix et à une génuflexion.

M. Darcy, qui se promenait dans la salle, s’arrêta court.

—Une génuflexion!... un signe de croix!... répéta-t-il, avec une surprise mêlée de colère; et vous croyez que je me soumettrai à de pareilles conditions, Monsieur? que je participerai à des momeries honteuses?...

—Docteur! interrompit la comtesse scandalisée.

—Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-François Darcy, agenouillé devant une soutane!... mais rien que la proposition est une insulte!

—Pardon, dit M. Vorel, d’un air déconcerté; je puis vous affirmer que mon intention...

—Il ne s’agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit Darcy vivement. Avez-vous réfléchi à ce que mes amis diraient, à Paris, si je consentais? Je serais déshonoré, Monsieur!... et le clergé! quel triomphe pour lui! Un athée connu, avoué, patenté, qui aurait fait le signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, après cela, qu’à obtenir l’absolution et à communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma propre mère, ma sœur, ma fille, que je refuserais!

—Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d’un ton chagrin et désappointé; ma sœur avait tant compté sur la présence du docteur! je crains qu’elle ne voie, dans son refus, une sorte d’abandon...

—Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus sont si étranges...

—Le mieux, reprit Vorel indécis, serait, peut-être, de supposer le départ de M. Darcy.

—Parbleu! qu’à cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire demander des chevaux.

Le médecin de Bourgueil et la comtesse échangèrent un regard; M. Darcy était allé prendre, sur la console, sa canne et son chapeau.

—Vous ne parlez pas sérieusement, dit la comtesse qui voulait hâter le départ en ayant l’air de s’y opposer; il est impossible que vous nous quittiez dans un pareil moment.

—Le moment ne saurait être, au contraire, mieux choisi, belle dame, répliqua Darcy: quand les prêtres viennent, les médecins n’ont plus rien à faire.

—Mais vos soins?...

—Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d’ailleurs, vous reste: de grâce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me fît rencontrer vos porteurs d’extrême-onction, je serais capable de commettre quelque énormité. Par amitié, par prudence, laissez-moi partir.

Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut céder; M. Darcy prit congé d’elle, en promettant de revenir le surlendemain et sortit accompagné du médecin de Bourgueil.

Restée seule, la comtesse se hâta de retourner près de la malade.

Elle la trouva livrée à une somnolence agitée qui la rendait étrangère à tout ce qui se passait autour d’elle. Cependant au pied du lit jouait l’enfant riante et ranimée, tandis que la jeune nourrice se tenait assise près du chevet.

Madame de Luxeuil congédia cette dernière et prit sa place à côté de la malade.

Le soin qu’elle mettait à fuir toute sensation pénible l’avait jusqu’alors tenue éloignée de ces lugubres spectacles, et c’était la première fois qu’elle se trouvait en présence d’une mourante. Mais cette vue, qui pénètre habituellement les âmes d’un attendrissement involontaire, n’excita chez elle qu’une répulsion mêlée d’effroi. Au lieu d’y trouver une émotion qui réveillât plus vivement son amitié pour sa sœur, elle n’y trouva qu’un avertissement funèbre qui lui fit faire un retour sur elle-même. Ce cœur, froid pour tout le monde, avait toujours été, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette hostilité datait de l’enfance. Restées orphelines presque au berceau, les deux sœurs avaient été élevées séparément par deux tantes mortellement brouillées qui s’étaient efforcées de leur laisser l’héritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus généreuse s’était soustraite, en partie, à cette funeste influence; mais madame de Luxeuil avait accepté sans résistance tous les préjugés qui devaient l’éloigner de sa sœur. Les débats d’intérêt et la jalousie vinrent encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confinée dans les rangs de cette portion de noblesse qui était restée hostile à l’Empire, parce que l’Empire ne s’était point soucié d’elle, la comtesse avait vu l’élévation de sa sœur avec un dépit mal déguisé sous l’apparence du dédain. Son aversion s’était ainsi lentement accrue de toutes les souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la baronne et du médecin de Bourgueil a déjà fait connaître au lecteur comment cette aversion s’était révélée à plusieurs reprises, par des torts toujours renouvelés d’une part, et toujours pardonnés de l’autre.

