XX.

M. Michel.

L’histoire que j’ai à vous raconter, dit-il, pourrait se résumer en quelques phrases, car elle ne renferme guère que des observations. La vie d’un philosophe n’est point celle d’un aventurier, et le drame pour lui est dans les idées bien plus que dans les incidents; mais j’ai promis de me faire connaître à vous, et, pour cela, j’ai besoin de dire par quelle série de faits et d’inductions j’ai pu être conduit à devenir ce que je suis. Peut-être ces détails, qui ont tant d’intérêt à mes yeux, n’en auront-ils que médiocrement aux vôtres. Si je vous fatigue, songez qu’un vieillard ne peut repasser par les chemins qu’il a parcourus depuis trente années sans s’arrêter à certaines places. Cette revue du passé, que je commence à votre intention, je la prolongerai peut-être pour moi-même. Le flot des souvenirs m’emportera, et je pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se montreront indulgents.

—Dites qu’ils seront trop heureux de vous écouter, reprit Françoise, en remplissant le verre de son voisin et le plaçant à portée de sa main. Racontez à votre manière, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais ça fait toujours du bien de se décharger le cœur. Il y a des instants, moi, où je dirais mes projets et mes chagrins à mes fausses fleurs; faites de même et ne vous inquiétez de rien. Dès que ça vous intéresse, ça ne pourra pas manquer de nous faire plaisir.

Le vieillard adressa à la grisette un sourire attendri et commença:

—Il est des destinées qui s’annoncent de loin, et que l’homme peut deviner dès son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a été imprévu. Né, en 1774, d’une des familles les plus riches et les plus titrées de la Touraine, je fus élevé par ma mère qui était veuve, dans le château dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui commençaient à agiter la France, et préparaient la grande Révolution de 89. Uniquement appliquée aux œuvres de charité, ma mère vivait étrangère à tous les événements publics, et moi-même mes occupations les plus sérieuses étaient la chasse ou les travaux de mon atelier de tourneur, établi dans une des salles du château. Pour récréations, j’avais les promenades à cheval et les visites aux fermiers; car la noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point à l’exemple de celle des villes, éloignée du peuple qui rendait en haine ce qu’on lui donnait en mépris; loin de là, mêlés à nos paysans, nous les regardions comme une part de notre existence. C’étaient de vieux serviteurs dont les pères avaient connu nos pères, dont les fils avaient grandi avec nos fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l’histoire de chacun d’eux; nous étions leur recours dans toute disgrâce, comme ils étaient notre appui dans tout besoin, et cet échange de services avait établi entre le noble et le vassal une solidarité qui les liait toujours d’habitude et souvent d’affection.

Cependant, lorsque la Révolution éclata, ma mère, entraînée par l’exemple de la noblesse du voisinage qui passait à l’étranger, se décida à me faire partir pour l’Allemagne. En arrivant à Coblentz, j’y trouvai un de mes parents: c’était un cousin du même âge que moi, et qui, n’étant point encore chef de nom et d’armes, se faisait appeler alors le chevalier de Rieul. Il s’était lancé dans ces intrigues de cour par lesquelles l’émigration espérait arrêter l’expansion victorieuse de la république. Il me présenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs projets et leurs prétentions me causèrent, dès le premier entretien, une surprise mêlée de répulsion. Élevé dans la pratique d’une égalité presque fraternelle, rien n’avait altéré la droiture de ma raison, et les hommes étaient restés pour moi des créatures diversement douées mais pétries du même limon. Les principes révolutionnaires contre lesquels mes compagnons s’indignaient, étaient précisément dans mon esprit, sans y avoir jamais pensé; je croyais ce qu’ils repoussaient, et je repoussais ce qu’ils voulaient défendre; évidemment le hasard m’avait mal guidé: je m’étais trompé de camp!

Je ne songeai donc qu’à regagner au plus tôt la France, et les événements ne tardèrent pas à m’y aider.

La Prusse et la Hollande s’étaient résignées à la paix après la bataille de Fleurus; le règne de la Terreur venait de cesser, le Directoire favorisait ouvertement la rentrée des proscrits; je me préparais à profiter, avec une partie de la noblesse, de cette clémence inespérée, lorsque j’appris la mort de ma mère. Cette affreuse nouvelle hâta mon départ. Je quittai précipitamment Vienne, suivi de mon cousin, et nous arrivâmes ensemble à Paris.

Le premier soin du chevalier fut de faire effacer nos noms des listes d’émigrés, et de réclamer les biens de sa famille, qui, par un heureux hasard, n’avaient point été vendus. Quant aux miens, ils étaient perdus sans retour. Les bois que nous possédions dans le Poitou avaient été abattus; les fermes de Bretagne morcelées et acquises par différents propriétaires; enfin, le domaine de la Brisaie acheté par un citoyen Michel sur lequel on ne put me donner aucuns renseignements.

Mais en livrant à un autre le château de mes pères, la nation n’avait pu lui vendre mes souvenirs; ce sol qui ne m’appartenait plus n’en restait pas moins le théâtre de mon passé, et j’étais toujours sûr d’y trouver le coin de terre où ma mère reposait. Je ne pris donc aucune autre information, et je partis pour la Touraine.

Quand j’atteignis le bourg de Preuilly, auquel touchait la terre de la Brisaie, le jour commençait déjà à tomber. Je traversai le village rapidement; mais, arrivé aux dernières maisons, je m’arrêtai, le cœur oppressé d’une inexprimable angoisse. Je venais de parcourir un pays ravagé où je n’avais vu que futaies détruites, champs en friche et maisons incendiées! Dans quel état allais-je trouver notre ancien domaine? Le château existait-il encore, et, s’il existait, le nouveau propriétaire me permettrait-il d’y entrer? Voulant m’éclairer à cet égard, je m’approchai d’une vieille femme qui filait près de sa porte, et je lui demandai la route du château.

—Tout droit devant vous, répondit-elle sans lever les yeux.

A cette réponse, mon cœur battit de joie.

—Et peut-on le visiter? ajoutai-je.

—Pourquoi non? répliqua la vieille.

—Alors M. Michel ne l’habite pas?

—M. Michel! répéta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen à M. Michel?

—Je désirerais le voir et lui parler.

—Alors que le citoyen passe son chemin; ce n’est pas ici la porte du château.

Je m’éloignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et m’adressai, un peu plus loin, à un jeune garçon d’une quinzaine d’années, qui répondit avec un empressement jovial à mes premières questions: mais à peine eus-je prononcé le nom de M. Michel, que sa figure changea d’expression; il me regarda d’un air défiant, tourna les talons et disparut derrière la dernière maison du village.

Je demeurai encore plus étonné que la première fois, et ne sachant que penser de cette visible répugnance des vieillards et des enfants à parler du nouveau propriétaire de la Brisaie.

Cependant, je continuai ma route et j’arrivai devant la grande avenue.

