On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine, l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc., etc., etc.
Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur la petite cité lorraine un lustre étonnant.
Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean Lamour [77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy, d'un travail si varié et si délicat [78]. Il avait pour sa profession un véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et tous plus remarquables les uns que les autres.
Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne». Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc. [79].
Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés célèbres: Barthélemy Guibal [80], Joseph Soutgen [81]; les trois frères Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles, des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une œuvre impérissable.
En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé [82], que Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui confia les œuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux, Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la marraine [83].
Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens, n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.
Héré [84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale, qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique hôtel.
Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec son premier peintre Girardet [85], à son goût favori. On a de lui le portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un «teinturier» pour rendre ses œuvres supportables. Le teinturier du roi était le peintre André Joly [86] qui a laissé des œuvres intéressantes. Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.
Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique; on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se trouvait le fameux violon Baptiste [87], l'ami et le compagnon de Lulli. Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un concert délicieux [88].
Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort appréciées [89].
On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète dans les habitudes et dans les mœurs. Le roi n'avait pas été seul à se transformer.
Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont remplacé les plaisanteries grossières et brutales.
Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande part dans ce changement des mœurs; tous deux possédaient au suprême degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse influence.
Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de Versailles.
Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»—«J'étais, sire, grand maître des cérémonies.»—«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!»
C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages qu'on lui rendait étaient dictés par le cœur. Il aimait mieux être «diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans qu'on y songeât.
Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra, au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions violentes. Le jeu favori de la cour était la comète [90].
Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement, le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans les appartements privés de la favorite.
On peut supposer qu'une grande austérité de mœurs ne régnait pas dans une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes, d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du parc, et l'amour y trouvait largement son compte.
Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il donnait lui-même?
Goûts littéraires et artistiques de Mme de Boufflers.—Sa société intime.—M. de Beauvau.—Mme de Mirepoix.—Mme Durival.—Le chevalier de Listenay.—Panpan.—Saint-Lambert.—L'abbé Porquet.
Mme de Boufflers avait un esprit fin, délicat, cultivé; elle rimait fort agréablement et elle possédait toutes les qualités qui peuvent faire jouir des belles-lettres et de la société d'hommes distingués. Elle n'était pas moins bien douée sous le rapport des arts: elle était excellente musicienne, jouait de la harpe à ravir, chantait de façon charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec goût, et elle a laissé quelques pastels qui sont de petits bijoux.
Ces talents si variés, et dont elle était loin de faire parade, l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir.
Le culte des lettres était pour elle un grand agrément et elle passait souvent des heures entières à composer une ode ou un sonnet. Elle était beaucoup trop nonchalante pour travailler sérieusement, et cependant elle écrivait des vers pleins de gaieté et d'esprit, et qui se faisaient eux-mêmes, «comme les boutons de fleurs qui s'épanouissent par la seule action de la sève». Mais ces pièces légères et fugitives n'étaient pas destinées à vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprécier aujourd'hui que l'à-propos a disparu.
Elle aimait à se juger elle-même, non sans malice, et se critiquait volontiers. Faisant allusion à son peu de goût pour les conversations inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour, à son frère de Beauvau, cette spirituelle chanson où, tout en plaisantant, elle se peignait elle-même beaucoup mieux peut-être qu'elle ne pensait:
Son penchant pour les plaisirs ne l'empêchait nullement d'être sentimentale à ses heures, et elle a laissé quelques pièces qui prouvent bien que le langage du cœur ne lui était pas étranger.
On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse:
Ou encore celui-ci:
Dans un jour de verve elle écrivait cette spirituelle chanson qu'elle aurait pu s'appliquer à elle-même, tant elle y dépeignait bien son humeur changeante et volage.
Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la représentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les émotions douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chère intimité.
Quelque familière que fût la cour de Lunéville, elle s'en isolait le plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses goûts, et se créer une petite vie intime où elle trouvait beaucoup d'agrément.
Elle habitait au château l'appartement réservé au capitaine des gardes [91]. C'était un vaste rez-de-chaussée assez élevé et qui était situé dans l'aile du château parallèle aux petits appartements de la reine; il en était séparé par une cour plantée d'arbres; les fenêtres donnaient sur la chapelle. Des corridors intérieurs mettaient facilement en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec perron sur la rue donnait une grande liberté [92].