La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la comtesse contre sa sœur. Le testament annoncé trompait trop d’espérances pour qu’elle n’y vît pas une insulte. Aussi, après la première sensation de saisissement dont nous avons parlé, jeta-t-elle sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de pitié. Cependant, ce regard s’arrêta tout à coup sur un ruban, à l’extrémité duquel une petite clef, d’un travail précieux, se trouvait suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrétaire d’ébène désigné par M. Vorel, afin de juger si c’était bien la clef qui devait l’ouvrir, puis, se levant avec précaution, elle avança doucement la main et saisit le ruban.

Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr’ouvrit les yeux, et, apercevant la comtesse dont le visage était près du sien, elle jeta un bras sur son épaule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de Luxeuil un moment plein d’angoisse. La tête à demi penchée, elle apercevait l’enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la main de sa sœur qui effleurait sa joue. Malgré son insensibilité elle s’arrêta hésitante et troublée; mais bientôt les doigts de la malade redevinrent immobiles. La main glissa de son épaule sur le lit, et les yeux se fermèrent.

Elle attendit un instant, puis dénouant avec adresse le ruban, elle enleva la clef, laissa tomber le rideau de l’alcôve, courut au secrétaire et l’ouvrit.

La plupart des compartiments étaient remplis de lettres soigneusement rangées, ou de notes écrites par la baronne. Quelques-unes renfermaient des nœuds de ruban, des anneaux, des fleurs flétries, trésors mystérieux dont la mourante seule eût pu dire le prix. Au milieu, et dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d’affaires. Ce fut là qu’après une assez longue recherche, Madame de Luxeuil découvrit un paquet cacheté sur lequel était écrit:

MES DERNIÈRES VOLONTÉS.

Elle s’en empara vivement, regarda autour d’elle, brisa l’enveloppe et déploya le papier qu’il renfermait.

C’était le testament annoncé par M. Vorel.

La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les dispositions conformes à ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa le papier avec colère et regarda vers le foyer; mais, au moment de refermer le secrétaire, elle s’arrêta indécise. Son œil le parcourut encore une fois, comme si elle eût craint qu’il ne renfermât une seconde copie de l’acte qu’elle tenait. Penchée pour mieux voir, elle prenait successivement chaque papier, qu’elle examinait rapidement, lorsqu’un petit coffret de chagrin, caché au fond du dernier compartiment, frappa tout à coup son regard; elle l’attira à elle, fit jouer le ressort et tressaillit.

C’était le portrait du duc de Saint-Alofe!

Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques réponses de la baronne.

Un éclair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces preuves, si longtemps désirées et sans lesquelles ses accusations contre sa sœur avaient pu être repoussées comme des calomnies, elle les tenait enfin, écrites de la main même des accusés! La joie d’une pareille découverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa brusquement le coffret, en éparpilla les lettres sur le secrétaire, ouvrit la première et commença à lire!

Une exclamation étouffée l’interrompit.

Elle se retourna; la mourante avait soulevé le rideau de l’alcôve et la regardait!

Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s’éloigna du secrétaire, en s’efforçant de cacher les papiers qu’elle tenait; mais sa sœur s’était soulevée avec un effort violent.

—J’ai vu... j’ai vu! bégaya-t-elle.

—Quoi donc? demanda madame de Luxeuil troublée.

—Le testament!... c’est lui... je l’ai reconnu... vous l’avez pris là... A moi! Quelqu’un!... du secours!

La voix de la malade avait un accent de terreur et s’était élevée; sa main rencontra le cordon de la sonnette qu’elle tira avec violence.

—Que faites-vous? s’écria madame de Luxeuil en s’élançant vers l’alcôve.

—Ce papier, répéta la baronne, qui s’efforça de saisir le bras de sa sœur, rendez-le moi, je le veux!

La comtesse sembla hésiter un instant; mais tout à coup elle se dégagea, courut au foyer et jeta le testament dans les flammes.

La mourante poussa un cri et voulut se précipiter hors du lit; mais les forces lui manquèrent. Il y eut pendant quelques instants une lutte affreuse à voir entre sa volonté et sa faiblesse: la tête dressée, les bras tendus, et cherchant un point d’appui dans le vide, le corps tordu dans un effort suprême, elle se souleva trois fois à demi, mais enfin, épuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tête renversée en arrière, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gémissement désespéré.

Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans l’escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu’elle n’eût entendu l’appel de sa maîtresse, elle courut à sa rencontre pour l’empêcher d’entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa fille.

Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour d’elle. On n’entendait que le bruit du vent qui grondait dans les corridors de la maison isolée, et la respiration précipitée de la mourante, qu’entrecoupaient des sanglots; mais enfin un léger bruit retentit; la petite porte du cabinet, placée près de l’alcôve s’entr’ouvrit lentement et laissa passer la tête pâle du Rageur.

Il regarda d’abord autour de lui, traversa la pièce avec précaution, et, après avoir fermé au verrou les deux autres portes, il revint au lit de la malade et s’agenouilla près du chevet.

IV.

La tutelle.

Lorsqu’une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s’y tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et fit un signe à madame de Luxeuil.

Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la troubla; elle détourna la tête et s’éloigna brusquement de l’alcôve.

Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et regardait la vie s’échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.

L’enfant, appuyée sur l’épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux épars, et mêlait au râle de l’agonie ses rires et ses gazouillements. Pendant longtemps on n’entendit dans la chambre que ce double murmure sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s’affaiblirent peu à peu et s’éteignirent presque en même temps.

Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna saisie, et s’approcha vivement de l’alcôve.

L’enfant venait de s’endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui donnant un dernier baiser!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre funéraire; mais après les premiers moments d’affliction obligée, elle se rappela sa nièce et demanda à la voir.

La nourrice avertie apporta Honorine.

Madame de Luxeuil prit l’enfant dans ses bras et déclara qu’elle ne la quitterait plus.

—Je n’avais qu’un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec une sensibilité jouée, maintenant j’aurai aussi une fille.

M. Vorel s’inclina.

—Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer quelques obstacles.

—Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels, Monsieur?

—D’après ce que madame la comtesse m’a fait l’honneur de me confier, reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et chère baronne peuvent être considérées comme non avenues.

—Eh bien?

—Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l’orpheline rentre sous la loi commune.

—Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d’Honorine.

—Pour l’affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour l’administration des biens elle appartient au tuteur.

—M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.

—Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de famille.

—Soit. Pensez-vous qu’il puisse le refuser au comte?

—Je ne présume rien; je rappelle seulement que c’est à ce conseil de faire un choix.

—Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n’est-elle point la nièce de M. de Luxeuil?

—Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle est la mienne.

Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face.

—Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.

—Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille l’exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en servant de protecteur à la fille.

La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle hésita à la prendre au sérieux. Mais l’air et l’accent de M. Vorel ne permettaient aucun doute.

—Ainsi, s’écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?

—C’est sans doute se montrer bien hardi, répliqua Vorel avec humilité; mais je tiens à prouver que mon dévouement ne le cède en rien à celui de madame la comtesse.

Celle-ci rougit de colère et fit un geste violent.

—Ah! je comprends, dit-elle d’un accent indigné; vos confidences de ce matin étaient un piége; vous ne désiriez la suppression du testament que dans l’intérêt de vos propres espérances, et, après vous être servi de moi pour enlever l’obstacle, vous comptez arriver seul au but.

—Je compte seulement témoigner de mon zèle, fit observer tranquillement Vorel, en offrant d’épargner à madame la comtesse la charge de la tutelle.

—Et qu’en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda madame de Luxeuil poussée à bout.

—C’est une question que l’on pourrait également adresser à madame la comtesse, fit observer doucement le docteur.

—Ah! je vous devine, s’écria celle-ci exaspérée; l’administration des biens de cette enfant vous permettra d’accroître votre fortune.

—Et madame la comtesse, répliqua Vorel, préférerait qu’elle servît à réparer la sienne?

Madame de Luxeuil se leva l’œil menaçant et les lèvres pâles.

—Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colère, prenez garde à ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu’on peut insulter impunément...

—Aussi n’ai-je point songé à insulter madame la comtesse, dit Vorel, respectueusement railleur; elle parle, et je réponds...

—Brisons là, interrompit madame de Luxeuil d’un ton hautain; de plus longues explications sont inutiles. Puisque l’on prétend nous disputer la fille de ma sœur, nous saurons faire valoir nos droits.

