«Personne ne s'en doute, il y paraît très peu: je compte cependant être dans le quatrième et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'à quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas quelques étourdissements ou quelques incommodités, et si ma gorge n'était fort gonflée, je croirais que c'est un dérangement.

«Vous sentez combien je compte sur votre amitié et combien j'en ai besoin pour me consoler et pour m'aider à supporter mon état. Il me serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'être privée de vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire à Lunéville et y donner cet embarras-là? Je ne sais si je dois assez compter sur les bontés du roi pour croire qu'il le désirât et qu'il me laissât le petit appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher dans l'aile [137] à cause de l'odeur du fumier, du bruit et de l'éloignement où je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne soit alors à Commercy et qu'il ne voulût pas abréger son voyage; j'accoucherai vraisemblablement à la fin d'août ou au commencement de septembre au plus tard.

«J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-être plus; car, avec le temps de mes couches, cela ira au moins à huit mois, et, pour peu qu'il me restât la moindre incommodité, je ne pourrais au commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de couches; ce sera un des temps de ma vie où notre amitié sera la plus agréable et la plus nécessaire et où les bontés du roi me seront de la plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espère que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de considérations doivent m'arrêter; je ne veux point abuser des bontés du roi pour moi ni de votre amitié. M. du Châtelet veut que j'accouche à Lunéville, ou du moins le désire fort; je le désire plus que lui, mais c'est à vous de voir si cela est possible et convenable; c'est à vous de me dire si vous le désirez, si le roi le désire et ce que vous me conseillez.

«Si je dois accoucher à Lunéville, j'y retournerai à la fin de mai ou au commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blessée, je suis très forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de vous. Décidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux, faites que je sois avec vous. J'attendrai votre réponse avec impatience. Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos mains.

«Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne garde. Il serait bien cher d'accoucher à Paris, et bien triste d'y accoucher sans vous.»

En prévenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait à Mme de Boufflers, la marquise ajoutait:

«Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable et utile, et je lui avoue tout ingénument que je serais au désespoir d'accoucher ici. Elle a le cœur bon dans le fond, mais je crois que la meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis incapable de soutenir l'idée d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous, et que, si je n'en mourais pas, la tête m'en tournerait et que je suis capable de mille extravagances.» (3 avril.)

Par malheur, le roi de Pologne venait d'être fort souffrant et le moment était mal choisi pour l'entretenir de la requête de la divine Émilie.

Une nuit, Stanislas avait été pris par des douleurs violentes, résultat d'une forte indigestion, et son état avait été un moment si inquiétant que son entourage avait été fort alarmé. Il se remit peu à peu, cependant; mais le bruit de sa maladie s'était répandu, et la Gazette de Hollande avait même annoncé qu'il était au plus mal.

A cette nouvelle Voltaire, qui était attaché au roi par les liens de la reconnaissance et de la plus vive amitié, fut très profondément affecté; il s'empressa de lui écrire pour lui exprimer tous ses vœux et lui dire les tendres sentiments dont son cœur était plein.

A peine rétabli, le roi remercie le philosophe:

«Je serais, mon cher Voltaire, au désespoir si je me trouvais aussi embarrassé à répondre à vos sentiments pour moi qu'à la production de votre incomparable génie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient capables de vous exprimer combien je suis sensible à tout ce que vous me dites. Toute mon éloquence est au fond de mon cœur. C'est par son langage que vous connaîtrez ma façon de m'expliquer pour vous marquer ma reconnaissance de la part que vous avez prise à ma légère incommodité et pour vous assurer combien je suis de tout mon cœur à vous.

«Stanislas, roi.»

En avril, le roi de Pologne vint faire à Trianon un de ses séjours habituels. Il était accompagné du duc Ossolinski, du marquis de Boufflers et de M. de la Galaizière.

Mme du Châtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le quitter le moins possible, vint s'installer à Trianon auprès de lui. Elle espérait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperçue et que le roi, déjà préparé par Mme de Boufflers, lui accorderait au château de Lunéville le petit appartement de la reine qu'elle avait déjà occupé et qu'elle souhaitait de nouveau très vivement.

Le roi, en effet, fut charmé de revoir la divine Émilie, charmé de jouir de sa société. Elle passait avec lui toutes les matinées et dînait en sa compagnie à midi.

Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait à Versailles auprès de sa fille et il restait avec elle jusqu'à cinq heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la Roche-sur-Yon qui, elle aussi, était venue à Versailles pour le voir plus facilement, et ils jouaient à la comète. Marie Leczinska favorisait ces entrevues, dans l'espoir que son père se déciderait enfin à épouser la princesse, et qu'il renoncerait ainsi à Mme de Boufflers. Mais le vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne pouvaient le faire départir de banales relations de politesse. A sept heures, il retournait à Trianon.

Quant à Mme du Châtelet, après avoir dîné avec le roi, elle se met au travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plongée dans ses chiffres, avec l'espérance d'avancer son travail, et par suite son départ. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs, elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe même plus.

Sa santé, tant par suite de sa grossesse que des inquiétudes qui l'assiègent, est mauvaise; elle a des maux de cœur et des maux de tête incessants, et elle a dû se faire saigner à plusieurs reprises.

De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter à ses préoccupations de travail et de santé. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le départ de Stanislas qu'il est allé s'établir à Lunéville. Pourquoi, si ce n'est pour faire la cour à Mme de Boufflers?

Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus aisément une liaison qui lui pèse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avisé de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son grade dans un régiment de grenadiers?

Cette idée affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'âme. «Prendre ce parti ou me quitter, c'est la même chose», dit-elle. Elle écrit à Saint-Lambert des lettres désolées et indignées; elle lui fait une description effrayante de ces grenadiers, où personne ne veut entrer, où personne ne veut rester, où l'on n'a pas de congés, etc., etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur de sa vie. C'est «se casser le cou».

Elle lui dit avec colère: «Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, cela m'a fait connaître votre cœur et voir à quoi vous me sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne pourrai jamais l'oublier.»

L'égoïsme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en arrive à chercher querelle à sa maîtresse parce qu'elle fait venir des robes de Lorraine, dans le cas où elle ferait ses couches à Paris. Après des mois d'une patience méritoire, Mme du Châtelet finit par être exaspérée de pareilles exigences, et elle écrit:

«De quel droit osez-vous vous fâcher que je fasse venir mes robes d'été et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'êtes pas sûr de ne pas quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez déjà à votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous êtes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas irrévocablement à faire mes couches à Lunéville, et cela pour que j'y sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher sans vous! Peu vous importe où je fasse mes couches si vous n'êtes pas à Lunéville. Vous voulez bien avoir la liberté de vous séparer de moi pour toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste ici quinze jours de plus, si ma santé ou mes affaires l'exigent. Oh! vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez décidé sur ces grenadiers, et votre indécision (que dis-je? ce n'est pas vous qui êtes indécis, puisque vous les demandez à cor et à cri) devrait me décider si j'avais un peu de courage.»

Malgré tout, malgré ses légitimes griefs, malgré l'ingratitude qu'il lui témoigne en cherchant à quitter la Lorraine, Mme du Châtelet s'occupe encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, à l'empêcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconquérir son cœur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour lui obtenir un régiment en Lorraine: le régiment de Thianges.

Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers elle-même, sont sollicités tour à tour. Mais les difficultés sont grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimité dans l'amitié du prince! Mme de Boufflers a le cœur excellent; mais elle ne met de chaleur à rien: «Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien de tout cela.» C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est chargée d'intervenir auprès du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas pardonné à Saint-Lambert ses assiduités près de la favorite, déclare qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la princesse n'ose pas recommencer.

Mme du Châtelet en est arrivée à un si profond degré de chagrin qu'elle envisage désormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les soupçons plus ou moins justifiés que la jalousie lui inspire:

«Tout ce que Mme de Boufflers m'a écrit sur votre sujet, et sur votre fortune en dernier lieu, la manière dont elle sent et partage mes peines sur cela, ont resserré les liens qui m'attachent à elle, et, si vous me quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la haïrai jamais. Je ne lui cache point combien je suis indignée de la facilité avec laquelle vous avez embrassé cette prétendue ressource des grenadiers, et de l'indifférence avec laquelle vous vous êtes résolu à vous séparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon cœur, cela est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...

