CHAPITRE XIV
(1748)

Séjour à Lunéville (février, mars, avril).

Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le 13 février 1748, à onze heures du soir.

Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas été plus à son aise à Paris ou à Versailles.

Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!

Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait de gêne pour personne.

Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé, envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être meilleur homme.»

Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les distraire et les charmer.

Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan, Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à l'agrément des nobles invités.

Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités.

Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un magnifique exemplaire de la Henriade avec ce quatrain:

Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver:
La bonté, la valeur à tous deux fut commune;
Mais mon héros fit changer la fortune
Que votre vertu sut braver.

Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince lui-même, il lui adresse ces louanges délicates:

Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle.
Vous êtes simple et naturelle,
Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous.
Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle
Je ne sais ce qu'on eût dit de vous,
Mais on n'aurait point parlé d'elle.

Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié.

S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de critiquer la sévérité de ses mœurs, lui décoche les plus délicates flatteries:

Avec cet air gracieux,
L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse;
De Montmartre la jeune abbesse
De mon héros combla les vœux;
Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux.
Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse.

La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée:

Les dieux, en lui donnant naissance
Aux lieux par la Saxe envahis,
Lui donnèrent pour récompense
Le goût qu'on ne trouve qu'en France
Et l'esprit de tous les pays.

Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses œuvres? Vite, on organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les répétitions. On joue le Glorieux, Zaïre, Mérope, «où l'on pleure tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un autre».

Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise des représentations.

Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée, propose de jouer une pastorale de la Motte, Issé, qu'elle a déjà représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation, puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet ces vers:

Charmante Issé, vous nous faites entendre
Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;
Ils vont droit à nos cœurs:
Leibniz n'a pas de monade plus tendre,
Newton n'a point d'xx plus enchanteurs;
A vos attraits on les eût vus se rendre,
Vous tourneriez la tête à nos docteurs:
Bernouilli dans vos bras,
Calculant vos appas,
Eût brisé son compas!

Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en donnent à cœur joie, et de malicieuses satires courent les salons:

Air de Joconde.
Il n'est de plus sotte guenon
De Paris en Lorraine
Que celle dont je tais le nom
Qu'on peut trouver sans peine.
Vous la voyez coiffée en fleurs
Danser, chanter sans cesse;
Et surtout elle a la fureur
D'être grande princesse.
Cette princesse a cinquante ans
Comptés sur son visage
Elle a des airs très insolents,
Du monde aucun usage.
Elle est dépourvue d'agréments
Chargée de ridicules,
Et pour Monsieur de Guébriant
Elle a pris des pilules.

Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner:

Qu'à vos yeux, charmante Doris
Le dieu Pan s'efforce de plaire,
Je le crois bien; le maître du tonnerre
Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis;
Mais que le Dieu de la lumière
Pour une Issé de cinquante ans,
Sans attraits et sans agréments,
En berger travesti descende sur la terre,
Fût-ce Évangile que cela?
Au diable qui le croira.

Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers!

Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins, leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes, et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette ingéniosité enfantine.

Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée, organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le philosophe fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il joue à la comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc. Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures.

Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers, écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.»

Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin, avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui règne à Lunéville.

Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux, écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les honneurs.»

Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de longues heures dans une adorable intimité.

Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la Muse.

Le poète compose donc en son nom ces étrennes:

Une étrenne frivole à la docte Uranie!
Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds.
Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie:
Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,
Les vers, les diamants, le biribi, l'optique,
L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons,
L'opéra, les procès, le bal et la physique.

Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main de Voltaire:

Hélas! vous avez oublié,
Dans cette longue kyrielle,
De placer la tendre amitié:
Je donnerais tout le reste pour elle.

Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre pareille.

Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de plus pour elle de ne pas quitter le pays.

Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment concilier les intérêts des deux concurrents.

M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.

Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie, incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences.

CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.—Liaison de Saint-Lambert avec Mme du Châtelet.

Nous avons vu dans un précédent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas échappé au vieux roi et qui avait même provoqué sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fenêtre. Les deux amants avaient donc continué à se voir, mais leurs rencontres étaient moins fréquentes et il leur avait fallu recourir à d'étranges subterfuges.

L'arrivée de Voltaire et de la divine Émilie à Lunéville n'avait rien changé à la situation. A l'occasion des fêtes données en leur honneur, Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois à la cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les intimes qui y assistaient étant tous dans la confidence. La marquise présenta naturellement le jeune officier à Mme du Châtelet, et, avec la franchise qui la caractérisait, elle ne lui dissimula nullement les tendres liens qui les unissaient.