—Madame la comtesse en trouvera bientôt l’occasion, ajouta le médecin, car le conseil de famille doit se réunir dans quelques jours.

—Quel conseil de famille, Monsieur?

—Celui que le juge de paix de Château-Lavallière doit convoquer d’office pour la constitution de la tutelle.

La comtesse parut stupéfaite.

—Est-ce possible! s’écria-t-elle, c’est ici que vous ferez décider?... et par un conseil composé de gens que vous connaissez?... dont la complaisance vous est assurée?... Ah! n’espérez pas, Monsieur, que j’accepte ces délibérations.

—Madame la comtesse ne peut songer à arrêter le cours de la loi, objecta Vorel; le conseil sera formé, comme le veut l’article 407, de six parents ou alliés pris dans le voisinage, et son choix, quel qu’il puisse être, restera inattaquable.

—Je prouverai le contraire, dit la comtesse impétueusement, car je l’attaquerai sans relâche et par tous les moyens. Vous avez voulu la guerre, vous l’aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu’à partir d’aujourd’hui je suis votre ennemie!

—Je me le rappellerai, dit le médecin avec une douceur souriante.

Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira.

Mais cette modération affectée augmenta l’irritation de la comtesse, en même temps que ses inquiétudes. Quelle que fût son inexpérience en affaires, elle avait compris que M. Vorel était appuyé par le Code, et un homme de loi, qu’elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et la décision de ce dernier devait être souveraine.

Ce fut donc de ce côté que la comtesse dut diriger toutes ses tentatives. Son titre, ses relations, son crédit, lui donnaient une autorité dont elle s’efforça de tirer parti. Elle visita successivement tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses pour gagner des voix au comte de Luxeuil.

Mais M. Vorel la suivait partout, et n’épargnait aucun effort pour les lui enlever. A l’influence que son adversaire tenait de la naissance, il opposait celle que lui donnait sa profession. Car, à notre époque, l’autorité du médecin est devenue aussi étendue que redoutable. Confident obligé de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours dans ses mains l’honneur des familles, il s’est constitué le véritable prêtre de cette société matérialisée qui ne s’est affranchie de l’âme que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel étaient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour combattre madame de Luxeuil et s’assurer l’appui dont il avait besoin.

Cependant, lorsque le jour de la réunion arriva, il lui restait encore quelques doutes sur le résultat de la délibération qui allait avoir lieu.

Les membres du conseil de famille étaient tous rassemblés dans le grand salon de la Maison Verte. Près de l’une des fenêtres se tenait le médecin dont les regards inquiets parcouraient la réunion, comme s’il eût voulu deviner les dispositions secrètes de chacun; un peu plus loin était assise la nourrice avec l’orpheline sur ses genoux; enfin, à ses côtés se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour l’enfant les soins les plus tendres.

Le juge de paix avait ouvert la délibération et donné successivement la parole à la comtesse et à M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits. On venait enfin de passer au vote, et le résultat de la délibération allait être connu, lorsque la porte s’ouvrit avec violence, et laissa voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c’était le Rageur.

Il promena d’abord un regard rapide sur l’assemblée, puis s’avançant hardiment, il s’écria:

—Qui de vous est le juge?

—Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant.

Le Rageur se découvrit.

—Que ce qui vient d’être fait soit détruit, dit-il; car j’apporte un acte qui annule tout.

Et tirant de son sein un papier qu’il posa sur la table placée devant le conseil:

—Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, écrit de sa main et signé par elle!

Les cris poussés par la comtesse et par M. Vorel furent si spontanés, qu’ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levèrent en même temps, coururent au juge et se penchèrent sur le papier qu’il venait d’ouvrir.

C’était bien l’écriture de la morte!

Ils se regardèrent avec une stupéfaction muette.

Les membres du conseil avaient également quitté leurs places et entouraient le juge qu’ils questionnaient tous à la fois; celui-ci les interrompit d’un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit:

«J’écris à la hâte, déjà glacée par la mort; mais avec ma raison entière et tout mon souvenir.

»Ceci est ma volonté suprême; j’en recommande l’exécution à tous ceux qui m’ont aimée, à la loi et à Dieu.