Rien n’avait été changé. C’était la même barrière verte ombragée par deux tilleuls; les mêmes poteaux ornés de lions de pierre; la même allée de frênes au bout de laquelle s’élevait le château. Celui-ci m’apparut bientôt de plus près, éclairé par le soleil couchant. Tout y était dans le même état qu’au moment où je l’avais quitté. Le même pied de biche, incrusté d’acier, pendait à la chaîne de la cloche d’entrée; le même banc sur lequel s’asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je revoyais la petite porte par laquelle ma mère s’échappait, le matin, pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil usé, sa serrure dépeinte par l’usage. J’appuyai le doigt sur le ressort secret qui la faisait agir; la porte s’ouvrit et je me trouvai dans la cour.

Là tout était également à sa place: les vignes, soigneusement taillées, encadraient les fenêtres du rez-de-chaussée; les rosiers du Bengale, mêlés aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits; les mêmes caisses d’orangers étaient disposées le long du perron. Pas un brin d’herbe dans les allées sablées, pas une mousse sur les seuils! tout sentait l’habitation sans que rien annonçât le propriétaire nouveau.

Comme j’arrivais près du portail, un chien sortit de la niche de pierre: c’était Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute, car ses aboiements attirèrent à la porte du pavillon d’entrée une jeune paysanne qui me demanda ce que je voulais.

Je fis quelques pas pour lui répondre; mais en m’apercevant de plus près, elle joignit les mains.

—Que Dieu nous aide! c’est le jeune maître! s’écria-t-elle épouvantée.

—Comment le savez-vous? demandai-je tout surpris.

—Oh! c’est lui! répéta la jeune fille sans me répondre et en regardant autour d’elle; Jésus! par où est-il venu?

Je lui appris que j’avais ouvert la petite porte.

—Et personne ne vous a vu? ajouta-t-elle.

—Personne.

—Entrez, alors, entrez vite. Quel malheur, mon Dieu! que le vieux père soit sorti.

Je l’avais suivie dans une pièce basse que je reconnus pour le logement du gardien Antoine. Je me rappelai alors tout à coup que ce dernier avait chez lui une petite fille, encore enfant lors de mon départ, et je me retournai vivement vers mon interlocutrice.

—Est-ce possible que vous soyez Mariette! m’écriai-je.

—Ah! vous n’avez donc pas oublié mon nom? monsieur Henri, dit-elle en souriant et rougissant à la fois.

Je courus à elle, je lui pris les deux mains et je la regardai en répétant:

—C’est Mariette! Mariette qui m’apportait tous les dimanches du pain béni... que j’asseyais sur mon cheval pour remonter l’avenue... à qui ma mère apprenait à lire!...

Et tout ému à ces souvenirs, je l’embrassai avec autant de joie et de tendresse que si j’eusse trouvé une jeune sœur.

La pauvre fille se mit à pleurer.

—Ah! monsieur Henri est bien bon de se rappeler tout cela, dit-elle, quel bonheur que monsieur Henri soit revenu en bonne santé!

—Ainsi, vous n’avez point quitté le château, repris-je: le père Antoine est toujours gardien?

—Toujours, monsieur Henri.

—Et vous êtes contents de votre nouveau maître, M. Michel?

Mariette tressaillit.

—Ne prononcez pas ce mot-là, dit-elle tout bas, vous surtout... On pourrait soupçonner...

—Quoi donc? demandai-je, subitement ramené au souvenir de ce qui m’était arrivé en traversant le village.

—Rien, rien, dit précipitamment la jeune fille; le mieux est de se taire... D’autant que voici quelqu’un, écoutez!

Fingal venait en effet d’aboyer; et, en regardant par la fenêtre, nous aperçûmes le père Antoine qui traversait la cour avec un homme vêtu d’un large pantalon et d’une carmagnole bleue.

—Seigneur! dit Mariette effrayée, c’est le municipal; il va vous arrêter s’il apprend qui vous êtes!

Mais il en était déjà instruit. Je m’étais heureusement muni, en quittant Paris, de toutes les pièces qui prouvaient ma radiation de la liste des émigrés. Je les présentai à l’agent de la commune, qui les trouva en règle et me complimenta sur mon heureux retour, en ajoutant que le château était justement vide pour le moment, et que je pourrais encore me regarder comme chez moi.

—M. Michel n’est donc point ici? demandai-je.

—Il doit arriver... dans quelques jours, répliqua Antoine avec embarras.

—Mais, en attendant, le citoyen Henri pourra reprendre possession de son ancienne chambre, fit observer le municipal; il la trouvera absolument telle qu’il l’a laissée.

—Est-ce vrai? m’écriai-je; je veux la voir alors; et si Antoine pense, qu’en effet, je puisse attendre ici le retour de son nouveau maître?...

—Certainement, il n’y a pas d’empêchement, dit timidement le vieux gardien.

—Alors, je reste! m’écriai-je.

Et, sans rien écouter davantage, je m’élançai vers l’escalier, je franchis le corridor et j’arrivai à l’appartement de ma mère qui précédait le mien.

Je craindrais d’allonger ce récit outre mesure, mes amis, si je voulais vous dire tout ce que j’éprouvai dans cet instant et pendant les heures qui le suivirent. Pour comprendre de pareilles émotions, il faut avoir traversé l’exil et trouver, au retour, une de ces maisons vides où les souvenirs sont des regrets.

Antoine était retourné au village pour reprendre les papiers que j’avais dû confier au municipal; je m’étais enfermé, et je passai une partie de la nuit à parcourir ces chambres désertes, où chaque place, chaque objet me parlait de ma mère! enfin, la fatigue l’emporta; je m’endormis.

Il faisait jour depuis longtemps lorsque je fus réveillé par la voix de Mariette, qui me demandait à travers la porte, si je voulais recevoir les fermiers. Je compris qu’Antoine les avait avertis et qu’ils venaient pour féliciter leur ancien maître.

Je les trouvai, en effet, réunis dans la salle d’attente avec le vieux notaire, M. Leroux. A ma vue, celui-ci tendit les deux bras..

—Le voilà, s’écria-t-il; c’est bien lui, mes amis, Dieu nous a écoutés!

Tous les paysans poussèrent une exclamation joyeuse, en prononçant mon nom. Je courus à M. Leroux que j’embrassai, puis à tous les fermiers, auxquels je serrai la main, l’un après l’autre. Il y eut un moment de confusion et d’attendrissement général. Ils m’adressaient, tous à la fois, les mêmes questions. Enfin pourtant le notaire parvint à leur imposer silence.

—Par la sangoi! nous sommes dans la tour de Babel, dit-il, en mettant sa canne entre les paysans et moi; on vous prendrait pour un club de vieilles femmes; voyons, citoyens cultivateurs, c’est assez fraterniser! il ne faut pas fatiguer le jeune gars.

Je l’interrompis en assurant que l’empressement de ces braves gens ne pouvait me fatiguer et que j’étais touché jusqu’au fond de l’âme de leurs témoignages d’affection.

—Oh! pour de l’affection, ce n’est pas ce qui leur manque, reprit le notaire gaiement, et ils en ont donné des preuves. Quand on a voulu vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m’apportant leurs économies, pour qu’on le rachetât en votre nom.

—Se peut-il? m’écriai-je attendri.

—Malheureusement la chose était impossible, continua maître Leroux. N’ayant plus, comme émigré, le droit de posséder, vous aviez perdu, à plus forte raison, celui d’acquérir. Ils voulurent alors acheter, sous leurs propres noms, les fermes et le château; mais je leur fis observer que l’on soupçonnerait infailliblement leur intention, et qu’ils s’exposeraient à mille persécutions, aussi renoncèrent-ils à leur projet.

—Et ce fut alors que le citoyen Michel se présenta comme acquéreur! demandai-je.

—C’est-à-dire que je me présentai pour lui, répliqua le notaire.

—Vous, maître Leroux!

—Moi, cher monsieur Henri, et aussitôt l’acquisition faite, j’eus soin de publier partout que ledit citoyen Michel était un des plus chauds sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu’il y avait de mieux dans le gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt et de Cobourg quiconque prétendrait vexer ses fermiers.

—Et le moyen vous a réussi?

—Assez bien pour que tous les gens du domaine aient été à l’abri des visites domiciliaires, des impôts forcés et des réquisitions.

Les paysans confirmèrent le fait d’une voix unanime.

—Aussi j’espère, reprit le tabellion d’un air riant, que M. Henri sera satisfait de l’état dans lequel il retrouvera la Brisaie.

—Satisfait pour vous, mes amis, répondis-je un peu étonné du manque de tact de maître Leroux; mais il faut surtout en féliciter le citoyen Michel...

—Au diable le citoyen Michel! s’écria le notaire avec un geste de folle gaieté; il n’y en a plus! le terrible sans-culotte était un homme de paille que nous pouvons brûler maintenant; le vrai Michel c’est nous tous, ou plutôt c’est vous seul, monsieur Henri, vous à qui nous avons eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui appartient.

Maître Leroux m’apprit alors comment il avait eu l’idée de racheter la Brisaie avec l’argent des fermiers, pour un patriote supposé dont il avait fait un épouvantail, et cette explication me fit comprendre l’impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux qui croyaient à son existence n’osaient en parler de peur de se compromettre, et ceux qui étaient dans le secret gardaient le silence de peur de se trahir.

Je n’ai pas besoin de vous dire quel avait été mon étonnement, puis quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore une fois la main à ces braves gens en les remerciant, moins avec des paroles qu’avec des larmes. Mais, à ce moment même, je sentis naître en moi le ferme désir de reconnaître ce bienfait par le dévouement de ma vie entière; c’était comme un défi de générosité jeté à mon âme. Je résolus de me montrer aussi généreux, aussi bon pour tous les hommes que quelques hommes venaient de se montrer pour moi.

Ce ne fut d’abord qu’une sensation, un élan, mais qui se transforma bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans l’éducation, de l’influence des premiers événements qui nous révèlent sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers l’entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir d’abord jusqu’où elle me conduirait.

XXI.

Les deux cousins.

Ma première idée fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien je pouvais faire à ceux qui m’entouraient.

Je fus frappé, dès le premier coup d’œil, de tout ce qui leur manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes étaient mal entretenues; les édifices d’exploitation insuffisants, mal placés; il y avait des prairies arides, d’autres noyées sous les eaux; partout les richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploitées. Je fis part de mes observations à maître Leroux qui plia les épaules.

—Cela doit être, dit-il; tout travail d’amélioration exécuté par les fermiers n’aurait pour résultat que d’élever le prix du prochain bail. Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre louée, sans se soucier d’une augmentation de valeur qui amènerait une augmentation de redevance. Telle est chez nous la constitution de la propriété, que les dépenses et l’industrie ne tournent qu’au profit du propriétaire. La part est ainsi faite à chacun: celui qui exécute tout, n’a rien; celui qui n’exécute rien, a tout! et l’on s’étonne, après cela, que nos paysans se montrent indifférents à tout perfectionnement; qu’ils persévèrent dans leur routine; qu’ils cultivent au jour le jour; comme si ce n’était pas pour eux prudence et nécessité.

Je demandai au vieux notaire quels remèdes il voyait au mal, et il me parla d’avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de baux à longs termes, enfin de ces domaines congéables, en usage dans certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu propriétaire de superficies, ne pouvait être renvoyé qu’après paiement de toutes les améliorations accomplies par lui.

Je réfléchis longtemps à ces moyens, et des idées toutes nouvelles s’éveillèrent en moi.

Je fis d’abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions qui, en leur assurant les bénéfices de toute amélioration, donnaient une prime d’encouragement à l’intelligence et au zèle. Je leur procurai les avances de fonds nécessaires; je rétablis les routes; je bâtis des greniers pour les récoltes.

Mais, après avoir songé aux instruments matériels de l’exploitation, restait à s’occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les emplois, régulariser les activités, car, à la Brisaie comme ailleurs, tout était laissé au hasard. Je m’efforçai de mettre chacun à sa place. L’un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les bandes du Maine commandées par Jambe-d’Argent. Ennemi de tout travail, il passait sa vie dans les fourrés, adonné au braconnage et souvent assailli de mauvaises pensées; je le fis venir; je lui proposai une des places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus vigilant du domaine. La fille d’Antoine, Mariette, était causeuse, alerte, avenante, mais peu disposée aux travaux sédentaires de la maison; j’engageai les fermiers à lui confier les denrées qu’ils envoyaient chaque jour au marché voisin, et la médiocre ménagère devint marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie, languissait misérable et inutile; j’en fis une surveillante pleine de sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mères aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin auquel l’ancien curé avait autrefois donné des leçons à fin d’en faire un prêtre, et qui, pris de passion pour l’étude se refusait à toute autre occupation; je le chargeai de présider aux veillées des paysans, de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de tenir leurs sentiments et leur intelligence en éveil, d’être enfin, pour eux, une sorte de bibliothèque vivante et de professeur journalier qui pût les intéresser et les instruire.

Une foule d’autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilisées successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilité des exploitations agricoles, un mécanicien pour le perfectionnement des outils, un maître d’école pour les enfants.

Ceux-ci se réunissaient en hiver, dans une salle bien chauffée, que je leur avais fait préparer, et qu’ornaient des modèles d’instruments, des gravures, des échantillons de produits formant une sorte de musée agricole. En été, ils s’établissaient sous une tente, au haut d’un tertre, entouré de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine: là, les leçons étaient données sous le ciel, parmi les chants des pinsons et les senteurs de menthes et d’églantines. Les charrettes, en revenant le soir des prairies, passaient près de l’école en plein air, et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes éloignées, couchés sur l’herbe fleurie.

Ainsi, la prospérité de chacun aidait à la prospérité de tous, et les cœurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphère de joie; car il n’y a que le bonheur injuste qui déprave; celui que l’on a mérité par ses œuvres améliore et encourage; il est comme une manifestation visible de l’équité de Dieu.

Ces succès joints à des études longtemps poursuivies, me faisaient entrevoir le système d’association humaine que je devais compléter plus lard. La mauvaise organisation de l’ordre social établi commençait à me frapper; je crus qu’il était de mon devoir d’appeler l’attention des hommes de bonne volonté sur les transformations déjà accomplies à la Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une Adresse aux propriétaires français, dont je répandis les exemplaires à profusion.

J’attendais le résultat de cet appel avec une certaine impatience, lorsque l’arrivée de mon cousin vint m’arracher à cette préoccupation.

Depuis son retour de l’émigration, le chevalier s’était fixé à Tours, où sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientôt acquis une des premières places dans la jeunesse dorée du pays. Or, ceux qui n’ont point habité la province à cette époque, ne peuvent même soupçonner ce qu’était la jeunesse oisive de l’Empire. Recrutée dans cette portion de la noblesse qui avait refusé de se rallier au mouvement national, dans la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs remplaçants, et dans quelques familles privilégiées, que la complaisance d’un préfet ou la corruption d’un chirurgien militaire affranchissait de la conscription, elle se trouvait presque uniquement composée des égoïstes, des corrompus et des lâches que la grande contagion de la gloire n’avait pu entraîner, et qui, au milieu de cette tempête de fortes ambitions et de généreux courages, avaient, maintenu à tout prix leur inutilité malfaisante. Régnant despotiquement dans les villes dépeuplées d’hommes, ces élus se livraient sans réserve aux plus monstrueux excès, et, tandis que le reste de la nation dépensait sa force à combattre l’Europe coalisée, on les vit employer la leur à essayer des vices et à inventer des orgies.

Celles-ci, du reste, étaient presque des batailles. On les avait vus chancelants et aveuglés par l’ivresse, tirer le pistolet en prenant un de leurs compagnons pour but, ou s’élancer par une fenêtre et broyer leurs membres sur le pavé. A Tours, une société formée sous le nom de tribu de Caraïbes, avait entrepris de vivre à la sauvage dans une des îles de la Loire. Hommes et femmes y passaient les journées sans autres vêtements que l’air du ciel, courant parmi les herbes, se poursuivant dans le fleuve, buvant et dansant sous les saulaies. Quelques-uns imaginèrent enfin, à la suite d’une orgie et pour porter plus loin l’imitation, de lier au poteau un des Caraïbes et de l’entourer de feu, en l’engageant à répéter son chant de guerre. Les cris du patient attirèrent heureusement des pêcheurs, qui le délivrèrent et le reconduisirent chez ses parents à demi-mort[C].

Mais, cette fois, les plaintes de la famille réveillèrent l’autorité; on commença une enquête, on parla d’arrestations, et le chevalier, qui avait été un des acteurs les plus compromis dans cette folle saturnale, s’effraya et prit la fuite.

Il arriva à la Brisaie, où il me demanda de le cacher. Quelle que fût ma répugnance, je dus l’accueillir; mais le lendemain de son arrivée, une escouade de gendarmerie se présenta accompagnée du procureur impérial.

A leur entrée, le chevalier avait pâli et s’était levé. Un des magistrats s’avança vers nous, en demandant le maître de la maison. Je me nommai, il fit signe à tout le monde de se retirer, ordonna de garder les issues, et nous restâmes seuls.

Le juge d’instruction s’était assis devant une table, des papiers à la main; mon cousin, saisi, se tenait en arrière et caché dans l’ombre: je me trouvais seul debout devant le procureur impérial.

C’était un homme grand, sévère, magistral, dont tous les mouvements révélaient la haute opinion qu’il avait de ses fonctions et de lui-même. Il me regarda avec gravité et dit d’une voix solennelle:

—Je viens remplir un devoir pénible, Monsieur, d’autant plus pénible que je dois l’exercer contre un homme qui, par son rang et son éducation, semblait destiné à soutenir le bon ordre au lieu de le troubler.

Je m’inclinai sans rien trouver à répondre en faveur du chevalier.

—J’ai lieu de croire, du reste, ajouta le procureur impérial, en remarquant mon silence, que notre visite à la Brisaie était prévue.

—Je dois avouer que je la craignais, répliquai-je.

—Ainsi, vous aviez conscience de la culpabilité de l’acte commis? reprit-il.

Je répondis avec embarras, mais affirmativement.

Les deux magistrats se regardèrent.

—C’est une franchise digne de celui qui a écrit l’Adresse aux propriétaires français, dit le juge d’instruction d’un accent railleur. Elle ne sort pas moins des habitudes que son livre.

—Vous l’avez lu? demandai-je avec l’empressement d’un auteur convaincu, qui désire connaître l’effet produit par son œuvre.

—Oui, Monsieur, dit le procureur impérial en s’avançant vers moi, et la preuve, c’est que nous venons au nom de la loi pour en arrêter l’auteur.

Le chevalier ne put retenir un cri d’étonnement. Je regardai les deux magistrats, persuadé que j’avais mal entendu.

—Vous venez m’arrêter? répétai-je.

—Comme prévenu d’avoir imprimé un écrit pouvant nuire à la sûreté de l’État, continua le juge d’instruction; crime prévu par l’article 102 du Code pénal.

Le coup était si inattendu que je restai d’abord muet. Enfin, revenu de ma première surprise, je me fis répéter l’accusation, et je voulus savoir ce que l’Adresse aux propriétaires français pouvait avoir de dangereux pour la sûreté de l’État.

—Vous le demandez? s’écria le procureur impérial, avec une sorte d’indignation; quand vous y proclamez hautement votre horreur pour la guerre et pour les conquérants... ce qui est une attaque évidente contre Sa Majesté l’Empereur et un plaidoyer indirect contre la conscription; quand vous déclarez que la propriété n’est pas constituée au profit du plus grand nombre... ce qui est une invitation à changer les lois qui la régissent; quand vous proclamez enfin la nécessité d’institutions qui n’ont été ni votées par le corps législatif, ni promulguées par le sénat conservateur, ni recommandées par les décrets impériaux. On ne saurait réprimer trop sévèrement, Monsieur, des déclamations qui tendent à faire croire au peuple français qu’il lui manque quelque chose, et le devoir de tous les magistrats est de combattre ceux que Sa Majesté l’Empereur a si justement flétris du nom d’idéologues.

Je voulus répondre; mais comme tous les accusateurs publics qui trouvent qu’il n’y a plus rien à dire quand ils ont fini de parler, il m’interrompit en déclarant que le moment de plaider la cause n’était point venu. Le juge d’instruction ajouta que j’avais reconnu moi-même l’existence du délit en avouant que je craignais leur visite. Je dus alors expliquer comment je l’avais cru provoquée par la présence du chevalier. Les regards des deux magistrats se dirigèrent vers ce dernier.

—Ah! je comprends, dit le procureur impérial; le mandat d’amener allait, en effet, être signé, lorsque Monsieur a quitté Tours, heureusement pour lui que le jeune Destouches se trouve hors de danger, et que ses parents ont retiré leur plainte.

Le chevalier fit un geste de joie.

—Le ministère public pouvait néanmoins poursuivre, continua le magistrat; mais il eût fallu compromettre des noms estimés, affliger des familles honorablement placées, nous avons cru qu’il était plus sage d’étouffer tout débat et d’éloigner la personne compromise.

—M’éloigner, répéta le chevalier inquiet, comment cela, Monsieur?

—En quittant le pays sans retard, reprit le procureur impérial; notre indulgence est à ce prix.

Le chevalier déclara qu’il partirait le jour même, et sortit précipitamment.

Après de longues perquisitions faites dans le château et la saisie de mes papiers, on me fit monter, avec deux brigadiers, dans une voiture fermée autour de laquelle se rangèrent les gendarmes.

En quittant l’avenue du château, j’aperçus le chevalier qui, penché à la portière de sa calèche de voyage, me fit un signe d’adieu.

Il prenait libre et joyeux la route de Paris, tandis qu’on m’emmenait prisonnier à Tours.

Ici Françoise qui avait déjà poussé plusieurs exclamations ne put se contenir.

—Est-ce bien possible, cria-t-elle, et ce sont des juges qui ont fait cela?

—Pourquoi pas? dit Marc; les juges ne sont pas chargés d’être justes, ils sont chargés d’appliquer les lois. Tu es dans la rue parce que tu ne peux payer un loyer; cela inquiète les bourgeois: en prison! Tu demandes de quoi acheter du pain parce que tu en manques, cela ennuie ceux qui ont dîné: en prison! le juge ne dit pas que la loi est bonne; mais il dit que c’est la loi.

—Alors il faut la changer! reprit vivement la grisette. Quel mal y aurait-il donc à ce que tout le monde fût heureux, comme à la Brisaie?..... Oh! si j’avais pu vivre là! vous m’auriez donné les enfants à soigner, pas vrai, monsieur Michel? pauvres chéris! comme je les aurais aimés, caressés, pomponnés; rien que de voir un enfant, tenez, ça me fait venir des larmes de joie!... Et dire même que le mien... je ne puis pas...

Elle s’arrêta pour essuyer ses yeux.

—Il est certain que si on choisissait, reprit le Furet, ça ne serait pas de courir comme un barbet dans les rues de Paris et de dormir par nichées dans un garni. Pour ma part, je préférerais coucher dans les foins et conduire une bonne paire de bœufs. Deux fortes bêtes, comme ça, qui vous obéissent et font de bon ouvrage sous votre main, ça doit donner du plaisir.

—Moi, j’aime mieux les moutons, reprit Brousmiche; j’aurais été si heureux d’en avoir à garder. On est en plein air et on vit tout seul avec son chien... ce qui fait que personne ne rit de vous.

—Eh bien! voilà ce que M. Michel voulait, reprit Françoise; mettre chacun à sa place: et dire qu’on lui en a fait un crime! J’espère au moins que vous n’êtes pas resté longtemps en prison?

—Six mois seulement.

—Six mois!

—Qui me profitèrent plus que toutes les années passées à la Brisaie.

—Comment cela?

—Parce que ce fut pour moi l’occasion de révélations inconnues et le point de départ d’une nouvelle vie.

XXII.

Esquisses du peuple.

Une fois la première surprise et la première indignation passées, ma captivité me parut facile à supporter. Les ordres d’abord sévères, furent bientôt adoucis; l’argent fit le reste et m’acheta tout ce qu’une prison peut renfermer d’aisance et de liberté.

Je ne tardai pas d’ailleurs à reconnaître que le hasard m’avait offert une nouvelle occasion d’études. Après avoir vécu parmi les hommes soumis au joug de la société, j’allais connaître ceux qui l’avaient brisé. Je passais d’un milieu encore sain dans celui des désespérés. Ici j’allais voir toutes les maladies de l’intelligence mal employée, tous les ulcères creusés dans le cœur par des passions sans emploi, toutes les infirmités morales créées par l’ignorance ou la misère. Lugubre examen qui me fut à la fois une affliction et un encouragement! Car, si chaque instant me révélait une nouvelle plaie, chaque réflexion m’en montrait l’origine, et, comme le médecin attentif, je retrouvais jusque sous cette pourriture humaine, les grands principes d’une organisation non pas vicieuse, mais déviée.

Descendant au préau pendant les heures de promenade, j’interrogeais ces malheureux sur leur passé; je cherchais à retrouver, dans leurs récits, le point de départ de chacun des vices qui les avaient perdus plus tard; je m’efforçais enfin de dresser, pour chacun d’eux, cet arbre généalogique des péchés capitaux qui, selon un poëte espagnol, devient, aux enfers, le titre de noblesse de chaque damné.

Cette étude m’ouvrit mille perspectives nouvelles. Les lueurs qui avaient déjà traversé mon esprit se multiplièrent et s’étendirent; je commençai à comprendre que Dieu ne m’avait pas destiné à l’exécution d’un perfectionnement partiel, accompli au profit de quelques-uns, mais à une mission générale au profit de tous. Dès ce moment je résolus du poursuivre, sous toutes les formes et par tous les moyens, cette enquête de l’humanité qui devait me révéler sa véritable loi.

Ce fut une décision lentement prise, mais souveraine. Une fois les doutes écartés, cette idée de régénération devint, pour ainsi dire, la reine absolue de ma vie entière; je lui fis une phalange de tout ce qu’il y avait en moi de forces, de sentiments, de désirs, et quand la phalange eut formé ses rangs, je criai: Allons! et je partis, comme Alexandre, pour la conquête du monde.

Ma mise en liberté vint heureusement seconder ma résolution. Après beaucoup d’interrogatoires, de délais, d’hésitations, on trouva qu’une détention préventive de six mois suffisait à ma punition et l’on m’ouvrit la porte de la prison. L’Adresse aux propriétaires français resta seulement supprimée.

Mais j’y attachais maintenant peu de prix. Depuis un an, mes idées s’étaient agrandies, j’entrevoyais déjà les grandes lignes d’un plan complet et nouveau; il ne me restait plus qu’à achever les études commencées.

Seulement, pour cela, il fallait connaître le peuple des villes, comme je connaissais celui des campagnes, vivre au milieu de lui sur un pied de confiance et d’égalité. Mon parti fut aussitôt pris. J’abandonnai l’administration de la Brisaie à maître Leroux; je pris des mesures pour que les revenus pussent être accumulés pendant cinq années, sans qu’il me fût possible d’en rien enlever et je partis à pied pour Paris, avec quelques centaines de francs et un passe-port accordé à Joseph Michel, tourneur.

Le voyage de l’ouvrier lorsqu’il est jeune et fort, qu’il ne laisse point après lui de famille, et qu’il possède de quoi subvenir aux besoins de la route, offre une continuité d’impressions charmantes. Tandis que le riche passe, emporté dans sa dormeuse et ne connaissant le monde qu’il traverse que par ses plaintes aux maîtres de poste ou ses débats avec les postillons, l’ouvrier, lui, jouit de tout ce qu’il voit, se mêle à tout ce qu’il rencontre. Il boit aux fontaines du chemin, cueille la mûre le long des haies, se repose avec les moissonneurs sous les gerbes en faisceaux. Tout lui est frère et ami: il jette un bon jour à la paysanne qui passe; il parle au jeune pâtre qui ramène les troupeaux de la friche éloignée; il accepte une place près du voiturier qui regagne son village et apprend ce qui fait la tristesse ou la joie de la paroisse. Ainsi, tout devient pour lui plaisir et enseignement. Partout, il laisse quelque chose de sa vie et prend quelque chose de la vie des autres; c’est un continuel échange d’émotions, de regards, de paroles. Quand le riche voyageur passe, ce n’est qu’un attelage qui use le pavé; mais quand l’ouvrier chemine, c’est un homme qui traverse le monde des hommes.

J’éprouvai si vivement cette sensation que le voyage fut pour moi une source de perpétuels enchantements. Profitant du droit que me donnaient ma veste et mes guêtres poudreuses, j’avais quitté la réserve égoïste du monde cultivé pour la joyeuse familiarité du peuple. Je m’arrêtais près du seuil afin de demander ma route et je liais conversation avec tous les passants, libre de la prolonger ou de l’interrompre selon ma fantaisie.

Un matin, en quittant Nemours, je fis la rencontre d’un ouvrier qui fumait à la porte d’un cabaret, et qui me cria du seuil:

—Eh bien! coterie[D], est-ce qu’on ne boit pas le coup du matin pour tuer le ver?

Je m’excusai en répondant que je ne voulais point m’arrêter, de peur de ne pouvoir gagner Fontainebleau avant la chaleur.

—Tu vas donc à Paris? me demanda-t-il; alors nous ferons la route à deux, mon fils, ce qui n’en fera que la moitié pour chacun... Seulement, il faut prouver qu’on est Français en buvant ensemble un coup de schnick.

L’air jovial de mon compagnon me plut, j’entrai avec lui au cabaret; mais, après le premier verre offert par moi, il fallut en accepter un second, puis il proposa de recommencer. Je déclarai que je voulais partir sans plus long retard; et lorsqu’il me vit sortir, il se décida enfin à me suivre.

—Tu me fais l’effet d’un bon enfant, mais un peu bégueule sur la chose du petit verre, me dit-il, quand il m’eut rejoint, ce n’est pas là le tempérament de Robert Brigoire, dit Pompe-à-mort. Il a tant battu de fer qu’il est resté affligé d’une soif d’Anglais..... A propos d’Anglais, comment qu’on t’appelle?

Je lui dis mon nom et ma profession.

—Tiens! je t’ai pris pour un compagnon de la truelle, reprit-il; mais n’importe, je veux t’apprendre à ne pas bouder devant le coup de croc, et, pour commencer, tu accepteras une politesse au premier bouchon. J’ai encore douze livres dix-sept sous qu’il faut fricoter.

Je tâchai de lui faire comprendre qu’il serait plus sage de les réserver pour le cas où il ne trouverait point d’ouvrage, en arrivant à Paris.

—Ah! bien oui, interrompit Robert, si on pensait au lendemain, il n’y aurait jamais de plaisir. Pour nous autres compagnons, vois-tu, le lendemain c’est la misère, les maladies et tout le tremblement; aujourd’hui, c’est le petit verre et la chanson grivoise. Va donc pour aujourd’hui, et au diable le lendemain! Justement voici un cabaret; j’offre le coup de consolation, mon vieux, en avant, marche.

Je déclarai à Pompe-à-mort que ses habitudes n’étaient point les miennes, et que je refusais positivement; il entra donc seul, tandis que je continuais ma route, mais il me rejoignit bientôt et recommença à causer.

Robert ne manquait ni d’intelligence, ni de bons sentiments; par malheur, des habitudes d’ivrognerie menaçaient de tout éteindre. Je tâchai de l’avertir doucement, mais il avait lui-même la conscience du sort qu’il se préparait sans avoir la force de s’arrêter.

—Il est trop tard, vois-tu, Michel, me dit-il avec une certaine tristesse: un ivrogne déclaré ne peut pas plus s’empêcher de boire qu’une éponge de prendre l’eau. Dans le principe, j’avais peu de goût à la chose; l’eau-de-vie me brûlait le gosier, et je n’en buvais que par respect humain, pour ne pas m’entendre traiter de fille; mais petit à petit, je m’y suis accoutumé. Après la journée, on ne sait que faire: nous n’avons pas, comme le bourgeois, des salons où l’on peut causer en se chauffant; chez nous, c’est triste et froid; les femmes ont à raccommoder les nippes, à savonner; il faut parler bas à cause des enfants qui dorment; alors, pour avoir un peu de liberté et d’aisance, on descend chez le marchand de vin. Le dimanche, c’est encore pis: les gens éduqués peuvent lire la gazette, faire des visites en fiacre, chanter des morceaux avec accompagnement de guitare; nous autres, nous n’avons toujours que le cabaret.

—Mais le lundi au moins vous pourriez retourner au travail.

—C’est selon; quand beaucoup d’ouvriers manquent, les maîtres vous renvoient souvent, sous prétexte qu’il n’y a pas de profit à allumer les forges, de sorte que votre bonne volonté ne vous sert à rien, et qu’on se dit: Puisqu’on ne veut pas nous faire travailler quand les autres s’amusent, allons nous amuser avec eux, et voilà comme on devient un noceur fini[E].

En arrivant à Paris, Robert me proposa de me conduire au logement qu’il habitait avant son voyage.

—Ce n’est pas un garni, me dit-il; mais j’y vais de préférence, parce que le bourgeois me connaît et me fait crédit; il y a au-dessous une gargote où l’on trempe la soupe à deux sous, et où l’on vend du vin de vigneron à sept; à moins que tu n’aies l’habitude de te nourrir de Madère et de petits pieds, ça doit t’aller comme un gant de tricot.

J’acceptai l’offre du forgeron, qui me conduisit rue des Arcis, à une maison bâtie en colombage et qui n’avait que deux étages. Le rez-de-chaussée était occupé par le gargotier, principal locataire, qui sous-louait ensuite en détail. Le père la Gloriette était un petit homme ventru, rougeaud, riant, qui tutoyait tout le monde. Dès le premier coup d’œil, je le reconnus pour un de ces égoïstes qui ont adopté la bonhomie comme une enseigne. Il nous accueillit avec force exclamations de joie, nous adressa vingt questions dont il n’attendit pas les réponses et remplit deux petits verres qu’il nous offrit. Robert lui annonça, en me montrant, qu’il lui amenait un nouveau locataire.

—Comme ça se trouve, s’écria le gros homme; justement, j’ai deux lits de sangle disponibles dans le petit cabinet du second; vous serez là avec le père Barrier.

—L’horloger?

—Oui, un assez mauvais locataire, car il ne consomme rien, mais le roi des camarades de chambrée, vu qu’on l’entend à peine respirer.

—Il est toujours occupé d’inventions?

—Il en cherche une qui, à l’entendre, doit tout révolutionner, mais tu sais, il a toujours peur qu’on ne lui vole ses idées, et il fait le cachotier; du reste, vous n’avez qu’à monter pour lui parler de la chose.

Je décidai Robert à me faire voir le chemin, et nous arrivâmes à une chambre basse et obscure, dont tout l’ameublement consistait en trois lits de sangle et en trois tabourets. Près de la fenêtre un homme maigre, chauve et déjà vieux, limait sur un petit établi couvert de fragments de cuivre, de morceaux de fer et d’outils. A notre vue, il s’interrompit brusquement, jeta la pièce qu’il travaillait dans le tiroir de l’établi et le referma avec vivacité.

—Eh bien! est-ce que vous nous prenez pour des cambrioleurs (dévaliseurs de chambre), bonhomme Barrier? demanda Robert.

—Tiens, c’est toi, Pompe-à-mort, dit l’horloger, te voilà donc de retour?

—Avec un camarade de chambrée que je vous amène.

—Ah! vous allez loger ici, reprit Barrier, dont le regard se fixa sur moi avec inquiétude: vous êtes alors compagnon d’état?

—Fi donc! papa Barrier, reprit Robert; regardez-moi les mains de ce garçon et dites si c’est là le cuir d’un batteur de fer?

—Monsieur serait-il mécanicien? demanda l’horloger avec anxiété.

—Juste, dit Pompe-à-mort en riant: mécanicien en bâtons de chaise, constructeur de chabots et ingénieur de rouleaux de serviettes. Si vous êtes gentils, il vous tournera un étui pour mieux cacher vos inventions.

Le front du vieil ouvrier se plissa.

—Les mieux cacher, répéta-t-il; ah! oui, si je l’avais fait, d’autres ne seraient pas devenus riches, en me dépouillant de ce qui était mon bien. Seul, j’ai tout cherché, tout découvert, et le maître qui me faisait travailler en a profité; c’est lui que l’on connaît, c’est lui que l’on vante; c’est lui qui porte la croix que j’ai gagnée.

—Et n’avez-vous pu réclamer votre droit? demandai-je.

—Quel droit? reprit l’horloger amèrement, n’étais-je point aux gages du fabricant; n’avait-il point fourni la matière? La découverte était à lui puisqu’elle venait de ses ateliers, car le cerveau de l’ouvrier fait partie des outils; c’est un creuset loué; tout ce qui en sort appartient au maître. Notre métier, à nous autres, est d’inventer, et à lui d’acheter le brevet de notre invention. Ce n’est pas le capital qui est un instrument pour l’intelligence, mais l’intelligence qui est un instrument pour le capital. Le jour où j’ai voulu réclamer une part dans les bénéfices que le maître me devait, il m’a chassé et les avocats m’ont dit que c’était la loi.

—Eh bien, une autre fois vous ferez vos conditions, dit Robert; vous n’êtes pas à ça près d’une invention et vous pouvez en trouver une autre.

—Pour inventer il faut du temps, de l’espace, des outils, de l’argent, dit l’horloger, et tu vois où j’en suis?

—Il est certain que ça ne peut pas se comparer aux Tuileries, reprit Pompe-à-mort, en promenant autour de lui un regard insouciant; mais pourquoi donc que vous avez quitté la grande chambre de devant?

Barrier n’eut point le temps de répondre; la porte venait de s’ouvrir bruyamment, et une grisette entra en chantant:

—Eh! c’est la voisine Farandole, dit Robert.

—Tiens! Pompe-à-mort, s’écria la jeune fille, comment donc que tu te trouves ici, mauvais sujet?

—Je m’y trouve parce que j’y suis, ma vieille, reprit gaiement Robert, en l’entourant d’un de ses bras et lui donnant un gros baiser sur chaque joue.

—Eh bien comme ça se trouve, dit Farandole qui l’avait laissé faire, moi qui donne justement une soirée aujourd’hui.

—Une soirée?

—Avec de la galette et du punch! rien que ça.

—Tonnerre! voilà qui est un peu bon genre pour le quartier! c’est donc le brigadier qui régale?

—Ah! bien oui, le brigadier: je ne le-connais plus!

—Avec qui que tu es maintenant?

—Avec moi toute seule! ça me fait un changement. Mais, dis donc, c’est-il un de tes amis, ce garçon?

C’était moi qu’elle désignait. Robert répondit que j’étais son nouveau camarade de chambrée.

—Alors, faut qu’il vienne avec toi, reprit Farandole, nous verrons s’il est farceur; et vous aussi, père Barrier, je vous attends; il y aura toute la maison d’abord; même le papa Jérôme, qui a promis de venir quand la marmaille serait couchée. Ainsi, c’est convenu, les enfants; à sept heures la fête commence, une mise décente est de rigueur, on sera reçu en sabots...

A ces mots la grisette prit les deux mains de Robert, fit deux ou trois fois le tour de la chambre en dansant, et sortit sur l’air de la Farandole, ronde favorite à laquelle elle devait son nom.

Robert et moi, nous arrivâmes chez la grisette à l’heure convenue. Quelques-uns des invités s’y trouvaient déjà: c’étaient des ouvrières appartenant aux fabriques du faubourg Saint-Marceau, mais dont la tenue prouvait évidemment l’habitude de faire, dans la rue, leur cinquième quart de journée[F], et deux jeunes gens en casquette, vivant de ces industries équivoques qui préparent au vice par l’oisiveté. Le père Barrier ne tarda pas également à arriver avec la Gloriette, qui apportait le punch dans un saladier.

On s’assit autour de la table; Farandole remplit les verres, et la conversation commença à s’animer.

Robert surtout, qui revenait sans cesse aux rafraîchissements, ne tarda pas à s’égayer outre mesure.

—Allons, Pompe-à-mort, un peu de tenue, dit la grisette en voulant arrêter ses libations; il faut garder la part du papa Jérôme.

—Tant pire pour les absents! cria Robert en remplissant son verre; pourquoi qu’il ne vient pas, cette vieille rosière de Salency. Je parie qu’il donne le sein à un de ses moutards.

—Taisez-vous, vaurien, le voici!

Un petit homme, à figure douce et à manières timides, venait, en effet, d’entr’ouvrir la porte, son bonnet de laine à la main.

—Faites excuse, la compagnie, dit-il en entrant avec précaution; messieurs et mesdemoiselles, j’ai bien l’honneur... Il ne vous est rien arrivé depuis ce matin, mam’zelle Farandole? Bonjour, monsieur Robert, comment va la vôtre?

—Asseyez-vous, vieux papa, dit celui-ci, en avançant une chaise au nouveau venu. Pourquoi donc arrivez-vous si tard?

—C’est pas de ma faute, répondit Jérôme, en s’asseyant à quelque distance de la table; foi d’homme, j’ai fait mon possible; mais j’avais à finir une grosse de boutons que je dois livrer demain.

—Les affaires vont donc à cette heure, papa?

—Vous êtes bien bon, monsieur Robert, ça va pas mal, grâce à Dieu! mais il était temps, car la morte-saison avait consommé tout ce qu’on avait pu mettre dans la tirelire.

—Oui, fit observer Barrier, dans le bon temps on la remplit, en se retranchant tout agrément, et dans les mauvais on la vide, en ne se donnant qu’une partie du nécessaire!... On continue comme ça une quarantaine d’années, et alors, si on est bien avec son commissaire, on obtient une place à l’hôpital.

—On fait comme on peut, mon cher monsieur Barrier; on fait comme on peut, répliqua Jérôme avec douceur. Certainement, c’est triste d’aller à l’hôpital, mais alors les enfants sont élevés!

—Brave père, va! dit Farandole touchée, malgré elle, dans son cœur de femme.

Et elle remplit un verre qu’elle présenta à l’ouvrier boutonnier. Celui-ci parut hésiter à l’accepter.

—Est-ce que vous n’aimez pas le punch? demanda Robert.

—C’est-à-dire, je l’aime peut-être, dit Jérôme, embarrassé et souriant; mais, vous concevez... qu’un père de famille... doit éviter la dépense...; aussi je crois que je n’en ai jamais bu.

—C’est juste! reprit un des jeunes gens en casquette: l’eau filtrée et les pommes de terre, voilà le régime de la vertu! C’est pourtant drôle, dites donc, qu’il y ait comme ça les trois quarts du monde condamnés à vivre en pénitence sur cette gueuse de terre, sans jamais goûter à ce qu’elle donne de bon.

—Voilà ce qui ne me va pas à moi, ajouta son compagnon. Travailler douze heures pour n’avoir qu’une botte de foin, ça peut convenir à un cheval de cabriolet, mais pas à un homme.

—Et c’est pourquoi tu l’es logé dans la rue de Saint-Lâche? demanda Robert: faut prendre garde, mon petit; ce quartier-là est bien près du Palais-de-Justice.

Le jeune homme fut un mouvement d’épaules.

—Connu! dit-il; mais quand il arriverait un malheur!... quelques mois passés à l’ombre n’ont jamais fait de mal à la santé: le gouvernement nous donnera pour rien la pension et le logement, pendant que vous crèverez de faim... et de plus, nous sortirons de là avec une masse!...

—C’est pourtant vrai! dit Barrier pensif.

—Ah bah! faut pas dire ces choses-là! s’écria une de ouvrières; ça fait venir des idées... qui vous ennuient.

—Et ça vexe Jérôme, ajouta Robert.

—Oui, oui, interrompit Farandole, qui venait de vider le saladier dans les verres; ne mécanisez pas les honnêtes gens devant le papa Jérôme.....; il pourrait prendre la chose pour lui, et il a déjà assez de croix.

Jérôme releva la tête. Le punch avait fait monter une légère rougeur à ses joues ternes, et son œil avait pris un peu plus d’assurance.

—Faites excuse, mam’zelle Farandole, dit-il avec une certaine vivacité: j’apprécie l’intention de ce que vous dites; mais je ne voudrais pas laisser croire à la compagnie que j’aie à me plaindre de personne, ni que je ne sois pas bien dans mon ménage...

—Oh! ça, on sait que la mère Jérôme est la reine des braves femmes, interrompit la grisette.

—Oui, je pense pouvoir me permettre de dire qu’on n’a rien à lui reprocher, reprit le boutonnier, dont l’accent trahissait un attendrissement intérieur; depuis douze ans que nous habitons le quartier, elle est connue..... Toujours au travail, et jamais d’humeur, avec ça!..... Les enfants sont encore à savoir ce que c’est que d’être battus.

—Aussi, sont-ils gentils, dit Farandole; ils ne me rencontreraient pas sans me dire bonjour.

—Et jamais de bruit dans les escaliers, ajouta la Gloriette.

—Et ça va tous les jours à l’école, continua l’horloger.

—Tous les jours, monsieur Barrier, reprit l’ouvrier, à qui ces éloges firent venir les larmes aux yeux; l’aîné sait déjà lire, écrire et chiffrer, et les deux petites aident la mère à coudre. Ce sont de vrais anges du bon Dieu!... Aussi quand ils sont autour de moi, voyez-vous, et que j’entends la bonne femme qui tripote dans le ménage en chantonnant, je ne demande rien que de continuer à vivre aussi heureux.

—Eh bien! je comprends ça! s’écria Farandole; oui, voir des mioches qui prospèrent, qui rient, qui vous caressent; ça doit joliment vous assaisonner les épinards. Si le beurre est trop cher, eh bien, on a leur bonheur... et on mange son pain avec.

—Et puis, reprit Jérôme, enhardi par cette approbation, il peut venir une bonne chance. Il y a deux ans, un bourgeois a été sur le point de me faire l’avance qu’il me faut pour fabriquer à mon compte: il m’avait promis cinq cents francs, malheureusement il a fait des pertes...

—Et vous n’avez rien eu? acheva ironiquement Barrier.

—Non, mais une autre occasion peut se présenter; il faut toujours espérer, monsieur Barrier; ça ne fait de mal à personne, et ça vous fait du bien; tandis qu’on se mine à envier ceux qui sont mieux placés et que souvent ça donne de mauvaises tentations. Je sais bien qu’il y en a qui reçoivent une pauvre part dans le monde, mais c’est une raison pour ne pas la rendre plus mauvaise par son manque de raison: quand on vous a mis dans l’eau jusqu’au cou, faut pas y enfoncer encore la tête par mauvaise humeur, ou l’on croira que c’est de votre faute si vous vous noyez... Je ne dis point ça, au moins, pour offenser la compagnie.

—On le sait bien, père Jérôme, allez, dit Farandole, qui était devenue sérieuse.

—Alors, elle m’excusera d’avoir hasardé aussi mon petit mot, reprit le boutonnier qui s’était levé en souriant, et elle me permettra de la saluer, vu que les enfants n’auront pas voulu s’endormir sans me dire bonsoir... c’est une habitude... en vous remerciant mademoiselle Farandole, et la compagnie, à l’avantage!

Il salua plusieurs fois avec son bonnet et sortit.

Ce qu’il venait de dire avait évidemment impressionné les auditeurs. A mesure qu’il parlait, leur cynisme révolté avait fait place à je ne sais quel vague respect pour cette probité si simple et pour cette résignation si heureuse. Robert, qui avait fait demander de l’eau-de-vie, buvait coup sur coup, comme s’il eût voulu s’étourdir plus vite et ne pas entendre; les deux jeunes gens en casquette affectaient une ironie embarrassée, Barrier et les femmes avaient pris un air sérieux. Il y eut un moment de silence après la sortie de l’ouvrier.

—Est-il drôle ce père Jérôme, s’écria enfin tout à coup Farandole, échappant à l’impression reçue par un éclat de rire; ce qu’il nous a dit là, c’était comme un sermon, excepté qu’un sermon ennuie.

—Bah! ajouta une des ouvrières, il a raison et nous aussi... chacun fait comme il peut.

—Bien dit, ma petite mauviette, reprit la grisette en l’embrassant; chacun fait comme il peut... en ayant l’air de faire comme il veut. Laissons-nous donc aller, mes petits... et pour bien finir la soirée, je vous propose un rigodon.

—Ici?

—Non, au bal Mouffetard; c’est ce soir l’ouverture, qui est-ce qui veut être mon cavalier?

—Présent! dit Robert, qui se leva en chancelant.

—Pompe-à-mort!... merci! objecta Farandole; pour danser il faut se tenir debout.

—Sois donc calme, bégaya le forgeron, c’est d’être assis qui m’a étourdi comme ça: quand j’aurai pris l’air, tu me verras plus ferme que le Pont-Neuf. Ton bras que je te dis; je ne te ferai pas d’affront.

La grisette se décida après quelques hésitations et tous partirent ensemble, sauf Barrier et moi qui regagnâmes notre chambre.

Le lendemain, je pris la moitié des mille francs que j’avais emportés et je l’adressai à Jérôme, avec un billet anonyme, déclarant que cet argent lui était donné pour qu’il pût fabriquer à son compte!

Le brave homme faillit devenir fou de joie. Il s’occupa aussitôt d’acheter tout ce qui lui était nécessaire et loua un autre logement dans la rue du Renard. Je pris sa chambre où je m’établis avec ce qui était nécessaire pour ma profession de tourneur. J’eus d’abord quelque peine à obtenir du travail. Il fallut affronter bien des refus, accepter de dures conditions, subir des retards de paiements et même des retenues, m’initier enfui aux difficultés pratiques de la vie du peuple, dont je ne connaissais encore que les grandes misères.