Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour travailler.
Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je faisais de la prose quand je croyais faire des vers.»
Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême.
Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il bien passé.
Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le 26 décembre 1716.
Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse.
M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le futur prince de Beauvau.
Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise santé, dans la société littéraire de Lunéville.
Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à «taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié.
A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père,
proche la cour, à Lunéville
«Affracourt, janvier 1739.
«Prenons cette année, mon cher Panpan, un nouvel engagement et sur les autels de la probité, de l'amitié et des muses, mes trois dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non, ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voilà pour ma vie un plan que mon esprit fait, inspiré par mon cœur, et dont rien ne pourra jamais m'écarter. Permettez-moi de faire pour moi des souhaits qui en seront pour nous; vous-même, n'est-ce pas, mon cher Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet, que pourrais-je désirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continué qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant avec vous.
«Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des véritables que je n'ai goûtés qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison, je les cherche, je les crée et je sens trop le besoin pour goûter le plaisir qui le suit; mon cœur n'y prend pas assez de part et j'y mêle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai jamais plus senti la vérité de cette maxime de La Bruyère; «Soyez avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous êtes avec vos amis, vous êtes content»; en voilà le sens à peu près, car il le dit bien mieux.
«Je suis obligé de lire sans fin et il est des moments où les livres ne me sentent rien.
«Je retouche toujours ma tragédie et je joins en la retouchant, au dégoût de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas périr d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragédie avec plus de tranquillité: je vous prie de ne pas la regarder à son arrivée, afin que vous soyez plus en état d'en bien juger quand je l'aurai encore retouchée. Il me semble que l'on s'accoutume aux fautes comme aux beautés; à force de les voir elles nous déplaisent moins et je crois que cela ne contribue guère moins que l'amour-propre à l'entêtement des auteurs pour leurs ouvrages; mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre à vous faire une prière aussi inédite; je commence à le croire moi-même, et je l'effacerais si vous n'étiez pas assez mon ami pour la faire.
«Mon père vous fait mille compliments aussi bien qu'à M. votre père et à Mme votre mère; il vous souhaite une bonne année. Pour moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me trouver encore auprès de ce feu que je dérangerais, essuyer quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant.
«Adieu, mon cher Panpan, la table même ne m'a jamais inspiré rien de plus vif que ce que je sens pour vous [51].»
Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux à son ami Devau que ce dernier, enthousiasmé, le supplia de poursuivre, de travailler encore, bien convaincu qu'il arriverait à la gloire littéraire. Il se vantait d'avoir découvert son talent naissant, d'avoir été le professeur de cet illustre élève. Quand plus tard Saint-Lambert fit paraître son poème des Saisons, Devau lui écrivait:
Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une déplorable santé, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui l'accablent. On ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait le brillant officier que nous connaîtrons bientôt, l'heureux rival de Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait à tous ses amis.
Une lettre de lui à Mme de Graffigny montre bien l'intimité de leurs rapports et les préoccupations littéraires qui les agitaient:
«1er mars 1736.
«Je suis très sensible, madame, à la part que vous prenez à mes infirmités. Cette marque de votre amitié les diminue. Je vous demande bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'Epître sur la calomnie; je l'avais oubliée dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant.
«Je ne vous dirai pas que je fais une tragédie puisque vous le savez, mais je vous prierai de n'en parler à personne. Oui, madame, malgré ma jeunesse, ma mauvaise santé, et la faiblesse de mes talents, je veux faire babiller les Muses. J'ai longtemps résisté à la tentation. Quoi! disais-je, à dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le même métier que Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laissé entraîner par la beauté de mon plan que je me réjouis de vous montrer, car je ne puis me résoudre à vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'écrire. J'ai déjà fait la première scène; la deuxième sera achevée après-demain, et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai déjà un pied dans le cothurne.
«Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien d'Homère? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce père de la poésie; j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny dissertatrice.
«Adieu, madame; ayez la bonté de m'écrire et de penser une fois la semaine à celui qui pense tous les jours à vous [52].»
La santé du jeune Saint-Lambert ne s'améliorait pas rapidement, loin de là, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le père écrivait à Panpan une lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement l'orthographe:
«Facour, 7 mai 1741.
A Monsieur Devau, le fils.
«Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire luy-même, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis anveirons quinse jours celat a s'augmentée au poin qu'il n'est plus conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chère sur le corps, je crins l'héthisie s'il n'y est déjas, il as ut d'abort depuis plus de deux mois un rhume terrible et toujours de la fièvre, ce n'estait pas toussée, c'estait quand celat le prenait; à présant depuis quinse jour ces maux sont encor augmentée, la esthomac qui ne soutien rhin, des tranchée continuel, poin de someil, vomis à tout moment des biles noir; il est un peu levée aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'année passée sortan de sa plurésie, il paressait estre en parfaite santée en comparaison de ce qu'il est à présan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en tombant dans ses boiaux luy donne des tranchée violantes; vous dit cependant luy qui connait tanpéramant qu'il n'y as pas de danger pourveu qu'il se ménage longtemps. La tou est un peu diminuée depuis quelque jours, il me charge de vous faire à tous mil amitiés de sa part, je le fait de même, et suis, monsieur, vostre très humble et obéissant serviteur [53].»
Un des coryphées du petit cénacle était encore un jeune officier de cavalerie, au régiment d'Heudicourt, M. Desmarets [54]. Bien qu'il fût très bon musicien et qu'il jouât à merveille la comédie, ce n'était pas uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais bien aussi et surtout les attraits personnels de la maîtresse de céans. Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore passé l'âge des faiblesses, était en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le jeune officier se distinguait par son assiduité aux réunions de la femme de lettres.
Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets étaient presque des personnages dans la petite cité de Lunéville; on citait leurs vers, leurs productions; on les considérait un peu comme des illustrations du pays; l'on fondait sur eux de grandes espérances, et tous les personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux.
Quand Voltaire, en 1735, vint à Lunéville pour fuir la persécution qui le menaçait en France, il y retrouva Mme de Richelieu [55]. Elle était intimement liée avec Mme de Graffigny, elle mena le poète chez son amie; il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert, Desmarets, etc. On devine l'accueil que reçut Voltaire. Cette société, où on ne le désignait que sous le nom de l'Idole, où on lui prodiguait l'encens sans ménagement, lui plut extrêmement. Il passa avec eux la majeure partie de son temps. Il poussa même la bienveillance jusqu'à dédier à Saint-Lambert une épître charmante en réponse à quelques vers respectueux que le jeune homme lui avait adressés. Suivant son habitude, il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa propre indignité.
On peut supposer l'émoi qu'une épître si élogieuse devait causer dans la société de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur Saint-Lambert.
La célèbre Clairon, avant de débuter à la Comédie-Française, séjourna également à Lunéville et elle fit partie de la troupe de comédie que Stanislas avait réunie dès la première année de son séjour en Lorraine; elle aussi pénétra dans le petit cénacle et elle se lia intimement avec Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des conseils, voire même de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un jour cette réponse dans une lettre commencée par Mme de Graffigny elle-même:
«Parlez donc, maître Boniface [56], excrément de collège, petit grimaud, barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre; vous êtes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des impertinences. Ah, vous aurez à faire à une seconde Mlle Beaumalles! Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait mortelle injure pour moi [57].»
Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues dans le salon de l'aimable bas-bleu, était la jeune marquise de Boufflers.
La charmante femme n'avait pas été appréciée de la vieille reine comme elle aurait mérité de l'être. Pour être juste, il faut avouer qu'elle ne fut pas davantage appréciée de la cour et que les premières années de son séjour à Lunéville ne lui furent pas des plus douces.
Aussi, comme elle avait des goûts littéraires très prononcés, fut-elle heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue si souvent à la cour de Léopold ou de la Régente, et de retrouver Saint-Lambert qui tant de fois avait partagé les jeux de son enfance. Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientôt beaucoup de charme dans cette société jeune, gaie, cultivée; aussi chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir résider à Lunéville, aimait-elle à se rencontrer avec ses nouveaux amis et à passer de longues heures à causer littérature, ou à entendre la lecture de leurs œuvres.
En 1738, Voltaire et Mme du Châtelet étaient installés à Cirey, en Champagne. Voltaire n'avait pas oublié son séjour en Lorraine, en 1735, et les agréables relations qu'il avait nouées avec quelques habitants. Quel fut l'étonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reçut de Mme du Châtelet une invitation à venir rompre le tête-à-tête de Cirey et à faire un séjour près du célèbre philosophe!
La demande de la marquise apporta à la fois la joie et le trouble dans le petit cénacle. Certes, il était dur de se quitter, d'abandonner cette intimité charmante et de tous les instants; mais comment ne pas être flattée d'une si précieuse invitation; comment ne pas être dans le ravissement à l'idée de vivre quelques jours dans l'intimité de l'Idole? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle à la hauteur des circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rôle entre deux personnages si intimidants, d'un mérite si écrasant?
Mme de Boufflers, consultée, déclara qu'on ne pouvait sans offense dédaigner une si précieuse marque de distinction; puis elle parla avec enthousiasme de Mme du Châtelet, de la divine Émilie, qu'elle connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui sûrement ferait le meilleur accueil à son invitée.
Enfin, poussée par tous ses amis, Mme de Graffigny se décida à partir; mais avant de s'éloigner, elle s'engagea à tenir les habitués du cénacle au courant de ses moindres faits et gestes, à ne leur rien celer de ce que ferait ou dirait celui qui pour tous était l'Idole.
Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du Châtelet se trouvaient dans cette résidence.
La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre, qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants à la cour de Stanislas.
Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du Châtelet.
Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin 1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont, d'une grande famille lorraine [58].
Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme du Châtelet aurait été fort ridicule:
«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion. Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»
Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:
«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas.»
Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions.
A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»
«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»
Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était grande, svelte et brune; elle avait l'œil vif, la bouche expressive; enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien, l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu lui pardonner.
Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore [59]. Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.
Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le cœur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était pas son fait.
Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans réserves. Cœur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré. Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.
Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne s'attache pas à elle.
Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes, à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la désespèrent.
Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.
Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse, elle se rétablit complètement.
La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla. Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux mœurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à l'éphémère passion qui les avait réunis.
Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit.
Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire.
Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du Châtelet.
Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du Châtelet, dont le cœur était libre en ce moment, ne le revit pas sans une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la plus folle, la plus irrésistible.
Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable, instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.
Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la dévorait.
Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté, trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas plus exigeant que le mari.
Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise authentique, d'un grand chevau de Lorraine! Au fond, tous deux se convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre.
Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il lui donne le plus volontiers est celui de divine Emilie, nom qui lui restera, et sous lequel elle est connue.
Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers, comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»
Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de déceptions et de déboires.
Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures et d'une verve intarissable.
Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau, d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas l'occasion de l'utiliser plus agréablement.
La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes fréquentes.
Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave sujet de trouble et d'inquiétude.
La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur. Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».
Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et de gloire.
Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons brièvement raconter.
Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734, Voltaire, à propos des Lettres philosophiques, avait dû fuir précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient devenues subitement des plus nécessaires.
Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami. Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.
En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de la Pucelle ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus rigoureuses.
Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».
L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de la divine Émilie.
Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du Mondain, dangereux pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.
Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.
Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux fois par semaine.
Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:
«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris.
«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité, vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire.
«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»
Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages philosophiques, à la Pucelle, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses travaux astronomiques.
Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738, Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un séjour à Cirey.
Séjour de Mme de Graffigny à Cirey.
A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les moindres détails de sa vie.
Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il est l'ami de son cœur, selon son cœur; elle l'aime plus parfaitement que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour; elle l'embrasse cent fois, etc., etc.»
Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse, embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, elle le baise sur l'œil gauche.
Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété; il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien, gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.
Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa route et l'accueil de ses hôtes:
«Cirey, 4 décembre 1738.
«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale; cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste. Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment, tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à Dubois [60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied, à tâtons.» Enfin, je suis arrivée.
«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son cœur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert...
«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est qu'il est étalé comme il le serait à Paris.»
Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment dépeindre son bonheur à ses amis.
«Cirey, vendredi, minuit.
«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par jour, mais heure par heure.....
«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage et de gentillesse...
«A propos du soir—bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.»
Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront se le figurer par la pensée. Maigre consolation!
«Samedi, 5 heures soir.
«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent; tout ce que le superflu, chose si nécessaire, a pu inventer: et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants.
«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau [61].
«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment.
«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines; enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte fort jolie.»
Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de Graffigny n'a garde d'y manquer:
«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau, encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque qui n'est pas encore achevée.
«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....
«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...»
Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure merveille:
«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin! sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha, de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon, toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!»
On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire» est d'une «saloperie à dégoûter».
Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre d'Éole:
«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets. Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle serait eu égard au peu de jour.
«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode, une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec connaissance de cause.
«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie, fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»
Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride, qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.
La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ; chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.
Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert, dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec du fin amour!
Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort avant dans la nuit.
Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible, s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation agréable fait le mobile de la vie».
On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles qu'elle adresse à ses amis.
Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté. Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible. Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans attendrissement.
Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde à ne pas «brailler».—«Ah! quels bons cœurs! s'écrie-t-elle. La belle dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire, fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»
Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs «gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des peines pour eux».—«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme de Graffigny reconnaissante.
Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi le poète devait lire Mérope; il arrive avec un habit assez peu élégant à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit. La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a la colique, et voilà Mérope au diable! C'est en vain qu'on l'envoie demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement. Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put rien tirer.
Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui devait lui être si cruelle?
C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux. Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée.
Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible.
Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:
«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous voulez et de votre cœur tout ce que vous devez.»
En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche des dames de Lunéville.
Un soir à souper, il s'écrie:
—Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le voyions.
—De tout mon cœur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.
—Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.
—Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour, nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez, nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.
—Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère qu'il ne me craindra pas.
Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.
«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue... Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de celui de la duchesse [62].»
Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.
Enfin, elle termine plaisamment:
«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»
Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce palais enchanté?
Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.
Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens «à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le contrarie, il est malade».
Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre; enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»
Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire? Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès étourdissant.
Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.
A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du maître de céans, et lui-même donne l'exemple.
Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.
Enfin, après force répétitions, on joue l'Enfant prodigue; puis, le lendemain, Boursoufle, une farce que le philosophe vient de terminer et «qui n'a ni cul ni tête».
Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert, malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe comique. Avec eux on ferait des merveilles.
Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.
Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de Cirey pendant les jours gras de 1739:
«Lundi gras.
«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici.... Nous jouons aujourd'hui l'Enfant prodigue et une autre pièce en 3 actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété Zaïre jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec la Sérénade (de Regnard). Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter un opéra: ah! quelle galère! On nous donne à lire des petits manuscrits charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie; mais pour lui il est transporté, il est ivre.
«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué 33 actes, tant tragédie, opéra que comédie. N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le fripon a manqué sa vocation.
«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse faire tant de choses en un jour.....
«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes? Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi; Desmarets l'a lue à ma toilette...»
Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par une catastrophe inattendue.
Voltaire apprend que des copies de Jeanne circulent; comme il en a souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.
C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument ne s'était passé.
Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments qu'il conservait pour elle.
«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu que vient de me faire Desmarets qu'il ne m'aime plus et ne veut plus m'aimer, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je devenir? Mon cœur, mon triste cœur, ne peut, en ce moment douloureux, t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à l'oisonnerie, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»
Le lendemain Mme de Graffigny, le cœur brisé, quittait Cirey pour n'y plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne devait jamais revoir [63].