»Je donne pour tuteur à Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de Saint-Alofe, et, à son défaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande à tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la défense de ses droits.

»Quant à son éducation, je désire qu’elle soit confiée à la mère Thérèse, prieure de Tours.

»Je laisse enfin à ma fille la moitié d’un anneau que j’ai longtemps porté, et je la recommande au souvenir de celui qui possède l’autre moitié.

»Fait au château La Vallière, ce 30 septembre 1818.

»Baronne Louis,   
»Née de Mézerais»

Il y eut une assez longue pause après cette lecture. Le Rageur en profita pour s’approcher de l’enfant et lui passa au cou un ruban auquel pendait la moitié d’une bague à garniture d’émeraude. M. Vorel, qui était resté un instant étourdi, tressaillit à cette vue.

—D’où tiens-tu cet anneau? s’écria-t-il en s’avançant brusquement vers le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pièce t’a-t-elle été remise?

—Cette pièce m’a été remise par celle qui l’a écrite, répliqua le Rageur avec fermeté. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l’anneau de la baronne.

—Tu lui as donc parlé?

—Oui.

—Quand cela?

—Quelques instants avant sa mort.

Le médecin regarda madame de Luxeuil.

—Il ment! s’écria celle-ci, car j’étais là, je l’aurais vu. Que cet homme dise comment il a pu parvenir, à mon insu, jusqu’à la mourante.

Le Rageur parut embarrassé.

—Que vous importe? dit-il.

—Réponds! s’écria M. Vorel frappé de son trouble; je veux savoir par quel moyen tu es entré ici?

—Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de s’approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi.

—Vous avez déjà vu cet homme? demanda le médecin vivement.

—Oui, reprit-elle en reculant... c’est lui... j’en suis sûre...

—Qui donc?

—Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous égorger!

Le Rageur recula en pâlissant et voulut s’élancer vers la porte; mais M. Vorel l’avait déjà refermée.

Au même instant, tous les bras s’avancèrent vers lui, et, après une courte lutte, il fut saisi et garrotté.

V.

Seize ans après.

Quiconque a essayé la vie de touriste, sait que les voyages n’offrent jamais une continuité d’aspects ni d’impressions, mais qu’ils se composent de stations rares, éparses, et souvent séparées l’une de l’autre par de longs espaces qui ne peuvent intéresser l’esprit ni attirer le regard. La création semble avoir, comme l’art, des musées où elle réunit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la monotonie ou le vide. Entre la mer aux grèves sauvages et la montagne aux vallons arcadiens, s’étend la plaine unie, paisible, verdoyante, où les bois continuent les bois, où les prairies suivent les prairies, et qu’il faut traverser au galop des chevaux.

Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu’il doit faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n’existent ni la distance ni le temps. Semblable à l’ange révolté qui enleva le Christ sur la montagne, il montre à ceux qui l’écoutent, non l’humble campagne qui se déroule à ses pieds, mais tout ce qu’il a pu réunir de tentateur et de merveilleux aux quatre aires de vent. Dédaigneux des lenteurs de la réalité, il parle, et un autre horizon se lève, et l’homme jeune est devenu un vieillard, et l’enfant, transformé, apparaît couronné de force et de jeunesse.

Nous profiterons de ce dernier privilége pour franchir d’un bond seize années, et présenter à nos lecteurs l’orpheline de la Maison-Verte, non plus chétive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant laquelle le monde va s’ouvrir.

Les dernières volontés de la baronne avaient été accomplies; confiée à la supérieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s’apercevoir qu’il lui manquait une famille.

Celle-ci, de son côté, l’oublia complétement. En perdant l’espérance de la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient semblé renoncer à tout lien de parenté. La première, devenue veuve, ne s’informa plus de sa nièce, et le médecin, qui avait réussi à se réconcilier avec la mère Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d’où il parut demeurer également étranger à tout ce qui concernait l’orpheline.