C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journée officielle est terminée. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soirée chez la marquise; mais il se retire toujours à dix heures. Les autres invités n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu que commence la soirée véritable. Mme de Boufflers tient une espèce de cour et offre à souper à tous ceux qui sont dans la confidence. On rit, on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe à tort et à travers, on écrivaille à rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste réuni souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Les hôtes les plus assidus de ces petites réunions intimes sont: le prince de Beauvau et la maréchale de Mirepoix, quand ils sont en Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frère, et le tendre attachement qu'elle lui avait voué dura autant que sa vie. Elle n'était jamais plus heureuse que quand elle l'avait près d'elle, à Lunéville, et alors elle ne le quittait plus.
Malheureusement le prince est souvent à l'armée; du reste il s'y couvre de gloire: sa réputation est si bien établie que les soldats l'ont surnommé le jeune brave, et que le maréchal de Belle-Isle écrit de lui cette jolie phrase: «C'est l'aide de camp de tout ce qui marche à l'ennemi.» L'affection de Mme de Boufflers pour son frère s'explique d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donné, avec un esprit juste et un goût exquis, une âme élevée, une figure noble et imposante. Il a passé plusieurs hivers à Paris, a été accueilli intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallière, de Boufflers, qui donnent le ton à la société; il s'est lié avec Voltaire, avec Mme du Châtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le plus élégant; aussi, malgré sa jeunesse, son ton est-il parfait et son esprit orné de toutes sortes de connaissances. On commençait par le respecter; bientôt on l'aimait, et c'était pour toujours. Jamais commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien [93].
Mme de Boufflers a également la plus grande affection pour sa sœur, la maréchale de Mirepoix. Elle cherche à l'attirer le plus souvent possible en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment à la folie, ils forment un des rares bons ménages qu'on puisse citer au dix-huitième siècle, et ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le maréchal est à l'armée que Mme de Mirepoix consent à venir s'installer près de sa sœur.
Mme de Mirepoix était aussi renommée par l'agrément de son esprit que par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus aimable caractère, éloignée de toute intrigue et du commerce le plus sûr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grâce infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale; mais elle avait plus de pensées délicates que d'imagination, plus de séduction que de sensibilité. «Elle possédait cet esprit enchanteur, dit le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie [94].»
Mme de Boufflers a encore auprès d'elle ses trois sœurs, Mmes de Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la Lorraine et résident presque toujours à Lunéville.
Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le genre d'esprit lui plaît le mieux, est Mme Durival, femme du secrétaire du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et d'invention; elle a complètement conquis Mme de Boufflers qui ne peut plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais.
Mme Durival peint très agréablement, joue du violon à merveille et elle contribue grandement aux plaisirs de la société.
Le chevalier de Listenay est également un assidu du petit cercle intime. C'est un homme fort séduisant et qui a reçu en France la meilleure éducation; il a le goût des arts et, quand il arrive à Lunéville en 1745, il conquiert bien vite, par son affabilité, les bonnes grâces de Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus à la faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre [95]. Mme de Boufflers apprécie son esprit, son urbanité, ses goûts littéraires et il devient un de ses amis les plus fidèles. Il est appelé à jouer plus tard dans la vie de la marquise un rôle des plus importants.
Le plus aimé peut-être dans le petit cercle de Mme de Boufflers est l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu à peu dans le monde.
La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa fortune pour elle-même, elle en use largement pour venir en aide aux amis des premiers jours, à ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aidée à passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts.
Par l'influence de la Galaizière, elle a obtenu pour Panpan la place de receveur des finances à Lunéville, place d'autant plus précieuse qu'il est moins fortuné. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait ses entrées à la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de lecteur. Le roi trouve qu'il a déjà assez de sinécures autour de lui, et il résiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de s'écrier: «Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le confesseur de mon gendre!» et Panpan est nommé lecteur du roi! avec deux mille écus de traitement!
Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il émarge au budget. Et surtout, inappréciable faveur, il peut approcher sans cesse de la belle marquise.
Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amitié de la favorite, les bonnes grâces du roi ne lui ont enlevé aucune de ses qualités, et il a gardé ses vieux amis d'autrefois.
En dépit des honneurs il mène toujours une vie insouciante et paisible. Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'élite. Mais l'heureuse fortune qui lui arrive, très inattendue, ne l'empêche pas de se plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est neurasthénique.
Le bon abbé Porquet a agréablement plaisanté son ami Panpan sur ses prétendues infortunes et sur ses manies de vieux garçon:
Panpan était assez joli garçon pour plaire aux dames, mais il joignait à ses autres qualités beaucoup de modestie, car il a laissé de lui-même ce portrait peu flatté:
Panpan est un des coryphées du salon de Mme de Boufflers; son caractère facile, son humeur enjouée le rendent inappréciable; il colporte les nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les réunions; bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de lassitude!
Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marquées au coin du bon goût le plus parfait. Elles manquent quelquefois d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence.
Comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié et que Panpan est fort ami de Mme de Boufflers, il la comble à chaque instant de souvenirs toujours accompagnés d'un galant madrigal.
Un jour la marquise, en rendant visite à Panpan, a daigné admirer une fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie accompagnée de ce quatrain:
Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine accompagné de ces vers.
C'est l'Amour qui parle:
Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Après avoir rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de Boufflers et grâce à son amitié avec M. de Beauvau, le grade de capitaine dans le régiment des gardes lorraines, que commandait le prince. Lui aussi a donc ses entrées à la cour et il fait partie du petit cercle de la favorite.
Malgré son origine roturière, Saint-Lambert avait des prétentions à la noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et même de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et les manières d'un gentilhomme; il ne rendait guère d'hommages et se contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce manège, cette réserve voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'éprit pour sa personne d'une véritable engouement. Comme du reste il était jeune et fort joli garçon, il passa bientôt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames de Nancy et de Lunéville.
Sa réputation littéraire contribue encore à le grandir; il compose des poésies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les dames; Voltaire lui adresse des épîtres, on le proclame grand poète, il est célèbre. Il en profite pour faire tourner toutes les têtes et pousser sa fortune. Quelques-unes des premières productions du jeune poète sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles provoquaient, les espérances qu'elles faisaient naître dans les salons littéraires de Lunéville.
Une entre autres d'un tour facile, léger et railleur obtient le plus vif succès.
Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansénistes, et c'est de là qu'il envoie à son ami le prince de Beauvau cette épître, où il se moque spirituellement du rigorisme étroit qui l'entoure:
Mais il ne s'agit pas seulement de décocher à Port-Royal quelques critiques acérées; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses anciens maîtres, de ces jésuites de Pont-à-Mousson qui l'ont élevé; il couvre d'éloges leur indépendance d'esprit et cette tolérance mondaine qui leur vaut tant d'amis:
Au nombre des qualités sérieuses de Mme de Boufflers, il faut certainement compter l'affection très profonde qu'elle portait à ses enfants. Au lieu de les faire élever au loin, comme il était d'usage constant à l'époque, elle voulut les garder près d'elle, aussi longtemps que possible, et surveiller elle-même leur éducation.
L'intention était excellente, le but louable; mais la cour de Lunéville, à tout prendre, n'était pas un milieu très favorable pour des jeunes gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-être pas à se louer beaucoup de sa détermination.
Son fils aîné était naturellement destiné à l'état militaire; par l'influence de Stanislas, il fut envoyé de bonne heure à Versailles et élevé avec le dauphin, dont il était le menin. On ne pouvait espérer pour lui un avenir plus brillant.
La fille fut élevée au château de Lunéville près de sa mère; on la voyait sans cesse à la cour où elle avait reçu le surnom assez prétentieux de «la divine mignonne [96].»
De même que le fils aîné était destiné à l'état militaire, non moins naturellement on destinait le fils cadet à la carrière ecclésiastique. Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il était bien à supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de dignités ni de bénéfices.
L'enfant, comme sa sœur, était élevé à la cour. Probablement en raison de l'élégance de ses manières, on lui avait donné le gracieux surnom de «Pataud».
Quand «Pataud» commença à grandir et qu'on put l'enlever aux mains des femmes, Mme de Boufflers songea à lui donner un précepteur. Puisque l'enfant était destiné à l'état ecclésiastique, quoi de plus naturel que de confier son éducation à un abbé qui, tout en formant son esprit, saurait le préparer à remplir dignement son futur sacerdoce.
Ainsi pensa Mme de Boufflers, et après bien des hésitations son choix s'arrêta sur un certain abbé Porquet [97] dont on lui avait vanté les qualités et qui après des études assez brillantes avait été maître particulier au collège d'Harcourt. C'était bien le plus étrange abbé qu'on pût imaginer. Quand nous le connaîtrons, nous devinerons ce que son élève a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous étonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutôt si bien profité de ses leçons.
L'abbé Porquet était un tout petit homme, de la plus mauvaise santé et qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-même: «En vérité, je crois que ma mère m'a triché, elle m'a mis au monde empaillé.» Il avait l'air froid et compassé, mais il était d'une propreté extrême; sa perruque, son rabat, tous ses vêtements étaient toujours dans un ordre si parfait qu'il ressemblait à une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des plaisanteries.
Il était du reste pétri d'esprit et se montrait fort agréable dans le monde. Ces qualités enchantèrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le but plus sérieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de temps, le précepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait à l'agrément de la société qui gravitait autour d'elle.
Bientôt l'abbé fut si apprécié que la marquise voulut lui obtenir ses entrées à la cour. Mais à quel titre les demander? L'embarras ne fut pas long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumônier? Il en avait déjà plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voilà Porquet aumônier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles, émargeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.
Ses débuts ne furent pas des plus heureux. La première fois qu'il parut à la table royale, Stanislas, soit naïveté, soit malice, lui demanda fort indiscrètement de dire le Benedicite. Puisqu'il avait un aumônier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abbé, interdit d'une question aussi imprévue, resta court. Malgré tous ses efforts il ne put jamais se rappeler le moindre mot de la prière qu'on lui demandait. Stanislas voulait profiter de l'incident pour se débarrasser d'un aumônier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidité de l'abbé et elle obtint sa grâce.
Si Porquet avait oublié le Benedicite, il ne manquait pas d'esprit et ses ripostes amusaient Stanislas.
Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit à moitié et lut: «Dieu apparut en singe à Jacob...»—«Comment! s'écria le roi, c'est en songe que vous voulez dire?»—«Eh! sire, répliqua Porquet vivement, tout n'est-il pas possible à la puissance de Dieu!»
Le bon abbé prêtait le flanc, il faut l'avouer, à la critique, et son peu de zèle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prétend qu'un jour où il se plaignait à Stanislas de ne pas obtenir plus rapidement les hautes dignités ecclésiastiques, le roi lui répondit en riant: «Mais, mon cher abbé, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez des discours très libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. Il faut vous modérer: tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»
Le Père de Menoux naturellement avait été indigné de voir une nouvelle robe noire introduite à la cour. Porquet pouvait-il être autre chose qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de crainte et de colère pour le jésuite. Aussi dès les premiers jours le confesseur et l'aumônier s'étaient-ils voué une haine acharnée.
Mais c'est en vain que le Père de Menoux s'élevait contre le nouvel aumônier, montrait à Stanislas son indignité, son ignorance religieuse; le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait aumônier.
Si l'abbé était peu recommandable au point de vue religieux et de plus un médiocre précepteur, c'était du moins un délicat, un lettré et un homme de goût. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas rapidement: «Il rêvait trois mois à un quatrain.»
Lui-même s'est raillé spirituellement en écrivant à son intention cette épitaphe:
Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant même. Tout en plaisantant sa mauvaise santé, il laisse entrevoir des goûts bien fâcheux pour un abbé:
On comprend qu'avec de pareils penchants l'abbé aime fort à lutiner les belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien à penser sur sa moralité.
A sept dames, qui s'étaient amusées à lui écrire le même jour, il fait cette plaisante réponse: