—Ah! mon Dieu! est-ce que je vous ai fait du chagrin? s’écria-t-elle.

M. Michel lui prit les deux mains et les serra dans les siennes.

—Je voudrais que vous fussiez ma fille, Françoise, dit-il d’un accent profond.

—Eh bien! regardez que je la suis, cher monsieur Michel, répondit la grisette avec une gaieté tendre, et alors laissez-moi tout arranger ici à ma fantaisie... en attendant que j’aie un hôtel. Je suis sûre que si le poêle...

Le vieillard lui imposa silence.

—Assez, mon enfant, assez, interrompit-il d’un ton de douce autorité, les filles doivent obéissance à leur père, et moi je vous ordonne de me laisser, de peur que monsieur Charles n’arrive sans que vous l’entendiez.

—Mais vous allez demeurer seul?

Il secoua la tête en souriant.

—Je ne suis jamais seul, chère enfant; car j’ai comme vous, mes rêves qui me tiennent compagnie.

—Vos rêves, monsieur Michel?

—Oui, je fais aussi des projets pour un vieillard bien abandonné et bien misérable.

—Quel vieillard?

—Le genre humain, mon enfant. Mais, allons, vous voyez que j’ai fini, Françoise; emportez tout, et descendez, je vous en prie pour l’amour de moi.

La grisette ne se fit pas presser plus longtemps. Elle s’assura que tout était en ordre dans la mansarde, reprit la tasse, la cuiller d’argent, le plateau, souhaita le bonsoir à son voisin et se retira.

Il y avait déjà deux ans qu’elle s’était fait la ménagère de ce dernier, par pure bienveillance, et qu’elle l’entourait de tous les soins qu’eut pu attendre d’elle un vieux parent ou un vieil ami.

M. Michel n’était pourtant ni l’un ni l’autre. Il y avait même sur son passé une sorte de mystère que la grisette n’avait pu pénétrer. A en croire certaines habitudes et certains mots qui lui échappaient parfois, son protégé de la mansarde avait dû connaître des jours meilleurs; mais quelle avait été, au juste, son ancienne position, comment s’était-elle transformée, d’où venait sa réserve affectée sur tout ce qui le concernait? Nul n’avait pu le deviner.

Françoise venait d’ouvrir la porte de son logement et allait y entrer, lorsqu’elle entendit au bas de l’escalier une voix à laquelle répondait celle du portier; elle s’arrêta en penchant la tête par-dessus la rampe; un pas qu’elle reconnut faisait déjà crier les marches, elle rentra avec une exclamation de joie, déposa ce qu’elle portait, et revint en courant sur le palier au moment où un petit homme y arrivait.

—Charles! s’écria-t-elle en s’élançant à sa rencontre.

—Me voilà, ma biche, dit le visiteur, en déposant un baiser retentissant sur la joue que la grisette lui tendait. Tu as reçu ma lettre, n’est-ce-pas?

—Oh! oui, je vous attendais; mais entrez vite, il fait du vent dans cet escalier, et vous avez l’air de souffrir du froid.

—C’est le brouillard, dit le petit homme en suivant Françoise dans sa chambre; il fait un temps à ne pas distinguer un chiffonnier d’un omnibus. Heureusement que j’avais pris mon paletot en caoutchouc et mon cache-nez... Prrr... Attends, ma biche; attends que je me dépouille.

Il enleva la cravate de laine qui l’enveloppait jusqu’aux oreilles, se débarrassa de son surtout, ôta son chapeau, et montra aux yeux de Françoise la petite figure ronde et joufflue d’Aristide Marquier!

XIV.

Une fille mère.

C’était en effet le banquier, mais dépouillé de tous les embellissements fashionables dont nous avons précédemment parlé. Son costume, composé d’une redingote bleue trop courte et d’un pantalon trop long, convenait, du reste, si bien à ses traits et à sa tournure, que l’observateur le plus expérimenté n’eût pu soupçonner un déguisement. C’était, de la tête aux pieds, tout ce qui peut personnifier un quatrième clerc d’avoué ou le sixième commis d’une maison de commerce.

Aussi, Marquier s’était-il présenté à Françoise sous ce dernier titre, et le nom de Charles, qu’il avait adopté, était une précaution destinée à maintenir plus sûrement son incognito.

Un pareil déguisement eût sans doute mal réussi près d’une fille avide ou coquette, mais Françoise n’y avait vu qu’une ressemblance de situation qui, dès le premier abord, l’avait disposée à la confiance. Pour la fleuriste, étrangère à tout calcul, l’obscurité du commis était une première cause d’attachement. Son empressement amoureux et ses sollicitations achevèrent de gagner la jeune fille. Durement élevée par une tante qui, pour seule marque de tendresse, l’avait nourrie, habituée à un travail incessant et solitaire, ne connaissant de la vie que ses obligations pénibles, elle n’avait pu concevoir aucune des espérances qui rendent les jeunes filles si difficiles ou si ambitieuses dans un premier attachement. Il avait suffi de lui dire qu’on l’aimait pour qu’elle se sentît saisie de reconnaissance et de joie. C’était quelque chose de si nouveau! Elle y avait si peu compté! Elle entrevoyait dans cet échange d’affection tant de bonheurs charmants!

Marquier profita de cette première ouverture de cœur et se fit aimer, pour ainsi dire, par surprise. Françoise se donna à lui parce qu’il s’était présenté le premier, et apporta, dans cet amour, le dévouement d’une sensibilité qui trouvait pour la première fois à s’épancher. Elle sut gré à Marquier de tout le bonheur qu’elle crut recevoir de lui, et dont la source n’était qu’en elle.

La naissance d’un fils vint encore resserrer cette liaison qui durait déjà depuis deux années. Le banquier continuait à l’entretenir un peu par habitude et beaucoup par raison, certain qu’il était de ne pouvoir trouver ailleurs une maîtresse aussi belle, moins exigeante et surtout plus désintéressée.

Après l’avoir aidé à se débarrasser de son paletot, Françoise s’était empressée de lui avancer le seul fauteuil qu’elle possédât et dans lequel il se laissa tomber tandis qu’elle se plaçait devant lui, à genoux sur un tabouret.

—Cette rue des Morts est au bout du monde, dit Marquier en reprenant haleine avec effort.

—Pourquoi aussi ne pas monter dans notre omnibus, fit observer Françoise, qui lui essuya le front avec son mouchoir.

—Bah! on me recommande l’exercice, dit le banquier en se secouant; puis, j’avais ma soirée libre et je voulais te voir.

—Il y a si longtemps que vous n’êtes venu, Charles!

—Que veux-tu, nous sommes écrasés d’ouvrage; tu n’avais rien à me dire, d’ailleurs, n’est-ce pas?

—Rien! vous croyez cela, reprit la grisette en rapprochant sa figure brillante de joie; eh bien! c’est ce qui vous trompe, Monsieur: j’ai reçu des nouvelles de Normandie.

—Ah!... et le petit... est bien? demanda Marquier d’un ton un peu embarrassé.

—Oui; mais ce n’est pas tout.

—Qu’y a-t-il donc?

—Vous ne devinez pas?

—Non.

—Eh bien... il commence à parler!

A voir l’éclair de bonheur qui brillait dans les yeux de Françoise en prononçant ces mots, il était évident qu’elle s’attendait à un cri de surprise joyeuse de la part de Marquier; mais celui-ci conserva toute sa tranquillité et se contenta de répéter:

—Ah! il commence à parler.

Un nuage passa sur les traits de la jeune femme.

—Cela ne vous rend donc pas content, Charles? demanda-t-elle avec un léger accent de reproche.