Mais cette dernière avait trouvé au Sacré-Cœur de quoi la dédommager de cet abandon. La supérieure l’y avait d’abord reçue avec une tendresse passionnée qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses. Habituellement consacrées à l’instruction de jeunes filles déjà grandes, celles-ci donnaient pour la première fois leurs soins à une enfant, et cette nouveauté réveilla en elles les instincts de la femme, endormis plutôt qu’étouffés: avec leurs autres élèves, elles n’étaient qu’institutrices, avec Honorine elles devinrent mères. Grâce à elle, chaque recluse connut quelque chose de ces inquiétudes, de ces attentes, de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la saveur à la joie. Il y eut un intérêt et une émotion dans leur solitude.

Aussi ce fut à qui aurait la meilleure part de cette maternité spirituelle; toutes ces âmes, pleines d’expansions retenues, assiégeaient l’âme naissante de l’enfant pour y éveiller une sympathie et prendre date dans sa tendresse.

Honorine, d’abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de cette atmosphère de caresses, et, fières de leur œuvre, les religieuses l’aimèrent davantage en la voyant revivre. Sa santé, sa joie, sa beauté, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur et leur gloire, en même temps que leur tourment. Toutes leurs existences tenaient, par le fil invisible du dévouement, à cette existence sauvée.

Tant d’abnégation pouvait amener la mollesse, ou encourager l’égoïsme; l’heureuse nature d’Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta l’affection de celles qui lui servaient de mère, avec la simplicité d’un cœur capable de rendre ce qu’on lui donne. Gaie et charmante, elle devint le bonheur du couvent après avoir été sa sollicitude. A mesure qu’elle grandissait, celui-ci semblait s’animer de sa jeunesse; on eût dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, réveillent partout la vie qui sommeille.

Et sa présence n’avait point été seulement pour ces pieuses filles une cause de joie, mais d’amélioration; car dans cette affection commune s’étaient fondues toutes ces petites aigreurs des cœurs inoccupés. Chaque religieuse, désormais, avait un intérêt humain, un but visible, et sa vie ne restait point uniquement renfermée dans les énervantes aspirations vers l’inconnu.

Elles se partagèrent l’instruction d’Honorine, qui reçut leurs leçons, pour ainsi dire à son insu, et sans distinguer la récréation de l’étude. Douée d’un de ces esprits heureux où toute graine semée germe d’elle-même, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l’angoisse des réprimandes, et atteignit douze ans presque sans connaître les larmes.

Vers cette époque arriva un événement de peu d’importance, mais qui, dans la vie paisible et uniforme de l’orpheline, ne pouvait manquer de laisser un souvenir. La supérieure prit un nouveau jardinier. C’était un vieillard à cheveux blancs, mais dont l’aspect robuste semblait démentir l’âge. Dès les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses compagnes, et se prit pour elle d’une affection singulière. Chaque fois que l’enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour la suivre d’un regard qui semblait s’attendrir; il reconnaissait sa voix et jusqu’à sa manière de courir derrière les charmilles; lors même qu’elle n’était plus là, il continuait à s’occuper d’elle, en soignant le petit parterre qui lui avait été donné.

Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour répondre à quelque question; son dévouement était humble et muet comme celui du chien. Lorsqu’il voulait montrer à l’enfant quelque fleur rare, cultivée à son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre un sifflement cadencé qu’elle connaissait et qui la faisait accourir. On s’était d’abord un peu étonné, au couvent, de cette préférence passionnée, mais telle était l’amitié de tout le monde pour l’enfant, qu’on avait fini par la trouver naturelle. Quant à Honorine, accoutumée aux soins empressés de ses institutrices, elle accepta ceux d’Étienne avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais près du vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et Étienne, qui tressaillait à sa voix, ne répondait que par un geste, par un coup d’œil, tout au plus par un mot tremblant qui révélait je ne sais quel mélange d’angoisse et de joie.

Le jardin du couvent ne formait qu’une petite partie de son enclos. Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, à l’extrémité desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter une nacelle. Les religieuses aimaient à s’y embarquer avec quelques élèves choisies et à faire le tour du petit étang pour couper les joncs et cueillir les fleurs de nénuphar.

Un jour qu’Étienne se trouvait au bout du verger, où il recevait les ordres de la prieure, des cris de détresse se firent entendre vers le vivier. Tous deux accoururent effrayés et aperçurent la barque chavirée. La religieuse et une pensionnaire flottaient, près de s’engloutir au milieu des roseaux!

Étienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s’élança à leur secours.

Au bout de quelques instants, toutes deux furent à terre; mais à peine la religieuse eut-elle repris ses sens qu’elle regarda autour d’elle et s’écria avec épouvante:

—Honorine?

—Vous l’aviez avec vous? demanda Étienne qui devint pâle.

—Ah! sauvez-la! sauvez-la!...

Il n’en entendit pas davantage, courut vers l’étang, les bras étendus, il s’élança d’un bond jusqu’à la barque et disparut sous les eaux.

Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots. Trois fois Étienne remonta seul en poussant des cris de désespoir; trois fois il replongea au plus profond de l’étang, avec une sorte de rage, enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la déposa à l’ombre des saules.

Les religieuses éperdues s’empressèrent autour de l’enfant inanimée; et, après des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle avait fait un mouvement... elle vivait!

A ce cri, Étienne qui se tenait près d’elle à genoux, le corps penché, tous les membres tremblants et l’œil égaré, joignit les mains avec un sourd gémissement de joie, et s’évanouit.

Le médecin que l’on avait envoyé chercher survint heureusement. Après avoir rassuré les religieuses, il les engagea à reconduire au couvent Honorine, complétement ranimée, tandis qu’il aidait lui-même à transporter le jardinier dans la maisonnette qu’il occupait au bout des prairies.

Il en revint bientôt annonçant qu’il avait repris connaissance et ne courait aucun danger; mais il demanda la supérieure, lui parla à l’écart, et l’on apprit le soir même, avec étonnement, qu’Étienne appelé et longtemps entretenu par elle avait quitté le couvent pour n’y plus revenir.

Honorine se montra sérieusement affligée de ce départ et fit de vaines tentatives pour en connaître la cause; tout ce qu’elle put apprendre, c’est qu’en le jugeant nécessaire, la supérieure l’avait vu avec regret, et conservait pour l’ancien jardinier un profond sentiment de reconnaissance.

Cette aventure fut la seule qui traversa l’enfance d’Honorine; les années suivantes s’écoulèrent sans lui laisser d’autre trace de leur passage que le vague souvenir d’un bonheur toujours renouvelé. Appuyée sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaietés du premier âge aux enchantements de la jeunesse.

On croit en général l’éducation de couvent triste, austère et pleine de pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, on s’abuse. Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n’est plus égayée de ces petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous n’avez à craindre moins de contrainte, moins de sévérité. Rassurées par l’isolement, les maîtresses peuvent laisser à leurs élèves une liberté d’expansion qu’on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin de pécher par soumission ou timidité, celles-ci tendent-elles presque toujours à l’excès contraire. Au sortir de ces saintes volières, où ne leur ont jamais manqué le grain, la sûreté, l’espace ni le soleil, elles s’élancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir, avides de sentir, mais ne soupçonnant ni la faim ni l’orage, ni les chasseurs.

Le caractère d’Honorine devait lui donner, plus qu’à aucune autre, cette périlleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait à la vie de tout ce qui vivait; elle avait besoin d’aimer tout ce qui pouvait être aimé. Rattachée par la sympathie à chaque œuvre de la création, elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre l’animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La bienveillance des autres lui était indispensable comme l’air. Son sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lèvres; un regard froid la rendait inquiète, un geste mécontent la glaçait. On eût pu la représenter comme ces saintes que l’art naïf du moyen-âge nous a peintes les bras tendus et tenant à la main leur cœur enflammé, symbole d’ardente charité, mais que complète, hélas! toujours la couronne du martyre!

La première douleur qui atteignit Honorine, fut le départ d’une partie des religieuses qui l’avaient élevée. Soit que l’on eût besoin ailleurs de leur zèle, soit qu’obéissant à la règle, on voulût les défendre des attachements que crée l’habitude, elles reçurent l’ordre de quitter le couvent de Tours pour se rendre à Paris.

La séparation fut déchirante: le devoir religieux imposait en vain la résignation à celles qui partaient; l’affliction impétueuse d’Honorine déconcerta toutes leurs résolutions. Les adieux, vingt fois achevés et repris, se continuèrent dans les larmes jusqu’au moment où il fallut s’arracher des bras de l’orpheline. Les religieuses partirent sans espérance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de l’autre côté de la tombe! C’était, pour chacune d’elles, comme une fille qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse.

Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chérie de ses mères ne lui avait point été enlevée; la supérieure restait. Mais le bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu’une première feuille tombe et bientôt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps après, la prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remèdes ne purent dissiper, et à laquelle elle succomba au bout de quelques mois.

Le désespoir d’Honorine inspira un instant des craintes sérieuses. C’était le premier coup qui frappait ce cœur désarmé, et sa douleur fut horrible; mais si la nouveauté de la blessure la fit plus cuisante, elle rendit aussi plus certaine la guérison. Honorine n’était point épuisée par ces longues luttes qui enlèvent à la volonté son ressort et retiennent l’âme dans l’abattement, faute de vitalité pour revenir à la santé. Armée de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc.

Un grand changement, survenu dans sa destinée, fit d’ailleurs diversion à sa douleur et reporta ailleurs ses préoccupations.

Madame de Luxeuil avait été avertie de ce qui venait d’arriver, et cet événement imprévu réveilla chez elle des projets oubliés. La partie du testament de la baronne qui confiait l’éducation d’Honorine à la prieure de Tours se trouvait naturellement annulée par la mort de celle-ci, et le sort de l’orpheline était désormais remis à la décision du conseiller de Vercy qui, à défaut du duc de Saint-Alofe, avait accepté la tutelle. Ce fut donc à lui que la comtesse s’adressa, en lui dépêchant un de ses amis dévoués, le marquis de Chanteaux.

Bien que fort jeune au moment de la Révolution, M. de Chanteaux avait quitté la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s’était mêlé à toutes les intrigues royalistes de l’époque. C’était un des agents les plus actifs de ce comité qui combattait la République au moyen de proclamations supposées et de faux assignats fabriqués par une réunion de prêtres émigrés, sous la direction d’un évêque. Le marquis avait même pris part à cette dernière opération, et y avait acquis une remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les écritures. Rentré en France sous le Consulat, il y avait mené une vie oisive et peu régulière jusqu’à la première rentrée des Bourbons. Les événements des Cent-Jours l’amenèrent dans la Vendée, où il prit le commandement de plusieurs bandes d’insurgés qui se signalèrent par la prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde restauration reconnut ses services passés et présents en lui accordant une place de gentilhomme à la chambre. L’accident de juillet lui enleva cette position, et depuis, il s’était tenu à l’écart parmi les boudeurs du faubourg Saint-Germain.

M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manières de la vieille noblesse les formes surannées de la galanterie impériale, pouvait passer pour un exemple remarquable de cette génération fossile dont la chambre haute présente de nos jours la plus curieuse et la plus complète exhibition.

Heureusement que la mission dont il avait été chargé par la comtesse offrait peu de difficultés. Il n’eut point de peine à faire comprendre à M. de Vercy, que la mort de la prieure plaçait Honorine dans une situation nouvelle, et que, destinée à vivre hors du couvent, le moment était venu pour elle d’en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter à la jeune fille son entrée dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se charger de sa pupille, et il fut convenu qu’elle viendrait la prendre à Tours, où le conseiller devait se rendre lui-même pour la lui remettre officiellement.

Tout se passa comme on en était convenu. Madame de Luxeuil arriva au jour indiqué, vit M. de Vercy qu’elle enchanta par ses prévenances, et alla avec lui au couvent pour chercher sa nièce.

Cette dernière, qui avait été prévenue, se tenait prête. L’absence et la mort avaient dépeuplé pour elle la maison où elle avait grandi; tout ce qui avait fait là sa joie n’était plus maintenant que source de regrets. Celles qui l’avaient élevée et chérie avaient emporté avec elles les doux échanges d’émotions, les tendres encouragements, les affectueuses réprimandes; désormais le couvent était vide, la famille avait disparu! Elle se résigna donc à suivre la comtesse sans trop de peine, chassée d’un côté par le vide qui s’était fait autour d’elle, attirée de l’autre par cet attrait du changement et de l’inconnu, illusion des premières années.

Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour la retenir dans la solitude; mais elle l’écarta de la main, et après avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de Paris.