«Mme de Boufflers met des grâces dans les choses qu'elle fait que je n'y mettrais jamais; je suis tout étonnée, et assurément je dois l'être, que son amitié délicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par reconnaissance...

«Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le même lieu que vous. Je ne suis sûre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne haïrai jamais Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amitié pour vous.»

A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle écrit encore. Mais cette fois sa raison l'a abandonnée; elle est dévorée de jalousie et ne le cache plus:

«Mme de Boufflers me fait l'éloge de votre amour pour moi. Je devrais en être bien aise, je lui en sais gré et cependant tout m'est suspect de ce côté-là. Ma tête est un chaos de contradictions. Si elle ne fût venue que cet hiver, je l'aurais quittée.

«Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous êtes bien cruel d'avoir troublé le bonheur que je trouvais à vous aimer si tendrement. Vous ne connaissez pas tout ce que vous m'avez ôté.

«... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernières lettres; je me suis bien consultée et bien examinée; je vous trompais et me trompais moi-même quand je vous disais que le soupçon était loin de mon cœur; je ne puis être tranquille tant que vous serez à Lunéville en mon absence. Si ce soupçon détruit votre goût, il flétrit le mien, et assurément mes soupçons sont autrement fondés que les vôtres. Rien ne peut nuire plus à vos affaires que d'être à Lunéville quand le roi arrivera... Passez trois semaines à Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon cœur...»

Du reste, tout le monde est persuadé qu'il est raccommodé avec Mme de Boufflers, que le vicomte est quitté; tout le monde le dit. Il faut à tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera à Mme du Châtelet la tranquillité, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.

La marquise avait profité de son séjour à Trianon pour obtenir de Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu'à se louer des procédés du roi à son égard:

«Je sais jusqu'où va mon crédit, dit-elle; il n'a jamais été plus grand et le roi ne m'a jamais marqué tant d'amitié. Il veut absolument que je fasse mes couches à Lunéville; il dérangera tous ses projets pour y être. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que cela dépend de tout autre chose.

«Le roi de Pologne prétend que je suis ravie d'être grosse, et que j'aime déjà mon enfant à la folie; il est vrai que depuis que je suis sûre d'accoucher à Lunéville, je suis bien moins fâchée de mon état. Le roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gâte par une injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.»

Cependant Stanislas avait terminé son séjour à Paris. Le 28 avril, cédant aux instances de sa fille, il se rendit à Vauréal [138], chez Mlle de La Roche-sur-Yon, où il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il reprenait la route de la Lorraine. Mme du Châtelet se réinstallait aussitôt à Paris, où la rappelaient Voltaire et ses occupations littéraires.

CHAPITRE XXIII
Séjour à Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.

A peine arrivée à Paris, Mme du Châtelet reprend sa vie de travail acharné. Elle n'a d'autre distraction que d'écrire à Saint-Lambert et à Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernière une correspondance des plus suivies: il est si important de ménager la favorite, qui peut lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amitié, protestations sincères malgré tout, car si la marquise est toujours inquiète de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert, l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre toujours, mais elle pardonne.

Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indifférente. Un jour elle apprend que la fille de son amie, «la divine mignonne», est tombée gravement malade. Aussitôt elle prodigue à la mère les témoignages du plus affectueux intérêt. Elle est au désespoir de n'être pas près d'elle, quand elle la sait triste et inquiète; elle voudrait partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attachée.

Enfin, l'enfant se rétablit et Mme du Châtelet s'en réjouit comme s'il s'agissait de sa propre fille.

Ces émotions ont ravivé, dans le cœur de la marquise, toutes les douleurs de l'éloignement:

«C'est alors, écrit-elle à son amie, que notre séparation me devient insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amère et que vous êtes d'une nécessité indispensable pour mon bonheur.»

Puis elle lui parle de ses projets, de son désir de la rejoindre et des bontés que le roi a pour elle:

«Je m'arrange pour partir le plus tôt que je pourrai.

«Je vous ai mandé que le roi me laissait le petit appartement de la reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui me sera fort utile dans mon dernier mois, où il me faudra me promener, malgré que j'en aie. Ce pourra même être, tout l'été, le passage du roi pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...»

Mme du Châtelet est à ce point en confiance avec Mme de Boufflers qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de ménage. Son fils n'a pas beaucoup goûté cette grossesse imprévue:

«Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma grossesse, et il se donne les airs de n'être pas content des deux mille écus de rente que je lui ai arrangés; pour peu qu'il continue, je lui ôterai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et le laisserai avec son régiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour lui par amitié, autant je ferai peu pour une âme intéressée.»

Comme il est en résidence à Lunéville, elle recommande à Mme de Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigéner.

Puis la marquise a changé de femme de chambre; elle a été obligée de mettre dehors la Chevalier [139]. Celle qui la remplace est «d'une adresse charmante et du service du monde le plus agréable, mais c'est une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues». Il est vraiment impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne «qui ne sait pas attacher une épingle, mais qui sait gouverner en couches», et au moins ce n'est pas «une espèce».

La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:

«Vale et me ama; tu eris semper deliciæ animæ meæ.»

Les deux dames sont dans une intimité si confiante que la divine Émilie est chargée de la mission la plus délicate. Mme de Boufflers l'a priée de surveiller le vicomte d'Adhémar, et de lui dire ce qu'elle en pense. La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte qu'elle trouve sot, déplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du mal; elle souhaiterait même «qu'il soit quitté à la première occasion»; mais, d'un autre côté, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne va-t-elle de nouveau revenir à Saint-Lambert? Enfin, Mme du Châtelet, après bien des hésitations, rend hommage à la vérité et écrit à son amie cette phrase assez ambiguë:

«J'éclaire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le crois pas d'une fidélité bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a rien qu'il aime autant que vous.»

Mme du Châtelet n'était pas seulement chargée de surveiller d'Adhémar, c'est elle qui faisait l'office de boîte aux lettres. Naturellement, Mme de Boufflers et son amant éprouvaient le besoin de s'écrire. Le faire ouvertement eût été trop dangereux, et il avait fallu recourir à un intermédiaire; jusqu'alors c'était le digne abbé Porquet qui avait rempli cet office. Il y eut des inconvénients; une lettre fut perdue: «or, cela n'est point bon à égarer», et il fut décidé qu'à l'avenir Mme de Boufflers enverrait ses missives amoureuses à Mme du Châtelet, qui les remettrait elle-même au vicomte. Ce dernier, qui écrivait aussi par toutes les postes, lui confierait les réponses; Mme du Châtelet les enverrait à l'aimable Panpan qui, fidèle à son rôle si plein d'abnégation, les porterait secrètement à Mme de Boufflers. De cette façon les convenances seraient sauvées, la morale sauvegardée, et tout se passerait le mieux du monde, au nez et à la barbe de Stanislas. Ainsi fut fait, et cette poste clandestine fonctionna à merveille.

Malgré tout, malgré son intimité avec Mme de Boufflers, Mme du Châtelet n'est pas en sécurité, elle craint toujours une trahison possible de Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions, et d'incohérences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans écrire, la pauvre femme en perd la tête:

«11 mai.

«Point de lettre de vous aujourd'hui; voilà qui est affreux! Ce n'est pas pour me rendre la confiance et la tranquillité d'esprit nécessaires à la vie que je mène. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'être du jeudi au dimanche à attendre une lettre et que cette lettre n'arrive point! Tous mes soupçons alors me reprennent et je suis très malheureuse quand la réflexion se mêle d'examiner votre conduite.

«Je vous avais toujours mandé qu'au retour du roi j'exigeais que vous fussiez à Nancy; il est bien singulier que cette garde à remplacer se trouve précisément placée dans le mois du retour du roi... Le hasard vous sert toujours bien singulièrement pour m'inquiéter...»

Elle fait tout au monde pour abréger le temps de leur séparation et pour pouvoir partir le plus tôt possible: elle s'est séquestrée absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A et des B.

«Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à neuf heures, quelquefois à huit. Je travaille jusqu'à trois heures, je prends mon café à trois heures. Je reprends le travail à quatre heures. Je le quitte à dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause jusqu'à minuit avec M. de Voltaire qui assiste à mon souper, et je reprends le travail à minuit jusqu'à cinq heures.»

Mais, pour mener cette vie-là, au moins faudrait-il avoir l'esprit tranquille et il ne cesse de l'agiter.

Heureusement, jusqu'à présent, sa santé se soutient merveilleusement.

«Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon enfant remue beaucoup et se porte, à ce que j'espère, aussi bien que moi...»

Ce qui désole la marquise, c'est l'indifférence de Saint-Lambert: elle, qui n'a même pas le temps de manger et de dormir, écrit des lettres interminables; lui n'a rien à faire, et il ne trouve même pas le temps de griffonner quatre lignes tous les trois jours.

«Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime à la folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.»

Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fâche enfin:

«Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tôt.

«Si vos inégalités, si vos froideurs, si les contradictions et les obscurités de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitième mois, temps où il ne me sera plus possible de partir quand je le voudrai.»

Elle lui déclare nettement qu'elle ne donnera les ordres définitifs, qu'elle ne préviendra M. du Châtelet que quand elle sera contente de lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas satisfaite de sa réponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il faut huit ou dix jours pour échanger une missive, le mois de juin arrivera. Or, si elle n'est pas à Lunéville le 1er juillet, qui est le huitième mois, elle ne partira pas. Après tout, c'est peut-être ce qu'il désire.

Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe:

«Le vicomte n'a pas reçu de lettre; vous l'avez peut-être reçue pour lui.»

Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de dettes et il a, à ses trousses, toute une meute de créanciers; quand il est serré de trop près, il n'hésite pas à recourir à l'influence de son amie; déjà, à plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermédiaire, cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde oreille, c'est à la propre bourse de Mme du Châtelet que le brillant officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire trêve à ses mauvais procédés et il redevient aimable et tendre.

Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchassé, et cette détresse pécuniaire lui donne un accès de tendresse inusitée. La pauvre Mme du Châtelet, qui n'est plus habituée à ces galants propos, exulte littéralement:

«18 mai.

«Non, il n'est pas possible à mon cœur de vous exprimer combien il vous adore, l'impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous pour ne vous quitter jamais...

«Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait éprouver de plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais reçu de vous que des lettres de bouderies.

«Ne me reprochez pas mon Newton; j'en suis assez punie. Je n'ai jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me reproche bien le peu de temps que j'ai donné à la société depuis que je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!

«Je vous aime à la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop, et vous en abusez...

«Vous savez la manière dont le roi me traite et que la certitude de mes couches à Lunéville ne dépendait plus que de vous. Votre lettre d'aujourd'hui achève de me décider.»

Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du Châtelet efface de son cœur tout sentiment de jalousie:

«Non, je n'ai plus de soupçons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est si aisé de me les ôter, ces soupçons, que vous êtes bien coupable de me les laisser. C'est en m'écrivant des lettres tendres que vous les détruirez.»

Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionné, non seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demandés et qu'elle a dû emprunter à M. de Paulmy; mais elle continue à remuer ciel et terre pour lui faire obtenir le régiment de M. de Thianges, qui n'en demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui procurer s'il est nécessaire.

Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle de la Roche-sur-Yon. Elle songe même à faire intervenir le prince de Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser.

Quant à M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en sait l'inutilité: «Il faut être toujours bien avec lui, dit-elle assez aigrement; jouir des grâces et de la facilité de son commerce, et n'en rien attendre.»

Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est devenue si confiante qu'elle lui mande elle-même: «Allez à Lunéville et chauffez Mme de Boufflers pour ce régiment. Je vous assure que cela est très vraisemblable, très possible, très faisable... Allez à Lunéville, je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de vous voir.»

Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de recourir à ses bons offices, au moins pour le moment.

Stanislas, attristé de sa solitude momentanée, écrivait à son ami Voltaire:

«Commercy, 1749.

«Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant précipitamment pour aller voir monsieur son père, m'a chargé de vous renvoyer votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir à la nécessité que vous avez de le ravoir, espérant que vous me le communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand de vos ouvrages.

«Me voilà seul! Les agréments de Commercy ne remplacent pas le plaisir d'être avec ses amis; aussi je me prépare à le quitter bientôt. Je voudrais que Mme du Châtelet, que j'embrasse tendrement, employât le temps de l'absence à faire ses couches, et la retrouver sur pieds.

«Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon cœur.

«Stanislas, roi.»

Le séjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De là elle se rendit à Paris où sa belle-mère l'appelait pour remplir ses devoirs à la cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se le rappelle, une place de dame surnuméraire auprès de Mesdames. Elle n'avait pas encore été présentée en cette qualité et il était convenable d'accomplir au plus tôt cette formalité.

Mme du Châtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux près d'elle qu'à Lunéville. A peine débarquée, Mme de Boufflers accourt. La divine Émilie rend compte à Saint-Lambert de leur entrevue avec une candeur et une naïveté vraiment touchantes: tous les soupçons se se sont envolés; il n'y a plus de place dans son cœur que pour l'amour et l'amitié.

«Elle est venue chez moi à midi, nous ne nous sommes quittées qu'à huit heures, et assurément le temps ne m'a pas duré. Nous avons toujours, en vérité, presque toujours parlé de vous; elle a enchanté mon cœur, je l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnément, que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit à quel point je vous adorais, que je m'en étais quelquefois repentie, que j'avais espéré vous aimer faiblement, mais que ce n'était pas une âme comme la vôtre qu'on pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour les avait bien réparés et qu'il me serait impossible d'en avoir à présent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnément; que je craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans votre goût me rendrait malheureuse—enfin après le plaisir de vous voir, il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif.

«Je ne soupçonnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproché tout ce que je vous ai écrit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amitié pour elle. Si jamais elle m'ôtait votre cœur, vous seriez apparemment de moitié. Je veux m'abandonner sur cela à votre amour et à son amitié, et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez déjà ma confiance dans la manière dont je vous parle d'elle. J'ai un goût naturel si vif pour elle que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai à la folie. Elle est charmante pour moi depuis son retour.»

Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte d'Adhémar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua très ingénument qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle eût à se plaindre de lui; mais elle avoua non moins ingénument que si elle le revoyait, elle ne pourrait résister et que l'entrevue se terminerait par un raccommodement.

Comme Mme du Châtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore, tout est pour elle sujet à inquiétude et à tourments; à peine rassurée d'un côté, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que Saint-Lambert a l'étrange prétention de convertir Mme de Bassompierre, la propre sœur de la favorite? De quoi se mêle-t-il, en vérité?

«Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquiétée sur la Bassompierre; elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir; voilà assurément un beau projet, et quand elle le sera, qu'en ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre cœur pût jamais être de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre probité pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous aimant passionnément, sentant que je ne puis être heureuse qu'avec vous, il me serait impossible d'empêcher qu'une infidélité ne détruisît entièrement mon goût.

«Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne m'en a parlé qu'à cause du danger des sermons, mais j'ai été tout de suite au fait. Je sais qu'elle a du goût pour vous et vous un peu pour elle. C'est assez pour m'inquiéter.»

Mme de Boufflers doit passer un mois à Versailles, à Marly et à Vauréal chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est décidément dans une phase d'amour, manifeste une grande inquiétude et craint que le retour de Mme du Châtelet n'en soit retardé. «Ne vous troublez pas à ce sujet, lui répond Mme du Châtelet, l'insupportable marquis est là [140] et par conséquent de toutes façons Mme de Boufflers et moi, nous reviendrons chacune de notre côté.»

Cette tendre préoccupation de son amant touche au dernier point la divine Émilie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son attendrissement:

«Dimanche.

«Non, la plus aimable créature qui respire, non, ne croyez pas que Mme de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je vous assure que je vous sacrifie ma santé; mais tout ce que je refuse, tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en vérité, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage.

«Je vous adore et je suis dévorée de l'impatience la plus vive. Je me flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon livre; mais voilà la dernière fois de ma vie que j'aurai quelque chose à faire qui ne sera pas vous.

«Je vous le répète, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand vous me le montrez. Vous enflammez mon cœur et je ne vois plus que vous dans la nature. Votre cœur charmant, tel que vous me le montrez dans vos deux lettres que je viens de recevoir à la fois, est pour moi la pierre précieuse de l'Évangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir, pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dégoûtez pas de moi par la continuité de la jouissance et par l'inaltérabilité de mes sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crédit de me faire vous quitter un moment.

«Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste, quand vous faites goûter à mon cœur le seul bonheur digne d'être désiré, j'en suis quelquefois affligée. Je dois accoucher dans trois mois et j'aurais trop de regrets à la vie si........

«Je ne fais ici que des x, et malgré le retard de mon départ, il me restera encore bien des choses à faire là-bas.

«Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me traite délicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est bien rare.

«Adieu. Voilà comme on écrit quand on aime comme je fais. Adieu. Je vous adore. Mon âme se détache pour vous aller trouver. Je crois que je mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je vous ai laissé.»

Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a même proposé à son amie de venir à cheval au-devant d'elle. Touchée aux larmes d'un procédé si délicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Châtelet refuse parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui écrit:

«Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilité de mon cœur, mon cher amant, bonheur de ma vie.

«Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon âme, car elles ne sont pas encore trouvées.»

Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Châtelet doivent faire un court séjour à Cirey; M. du Châtelet, qui est décidément un mari incomparable, offre à Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la marquise jusqu'à Troyes, et de l'accompagner à Cirey. A cette nouvelle, la marquise ne peut s'empêcher de s'écrier naïvement: «Mon Dieu, que M. du Châtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!»

Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de Listenay fût du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari pendant qu'elle-même et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le chevalier ne peut venir, il faut avoir recours à l'obligeant Panpan qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance!

La divine Émilie apprend en même temps que son fils a l'intention de venir également au-devant d'elle. Mais elle n'en veut à aucun prix! Il est indispensable que Mme de Boufflers le retienne à Lunéville sous un prétexte quelconque, comédie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en feraient-ils à Cirey! Il ne pourrait que les gêner.

Enfin, dernière recommandation, et non des moins pressantes, de l'impatiente marquise: si la cour doit aller à Commercy, il faut que Saint-Lambert prévienne bien vite le curé d'avoir à préparer, comme d'habitude, le nid qui abrite leurs amours.

Cependant la perspective d'un tête-à-tête avec M. du Châtelet ne paraît pas sourire à Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, était retenue à Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai!

La marquise riposte, indignée, qu'il n'a qu'à amener le chevalier ou Panpan, comme elle le lui a déjà recommandé, et que du reste la chance de la revoir dix ou douze jours plus tôt, peut bien lui faire risquer un tête-à-tête ennuyeux. Comment peut-il hésiter!

Enfin l'heure du départ sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise écrit une dernière lettre:

«Avant de partir.

«Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon cœur nage dans la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon départ. Je dis adieu à tout le monde avec une joie délicieuse, même aux gens que je croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes démarches ou de mes actions qui ne tende à me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre imparfait, mais il faut que je me rejoigne à vous ou que je meure. Je vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je crois que vous méritez et qui font mon bonheur.» #/

La marquise sera le 25 à Troyes, le 26 à Bar-sur-Aube, le 27 à Cirey. Elle espère bien retrouver son amant à Bar-sur-Aube: «Je crois que je mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!»

CHAPITRE XXIV
(1749)

Juin à septembre.—Séjour à Lunéville.—Sombres pressentiments de Mme du Châtelet.—Querelle entre Voltaire et M. Alliot.—Dernières lettres de Mme du Châtelet.—Son accouchement.—Sa mort.—Désespoir de Voltaire.—La bague de cornaline.—Obsèques de Mme du Châtelet.—Départ de Voltaire.

Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30 juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.

L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie, aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse de son hôte.

Pour se consoler il écrit Catilina, Electre, et il fait de temps à autre des lectures à ses amis.

Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il commence à écrire le fameux poème des Saisons, dont il parle depuis si longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.

Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour, c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en 1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la princesse de Talmont.

Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été 1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des amis. Il a le cœur si bon, si généreux! Il a tout pardonné! Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de manifester quelque tendresse à son amie.

Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament, elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au Commentaire qu'elle ne veut pas laisser inachevé.

C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?

Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11 juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet, le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.

En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse de Craon.

L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet avec la princesse.

Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs parents.

Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12 août.

A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure. Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement. Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait, le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot: