Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays environnant, un contraste aussi triste qu’étrange. Vous quittez une campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s’étend une sorte de Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent atteindre, vous n’apercevez qu’une terre desséchée sur laquelle rampent quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de la Sologne. Tout est abandonné et désert.
C’est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et d’atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la Forge-aux-Buttes et assez mal famée, même parmi les voituriers et les paysans qui la fréquentent, à cause de sa position.
Trois de ces derniers venaient de s’y arrêter, au déclin du jour, et causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de ferrer le cheval de l’un d’eux.
Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions à prendre.
—C’étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit, à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière donnaient l’air d’un charretier momentanément sans attelage; ils sont arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j’allais partir.
—Et ils t’ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une de ces longues canardières d’affût en usage parmi les braconniers.
—Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que j’aurais volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme si j’avais mon plein, mais à distance convenable pour savoir ce qu’ils disaient.
—Alors, tu les a entendus?
—Oui; il était question d’une voiture bourgeoise que l’Alsacien avait vue arrêtée à Longjumeau et à laquelle il avait préparé un accident.
—Quel accident?
—Ils n’ont pas donné d’explications; tout ce que je sais, c’est qu’ils devaient l’attendre au passage.
—Où allait-elle?
—Il m’a semblé, d’après quelques mots du Parisien, que ça devait être du côté de Souci ou de Bel-Air.
—Alors c’est la route de Fontenay qu’ils ont dû prendre?
—Oui.
—Faut y aller.
—C’est mon opinion.
—Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces trois gredins. Ils nous empêchent de gagner notre vie en douceur; ils ont été les charlots (assassins) du grand Baptiste: il faut le revenger!
—A propos, reprit le troisième paysan, qui semblait exercer une autorité sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parlé tout à l’heure au maréchal comme à une connaissance.
—Tiens, c’est juste, je vous ai pas dit, reprit l’homme à la canardière; c’est un ancien confrère; un cheval de retour (forçat libéré).
—Et il est établi maintenant?
—C’est-à-dire qu’il a essayé; mais l’état ne va pas, et comme voilà un an qu’il oublie de payer son loyer...
—Le propriétaire de la forge lui a donné congé?
—Ce qui le vexe tant, qu’il me disait tout à l’heure qu’avant de partir, il voudrait démolir la baraque.
—Eh bien mais, maintenant qu’il va être sans état, est-ce qu’on ne pourrait rien faire de lui?
—Oh! faudrait pas s’y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque tour de gueusard; c’est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins qui travaillent en conscience.
—Au fait, c’est à Jacques qu’il faut songer, reprit le paysan. Nous allons partir séparément, mais sans nous perdre de vue, car il est possible que nous ne nous entendions pas avec ces messieurs, et qu’il y ait du grabuge.
—A leur idée, dit le charretier, en passant les mains par les poches de sa blouse, sous laquelle se dessinèrent des crosses de pistolets, j’ai là deux aboyeurs qui ne demandent pas mieux que de faire la conversation. Vous n’avez qu’à monter à cheval, monsieur Marc.
—Oui, le Furet ira devant.
—Et moi, je vous suivrai.
—C’est convenu.
Tous trois se rapprochèrent de la forge, et Marc allait détacher sa monture pour se remettre en route, lorsqu’un nom prononcé par un valet en livrée qui venait de paraître sur le seuil de la forge, attira tout à coup son attention.
—C’est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il, vous ne perdrez pas votre peine.
—C’est sûr qu’il n’y a rien de brisé? demanda le maréchal.
—Rien, une des petites roues s’est seulement détachée.
—Et vous avez laissé la voiture près d’ici?
—A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame la comtesse et sa nièce, qui se sont décidées à descendre.
Marc regarda dans la direction indiquée par le valet, et laissa échapper une exclamation subite.
—Qu’est-ce que c’est? demanda le braconnier qui rebouclait une des gourmettes du cheval.
—C’est elle! balbutia Marc palpitant.
Le braconnier regarda sur la route.
—Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il.
Le paysan ne répondit rien, mais il recula, comme s’il eût voulu se cacher derrière son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le marquis passèrent pour entrer à la forge. Honorine, qui les suivait à quelques pas, s’arrêta près de la porte. Marc abandonna aussitôt la bride qu’il tenait à la main, et fit un brusque mouvement vers elle.
—Eh bien, où allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier.
—Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus!
—Ah! bah! mais les autres alors!
—Tu iras à leur rencontre.
—Seul?
—Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera à la roche.
—A l’entrée du bois?
—Oui, près de la grande barrière.
—Bon.
Toutes ces phrases s’étaient échangées rapidement et à voix basse. Le braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi du Furet.
Marc se retourna alors vers Honorine.
Celle-ci était debout à la même place, regardant avec un étonnement curieux la campagne qui se déroulait devant elle.
Les dernières lueurs du soleil à son déclin éclairaient le plateau légèrement incliné vers le couchant, et faisait ressembler son sol jaunâtre veiné de bruyères rouges, à une mer de soufre traversée par des sillons de flammes. Les rocs décharnés qui s’élevaient de loin en loin prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumière et de l’ombre, et un brouillard lumineux ceignait l’horizon entrecoupé de quelques percées plus pâles. Le galop du cheval monté par le braconnier s’était déjà perdu au loin, et l’on n’entendait plus que le murmure de la brise de nuit rasant les rochers et les bruyères.
La jeune fille se mit à contempler cet ensemble sauvage. Les douloureuses émotions dont elle avait été récemment agitée l’avaient, pour ainsi dire, initiée à la rêverie. Elle comprenait maintenant quelle joie pouvait trouver une âme fatiguée de la réalité à se jeter dans ces sommeils éveillés où nous nous créons, à nous-mêmes, nos songes. Puis, tant d’événements s’étaient succédé dans ces derniers temps, tant d’autres se préparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de vertige. Sa vie entière, depuis quelques jours, lui semblait un rêve; elle avait peine à distinguer le fait de la pensée, la supposition de la réalité: tout était pour elle incertain, flottant, et elle vivait, depuis quelques heures, comme ces personnes à demi-éveillées qui n’ont point retrouvé la conscience d’elles-mêmes.
Cependant, le bruit que fit Marc en s’approchant, l’arracha à sa contemplation. Ses yeux se portèrent sur lui, indifférents d’abord, puis plus attentifs; ses traits exprimèrent une surprise mêlée de doute. Elle fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s’arrêta troublée.
Celui-ci la salua.
—J’espère que l’accident arrivé à la chaise de poste de madame la comtesse pourra facilement se réparer, dit-il avec un sourire bienveillant.
—Je l’espère, répliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se détacher du paysan.
—Mademoiselle a dû être bien effrayée...
—C’est sa voix, s’écria la jeune fille avec une sorte d’explosion.
Marc parut déconcerté.
—Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre accent me rappellent une personne que j’ai connue... et cependant Étienne était plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais, dites-moi, n’auriez-vous pas eu un frère aîné, jardinier au couvent du Sacré-Cœur, à Tours?
—Faites excuse, mam’selle, je n’ai jamais eu de frère, répondit Marc.
—Alors la ressemblance m’a trompée, dit Honorine, avec une sorte de regret.
—Il n’y a pas d’affront, observa le paysan d’un ton de bonhomie, pourvu que mademoiselle n’ait pas de reproches à faire à cet Étienne...
—Des reproches, répéta la jeune fille, c’est à lui que je dois de vivre!.... Et il est parti sans que j’aie pu le remercier! Aussi, lorsque j’ai cru le reconnaître en vous, j’ai été saisie d’un mouvement de joie!...
—C’est bien de l’honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main à son chapeau; comme ça mam’selle était au Sacré-Cœur de Tours.
—Oui, Monsieur.
—Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d’un air ouvert, et le Sacré-Cœur aussi!... Il y a là une sainte femme pour supérieure.
—Hélas! elle n’est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se remplirent de larmes.
Le paysan fit un brusque mouvement.
—Est-ce bien possible, s’écria-t-il; la mère Thérèse est morte?
—Depuis un mois.
Marc changea de visage.
—Ah! je comprends alors, dit-il comme s’il se parlait à lui-même, c’est pour ça que vous avez quitté le couvent... que vous allez demeurer avec la comtesse?
Honorine répondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune fille venait d’être ramenée à des souvenirs qu’elle pouvait oublier par intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants. Quant à Marc, il était tombé dans une préoccupation subite. Il en sortit pourtant au bout de quelques minutes.
—De manière que mam’selle va à Paris, dit-il, en reprenant son ton de liberté bienveillante; ça va être pour elle un fier changement! car je présuppose que mam’selle demeurera chez madame la comtesse?
—En effet, dit Honorine, un peu étonnée de la familiarité causeuse du paysan.
—Oh! c’est une grande maison, reprit celui-ci, et où l’on s’amuse à mort.
—Vous connaissez donc madame de Luxeuil?
—C’est-à-dire que j’en ai entendu parler par un pays, qui avait sa nièce au service de la comtesse; mais il n’a pas voulu la laisser, parce qu’il trouvait que c’était pas assez sûr.
—Comment?
—Madame la comtesse reçoit toute sorte de monde, à ce qu’il paraît, et, à Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez pas, M. Arthur?
—Non, répliqua la jeune fille, que les confidences du paysan commençaient à embarrasser, et qui regarda derrière elle, comme si elle eût voulu rejoindre sa tante.
—Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du même ton, c’est un mauvais sujet fini, à ce que l’on dit...
Honorine ne voulut point en écouter davantage, elle avait gagné le seuil de la forge et y entra.
Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en état, parut précédée du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrière, venait le maréchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait été rejoint sur la route.
Malgré la nuit qui commençait, Marc crut les reconnaître. Il pencha l’oreille pour écouter les voix qui se faisaient entendre dans l’ombre, sembla douter encore, et se glissa derrière le mur ruiné qui servait de clôture à la cour du maréchal.
Presque au même instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, à la clarté de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc.
La présence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumière. Le Furet s’était évidemment trompé sur la direction qu’ils devaient prendre, et la voiture à laquelle ils avaient préparé un accident était celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les avait, sans doute, empêchés de mettre à profit cet accident, mais ils pouvaient retrouver l’occasion manquée, en attendant la chaise de poste vers l’entrée du pont d’Antony. La nuit serait alors complète, la route déserte et l’endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nièce venaient d’échapper n’était donc, pour ainsi dire, qu’ajourné. D’un autre côté, le départ des deux compagnons de Marc rendait son intervention impuissante, et, après les avertissements du braconnier, il ne pouvait espérer aucun secours du maréchal-ferrant.
Toutes ces réflexions se présentèrent à lui coup sur coup, et il cherchait encore ce qu’il devait faire, lorsque le Parisien et Moser reparurent sur le seuil de la forge.
Tous deux se consultaient à voix basse et montraient la direction d’Arcueil. Il était clair que Marc avait deviné leurs intentions et qu’ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout perdre et son parti fut pris à l’instant même. Sortant de derrière le mur qui le cachait, il s’avança d’un pas ferme vers la forge, passa lentement, sans paraître y prendre garde, devant le groupe qui causait en dehors du seuil et entra chez le maréchal.
A sa vue, le Parisien et le Juif s’étaient rejetés de côté, avec un mouvement de surprise, et ils regardèrent autour d’eux.
—C’est lui! murmura le premier.
—C’est pien lui! répéta l’Alsacien.
—Il est seul!
—Tout zeul!
—Et il ne nous a pas reconnus?
—Non.
—Alors, c’est un quine à la loterie, reprit rapidement Jacques; au diable la chaise de poste! je reste ici.
—Gomment! tu renonces à notre broget?
—Veux-tu laisser échapper ce brigand?
—Non, non, dit Moser, dont l’accent exprimait le combat que se livraient en lui l’avarice et la haine; mais manquer une affaire, c’est pien tur.
—On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille à la porte pour que j’avertisse le Bruc.
Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le maréchal, leur parla quelque temps à voix basse; puis tous trois rejoignirent l’Alsacien.
Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de poste partit au galop.
Marc fit un geste de joie, les voyageurs étaient sauvés.
Mais lui-même se trouvait au pouvoir d’ennemis dont il ne pouvait attendre aucune pitié. Il promena autour de lui un regard rapide, passa dans la seconde pièce, courut à la fenêtre et l’ouvrit; mais au moment où il posait le pied sur le rebord de l’embrasure, les deux volets se fermèrent brusquement, et il entendit qu’on les barrait au dehors.
Il s’élança vers la porte; elle était gardée!
Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue veste, et alla s’appuyer le dos à la muraille.
Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent consultés, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de Moser.
L’homme au gourdin et le maréchal-ferrant restèrent sur le seuil.
Jacques fut, comme d’habitude, le premier à prendre la parole.
—Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine évidemment combattue par la crainte, et en s’arrêtant à quelques pas du paysan.
—Au contraire, répondit Marc tranquillement, car je vous cherchais.
—Tu l’avoues! s’écria Jacques, qui devint bleu de colère. Avez-vous entendu, vous autres? Il avoue qu’il nous cherchait.
—Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte.
Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se précipiter sur Marc; mais il retira aussitôt les mains de ses larges poches et présenta, à chacun d’eux, le canon d’un pistolet.
L’Alsacien et Jacques regagnèrent précipitamment l’entrée.
—Vous voyez que j’ai de quoi vous servir, reprit-il sans s’émouvoir; ne faites donc pas les méchants, et restons-en à la conversation.
—Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en dehors de la baie de la porte et complétement effacé derrière la cloison.
—Pas moi, répondit Marc, mais ces deux joujoux.
—Tire donc si tu as du cœur! cria Jacques.
—J’aime mieux tirer à bout portant.
—Ainsi, tu resteras là?
—Jusqu’à ce que vous me laissiez la route libre.
Le Parisien parut embarrassé: il se tourna vers ses compagnons, et tous quatre se consultèrent assez longtemps à voix basse; enfin, la porte fut repoussée, fermée à double tour, et Marc se trouva prisonnier.
Il prêta l’oreille, cherchant à deviner ce qui se préparait contre lui; mais il n’entendait qu’un murmure confus, à travers lequel retentissait de loin en loin quelques mots isolés prononcés plus haut. Il distingua ceux de loyer... chassé... gueux de bourgeois... Vengeance pour deux. Puis les voix se turent, comme si tout le monde était tombé d’accord; le soufflet de la forge commença à se faire entendre, et une lueur brilla à travers la porte mal jointe.
Marc, inquiet, appuya l’œil contre une des fentes.
Le Parisien et ses compagnons étaient occupés à briser les bancs et les tables, dont ils jetaient les débris dans la forge. Le maréchal-ferrant regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait lui-même le feu.
Tout ne tarda pas à s’embraser. Alors chacun saisit un des fragments enflammés, qui furent dispersés le long des charpentes, contre la cloison et jusque sous le toit de chaume. L’incendie se déclara en même temps sur dix points séparés.
Marc qui comprit leur intention, se précipita contre la porte et la secoua avec violence; mais la serrure résista à tous ses efforts.
—Ah! le monsieur du cabinet particulier se réveille, dit le Parisien, en éclatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garçon?
—Ouvrez, ouvrez, s’écria Marc, qui continuait à agiter inutilement la porte.
—Voilà! bourgeois! reprit Jacques avec la même ironie féroce; vous allez être servi... un plat à l’étuvée avec sauce à la vapeur... Eh! toi le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le bourgeois se chauffe de plus près.
—Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagné le seuil, foilà que ça vlampe partout.
—Vivat! cria le maréchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le vieux grippe-sous d’Etrechy en sera pour sa cassine! ça lui apprendra à chasser ses locataires.
—Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout à ce que notre gibier ne sorte pas du gîte.
—Nous resterons nous chauffer les mains en dehors.
—C’est ça; au revoir, Rageur.
—Cuis dans ton jus, mon fieux, et que ça te brofite.
Marc ne répondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le volet de la fenêtre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives furent, inutiles.
Il revenait vers l’entrée pour parlementer de nouveau, lorsqu’il entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des quatre compagnons se perdre au dehors.
La flamme commençait à pétiller autour de lui; une fumée épaisse l’entourait, un air brûlant l’empêchait de respirer. Muré dans l’incendie, il était condamné à y périr!
Cette conviction le jeta dans un désespoir furieux. Il se mit à parcourir la pièce, où il était enfermé, avec des cris de rage et en cherchant à tâtons une issue. Les flammes ne tardèrent pas à lui en ouvrir une. La cloison qui le séparait de la forge s’abattit à ses pieds. Il voulut en franchir les débris; mais, de l’autre côté, tout était en feu! Il fut obligé de reculer jusqu’à la fenêtre.
L’incendie, activé par le vent, achevait de tout envahir. Les charpentes, embrasées les premières, croulaient avec le chaume, qui s’éparpillait en pluie de feu; les murs mêmes, calcinés par la flamme, fléchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres noircies.
Cependant Marc, haletant et aveuglé, continuait à courir au milieu de ces débris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue. Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fumée, un endroit où les poutres abattues ont entraîné une partie du mur; il y court, il franchit les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brèche! Déjà l’air frais du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauvé!...
Mais, tout à coup, la pierre qui le soutenait se détache; ses mains glissent sur le mur brûlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous les décombres!
Environ une heure avant les événements racontés dans le chapitre précédent, trois cavaliers venant de Maillecour, se dirigeaient vers la grande route d’Orléans, en suivant un de ces chemins de traverse, larges et ombragés, qui forment autour de Paris comme un réseau d’avenues dont on aurait supprimé les châteaux.
Il suffisait d’un coup d’œil pour reconnaître que tous trois appartenaient à cette aristocratie que l’on est convenu d’appeler le monde élégant, mélange d’oisifs et d’enrichis qui donnent le ton à la nation, à peu près comme ces chefs d’orchestre de province dont le la est toujours faux.
Les trois cavaliers dont nous parlons occupaient, du reste, des places différentes dans cette société fashionable. Arthur de Luxeuil représentait la classe extravagante dont l’existence entière se perd en folies de convention et en futilités bruyantes; Marcel de Gausson, la portion d’élite qui ne livre à la mode que les surfaces de la vie; Aristide Marquier, enfin, cette fraction des lions imitateurs, qui, à tous les vices décalqués sur les autres, ajoutent le ridicule de leur propre fonds.
Le costume de chasseurs qu’ils portaient tous trois révélait, pour ainsi dire, ces natures différentes. Celui d’Arthur de Luxeuil, composé d’après les dernières prescriptions de la mode, comprenait tous ces perfectionnements compliqués et bizarres empruntés au sport anglais; chaque pièce de son équipement avait une forme inusitée qui annonçait, au premier aspect, le brevet d’invention.
Celui de Marcel de Gausson, au contraire, était si simple, que l’œil s’y arrêtait sans être frappé d’aucun détail. Il saisissait seulement l’élégance de l’ensemble qui présentait une sorte de compromis tellement adroit, que l’on pouvait y voir également, selon ce qu’on était soi-même, le sans-façon du penseur, ou le distingué de la fashion. Marcel paraissait toujours mis comme celui qui le regardait.
Quant à Marquier, c’était un petit homme empâté et myope, que l’on reconnaissait sur-le-champ pour la contrefaçon d’Arthur de Luxeuil. Son costume était surchargé d’une prodigieuse quantité de ganses, de houppes, de plaques, de ciselures, chatoyant ou tintant à chaque geste, qui lui donnaient un air vulgaire et triomphant impossible à décrire. Mais on devinait l’avarice sous cette prodigalité de mouvais goût. A travers ses embellissements inutiles, l’équipement révélait la fabrication fardée des bazars. Il suffisait de regarder avec quelque attention pour reconnaître que l’argent n’était que du cuivre plaqué, l’ivoire que de l’os tourné, la peau de daim que du chien passé à la teinture, l’écaille que de la corne fondue, et la soie que du coton. Marquier ressemblait à la devanture d’une boutique à pris fixe; il n’était revêtu que de mensonges!
Sa monture répondait au reste. C’était un de ces coursiers de manége, habitués à danser sur leurs jarrets pour se donner l’air fougueux, et qui rappellent les chevaux de race comme nos acteurs de tragédie rappellent Achille et Mithridate.
Lucifer était pourtant une des gloires de Marquier; il le prétendait de pur sang arabe, et en parlait toujours comme s’il se fût agi du cheval merveilleux que le fils de Philippe put seul maîtriser. A l’en croire, nul autre que lui n’était capable d’apprécier le superbe animal, ni de s’en faire comprendre.
Or, cette thèse favorite que les adeptes de la fashion se plaisaient à lui faire soutenir, par moquerie, était devenue, depuis quelques instants, le sujet d’un nouveau débat entre de Luxeuil et lui.
—Je vous maintiens, mon cher, disait le premier, que Lucifer est une rosse.
—Une rosse! répéta Marquier scandalisé; un cheval de mille écus!
Arthur le regarda.
—Allons, ne me dites pas de ces choses-là, à moi, mon bon, reprit-il; Lucifer vous aura coûté... ce qu’il vaut.
—Et que vaut-il donc, à votre avis?
—Mais quelque chose comme cinq cents francs.
—Plaît-il?
—C’est trop peut-être; mettons cent écus.
—Il est fou, dit Marquier, en se tournant vers Marcel de Gausson, avec une gaieté forcée. Ah! ah! ah! cent écus!... Ainsi, vous croyez, mon cher, que j’exagère le prix d’achat?
—Oui.
—Et dans quel intérêt?
—D’abord, pour vous donner l’air de monter un cheval de trois mille francs, ce qui est toujours honorable; ensuite pour avoir chance de le revendre avec bénéfice, ce qui ne déshonore jamais.
—Allons, je vois qu’il n’y a moyen de vous rien cacher, dit Marquier, en continuant à rire de mauvaise grâce; vous nous connaissez, mon cheval et moi, mieux que nous-mêmes.
—Cela vous étonne?
—Du tout, mon bon, du tout... je passe condamnation: Lucifer est une rosse qui n’a pas plus de sang arabe que moi.
—Ah! quant à vous, banquier, vous en avez dans toutes les veines; je vous reconnais pour un pur sang.
—Fort bien, fort bien, Arthur, interrompit le petit homme, qui se fût fâché s’il eût osé; mais toutes vos plaisanteries n’empêcheront pas Lucifer d’avoir de la race; demandez plutôt l’avis de M. de Gausson.
—Je me connais fort peu en chevaux, répondit celui-ci, qui désirait évidemment ne point se mêler au débat.
—Mais enfin que pensez-vous?
—Je pense qu’il eût été prudent d’avoir des preuves de la filiation de Lucifer; des titres répondent à tout.
—Bah! des titres! s’écria Marquier, à quoi bon? les titres ne sont rien; c’est le mérite qu’il faut consulter; sans le mérite...
—Ah! grâce, banquier, interrompit de Luxeuil; vous allez nous réciter un discours du centre gauche. J’aime encore mieux vous accepter pour arabes, vous et votre cheval, d’autant plus que voici la nuit, et que nous ferons bien de presser le pas.
—En effet, dit Marcel, M. Arthur doit avoir hâte de revoir la comtesse, qui est sans doute maintenant à Bagatelle.
—Tiens, je l’avais oublié, s’écria le banquier; c’est aujourd’hui que madame de Luxeuil arrive de Tours... avec votre cousine, mon bon!
Arthur fit une réponse affirmative, en effleurant son cheval de l’éperon.
—Eh bien! cette idée-là vous fait aller au trot? continua Marquier en riant; prenez garde, prenez garde! il n’y a rien de dangereux comme ces pensionnaires qui sortent du couvent.
—Pourquoi dangereuses?
—Pourquoi? Ah! ah! ah! la question est excellente!... mais parce qu’on en tombe amoureux, mon cher!
Arthur regarda Marcel.
—Ce garçon devient stupide! dit-il d’un accent de véritable compassion.
—Je maintiens mon dire, s’écria Marquier avec feu; je soutiens que les cousines sont des séductrices à domicile. A force de les voir, de les trouver près de soi à toute heure et en toute occasion, on finit par avoir des idées... Ça m’est arrivé à moi!
—D’avoir des idées? répéta Arthur, vous vous vantez, Marquier.
—Parole d’honneur! j’ai failli devenir amoureux d’une parente, dans mon dernier voyage en Bourgogne; aussi, je vous le répète, mon cher, défiez-vous!
—Je me défierai, Marquier.
—Non, vous plaisantez; mais j’ai de l’observation, moi, voyez-vous! Quand on fait pour plusieurs millions d’affaires, on doit connaître le cœur humain. Aussi, l’arrivée de votre cousine est un événement qui m’inquièterait si j’étais à la place de Clotilde.
Arthur se contenta de lever les épaules; mais Marcel ne put se défendre d’un mouvement d’impatience; il se tourna vers le banquier.
—Je ne comprends pas ce qu’il peut y avoir de commun entre mademoiselle Clotilde et la nièce de madame de Luxeuil, fit-il observer froidement.
—Ce qu’il y a de commun? répéta Marquier, d’un air mauvais sujet, eh pardieu! c’est Arthur. L’une est sa cousine, l’autre sa maîtresse...
—Et il ne vous semble pas, Monsieur, qu’il y ait de différence entre ces deux titres? interrompit Marcel plus sèchement.
—Certainement, balbutia le banquier un peu déconcerté, il y a une différence...
—Capitale, mon cher, dit Arthur, qui avait jusqu’alors écouté tranquillement, car une maîtresse vous amuse en passant, tandis qu’une cousine vous ennuie à perpétuité... Mais voyez donc, ajouta-t-il, en retenant tout à coup son cheval, n’apercevez-vous point une lueur là-bas, au bout du chemin?
—C’est un incendie! s’écria Marquier, dont le regard venait également de s’arrêter sur le point désigné.
—Oui, reprit Marcel, qui se tenait penché sur l’arçon pour mieux voir; vite, Messieurs, nous pourrons peut-être porter quelque secours.
Les trois cavaliers mirent leurs chevaux au galop et arrivèrent, en quelques instants, devant la Forge-des-Buttes.
—Ah! c’est la masure du maréchal, dit Arthur qui s’y était précédemment arrêté.
—Une baraque qui ne vaut pas trente louis, ajouta Marquier avec dédain; c’était bien la peine d’échauffer nos chevaux.
—Il est étrange que tout soit fermé, fit observer de Gausson en s’approchant. La forge serait-elle abandonnée?
—Non, car hier encore je l’ai vue ouverte. Ce feu n’a pu, d’ailleurs, s’allumer seul; regardez donc à cette fenêtre grillée.
Marcel voulut avancer la tête vers l’ouverture qu’on lui désignait: mais un tourbillon de fumée et d’étincelles le força à reculer.
Presque au même instant une plainte sourde arriva jusqu’à lui.
—Avez-vous entendu? s’écria-t-il.
—Cela ressemble à un gémissement, fit observer Arthur.
—Écoutez!
Ils penchèrent l’oreille, et une nouvelle plainte retentit.
—Il y a quelqu’un dans la forge, dit de Gausson, en descendant précipitamment de cheval et courant à la porte qu’il essaya d’ouvrir.
Mais la porte était solidement fermée. Il appela ses compagnons à son aide; le banquier s’excusa en affirmant que Lucifer était trop ombrageux pour qu’il pût ainsi le quitter.
—Sans compter qu’il faudrait vous remettre en selle, objecta Arthur, ce qui est toujours pour vous une opération périlleuse et incertaine.
—Par exemple, s’écria Marquier, moi qui ai deux ans de manége! savez-vous que Ducrou m’a donné des leçons?
—Il eût mieux fait de vous donner des jambes, mon bon; ce sont les jambes qui vous manquent; on ne peut pas monter à cheval avec des nageoires; mais tenez donc Atala, je vois là-bas de Gausson qui s’éreinte.
Il jeta la bride de sa jument à Marquier et rejoignit Marcel qu’il trouva occupé à forcer l’entrée de la forge.
—Dieu me damne, mon cher, vous me faites là l’effet d’un Samson enlevant les portes de Gaza, s’écria-t-il en riant.
—J’entends toujours gémir, interrompit de Gausson, au nom de Dieu aidez-moi.
—Bien volontiers, mais il faudrait quelque chose pour soulever la porte.
—Un fusil.
Arthur courut à Marquier et détacha l’arme suspendue à la selle de son cheval.
—Que voulez-vous? qu’y a-t-il? demanda le banquier effrayé.
De Luxeuil ne prit point le temps de lui répondre; courant à la forge, il passa le canon du fusil entre le seuil et la porte, et s’en servit comme d’un levier.
Marquier poussa une exclamation de désespoir.
—Que faites-vous, Arthur? s’écria-t-il, s’efforçant en vain de faire avancer ses deux chevaux; vous allez briser mon fusil! une arme de mille francs!... Arthur, je ne veux pas... Arthur, vous me répondrez de ce qui arrivera...
Arthur n’écoutait point et continuait son opération. Enfin, la porte, enlevée de ses gonds, s’abattit à l’intérieur. Marcel pénétra dans la forge, arriva jusqu’à l’amas de décombres, sous lequel Marc gisait à demi enseveli, le dégagea avec peine et le porta sur la route.
Le grand air ne tarda pas à dissiper l’espèce de suffocation que la chaleur avait causée au paysan; il rouvrit les yeux et regarda autour de lui, comme s’il eût voulu se reconnaître.
—Allons, il en sera quitte pour quelques brûlures, dit de Luxeuil; le voilà qui reprend connaissance.
—N’êtes-vous point blessé? demanda de Gausson, qui se tenait un genou en terre et penché sur Marc avec sollicitude.
—Blessé? répéta celui-ci, en essayant machinalement à mouvoir ses membres; je ne sais... je souffre un peu... mais il me semble... non, je ne suis pas blessé!
Il avait fait un effort et s’était redressé à moitié.
—Pardieu! nous sommes arrivés à temps, reprit Arthur; mais comment diable vous trouviez-vous dans cette baraque, l’ami?
—On m’y avait enfermé, Monsieur, avant d’y mettre le feu.
—Ah bah! mais alors c’était un guet-apens?
—Qui eût réussi sans votre arrivée; car j’étais déjà évanoui... et, maintenant encore, tout semble tournoyer devant moi...
Il parlait d’une voix entrecoupée et sa tête vacillait. Marcel demanda à Luxeuil s’il n’avait point sa gourde de chasse.
—Elle est vide, répondit Arthur, mais celle du banquier doit être pleine, car il ne la porte qu’en guise d’ornement... Eh! ici, Marquier, arrivez vite, mon bon, on a besoin de vous.
Mais le banquier, qui venait de descendre de cheval, était occupé à regarder son fusil, dont le canon ployé, en soulevant la porte, formait une espèce d’arc irrégulier.
—J’en étais sûr, répétait-il d’un air de consternation tragique; une arme de luxe qui ne m’avait point encore servi; voyez, mon cher, voyez ce que vous avez fait.
—Eh bien! quoi? demanda de Luxeuil en s’approchant, votre mousquet est un peu tordu? c’est preuve qu’il ne valait rien. Vous n’en tuerez pas moins de gibier, allez. Avez-vous quelque chose dans votre gourde?
—C’est une arme perdue! continua Marquier dont les yeux ne pouvaient se détacher du malencontreux fusil; qu’en faire maintenant?
—Vous pourrez l’arranger en arquebuse, répliqua philosophiquement de Luxeuil.
Le banquier fit un geste d’impatience.
—Je ne plaisante pas, moi, s’écria-t-il aigrement, chacun tient à ce qui lui appartient, un fusil est un capital et sa jouissance peut être considérée comme l’intérêt; mais quand on perd à la fois les intérêts et le capital...
—Au diable! interrompit Arthur, ne va-t-il pas nous parler finance maintenant! prenez mon fusil, mon cher, et qu’il n’en soit plus question.
La figure de Marquier s’épanouit subitement.
—Quoi! en vérité, s’écria-t-il, vous consentez à un échange?...
—Je consens à tout ce qu’il vous plaira, pourvu que j’aie votre gourde pour ce pauvre diable dont on a voulu faire un auto-da-fé.
—Voilà, mon cher, voilà! dit Marquier en ramenant le petit flacon enveloppé de cuir tressé qu’il portait en bandoulière, je vais lui donner moi-même...
Il s’avança vers Marc, dont la défaillance continuait, et se pencha pour approcher la gourde de ses lèvres; mais tout à coup, il changea de couleur et resta immobile, la main étendue.
—Eh bien! qu’avez-vous donc? demanda Arthur étonné.
—Rien, balbutia Marquier, dont les gros yeux grands ouverts continuaient à contempler Marc avec effarement, c’est que j’ai cru... c’est qu’il me semble...
—Quoi donc? Vous connaissez cet homme?
—Du tout, du tout!... Mais pardon, voici la gourde, mon cher... J’ai peur que Lucifer ne s’échappe.
Et tournant brusquement les talons, il alla reprendre les brides des chevaux, qui s’étaient éloignés de quelques pas, en flairant l’herbe rare qui garnissait les fossés.
Marcel fit avaler à Marc une gorgée de Madère qui parut le ranimer; il déclara au jeune homme qu’il se trouvait mieux, et le remercia avec effusion. De Gausson l’interrompit pour savoir où il se rendait.
—A Corbeil, répondit le paysan.
—C’est une longue route, reprit Marcel; vous ne pourrez la faire seul et à pied, surtout à cette heure.
—J’en ai peur, dit Marc, qui étendit ses membres brûlés et endoloris.
—Il faudrait qu’il tâchât de gagner le prochain village, fit observer Arthur.
—Je vous proposerai plutôt de le conduire à Bagatelle, où il pourra être secouru et passer la nuit, dit Marcel.
—Bien volontiers, s’il est en état de nous suivre.
—Je le prendrai en croupe.
—Vous?
—Pourquoi pas!
—A cheval avec ce paysan! Ah! ah! ah! ce sera un groupe digne de Charlet.
—Je ne comprends pas ce qu’il aura de ridicule...
—Comment! mais songez donc, mon cher, que vous aurez l’air de la civilisation galopant avec la barbarie! Puis, vous savez parfaitement qu’on ne prend personne en croupe; ça ne se fait pas. Si nos amis du boulevard de Gand l’apprenaient, vous seriez déshonoré!
—Il faut me laisser, Monsieur, dit Marc à de Gausson; j’espère pouvoir arriver seul aux maisons les plus voisines...
—Vous croyez-vous capable de monter à cheval? demanda le jeune homme, sans prendre garde aux rires d’Arthur.
—Je le crois, monsieur, répondit Marc, mais je puis aussi marcher...
—Voyons, appuyez-vous sur moi... nos chevaux sont là, à quelques pas.
—Non, Monsieur, non, je ne veux pas accepter...
—Venez, vous dis-je, nous trouverons justement à Bagatelle le médecin de madame de Luxeuil.
Marc leva brusquement la tête.
—Quoi! s’écria-t-il, c’est chez madame de Luxeuil?...
—La connaissez-vous, l’ami? demanda Arthur.
—Pour avoir entendu son nom seulement, répondit le paysan dont la résistance parut céder tout à coup. Mais puisque monsieur veut bien me prendre... je ne ferai pas l’impolitesse de refuser, et je suis à ses ordres.
De Gausson monta à cheval, aida le paysan à se mettre en croupe, au grand amusement d’Arthur, et tous trois continuèrent leur route vers Bagatelle.
La villa de la comtesse se trouvait située sur l’un des petits versants qui côtoient la Bièvre. C’était moins une maison de campagne qu’un de ces pied-à-terre champêtres où la noblesse de nos jours va étudier la nature, comme celle du dix-huitième siècle allait, dans ses petites maisons, étudier l’amour. Tout y avait été disposé pour la jouissance immédiate et passagère. Rien de naturel ni de durable. On n’y voyait qu’arbres à sèves hâtées et que plantes de serre transportées là pour y briller quelques jours et mourir. Le parterre fleurissait tous les ans sur un ordre écrit de la comtesse, et le jardinier déployait sa verdure quand il voyait tendre les rideaux.
Il en résultait je ne sais quelle abondance artificielle et quelle fraîcheur exagérée qui donnait au parc de madame de Luxeuil l’apparence d’une décoration d’opéra. A force d’être entassées, les fleurs cessaient d’être vraisemblables et faisaient croire à des imitations de gaze peinte, tandis que leurs senteurs trop multipliées vous rappelaient, malgré vous, la boutique du parfumeur. Les pelouses veloutées, unies et tondues aux ciseaux, semblaient autant de tapis d’Aubusson. On eût en vain cherché dans ces quatre arpents une fleurette des champs, une ronce déchirant le feuillage, une touffe d’oseille sauvage couronnée de ses graines roses, une églantine mêlée au chèvrefeuille des bois. A Bagatelle, l’homme avait eu honte des œuvres de Dieu et les avait remplacées par les siennes. Là chaque arbre était une conquête de l’art, chaque fleur portait un nom célèbre; le moindre brin d’herbe venait d’Amérique ou d’Asie, avec de notables perfectionnements: c’était une création revue et corrigée qui l’emportait autant sur l’autre qu’une de nos charmantes pensionnaires corsetées, gantées, coiffées, chaussées, l’emporte sur la jeune Indienne sortant des eaux du Gange, sans autre ornement que sa beauté.
Du reste, Bagatelle était précisément l’habitation qu’il fallait à la comtesse; elle y passait au plus six semaines, employées à recevoir des visites ou à en rendre; puis elle regagnait Paris, dont elle ne s’était absentée que pour faire comme tout le monde. L’Eden arrangé autour de la maison séchait alors sur pied, et tout restait dépouillé jusqu’à la saison suivante, où le parc était remeublé de verdure et de fleurs.
Outre cette villa, madame de Luxeuil avait eu autrefois une terre en Bourgogne; mais ses dépenses excessives et le peu d’ordre apporté à l’administration de ses biens l’avaient obligée de s’en défaire après la mort du comte. Cette vente n’avait cependant pu rétablir ses affaires qui se trouvaient alors plus embarrassées que jamais; mais, grâce à la position qu’elle occupait dans le monde, elle pouvait persister dans ses habitudes, en empiétant chaque année sur les années suivantes, et en creusant un abîme qu’elle ne mesurait plus, parce qu’elle avait cessé d’en voir le fond. Arthur, de son côté, aggravait cette situation par des désordres ruineux qui devenaient, entre lui et sa mère, le motif d’incessantes querelles. Prodigue pour sa satisfaction privée, mais avare pour celle de l’autre, chacun d’eux était toujours armé de reproches, de menaces, de récriminations, suivis de longues froideurs, que l’intérêt seul pouvait dissiper ou suspendre.
Cependant, pour le moment, la comtesse et Arthur se supportaient et paraissaient à peu près d’accord.
Tous deux montrèrent un égal empressement à l’égard d’Honorine. Madame de Luxeuil avait été pleine de prévenances pendant toute la route; Arthur, qui arriva à Bagatelle une heure après sa mère, ne témoigna pas moins d’affection à sa cousine. Il s’excusa de n’avoir pu aller à sa rencontre, s’informa de la manière dont elle avait supporté le voyage, et finit par lui présenter M. Marcel de Gausson. Quant au banquier, il les avait quittés peu après la rencontre de Marc, en prétextant une affaire indispensable.
De Luxeuil raconta ensuite leur aventure à la forge des Buttes, et Honorine n’eut point de peine à reconnaître dans le paysan qu’ils venaient de sauver l’homme précédemment rencontré par elle-même. Elle s’informa avec anxiété de son état, et, malgré les assurances de son cousin, elle allait demander à le voir, lorsque le docteur Darcy entra en affirmant que le blessé n’avait besoin que de repos.
Le reste de la soirée se passa à faire connaissance. La comtesse et Honorine éprouvaient cette espèce de surexcitation que donne le voyage et qui dispose à la causerie. La jeune fille surtout sentait comme un besoin d’expansion qui l’emportait malgré elle. L’espèce d’enivrement que causent les premiers changements de lieux, la nouveauté de ce qui l’entourait, la tendresse de l’accueil qu’elle recevait, tout lui avait ouvert le cœur. Après deux heures passées dans cette nouvelle famille qu’elle adoptait déjà avec tout l’élan d’une âme veuve d’affections, elle se laissa conduire par sa tante dans l’appartement qui lui était destiné.
—Voici votre domaine, chère belle, dit madame de Luxeuil, en lui montrant trois pièces et un cabinet de toilette du meilleur goût; si vous trouvez cela trop petit, on pourra ajouter la bibliothèque.
Honorine se récria en déclarant qu’elle trouvait l’appartement beaucoup trop grand et trop beau.
—D’abord sachez que rien n’est trop beau, ni trop grand pour vous, chère enfant, reprit la comtesse, puis vous vous apercevrez bientôt que je ne vous donne rien qui ne soit indispensable. Une chambre à coucher, un boudoir, un petit salon de musique, on ne saurait se passer de moins. Justine, qui couche là, derrière, sera à votre disposition et n’obéira désormais qu’à vous. Quant à vos habitudes, vous les règlerez à votre fantaisie; l’équipage sera toujours à votre disposition; tous les gens de la maison ont ordre de vous obéir comme à moi-même; je veux enfin que vous soyez complétement libre et maîtresse.
Honorine, attendrie de tant de bontés, ne put répondre que par quelques mots balbutiés, en portant à ses lèvres la main de la comtesse: celle-ci la baisa au front.
—Ne me remerciez pas, reprit-elle amicalement, et surtout, usez largement du droit que je vous donne; mon seul désir est de vous voir heureuse et de pouvoir remplacer, en partie, votre mère!...
Elle s’arrêta comme si ce souvenir l’eût émue, détourna la tête et parut dérober à sa nièce une larme, puis faisant un effort:
—Allons, continua-t-elle, voilà que ces idées me reviennent encore... Malgré moi, tout m’y ramène!... je l’ai tant aimée, cette chère sœur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je conserve comme des reliques saintes!... Mais j’ai tort de vous dire cela maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus raisonnable que je ne le suis.
Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille, lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine.
Tout en aidant sa nouvelle maîtresse à se déshabiller, celle-ci s’efforça de la distraire de son émotion par des prévenances adroites, des éloges contenus, et Honorine, que son séjour au couvent avait mal préparée à la défiance, se laissa aller insensiblement à lui exprimer sa reconnaissance pour l’accueil reçu à Bagatelle. Justine confirma ses dispositions favorables par une apologie passionnée de la comtesse et de M. Arthur. Celui-ci n’était pas seulement le plus brillant cavalier du faubourg Saint-Germain, nul cœur n’était plus franc, plus dévoué, plus ouvert. Tout cela était dit avec une volubilité qui eût pu faire croire à une leçon apprise; mais inexpérimentée et prévenue, l’orpheline n’y trouva que la preuve d’un dévouement excessif peut-être, mais qui n’en honorait pas moins les maîtres capables de l’inspirer.
Quand la femme de chambre eut épuisé toutes les formes de louanges, elle finit cependant par s’arrêter et se laissa congédier.
Honorine, restée seule, ne songea point à se coucher. Le trouble qu’excitait en elle un changement de position si complet, avait éloigné le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus près sa nouvelle vie, de mieux comprendre le rôle qui lui était assigné; d’étudier enfin, à l’entrée, ce monde inconnu qui venait de s’ouvrir devant ses pas.
Elle alla s’accouder à la fenêtre, qui était demeurée ouverte, et tomba dans une sérieuse méditation.
La nuit était calme et étoilée; une lumineuse vapeur, glissant sur les arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues clairières. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit d’une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs arômes enivrants.
Insensiblement arrachée à ses réflexions par ces parfums, ces murmures et ces lueurs, Honorine regarda à ses pieds et ne tarda pas à éprouver l’influence fascinante de ce qui l’entourait. Une sorte de langueur heureuse coula dans ses veines, et le bien-être de ses sens vint s’ajouter au bien-être de son âme.
Le bonheur dont elle avait joui jusqu’alors était revêtu d’une uniformité qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait comme l’air, sans s’en apercevoir. Celui qu’elle éprouvait maintenant contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveauté qui lui donnait quelque chose d’enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n’avait eu cette vivacité turbulente et imprévue. Elle était alternativement prise d’élans d’allégresse qu’elle eût voulu exprimer par des chants ou des cris, et d’attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle remerciait Dieu tout bas de lui avoir réservé pour son abandon de nouveaux protecteurs; elle bénissait dans son cœur la famille qui la recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui prouver sa reconnaissance.
Dans sa première préoccupation, elle avait à peine pris garde à l’appartement qui lui était destiné; mais, une fois sortie de sa rêverie, elle regarda autour d’elle avec curiosité.
La chambre où elle se trouvait alors, différait tellement de sa riante mais modeste cellule du Sacré-Cœur qu’elle en fut éblouie. Le lit de palissandre incrusté, était recouvert d’une courte-pointe en vieille guipure de Flandres doublée de satin d’un bleu tendre. Les rideaux, de même étoffe et de même couleur, se réunissaient dans un anneau d’ivoire ouvré, et retombaient à larges plis jusqu’au parquet caché par une natte indienne. Le reste du meuble, en palissandre et en drap de soie, n’avait pour ornement qu’une passementerie plus pâle, mais d’un travail charmant.
Après avoir admiré d’un coup d’œil cet ensemble à la fois simple et splendide, Honorine passa dans la pièce voisine, disposée pour salon de travail. Un magnifique piano de Petzold occupait un des côtés; il était encadré par deux bibliothèques de citronnier garnies de livres ou de partitions. De l’autre côté avaient été dressés un chevalet de cèdre et une table à peindre de laque rouge. Enfin, près de la fenêtre, une chiffonnière entr’ouverte laissait voir, dans ses compartiments, une collection de soies et de laines variées. Une causeuse et quelques siéges de bambous complétaient l’ameublement.
Mais ce fut surtout en entrant dans le boudoir que la jeune fille demeura frappée d’admiration. Là, toutes les recherches du luxe et tous les caprices de la coquetterie avaient été épuisés. Les murs étaient garnis d’une étoffe de soie à fond rose retenue par des griffes dorées et interrompue, de loin en loin, par d’immenses glaces qui prenaient toute la hauteur de la pièce. Celle-ci était meublée de divans à franges, de dressoirs en ébène sculpté, et de guéridons de vieux Sèvres. A chaque coin s’élevaient des jardinières de marbre garnies de camellias, encore nouveaux à cette époque, et, un peu plus loin, des consoles de bronze ciselé étaient surchargées de tous ces riens précieux que l’art du monde entier fournit à la curiosité oisive de nos privilégiés. Un store chinois, à moitié soulevé, laissait pénétrer dans la pièce une molle lueur qui glissait à travers ces soies, cet or, ces bronzes, ces fleurs, et leur donnait une fantastique splendeur.
Honorine resta un instant sur le seuil comme éblouie; puis, s’enhardissant peu à peu, elle entra dans le boudoir et se mit à le parcourir lentement en examinant chaque détail. A la surprise succéda bientôt l’admiration, à l’admiration la joie. Tout cela était à elle et pour elle!... Outre le plaisir de la possession, elle trouvait là une nouvelle preuve de la sollicitude de la comtesse. C’était pour lui plaire que celle-ci avait réuni dans son appartement toutes les merveilles du luxe, et l’excès même de ce luxe prouvait l’excès de la bienveillance. Aussi, ce qui frappait les yeux de la jeune fille avait-il moins de prix par sa beauté que par l’intention qui avait présidé à cet arrangement. C’était là ce qui devait lui rendre cette opulence expressive et précieuse.
Elle le comprit vivement et profondément. Chaque admiration nouvelle se traduisait immédiatement, dans son cœur, par une sorte de contre-coup, en élan de reconnaissance pour madame de Luxeuil. Enfin, après avoir parcouru ce que cette dernière avait appelé son domaine, après avoir éprouvé tous les enchantements d’enfant, et tous les orgueils de jeune fille que pouvait faire naître un pareil examen, elle se décida à se coucher et s’endormit ivre de sa joyeuse confiance.
Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans tout son éclat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient célébrer sa bienvenue à Bagatelle; ce gai réveil lui rendit tout son bonheur de la veille.
Justine, qui entra presque au même instant, lui apprit que sa tante et son cousin s’étaient déjà informés de ses nouvelles. Elle se hâta de s’habiller pour répondre à leur empressement, et envoya demander à les voir; mais, après une assez longue absence, la femme de chambre revint lui dire, avec embarras, que M. Arthur était sorti, et que madame de Luxeuil n’était point encore levée.
Un peu surprise et désappointée, Honorine se préparait à descendre au jardin, lorsqu’elle se rappela le blessé ramené la veille par M. de Gausson, elle s’informa de lui à Justine et apprit qu’il était levé et aurait déjà quitté Bagatelle, s’il n’eût voulu remercier la comtesse de son hospitalité.
La rencontre de cet homme à la Forge-des-Buttes, avait laissé à la jeune fille un souvenir assez vif pour qu’elle désirât le revoir avant son départ. Il pouvait, d’ailleurs, avoir besoin de secours ou de protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par le paysan et s’y rendit.
Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi, d’anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l’extrémité, dans l’endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile plus moderne et plus grande.
Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde, qu’il n’entendit point la porte s’ouvrir. Il se tenait devant le tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le respect. La jeune fille, surprise, s’avança vers lui; mais, au bruit de ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de larmes.
—Que faites-vous là! qu’avez-vous? s’écria Honorine saisie.
Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main et la conduisit devant le tableau.
Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de l’Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d’or était retenue aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur le sommet de la tête des flots de cheveux noirs.
Honorine reconnut au premier coup d’œil les traits et le costume d’une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours; c’était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son mariage, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la santé.
La jeune fille poussa un cri et recula.
—Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc.
—Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains vers le tableau.
—Oui, reprit le paysan. Oh! c’est elle, c’est bien elle.
—Vous l’avez donc connue? s’écria la jeune fille.
—Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un portrait du temps où elle était heureuse! mais c’est comme cela qu’elle regardait... Tout à l’heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontré les siens, j’ai cru la voir elle-même, et, cependant, je ne m’attendais pas à trouver ici ce portrait...
Honorine tressaillit.
—En effet, dit-elle, il ne peut avoir été placé là qu’à l’insu de ma tante; sans quoi, elle n’eût point souffert... Hier encore, elle me parlait de ma mère avec tant d’émotion...
Marc releva la tête.
—Ah! elle vous en a parlé, dit-il en souriant amèrement... et... avec émotion!... Oui, je comprends, c’est un moyen de gagner votre amitié, et la comtesse en a besoin.
—Que voulez-vous dire?
—Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n’a jamais eu l’idée de s’informer si vous étiez morte ou vivante, et que, pour lui faire penser à vous, il a fallu l’espérance de vous avoir à sa discrétion.
Honorine fut frappée de cette observation, qui avait déjà traversé son esprit; mais la surprise de l’entendre exprimer par le paysan l’empêcha de s’y arrêter. Elle regarda celui-ci avec une défiance inquiète et s’écria:
—D’où savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intérêt avez-vous à me le faire remarquer?
Marc parut troublé.
—Que vous importe, répliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver dans ce que je dis un avertissement utile.
—Pour croire à un avertissement, il faut connaître celui qui le donne, fit observer Honorine avec une certaine fermeté.
Marc se tut un instant.
—Elle a raison, murmura-t-il, comme s’il se fût parlé à lui-même; et cependant... il faut qu’elle ne doute pas... qu’elle ait confiance!
Il s’arrêta et parut encore hésiter; la jeune fille, qui le regardait, attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement:
—Si je vous donne une preuve que j’ai connu votre mère, qu’elle se fiait à mes paroles... que je vous suis dévoué!... promettez-vous de me croire?
—Pourvu que la preuve soit certaine, répondit Honorine agitée.
Marc fit encore une pause.
—Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec émotion, elle écrivit elle-même ses dernières volontés.
—Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la prieure me les a fait relire bien des fois.
—Alors, vous n’avez point oublié la recommandation qui termine ce testament?
—Non, il y est dit: «Je laisse à ma fille la moitié d’un anneau que j’ai longtemps porté.»
—Puis la testatrice ajoute: «Et je la recommande au souvenir de celui qui possède l’autre moitié.»
—Quoi! vous savez?
—Ce dernier don de votre mère..... vous l’avez toujours?
—Le voici! mais l’autre moitié?
Marc tendit à Honorine un fragment de bague orné d’émeraudes; elle le rapprocha, en tremblant, de celui qu’elle conservait, et reconnut la moitié d’anneau léguée par sa mère à un protecteur inconnu!
Il y eut un moment d’indicible saisissement: la jeune fille, éperdue, regardait Marc qui, les deux bras pressés sur sa poitrine, semblait faire un effort pour comprimer quelque élan secret.
—Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui êtes-vous? comment avez-vous connu ma mère?...
—Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la dernière recommandation de la baronne, et ne vous étonnez point trop si elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dévouement du chien peut être utile au plus riche et au plus puissant.
—Et en quoi ai-je mérité ce dévouement? comment ma mère a-t-elle pu l’espérer...
—Je n’ai rien à répondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous avez dit que si j’apportais une preuve certaine de la confiance de la baronne, vous partageriez cette confiance.
—Ah! je la partage, s’écria la jeune fille, et, quoi que vous disiez, j’y croirai.
Le paysan fit un geste de joie.
—Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j’espère, nous aidera! Soyez prudente avec votre tante et avec votre cousin; défiez-vous des témoignages d’affection..... Je veillerai sur eux et sur vous!
—Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine.
—Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tâchez seulement de vous rappeler le signal d’Étienne, au couvent.
—Ah! je ne l’ai point oublié.
—Eh bien! quand vous l’entendrez, je serai là. Voici quelqu’un, adieu!
Il prit la main de la jeune fille, la porta à son cœur, et à ses lèvres, puis, faisant un effort, il s’échappa précipitamment.
Honorine n’avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la femme de chambre vint la prévenir que la comtesse l’attendait.
Elle s’efforça de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette dernière qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le docteur Darcy et Marcel de Gausson.
La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nièce, et s’avança vers elle les deux mains tendues.
—Eh! venez donc, chère petite, s’écria-t-elle de cette voix chantante et mignarde, adoptée par les femmes du monde lorsqu’elles veulent se montrer caressantes; nous étions tout tristes de ne pas vous voir. Je craignais que vous ne fussiez souffrante...
—Et madame la comtesse avait droit de s’inquiéter, ajouta le duc, d’un ton de galanterie surannée, car l’aurore montre habituellement plus matin son frais visage!...
—Celui de mademoiselle est fatigué, fit observer le docteur, dont l’œil était habitué à étudier la moindre altération des traits.
—Ah! mon Dieu! c’est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil; j’ai eu tort de vous faire appeler, chère belle; vous avez besoin de repos; nous allons rentrer, si vous le désirez...
Honorine assura sa tante qu’elle se trouvait bien, et la supplia de ne rien déranger pour elle; mais celle-ci insista en l’interrogeant minutieusement sur la manière dont elle avait passé la nuit, et sur ce qui pouvait lui être agréable ou salutaire.
Dans la disposition d’esprit où se trouvait la jeune fille, cette exagération de sollicitude lui causa une impatience qui l’engagea à y couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet.
—La permission! répéta la comtesse qui se récria; mais ne savez-vous pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma charmante, si cela peut vous distraire.
—Oui, reprit le duc, avec le même sourire madrigalesque, mademoiselle nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!...
Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu’alors tout écouté en silence.
—Vous qui êtes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau à cette chère enfant, dit-elle.
Marcel s’inclina et rejoignit Honorine.
—Savez-vous que votre nièce est adorable! dit avec chaleur M. Darcy, qui s’était arrêté pour regarder la jeune fille s’éloigner.
—J’espère en faire une femme agréable, répondit madame de Luxeuil, dont l’accent admiratif et caressant avait tout à coup fait place à un ton indifférent.