—Au contraire, reprit Marquier; mais tu t’y attendais bien, je suppose: il était clair que ce garçon ne pouvait rester muet.

La grisette parut surprise et affligée. Dans son naïf ravissement de mère, elle ne pouvait comprendre que chacun des progrès de l’enfant ne fût point l’occasion d’une fête dans le cœur de son amant.

—Moi qui croyais vous annoncer une si bonne nouvelle, dit-elle tristement.

—Mais elle est excellente, la nouvelle, reprit Marquier en jouant avec ses cheveux; seulement, à la manière dont tu me l’as annoncée, j’ai cru qu’il s’agissait d’une dépêche télégraphique qui allait faire remonter les fonds.

Françoise fit un mouvement.

—Allons, je plaisante, ne te fâche pas, continua-t-il en l’embrassant, mais il est certain que tu es folle de cet enfant.

—C’est votre fils, Charles, répondit-elle en s’appuyant sur l’épaule de Marquier. Ah! si vous saviez, allez, toutes les idées qui me viennent, quand je pense à lui!

—Voyons tes idées...

—D’abord je ne veux pas que Jules gagne sa vie en travaillant de ses mains; je veux qu’il reçoive de l’éducation, qu’il devienne capable d’avoir une place, d’être un Monsieur enfin.

—Pourquoi cela?

—Parce qu’il ne faut pas qu’il soit comme moi... qu’il vous fasse honte...

—C’est un reproche, Françoise?

—Non, Charles, non; je sais bien que si vous sortiez avec moi, que si j’allais chez vous, cela pourrait vous faire tort; aussi je ne me plains pas: ce n’est pas votre faute; mais je voudrais éviter ce chagrin à Jules.

—Et comment feras-tu, pauvre fille? L’instruction d’un garçon coûte cher.

—Oh! je le sais, dit la grisette d’un ton capable; j’ai pris des informations; mais d’abord, notre vieux voisin m’a proposé de donner à l’enfant les premières leçons.

—Et plus tard?

—Plus tard, je paierai des maîtres.

—Mais où trouveras-tu de l’argent?

—Il est trouvé, s’écria Françoise d’un air triomphant.

Marquier la regarda.

—Oui, trouvé, répéta-t-elle; ah! vous ne vous doutiez pas de cela! Vous avez cru que je m’occupais seulement de fabriquer mes roses et mes camélias; mais c’est ce qui vous trompe, Monsieur! moi aussi, j’étudie les affaires, et j’ai préparé une opération... C’est comme cela que vous dites, je crois?

—Pardieu! je serais curieux de connaître cette opération, dit le banquier en riant.

—Eh bien! dit Françoise, vous avez peut-être entendu parler de la tontine des familles?

—C’est une banque de prévoyance?

—Où les enfants qui survivent héritent de ceux qui sont morts.

—C’est cela.

—En y déposant cent francs le 1er janvier, pendant dix ans, je puis assurer à Jules ses frais d’instruction.

—Peut-être; mais ces cent francs, il faut les avoir...

—Je les ai, dit Françoise en courant à sa commode, d’où elle tira une bourse; voyez, Monsieur, cinq pièces d’or toutes neuves.

—Cinq pièces d’or! c’est ma foi vrai.

—Ça fera le paiement de la première année.

—Mais comment as-tu pu te procurer?...

—Voilà mon secret, j’ai trouvé un moyen! mais je n’ai voulu rien vous dire avant d’avoir la somme entière, et il a fallu onze mois d’économie.

—Et sur quoi, diable, as-tu pu économiser cinq louis?

—Ah! cela vous étonne, parce que vous autres hommes vous ne pouvez calculer que pour de grosses sommes; il n’y a que les femmes à savoir faire des petites épargnes. Aussi, moi, depuis longtemps je pensais à mettre un peu plus d’ordre dans mes affaires, à retrancher le superflu.

—Le superflu! répéta Marquier en promenant involontairement un regard sur le modeste logement de la grisette.

—Certainement, reprit Françoise, je me suis dit qu’il y avait des ouvrières qui gagnaient un tiers moins que moi et qui cependant réussissaient à vivre: il était donc bien clair que je pouvais économiser un tiers sur mes dépenses.

—Mais comment?

—Par bien des moyens. D’abord je déjeunais toujours autrefois avec du café, ce qui est très-malsain, à ce que l’on dit; je l’ai supprimé. Ensuite j’ai trouvé qu’il suffisait de s’habiller chaudement pour se passer de feu presque tout l’hiver; enfin j’ai calculé que si je me levais plus tôt chaque matin, j’aurais le temps de savonner et de repasser ce que je donnais autrefois à la blanchisseuse. Tout cela a l’air de peu de chose, n’est-ce pas? Eh bien! savez-vous ce que j’ai économisé par ce moyen, Monsieur? au moins six sous par jour! oui, six sous, ce qui me fait plus de cent francs par an et me permet de payer la rente à la tontine des familles.

—Embrasse-moi, Françoise, s’écria Marquier, évidemment plus émerveillé de l’habileté de la grisette à se créer des ressources qu’attendri de son dévouement; tu es une brave fille... qui mérite qu’on t’encourage: aussi je veux t’aider... j’irai moi-même à la tontine des familles pour savoir si le placement est sûr.

—Ah! merci, Charles.

—Et de plus, ajouta le banquier, chez qui, à défaut de la voix du sang, parlait une honte secrète, de plus, je ferai aussi quelque chose pour Jules... je donnerai cent francs comme toi!

—Oh! non, interrompit vivement Françoise, je ne veux pas; vous êtes obligé à des dépenses, vous. Un homme ne peut pas se réduire comme une femme; il faut qu’il suive les usages, qu’il fasse ce que font ses amis; vous ne pouvez rien économiser, Charles.

—Qu’en sais-tu?

—Vous m’avez souvent répété vous-même que vous aviez peine à vous suffire!... puis, mon ami, ajouta-t-elle avec une expression de tendresse naïve, ça serait m’ôter ma joie! vrai! j’ai besoin de penser que c’est moi qui élève Jules sans qu’il ait rien à te demander... que de l’aimer... c’est peut-être de l’orgueil; mais il faut me le pardonner, car cet orgueil-là donne du courage et rend heureuse. Laissez-moi élever l’enfant, et, quand il sera grand, quand il pourra vous faire honneur, alors vous le prendrez pour l’aider... ne me refusez pas ça, Charles!

—Est-ce que je puis rien te refuser, dit le banquier en l’attirant sur ses genoux; tu sais bien que je ferai tout ce que tu voudras.

Françoise lui passa un bras autour du cou et le remercia par un baiser.

Dans ce moment, trois coups secs et à intervalles inégaux furent frappés à la porte de la chambre. Marquier tressaillit et Françoise se leva; elle avait reconnu la manière de frapper.

—C’est M. Marc qui vient allumer son bougeoir, dit-elle.

Le banquier se rappela subitement la rencontre de la Forge-des-Buttes. Il avait, alors, bien cru reconnaître, dans le paysan sauvé par ses deux compagnons, le garçon de bureau qui logeait sur le même palier que Françoise, et de là était venue sa persistance à lui cacher ses traits; persuadé qu’il avait réussi, il voulut vérifier ses soupçons et dit à Françoise de le faire entrer.

Marc portait le pantalon et l’habit bleu barbeau, exclusivement réservés, par l’usage, aux fonctions qu’il remplissait. A la vue de Marquier, son visage s’éclaircit. Il possédait depuis longtemps le secret du déguisement du banquier, et l’avait parfaitement reconnu à la Forge-des-Buttes: c’était précisément lui qu’il cherchait. Aussi salua-t-il avec le sourire le plus aimable et en s’excusant de son indiscrétion.

—Pardieu! voilà bien longtemps, voisin, que je n’avais eu le plaisir de vous voir, fit observer Marquier qui désirait lier conversation.

—Bien longtemps, en effet, répondit Marc en s’inclinant; il me semble que je n’ai pas eu l’honneur de saluer Monsieur depuis le mois passé; Monsieur n’a pas été indisposé?

—Non, dit le banquier d’un air de négligence et en observant le garçon de bureau du coin de l’œil; mais je me suis absenté de Paris pendant quelques jours.

—Ah! Monsieur a voyagé?

—Dans la banlieue seulement, du côté de Maillecourt... Vous devez connaître ce pays-là?

—Faites excuse, Monsieur: je ne suis jamais allé plus loin que Chantenay pour voir ma famille.

—Vous avez des parents de ce côté?

—Un cousin, ou plutôt un autre moi-même, car on nous a toujours pris pour des jumeaux, et si ce n’était l’habit, tout le monde nous confondrait.

Marquier le regarda. Le ton de Marc était tellement naturel qu’il se demanda s’il n’avait pas été réellement abusé par la ressemblance.

—Et vous avez vu votre cousin depuis peu? demanda-t-il.

—Il y a déjà du temps, répliqua Marc, mais j’ai rencontré l’autre jour sa femme qui m’a appris qu’il avait manqué être brûlé par des vauriens.

—A la Forge-des-Buttes.

—Juste. Comment Monsieur sait-il?...

—Mon Dieu! dit Marquier embarrassé, l’affaire a été racontée dans tous les journaux. Ne l’avait-on pas enfermé dans la forge.

—Oui; et il a été délivré par des voyageurs qui passaient... des fils de famille, à ce qu’il paraît! Seulement, la femme de mon cousin n’a pas pu me dire les noms.

—On les a donnés dans le journal, fit observer le banquier. Il me semble... autant que je puis me rappeler... qu’on citait un monsieur de Gausson et un monsieur... Marquier...

Il avait prononcé ce nom en guettant de l’œil l’effet qu’il allait produire sur le garçon de bureau; mais celui-ci se contenta de le répéter.

—Marquier? dit-il; est-ce que ce serait un parent du banquier?

—C’est le banquier lui-même.

—Ah! bon! bon!

—Vous le connaissez, sans doute?

—Pas lui, mais son garçon de caisse, Jérôme... un grand, maigre, qui prend toujours du tabac dans la tabatière des autres. Ah! M. Marquier était un de ceux qui ont sauvé le cousin? Eh bien! c’est une raison pour que je m’intéresse à sa position...

—Quelle position? demanda le banquier surpris.

—Mon Dieu! ça n’est peut-être pas vrai, reprit le garçon de bureau avec bonhomie, car vous savez comment dans le commerce on se décrie les uns les autres. Il suffit souvent d’un mot pour qu’une maison perde son crédit.

—Est-ce que vous auriez entendu quelque chose qui pût nuire à celui de la maison Marquier? s’écria le banquier, à qui l’intérêt de sa réputation financière fit oublier tout le reste; je veux le savoir, monsieur Marc; cela a pour moi la plus grande importance...

—La maison où vous travaillez a donc des fonds chez M. Marquier?

—Précisément; ne me cachez rien, je vous en prie. Vous avez donc entendu dire qu’il était embarrassé?

—Pas précisément, répliqua Marc; mais on craint qu’il ne se compromette. On prétend qu’il s’est mis à fréquenter les jeunes gens à la mode; qu’il leur prête sans garantie. On cite même le fils d’une comtesse. Je ne me rappelle pas bien le nom...

—De Luxeuil, peut-être?

—Oui, je crois... de Luxeuil... c’est cela!... Eh bien! on assure que M. Marquier lui a prêté plus de cent mille francs, que le fils de la comtesse ne pourra jamais lui rendre, parce que sa mère est ruinée.

—Et ils s’imaginent peut-être qu’on ne le sait pas! s’écria le banquier en se levant avec feu. Je parie que c’est ce polisson de Lannaut qui a répandu de pareils bruits. Mais il n’a qu’à se bien tenir! Et, quant à ceux qui les répètent, monsieur Marc, vous pourrez leur répondre une chose de ma part, c’est que la maison Marquier a en portefeuille de quoi faire face trois fois à tous ses engagements.

—Diable! fit observer le garçon de bureau, il y a bien peu de gens qui pourraient en dire autant.

—Et je vous permets d’ajouter encore, pour l’édification de ces messieurs, que si Arthur de Luxeuil est insolvable, sa cousine ne l’est pas.

—Sa cousine est donc une vieille dont il doit hériter?

—Non, voisin; mais c’est une jeune... qu’il doit épouser!

Marc recula.

—Vous êtes sûr? s’écria-t-il.

—Comme je suis sûr de vous parler, monsieur Marc, reprit le banquier; tout est convenu, et le mariage aura lieu dans trois mois. Voilà ce que Lannaut et consorts auraient dû deviner, et ce que je vous engage à leur dire pour les rassurer sur la maison Marquier.

En prononçant ces mots d’un ton d’importance railleuse et pourtant encore courroucé, le banquier se rassit majestueusement; Françoise, qui pendant toute la conversation avait achevé de ranger la chambre, se rapprocha.

Quant au garçon de bureau, atterré un instant, il se remit aussitôt, saisit vivement le rat de cave qu’il avait posé sur la table, prit congé de Marquier et de Françoise, et sortit.

XV.

Le ménage de mademoiselle Clotilde.

Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et à petits pas dans la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les boulevards. Son œil se fixait souvent sur une élégante calèche arrêtée devant une des maisons. Enfin, la porte s’ouvrit, une grande femme enveloppée dans un burnous de satin s’élança sur le marche-pied de l’équipage, et celui-ci partit rapidement.

Marc demeura encore quelques minutes à la même place: puis, rasant les maisons, il frappa à la porte qui venait de se refermer, monta au premier étage et sonna.

Une femme en robe de soie vint ouvrir.

—Madame Beauclerc? demanda Marc.

La femme de chambre le regarda, et lui répondit sèchement:

—Au bout du corridor.

Et elle s’en alla.

Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hésitation vers l’endroit indiqué. En passant devant la première pièce, il aperçut les préparatifs d’un souper, pressa le pas et arriva à la chambre de madame Beauclerc, dont la porte était ouverte.

L’aspect de cette chambre avait quelque chose de caractéristique. Elle était tendue de damas de laine et meublée avec luxe, dans le goût le plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulièrement nui à cette élégance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des chandeliers étaient dispersés sur tous les meubles, et l’on voyait un reste de jambon, enveloppé de son papier gras, posé sur le velours qui garnissait la cheminée. Dans tous les coins traînaient de vieilles chaussures ou des cafetières de terre brune. La toilette de palissandre avait été transformée en table de cuisine, et une casserole s’enfonçait dans l’ouverture destinée à la cuvette; enfin, une grosse chienne noire avait pris possession, avec toute sa portée, de l’édredon placé sur le pied du lit.

Mais le plus curieux de cet intérieur était madame Beauclerc elle-même. Madame Beauclerc, qui, à l’en croire, avait eu autrefois la légèreté d’une biche, s’était tellement développée avec le temps, qu’on ne pouvait la comparer désormais qu’au mammouth reconstruit par la science de nos naturalistes. Lorsqu’elle parcourait sa chambre en soufflant, tout remuait autour d’elle; sa personne entière ne présentait qu’une masse accidentée par des espèces de cascades de chairs tremblantes sous lesquelles on eût en vain cherché une forme.

Elle était vêtue d’une robe de mérinos noir déchirée aux coudes, d’un foulard déteint qui lui tenait lieu de châle, d’une coiffe de nuit recouverte d’un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait coupé les quartiers pour en faire des pantoufles.

Au moment où Marc parut à la porte, elle se trouvait assise devant une petite table sur laquelle étaient posés deux verres, une bouteille et un jeu de cartes. Elle se détourna en entendant le bruit de ses pas, et le reconnut:

—Tiens c’est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue, entre donc, mon petit, entre.

—Je ne vous dérange pas, mère Beauclerc? demanda-t-il.

—Au contraire, mon chéri, je m’ennuyais d’être seule; Clotilde vient de partir pour le théâtre et elle a emmené le cocher qui faisait ma partie; tu vas le remplacer.

—Pardon, mère Beauclerc, c’est que je sais à peine tenir les cartes.

—Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le piquet.

—Je puis jouer un peu le piquet.

—Eh bien! mets-toi là, mon fils, il y a justement le verre du cocher, tu peux boire après lui, c’est un homme très-sain; il a même été vacciné.

Marc prit place et la grosse femme se mit à battre les cartes.

—Sais-tu qu’il y a longtemps que tu n’étais venu? dit-elle, en lui faisant couper.

—J’ai eu à travailler, fit observer Marc.

—Et ça va-t-il un peu?

—Tout doucement.

—Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas?

—Peut-être, mais il faut le prendre.

—C’est juste, tout le monde n’a pas le tour de main, comme on dit; faut avoir le génie de la chose.

Et se penchant sur la table en baissant la voix:

—Tu n’as pas encore trouvé quelqu’un qui me remplace, je parie.

—C’est vrai, mère Beauclerc, répliqua Marc en arrangeant son jeu.

La grosse femme se rengorgea.

—Non, non, continua-t-elle d’un air capable, tu peux dire que ça été une perte pour toi, petit, quand j’ai quitté la partie... la mère Beauclerc avait le truc, vois-tu, et c’est quelque chose qui ne se donne pas. Aussi il y a des moments où je regrette de n’avoir plus rien à faire.

—Vous êtes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta Marc.

—Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mère Beauclerc, en remplissant les deux verres; mais il n’y a pas de petit chez soi. Là-bas, j’étais reine et maîtresse de mon cordon, tandis qu’ici je suis chez ma fille.

—Il me semble que vous ne manquez de rien.

—Pour ça, je n’ai pas de reproches à lui faire, dit la grosse femme qui vidait son verre à petits coups; Clotilde me laisse tout à discrétion, même la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me tourmenter de son avenir.

—Que craignez-vous donc pour elle, mère Beauclerc?

—Je crains son bon cœur, mon chéri; dans sa position, vois-tu, faut être raisonnable; c’est un malheur qu’elle connaisse ce M. de Luxeuil.

—Pourquoi cela? je le croyais généreux.

—Oui, oui, mais ça éloigne les autres; une femme de théâtre doit avoir des principes: il faut qu’elle ne s’attache à personne.

—Alors, dit Marc en la regardant, selon votre idée il vaudrait mieux, pour mademoiselle Clotilde, se débarrasser de M. de Luxeuil?

—D’autant mieux qu’on le dit ruiné, répliqua la mère Beauclerc; du reste, j’ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai dit; quand une maison menace de tomber, les rats s’en vont; faut pas montrer moins d’esprit que les bêtes quand on a été éduquée convenablement.

—Et que vous a-t-elle répondu?

—Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil était un bon enfant, et qu’elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais, moi.

—Mais elle l’aime donc!

—Il ne manquerait plus que ça! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon sens pour s’attacher. Mais c’est cette petite peste de Clara qui est cause de tout... Tu sais bien, Clara de l’Ambigu? Eh bien! elle a parié que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de l’amour-propre. Ces jeunesses, c’est si glorieux!

—Et elle est décidée à retenir M. de Luxeuil.

—A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m’inquiète? Je connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer à son idée, et quoi qu’il lui en coûte, elle voudra donner un démenti à sa camarade.

Marc réfléchit un instant: sa première pensée en apprenant le projet de mariage d’Arthur avait été d’y mettre obstacle par le moyen de Clotilde: l’hostilité de la grosse femme à cette liaison l’avait d’abord effrayé; mais ces dernières confidences le rassurèrent.

—Diable! c’est fâcheux que votre fille tienne tant à son Monsieur, dit-il après une pause... d’autant plus fâcheux qu’elle perd son temps et ses peines.

—Qui est-ce qui t’a dit ça! s’écria madame Beauclerc.

Marc cligna des yeux.

—Vous savez bien que ça ne se demande pas, maman, fit-il observer à demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c’est que M. de Luxeuil joue de son reste comme garçon.

—Comment! il se marie?

—Avec sa cousine... dont il est fou!

Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes.

—C’est-il bien bien possible! s’écria-t-elle; il se marie!... et Clotilde ne sait rien!

—Comptez-vous qu’il l’avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tôt quand le moment de rompre sera venu.

—C’est-à-dire qu’il plantera là ma fille! interrompit la grosse femme avec éclat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains.

Marc la regarda avec surprise.

—Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, mère Beauclerc? demanda-t-il.

—Tout à l’heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter, s’écria l’ancienne portière au lieur que c’est lui, maintenant, qui la quitte.

—Eh bien?

—Eh bien! c’est un déshonneur pour nous! Il aura l’air de s’être dégoûté de ma fille; c’est de quoi la perdre de réputation.

—Je ne vois alors qu’un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle Clotilde, elle réussira peut-être à empêcher ce mariage...

—Oui, dit madame Beauclerc, qui s’appuya des deux mains sur la table pour se lever; il faut qu’elle fasse tout rompre, et, quand tout sera rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme ça tout sera profit. Ah! il épouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu’on sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis.

—Il me semble qu’ils sont déjà arrivés, fit observer Marc qui depuis un instant prêtait l’oreille.

Madame Beauclerc s’approcha de la porte.

—J’entends des voix dans le salon, dit-elle, reste à savoir si Clotilde est revenue.

Elle allait traverser le corridor pour s’en informer, lorsque l’on sonna à la porte d’entrée. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec Arthur qui lui tenait la taille enveloppée d’un de ses bras.

Elle avait conservé le costume dans lequel elle venait de jouer, et son burnous de satin blanc, à demi détaché, laissait voir ses belles épaules nues. Au moment où ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les baiser.

—Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se déranger et de cet accent traînard adopté, à Paris, par les femmes d’une certaine classe.

De Luxeuil redoubla.

—Eh bien! il me mord, à présent! s’écria l’actrice, avec un mouvement qui fit sortir de sa robe de velours son épaule presque entière et trahit subitement la beauté de ses formes; assez de bêtise, voyons.

—Je ne t’ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait à tenir sa taille.

—Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a déjà du monde au salon, il faut que tu entres.

—Et toi!

—Tout à l’heure.

De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives.

Quant à Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mère Beauclerc qui l’attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question, l’entraîna dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans.

Nous la laissons là occupée à recevoir la confidence de sa mère, pour suivre Arthur dans la pièce où il venait d’entrer.

Les invités, au nombre de huit à dix, étaient la fleur des pois du café de Paris. Chacun d’eux avait son genre de gloire. On y voyait d’abord le duc d’Alpoda, dernier rejeton d’un des plus célèbres généraux de l’Empire, qui excellait dans l’escrime du bâton et dans l’exercice plus vulgaire, connu sous le nom de savate; le marquis de Rovoy, renommé par son talent à entraîner un cheval et à faire maigrir ses jockeys; le vicomte de Rossac, qui n’avait point encore pris possession de son siége à la chambre des pairs, et qui se préparait aux fonctions législatives par des tours d’escamotage à désespérer les Comte et les Philippe; le prince de Kishoff, Russe francisé, dont on citait la collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais livrés à quelques spécialités aussi respectables.

Marquier était le seul qui ne fût recommandé par aucun mérite particulier.

De Luxeuil trouva cette élite de la jeunesse française occupée à discuter si la dernière débutante de l’Opéra avait ou non la cheville bien placée. Chacun invoquait, à l’appui de son opinion, celle de quelque célébrité de la fashion, et ce n’étaient que noms princiers et historiques.

L’entrée d’Arthur coupa court au débat. Il avait assisté à la course de lord Durford, et on l’entoura pour en savoir le résultat; mais les dissentiments soulevés à propos de la danseuse ne tardèrent pas à se renouveler au sujet des chevaux appelés à concourir. Le marquis de Rovoy, qui avait dernièrement perdu un pari contre lord Durford, prétendit qu’il ne devait ses succès qu’aux jockeys de ses adversaires, accusation qui fut vivement repoussée par le prince de Kishoff et soutenue par quelques autres. La discussion commençait même à s’envenimer et à dégénérer en querelle, lorsque Marquier l’interrompit par un cri d’admiration; il venait de s’arrêter devant un cabaret en porcelaine, que supportait un petit guéridon de citronnier posé devant une fenêtre.

—Voyez, voyez, Messieurs, s’écria-t-il, une nouvelle acquisition de Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu’il y a de plus beau. C’est un plateau de mille francs.

—Il m’en coûte trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec négligence.

—Ah! c’est donc un de vos cadeaux, Arthur?

—Oui, comme nous dînions ensemble aujourd’hui, j’ai voulu faire une surprise à notre hôtesse.

—C’est magnifique, reprit Marquier, dont l’admiration avait redoublé depuis qu’il savait le prix du cabaret; mille écus! cent cinquante francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manières royales.

—Vous verrez également un surtout en vieille orfèvrerie dont on fait l’essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la vanité de paraître généreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous empêcher de souper. Clotilde ne devait être qu’un instant... il faut que j’aille m’informer.

—C’est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici.

On entendait, en effet, la voix éclatante de la jeune actrice, mêlée à la voix plus sourde de sa mère, toutes deux se rapprochaient et semblaient animées par la colère.

Tout à coup la porte du salon fut violemment poussée et Clotilde y parut les cheveux déroulés, le corsage à demi défait, pâle et les yeux étincelants.

A sa vue, les jeunes gens s’étaient tous retournés, mais elle ne parut point prendre garde à leur présence et chercha Arthur du regard.

—Ah! le voilà, s’écria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu’il réponde!

Et s’élançant vers de Luxeuil qu’elle saisit par les deux bras.

—Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses yeux.

Arthur, pris à l’improviste, fit un mouvement en arrière.

—Quelle question me fais-tu là? balbutia-t-il, et à quel propos...

—Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains qu’elle tenait. Voyons, réponds, si tu as un peu de cœur!

—Mais, que signifie?... qui a pu te dire?...

—Quelqu’un qui en sait long! interrompit de loin la mère Beauclerc, qui n’avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire qu’on mécanisera ma fille comme la première venue.... Force-le à te répondre, Lolo.

—Et que puis-je répondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation ridicule dans laquelle il se trouvait placé, et dont l’avertissaient les ricanements de ses amis; vous êtes folle, Clotilde.

—Folle? répéta l’actrice, en laissant aller la main du jeune homme; c’est-à-dire alors que ça n’est pas?

Arthur fit un geste équivoque.

—Il nie, reprit-elle, en se détournant vers les invités, vous l’avez vu, n’est-ce pas? Eh bien! il a menti.

De Luxeuil voulut l’interrompre.

—Il a menti, il a menti, répéta-t-elle avec une insistance emportée, et, la preuve, c’est que je sais toute l’affaire. Il épouse sa cousine; il l’a dit à ce gros petit qui est là et qui lui a prêté de l’argent!... Qu’il parle plutôt: n’est-ce pas la vérité?

Cette dernière question était adressée à Marquier qui regarda de Luxeuil, en bégayant une réponse évasive; mais celui-ci avait pris son parti.

—Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur.

—Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voilà qui avoue maintenant. Il se marie!... et je n’en savais rien! il ne m’avait prévenue de rien! il faisait le sournois et l’hypocrite.

—Clotilde!...

—Oui, l’hypocrite! répéta l’actrice exaspérée; si tu avais été franc avec moi, tu m’aurais dit:—voilà! il faut que je fasse une fin, séparons-nous. On se serait quitté bons amis: mais non, tu m’as tout caché, comme on ferait à une femme légitime! tu as voulu me garder jusqu’au jour des noces pour te faire alors un mérite de me sacrifier! c’était avantageux... et commode! on gardait la maîtresse en attendant la femme; il n’y avait que moi qui pouvais y perdre.

—Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chère, dit de Luxeuil, en effleurant de l’œil les derniers cadeaux offerts par lui à Clotilde.

Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s’élançant d’un bond vers l’une des étagères qu’il avait désignées, elle y saisit les objets précieux qui s’y trouvaient étalés et les brisa à terre.

Les convives poussèrent une exclamation de surprise.

—Que faites-vous? s’écria Marquier, qui voulut l’arrêter.

—Je lui rends ce qu’il m’a donné, dit-elle, en faisant rouler aux pieds d’Arthur un nécessaire en cristal taillé... Ah! je n’ai rien perdu!... attendez, attendez!... ce n’est pas tout! il y a encore ces vases de la console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah! un nouveau cabaret!...

—Arrêtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a coûté trois mille francs...

—Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lançant la cafetière, puis le sucrier, puis le pot à crème, puis le plateau avec toutes les tasses.

De Luxeuil qui avait d’abord voulu s’opposer à cet excès d’emportement finit par perdre patience.

—C’est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir.

Dans ce moment les cris poussés par la mère Beauclerc devinrent plus perçants. Toujours debout à la porte, qu’elle essayait en vain de franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en répétant:

—Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre à la mendicité, malheureuse! faut-il qu’elle soit folle de ce vaurien!...

Ces derniers mots frappèrent Arthur comme il allait ouvrir la seconde porte; il s’arrêta involontairement et retourna la tête vers l’actrice.

Celle-ci ne trouvant plus rien à briser, venait de s’arrêter, mais les mouvements violents auxquels elle s’était abandonnée avaient fait glisser sa robe à demi délacée. Debout dans l’angle le plus obscur du salon, les épaules inondées de ses longs cheveux bruns, la tête haute, un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle était d’une beauté si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme ébloui. Il fit un pas vers elle, regarda ces débris qui jonchaient le parquet et dans lesquels un mot de la mère Beauclerc venait de lui montrer des témoignages d’amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes hardies se détachaient des draperies rouges de la fenêtre, et, fasciné pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un fauteuil.

—Après tout, je suis aussi déraisonnable qu’elle de m’emporter, murmura-t-il, quand d’un mot je puis tout expliquer.

Et se tournant vers les invités:

—Pardon, Messieurs, de cette scène d’intérieur, continua-t-il avec une gaieté forcée, c’est un divertissement splendide et non prévu, mais dont la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit salon, et nous aurons tout à l’heure le plaisir de vous rejoindre.

Les jeunes gens se retirèrent.

De Luxeuil s’approcha alors de Clotilde, dont la première colère était apaisée et qui venait de se jeter sur un divan.

—Tu es bien heureuse d’être si jolie, dit-il en effleurant d’un baiser son cou nu. L’actrice se retira de côté et lui ordonna de la laisser, mais d’un accent plus adouci. La spontanéité de l’exclamation d’Arthur l’avait évidemment flattée; malheureusement la mère Beauclerc, qui venait de réussir à entrer en ouvrant les deux battants, voulut s’entremettre.

—Oui, qu’elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre future épouse et que n’importe quelle autre! On n’a qu’à ramasser toutes les belles femmes de Paris et qu’à les amener pour voir, Lolo ne les craint pas.

—Il paraît que ce n’est pas l’avis de Monsieur, fit observer Clotilde sans regarder de Luxeuil.

—Pardonnez-moi, ma chère, reprit celui-ci, en voulant l’entourer d’un de ses bras.

—Et c’est pour cela qu’il veut me quitter, continua la jeune femme ironiquement et en se dégageant.

—Qu’est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement.

Parbleur! pour le deviner, on n’a pas besoin d’avoir inventé la vapeur, s’écria la mère Beauclerc, puisque Monsieur se marie.

—Et si je me mariais précisément dans son intérêt? dit de Luxeuil.

L’actrice qui avait jusqu’alors détourné la tête, le regarda.

—Dans mon intérêt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de café, celui-là; se marier dans l’intérêt de sa maîtresse! il faut que Monsieur me croie plus bête qu’une danseuse!

—Je crois seulement que tu ne connais rien à mes affaires, reprit Arthur; tu aimes le luxe, n’est-ce pas, tu tiens à ton équipage, à ton mobilier... quand tu ne les brises pas?

—Cette bêtise! dit Clotilde en haussant les épaules, certainement que j’y tiens.

—Eh bien! ma chère, moi je tiens, de mon côté, à ce que tu aies tout à souhait. Jusqu’à présent, j’y ai réussi; mais aujourd’hui mes ressources sont épuisées.

—Est-ce vrai! dit vivement l’actrice en le regardant.

—Quand je te le disais! s’écria la mère; j’en étais sûre. On m’avait averti qu’il allait tomber dans la débine.

—Eh bien! on s’est trompé, ma chère madame Beauclerc, reprit Arthur d’un ton ironiquement hautain; il n’y a à tomber dans la débine, selon votre élégante expression, que les gens d’une certaine classe. Nous autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires.

—Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui commençait à écouter avec intérêt.

—Précisément, ma belle: le ciel m’a donné une cousine embellie d’environ cinquante mille livres de rente.

—Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc émerveillée...

—Avec une fortune au moins égale en perspective. Vous comprenez qu’il eût fallu être plus maladroit qu’un ministre constitutionnel pour laisser un autre profiter de l’occasion. J’ai donc pris date, et, dans peu de temps, j’espère, nous entrerons en possession de notre modeste million.

—Sapristi! il fallait donc parler, dit la mère avec enthousiasme; si c’est comme ça, je n’ai rien à dire, et je déclare, jeune homme, que je vous rends mon estime.

—Bien bonne! répondit Arthur en s’inclinant; mais si j’ai gardé le silence, c’est qu’il s’agissait seulement d’une négociation d’argent, et que je n’ai pas l’habitude d’ennuyer Clotilde de mes affaires. Maintenant j’espère qu’elle comprend ma position et qu’elle ne m’en veut plus.

—Non, répliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir puisqu’elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo? En définitive, il avait raison lorsqu’il disait qu’il se mariait dans ton intérêt.

—Alors, moi, j’en serai pour ma porcelaine, dit l’actrice, à qui le temps de cette explication avait suffi pour passer de la colère à la gaieté. En voilà-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait de quoi remplir la hotte d’un chiffonnier.

Madame Beauclerc regarda Arthur.

—Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en désignant sa fille de l’œil; ça n’a pas plus de fiel qu’un poulet. Elle mettrait le feu à Paris pour un oui ou pour un non, et à peine le verrait-elle flamber qu’elle apporterait de l’eau pour l’éteindre. Je me flatte que vous êtes bien tombé, mon gendre, et que vous devez un fameux cierge à votre patron.

—Ainsi, c’est fini! dit de Luxeuil, qui avait enveloppé Clotilde dans ses bras et la couvrait de baisers.

—Eh bien! oui, reprit-elle en répondant assez faiblement à ses caresses; mais laisse-moi, il faut que je m’habille.

—Tu es si belle ainsi.

—Et les autres qui attendent là-bas! ils doivent mourir de faim.

—C’est vrai, il faut les rejoindre et faire servir.

—Dans un instant je serai prête.

A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lèvres d’Arthur, puis s’échappa, suivie de sa mère.

Celle-ci retrouva chez elle Marc, à qui elle raconta en détail tout ce qui s’était passé et qui se retira désespéré.

Ce qu’il venait d’apprendre confirmait toutes ses préventions contre Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prévenir son mariage avec Honorine. Il ignorait d’ailleurs les sentiments de la jeune fille à l’égard de son cousin, et les moyens employés par ce dernier pour faire agréer sa recherche. Après avoir longtemps réfléchi à ce qu’il devait faire, il se décida à écrire deux lettres qu’il s’occupa de faire parvenir sur-le-champ.

XVI.

Un complot de famille.

En descendant, le lendemain, à l’heure des visites, Honorine trouva au salon la marquise de Biezi, madame des Brotteaux, Arthur, Marquier et le docteur.

La conversation, sans suite comme d’habitude, passa de la politique aux bruits de ville. On parla de grands mariages, des débuts de l’Opéra et du nouveau prédicateur; mais, au nom de ce dernier, M. Darcy, qui causait avec la marquise, se retourna.

—Ah! vous avez donc aussi entendu parler de cet homme-là? demanda-t-il.

—On en raconte des merveilles, fit observer madame des Brotteaux.

—C’est, dit-on, le genre de Bossuet, ajouta madame de Luxeuil.

—La Gazette de France le compare à monsieur de Frayssinous, acheva Marquier.

—Eh bien! ce sont autant de mensonges! reprit le docteur. Votre prédicateur n’est qu’un mauvais avocat de première instance plaidant pour la Trinité.

—Vous l’avez donc entendu?

—Je l’ai entendu.

Tout le monde fit un ah! de surprise.

—Est-ce bien possible! dit madame de Biezi en riant; vous êtes allé au sermon, docteur!

—Grâce à ce misérable Durosoir, reprit M. Darcy avec une indignation plaisante. Vous connaissez bien Durosoir?...

—Le naturaliste?

—Oui, le meilleur athée de Paris, après moi; eh bien! c’est lui qui m’a conduit dans ce guêpier.

—Afin de voir si le prédicateur pourrait vous convertir?

—Au contraire, dans l’espoir que nous le verrions partager notre incrédulité!

—Comment cela?

—Durosoir le prétendait décidé à abjurer le catholicisme. Vous comprenez que ç’eût été une chose curieuse à voir qu’un prêtre quittant sa boutique d’eau bénite, et signifiant son terme au pape. Aussi je me suis laissé entraîner.

—Et le prédicateur a abjuré?

—Il a prêché trois heures sur la nécessité de la foi.

Il s’éleva un éclat de rire général.

—Cela vous paraît plaisant, reprit M. Darcy avec une mauvaise humeur qui redoubla la gaieté de son auditoire; mais j’étais là, moi, écoutant forcément ce fileur de saintes phrases qui me promettait le paradis si je pouvais avoir de la foi gros seulement comme un grain de sénevé.

—Et vous l’avez refusé pour si peu! dit la marquise en riant.

—Parbleu! c’est de l’intolérance, docteur, ajouta Arthur; entre gens qui vivent de nos faiblesses, on devrait mieux s’entendre. Le prédicateur vous passe la rhubarbe, passez-lui le sénevé.

—Non, reprit madame de Biezi avec une hardiesse incisive, la haine du docteur est moins aveugle que vous ne le croyez, c’est un instinct de rivalité; les médecins voudraient tuer l’âme, parce qu’ils sont les maîtres du corps. En supprimant l’Église, on donnerait le monde à la Faculté.

—Et j’ose dire que le monde n’aurait qu’à y gagner, reprit M. Darcy avec une vivacité qui fit sourire Honorine elle-même. Oui, à y gagner, répéta-t-il plus énergiquement, car nous serions une nécessité naturelle, au lieu du prêtre qui est une convention arbitraire. En donnant aux hommes les infirmités, la nature a fondé la légitimité des médecins.

—C’est cela! interrompit Arthur, ils veulent être rois par la grâce de Dieu...

—Auquel ils ne croient pas, ajouta madame de Biezi.

—Mais, savez-vous bien que vous êtes un monstre d’impiété, docteur, dit madame de Luxeuil à demi-fâchée.

—En 93, il nous aurait toutes envoyées à la Conciergerie, ajouta la marquise.

—Est-ce vrai? s’écria madame des Brotteaux presque effrayée.

—C’est sûr, ma chère; ne voyez-vous pas que le docteur est un bâtard de Robespierre.

Le sourire de M. Darcy s’effaça subitement à ce nom.

—Ah! ne me parlez pas de ce misérable, madame la marquise, s’écria-t-il; c’est le seul homme de la Convention que j’abandonne à ses ennemis. On peut le justifier d’avoir voté la mort du roi, permis le massacre des prisons, égorgé les Girondins; mais il restera toujours une accusation dont rien ne pourra l’absoudre: C’est lui qui nous a rendu l’Être suprême!!!

La conclusion était si inattendue, qu’elle n’excita même pas le rire; tous les auditeurs se regardèrent.

—Parle-t-il sérieusement? demanda madame de Biezi, qui fixa les yeux sur le docteur avec curiosité.

—Très-sérieusement, Madame, répondit Darcy en prenant une attitude grave.

—Alors, il est fou, s’écria madame des Brotteaux, qui se recula par un mouvement instinctif.

—C’est-à-dire que c’est à ne plus le voir! ajouta la comtesse scandalisée.

—Et moi, reprit la marquise en riant, qui l’ai invité à venir demain dîner avec l’internonce.

—Quoi! cet Italien que j’ai rencontré hier chez vous? dit le médecin.

—N’est rien de moins qu’un cardinal.

Darcy frappa le bras de la causeuse sur laquelle il était assis.

—Eh bien! n’importe! reprit-il résolûment, j’ai accepté et j’irai.

—Vous?

—Oui. Je suis bien aise de pouvoir dire, une fois dans ma vie, ma façon de penser devant un des familiers de sa sainteté... dût-il me faire brûler plus tard.

—Fanfaron! interrompit la comtesse, vous savez bien que l’Église ne brûle personne.

—C’est vrai, fit observer Darcy, elle se contente de corrompre, en distribuant des recommandations, des places, de l’argent! Quand on n’a pu devenir ni ingénieur, ni avocat, ni commis à cheval dans les droits-réunis, on se fait catholique, et les prêtres se chargent de vous avoir une dot.

—Eh bien! que trouvez-vous de répréhensible?...

—Moi, rien, madame la marquise; autrefois, pour convertir les incrédules on les brûlait; aujourd’hui, on les marie! C’est évidemment un adoucissement.

—Quant au mariage, le docteur a raison, dit madame des Brotteaux; le curé de Saint-Sulpice, que je connais, a toujours à sa disposition une douzaine d’héritières.

—Ah! vous me rappelez qu’il est venu me voir hier, reprit la marquise; savez-vous qui il m’a proposé de marier?

—Qui donc?

—Monsieur de Luxeuil.

—Moi! s’écria Arthur.

—Vous-même! il s’agissait d’une jeune et riche provinciale qui habite la Vendée, où elle se résigne à être une sainte en attendant mieux. Vous deviez aller faire sa connaissance, avec une recommandation de l’archevêché.

—Et qu’avez-vous répondu? demanda madame de Luxeuil.

—Mon Dieu! dit la marquise en laissant son regard glisser sur Honorine, qui se tenait à quelques pas occupée d’une tapisserie, j’ai répondu que monsieur Arthur n’aimait point les déplacements, et que, selon toute apparence, il attendrait le bonheur à domicile.

L’allusion était si claire qu’il y eut un mouvement parmi les auditeurs. Marquier rit d’un air approbatif, la comtesse parut inquiète et le docteur tourna les yeux vers Honorine.

Celle-ci ne comprit point d’abord, mais l’espèce d’attention curieuse dont elle était l’objet l’éclaira enfin; elle rougit, puis devint pâle.

La marquise, qui prenait plaisir à son trouble, se pencha vers elle.

—Eh bien! que faites-vous donc, ma petite, dit-elle avec intention, vous brouillez vos laines.

Honorine voulut répondre; les paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres.

—Allons, soyez tranquille, je ne trahirai point votre secret, reprit madame de Biezi plus bas.

—Je n’ai point de secret, reprit la jeune fille.

—Alors, pourquoi rougir et trembler?

—Madame.., je vous jure...

—Bien, bien, nous n’avons rien vu, nous ne savons rien! Mais ne vous défendez pas, ou nous serions obligés de deviner. Quant à monsieur Arthur, j’espère qu’il me pardonnera... Et vous, messieurs, je vous recommande le silence. Vous ne m’en voulez pas au moins, comtesse? Je serais désolée d’avoir commis une inconvenance.

Tout en parlant et en riant, elle s’était levée pour prendre congé; le docteur demanda la permission de la reconduire jusqu’à sa voiture, tandis que Marquier offrait le bras à madame des Brotteaux; de sorte qu’Honorine se trouva bientôt seule avec sa tante et son cousin.

Ces deux derniers échangèrent d’abord des regards qui semblaient s’interroger et se répondre; il y eut comme un moment de délibération, puis ils parurent se décider. Arthur, qui se trouvait près de la porte, la referma sans affectation, pendant que madame de Luxeuil allait s’asseoir sur le divan placé vis-à-vis d’Honorine.

—J’avais toujours prévu ce qui vient d’arriver, dit-elle d’un ton chagrin, et j’aurais juré que la première indiscrétion viendrait de la marquise.

—Je suis véritablement désolé que ces allusions aient pu embarrasser à ce point ma cousine, ajouta Arthur avec contrainte.

—Cela prouve que les positions incertaines sont toujours fausses, reprit fermement la comtesse. Après ce qui vient de se passer, il est clair que vos soins pour votre cousine ont été remarqués par tout le monde, et que vous ne pouvez les continuer plus longtemps sans les justifier.

—Vous savez que c’est mon plus cher désir, dit Arthur en s’approchant d’Honorine; si j’ai gardé le silence jusqu’à ce moment, c’est que je voulais être connu de ma cousine et la mériter; mais à défaut de paroles, mes actions lui ont assez fait connaître ce que je sens. Je suis sûr qu’elle a compris mon amour; il me reste seulement à savoir si elle l’a accepté!

En prononçant ces derniers mots, Arthur s’était approché de la jeune fille, et, posant un genou sur le tabouret placé devant elle, il voulut prendre une de ses mains. Honorine se recula par un mouvement involontaire.

—Allons, parlez sans crainte, chère enfant, reprit madame de Luxeuil, qui s’était penchée vers elle, ne désespérez pas ce pauvre garçon qui vous aime et que vous aimez.

—Moi! bégaya Honorine stupéfaite.

—Vous, ma belle. Ne l’avez-vous point, depuis six mois, pour cavalier servant? Vous êtes faits l’un pour l’autre, chère petite; tout le monde l’a remarqué: rappelez-vous les regards et les sourires qui se sont tournés vers vous quand madame de Biezi nous a déconcertés par son allusion. Voyons, si cela vous coûte trop de répondre, donnez-lui au moins votre main.

En parlant ainsi d’une voix insinuante, madame de Luxeuil poussait doucement vers Arthur la jeune fille troublée.

Ce qui venait de se passer avait été si rapide, si inattendu, qu’Honorine s’était trouvée d’abord comme foudroyée: l’aveu de son cousin amené, et, pour ainsi dire, justifié par les suppositions de madame de Biezi, l’assurance de sa tante qui semblait ne pouvoir soupçonner une hésitation, le manque de présence d’esprit qui est la suite d’un premier saisissement, tout la réduisit au silence; elle avait entendu les déclarations d’Arthur et de madame de Luxeuil se succéder, sans trouver le moyen d’y répondre, et chaque retard lui rendait plus difficile de parler.

Cependant, arrivée à ce moment suprême où l’insistance de la comtesse allait lui arracher une sorte de consentement tacite, elle fit un effort désespéré, laissa tomber la tapisserie qu’elle tenait à la main, et se leva confuse.

—Eh bien! qu’avez-vous donc, enfant, dit madame de Luxeuil, en cherchant à la retenir.

—Pardon, balbutia Honorine avec honte et prière, je ne savais pas... je n’ai point voulu... vous faire croire... oh! pardonnez-moi, Madame... mais vous vous êtes trompée!

La comtesse fit un mouvement, et Arthur se redressa.

—Ma cousine refuse! s’écria-t-il avec une surprise irritée.

—C’est impossible! interrompit vivement madame de Luxeuil: sa réputation même ne lui permet plus de balancer. Pensez-vous donc, ma chère, que l’on puisse accepter impunément, pendant près d’une année, les soins d’un jeune homme, vivre avec lui dans une intimité familière, donner enfin à tout le monde la persuasion que vous venez d’entendre exprimer par la marquise? Votre conduite a été un engagement pris devant le public, et, à moins que mon fils n’ait mérité de déchoir dans votre estime...

—Oh! je ne dis pas cela, interrompit la jeune fille, qui sentait redoubler son embarras; mais j’avais cru... que le titre de parent... justifiait... ces soins... et qu’il suffisait de les payer de mon amitié!

—Eh! qui vous demande autre chose, ma chère? s’écria la comtesse, vous voyez bien que vous l’avouez vous-même? Vous avez de l’amitié pour Arthur.

—Sans doute... Madame.

—Que voulez-vous de plus, alors? Une passion? Songez donc, ma belle, qu’il ne s’agit pas de roman, il s’agit de mariage.

—Mais... Madame, essaya Honorine.

La comtesse l’attira à ses côtés.

—Écoutez-moi, petite, dit-elle en reprenant le ton riant, j’ai plus d’expérience que vous, n’est-ce pas? Je sais ce qu’il vous faut, laissez-vous conduire... en fille soumise... et acceptez le bonheur de confiance. Allons, c’est entendu, n’est-il pas vrai, demain je m’occuperai avec Arthur de la corbeille!...

—Madame, s’écria Honorine, qui sentait sa confusion et sa douleur tourner aux larmes. Oh! j’aurais voulu que mon silence pût être compris sans offenser personne... de grâce, ne me pressez point davantage..., et surtout, pardonnez-moi, car... je ne puis...

Ce dernier mot avait été murmuré presque à l’oreille de la comtesse, sur l’épaule de laquelle Honorine venait de cacher son visage, mais la mère d’Arthur se redressa brusquement. Tous ses traits avaient pris une expression de désappointement.

—Vous ne pouvez! s’écria-t-elle, et quel est l’obstacle? Qui vous retient? Pourquoi ce changement injurieux? voyons, Mademoiselle, donnez au moins une raison. Vous ne répondez pas, vous n’en avez donc aucune et à une résolution arrêtée, nécessaire, vous ne pouvez opposer qu’un caprice! N’espérez pas m’y faire céder, je n’aurai point la responsabilité de vos actes sans en avoir la direction, et ce mariage aura lieu parce qu’il le faut... et que je le veux!

Honorine releva la tête vivement. Jusqu’alors elle s’était sentie enveloppée dans les caresses et les prières de madame de Luxeuil; énervée, pour ainsi dire, par son insidieuse tendresse, elle n’avait point trouvé la force de la repousser et de rendre un coup pour une caresse; mais la menace brisa subitement ces liens de timidité. Elle tressaillit sous l’aiguillon; ses larmes s’arrêtèrent, et elle osa soutenir le regard de sa tante.

—Je sais ce que je dois de respect aux volontés de madame la comtesse, dit-elle avec fermeté; mais elle ne peut désirer que je m’engage sans prudence, et mon choix volontaire met à couvert sa responsabilité: quelles que soient les conséquences de ce choix, je les subirai sans plainte.

—Et moi, je ne les permettrai pas, s’écria madame de Luxeuil, à qui cette résistance avait enlevé tout sang-froid et toute présence d’esprit. Ah! mon indulgence vous a enhardie, vous espérez que je souffrirai patiemment votre révolte et votre ingratitude?

—Madame!

—Vous vous trompez, Mademoiselle, je saurai vous forcer à obéir ou à m’avouer la véritable cause de ce refus...

—Ne la demandez pas à ma cousine, interrompit Arthur, qui avait écouté jusqu’alors ce débat avec un mélange d’impatience et de dépit; un pareil aveu lui coûterait trop sans doute!

—Vous avez donc compris le motif? demanda la comtesse.

—J’ai compris, continua Arthur dont le regard restait appuyé sur la jeune fille, que j’avais à combattre, dans l’esprit de ma cousine, quelque comparaison défavorable...

—Quoi! s’écria madame de Luxeuil, elle en aimerait un autre?

Honorine voulut faire un geste de protestation, mais elle ne l’acheva pas. L’image de Marcel venait de traverser sa pensée, et elle sentit tout à coup pourquoi le projet de madame de Luxeuil l’avait, si douloureusement saisie. Les paroles de son cousin l’éclairaient sur ce qu’elle ne s’était point encore avoué à elle-même.

Cette espèce de révélation la troubla. Elle ne put soutenir le regard d’Arthur, rougit et baissa la tête sans répondre.

—Vous voyez que j’ai deviné juste! reprit celui-ci, avec un emportement amer et en se tournant vers la comtesse: si l’on me repousse, c’est parce qu’un autre est mieux accueilli; c’est pour lui que nous avons dû subir un refus aussi inattendu qu’injurieux! Mais qu’on ne pense pas que je m’y résigne. Non; on a laissé grandir mes espérances, on les a encouragées par tout ce qui peut donner confiance, on les a rendues publiques, et maintenant on voudrait les tromper au profit d’un autre! Je n’accepterai point cette humiliation. Si on peut me désespérer, on ne pourra du moins me faire ni méprisable, ni ridicule; je jure sur l’honneur que celui que l’on me préfère aura à me rendre compte de mes projets détruits, et que la place restera entière à un seul.

A ces mots, Arthur ouvrit brusquement la porte du salon et disparut.

Soit qu’elle voulût l’apaiser ou se concerter avec lui, madame de Luxeuil allait courir sur ses pas, lorsqu’on annonça M. le marquis de Chanteaux. Elle laissa échapper d’abord un geste de contrariété, puis, se ravisant, elle ordonna de le faire entrer dans son boudoir, et sortit pour le rejoindre.