Si Saint-Lambert s'était imaginé qu'il serait plus heureux que ses devanciers, il ne tarda pas à être désabusé. De même qu'il avait enlevé au pauvre Panpan une enviable situation, de même il vit bientôt poindre l'étoile qui allait le supplanter.

Il y avait alors à la cour un certain vicomte d'Adhémar, de la famille de Marsannes [114], que Mme de Boufflers paraissait apprécier beaucoup et que Stanislas voyait également de très bon œil. Cette faveur troublait fort Saint-Lambert, l'inquiétait. Il en était malheureux, désolé, et il n'avait pas la force de caractère de cacher sa souffrance.

Que les temps sont changés! Le jeune poète ne consacre plus ses vers à louer la maîtresse adorée. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et récriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine à dissimuler son dépit et la jalousie qui le dévore:

Ces rivaux que l'Amour auprès de vous rassemble
M'inquiètent, Thémire, et ne sont pas heureux;
Vous m'aimez mieux que chacun d'eux,
Vous m'aimez moins que tous ensemble.

Tantôt il prie, il se fait humble; rien ne le découragera, il redoublera de tendresse et d'amour:

Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire
Je connois tout le prix du temps;
Je connois le cœur de Thémire,
J'en jouirai quelques instants.
Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle,
Opposer plus d'amour à sa légèreté;
Et du moins, si Thémire est encore infidèle,
Je ne l'aurai pas mérité.

Tantôt il peint la souffrance qu'il éprouve en voyant un rival heureux près de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher à ce spectacle qui le déchire, mais il ne peut s'y résoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de ne pas voir l'infidèle?

Est-ce amitié que je sens pour Thémire?
Mais ces désirs sans cesse renaissants,
Mille besoins et du cœur et des sens,
Sont de l'amour; la beauté les inspire.
Un mot, un geste, un regard, un sourire,
Un rien augmente et trouble mon bonheur;
Je trouve en tout quelque secret mystère,
Quelque rapport à l'état de son cœur;
A chaque instant ou je crains ou j'espère,
Tout me paraît ou dédain ou faveur.
Ces changements, ce désordre enchanteur,
De l'amitié sont-ils le caractère?
Mais cependant, quand un rival heureux
Pour quelque temps rend Thémire infidèle,
Malgré ses torts, je l'aime encor pour elle,
Et, pour la voir, je demeure auprès d'eux.
En les voyant, quelquefois je soupire,
Et je me dis: «Ah! je l'aimois bien mieux!»
Mais aussitôt un regard de Thémire
Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux.
Je me console en cherchant à lui plaire;
Je souffre moins du bonheur d'un rival
Que d'un instant d'absence ou de colère:
Ne point l'aimer serait le plus grand mal.
Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle,
Je sentirai toujours ce besoin d'elle,
Cette amitié que rien ne peut m'ôter,
Ce goût si vif que le plaisir enflamme:
Ces sentiments sont l'âme de mon âme;
Si je les perds, je cesse d'exister.

Voilà à quelle situation critique étaient réduites les amours de Saint-Lambert pendant les premiers temps du séjour de Voltaire et de Mme du Châtelet à Lunéville.

Pour que l'on s'explique clairement les événements qui vont se dérouler, il importe de bien préciser également les rapports réciproques du philosophe et de la divine Emilie à la même époque.

Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs relations sont restées les mêmes, leur intimité s'est singulièrement refroidie. Le poète n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Châtelet; dans une lettre à d'Argental elle expose son état d'âme avec beaucoup de franchise et de finesse:

«J'ai reçu de Dieu, écrit-elle, il est vrai, une de ces âmes tendres et immuables qui ne savent ni déguiser, ni modérer leurs passions; qui ne connaissent ni l'affaiblissement ni le dégoût, et dont la ténacité sait résister à tout, même à la certitude de n'être pas aimée; mais j'ai été heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun moment de dégoût et de langueur; quand l'âge, les maladies, peut-être aussi la satiété de la jouissance, ont diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie entière avec lui; et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir d'aimer et de se croire aimé. Il est vrai que j'ai perdu cet état si heureux et que ça n'a pas été sans qu'il m'en ait coûté bien des larmes.

«Il faut de terribles secousses pour briser de telles chaînes: la plaie de mon cœur a saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avait peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immuabilité qui anéantit le pouvoir du temps; que si l'âge et les maladies n'avaient pas entièrement éteint ses désirs, ils auraient peut-être encore été pour moi, et que l'amour me l'aurait ramené enfin; que son cœur, incapable d'amour, m'aimait de l'amitié la plus tendre, et m'aurait consacré sa vie. La certitude de l'impossibilité du retour de son goût et de sa passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l'amitié, et ce sentiment, joint à la passion de l'étude, me rendait assez heureuse.

«Mais un cœur si tendre peut-il être rempli par un sentiment aussi paisible et aussi faible que celui de l'amitié?...»

Mme du Châtelet avait raison de douter d'elle-même. Déjà quelques symptômes inquiétants avaient montré que l'amitié ne lui suffisait plus. Déjà, à Paris, avec Clairaut le mathématicien qui revoyait avec elle le Commentaire sur Newton; déjà à Sceaux pendant les représentations théâtrales, où elle jouait au naturel les rôles d'amoureuse avec le comte de Rohan, elle n'avait pu dominer complètement les élans de son cœur: ce fut même au point d'inquiéter Voltaire et de provoquer entre les deux amants des scènes de jalousie des plus pénibles.

C'est à Lunéville que la crise qui menaçait éclata, et avec une violence dont on ne peut se faire l'idée.

Mme du Châtelet avait souvent entendu parler de Saint-Lambert par Mme de Graffigny, par Panpan, par Mme de Boufflers, par Voltaire lui-même; il arrivait précédé d'une réputation de poète, d'homme à bonnes fortunes; sa belle prestance, son air froid et distingué lui plurent extrêmement. Saint-Lambert, que les légèretés, réelles ou supposées, de Mme de Boufflers troublaient profondément, et qui se voyait menacé de perdre une conquête qui avait été si flatteuse pour sa vanité, s'imagina qu'un peu de jalousie serait de nature à lui ramener l'infidèle.

Il s'efforça donc de plaire à Mme du Châtelet; il lui fit la cour très ostensiblement et il déploya en son honneur toutes les grâces de sa personne et de son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre le feu aux poudres. Mme du Châtelet prit pour argent comptant les politesses du jeune homme; surprise, charmée, elle se crut aimée et elle en perdit la tête.

Pour Saint-Lambert, ce n'était qu'un jeu; il ne songeait nullement à pousser l'intrigue à fond; mais la marquise ne l'entendait pas ainsi: elle le lui fit bien voir.

Après un marivaudage préliminaire et quelques escarmouches sans importance, Mme du Châtelet et Saint-Lambert se retrouvèrent à une soirée chez M. de la Galaizière; ils purent s'isoler un peu; le jeune officier, continuant son manège et sans se douter qu'il arrivait au moment psychologique, risqua quelques tendres aveux; à sa grande surprise, la marquise tomba dans ses bras, demi-pâmée, en lui jurant un amour éternel.

Mme du Châtelet ne s'inquiète pas de savoir si Saint-Lambert est sincère, s'il n'obéit pas à des mobiles équivoques; elle ne s'inquiète pas davantage de la disproportion d'âge; elle ne se dit pas le mot de la duchesse de Chaulnes qui, fort avant sur le retour, avait pris un jeune amant: «Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois.» Saint-Lambert lui a dit qu'il l'aimait, cela lui suffit; et elle s'éprend pour le bel officier d'une passion automnale et exaltée qui bientôt dépasse toutes les bornes.

Rien ne l'arrête: ni le qu'en-dira-t-on, ni la crainte de Mme de Boufflers, ni la colère possible de Voltaire s'il découvre l'intrigue. Son pauvre cœur inoccupé, auquel un ingrat n'a pas rendu la justice qu'il méritait, a enfin trouvé un aliment au feu qui le consume depuis des années. Elle aime, elle est aimée! Que lui importe le reste! Le ciel peut crouler, l'univers s'effondrer.

La pauvre femme nage dans la joie; elle ressent toute l'ivresse d'un premier amour, elle n'a plus que dix-huit ans! Elle est à cette heure charmante des débuts d'une liaison, où l'on éprouve un besoin si ardent de causer avec l'être aimé, que dix fois par jour il faut lui griffonner quelque tendresse pour apaiser son cœur en attendant la rencontre. C'est l'époque des serrements de main furtifs, des regards à la dérobée, des fleurs échangées. Personne ne connaît le doux mystère de son âme; elle en jouit doublement.

Comme les deux amoureux sont tenus à beaucoup de ménagements, qu'il faut s'observer avec soin pour que ni Mme de Boufflers, ni Voltaire, ni personne ne devine leur secret, ils ne peuvent s'écrire ouvertement aussi souvent qu'ils le voudraient. Alors, Mme du Châtelet imagine un vrai moyen de comédie. Il y a dans le salon du Roi une harpe respectée; c'est celle dont se sert Mme de Boufflers pour égayer les réunions du soir. Personne ne touche au précieux instrument! C'est donc lui qui sera le dépositaire de la correspondance amoureuse. C'est dans cette harpe que Mme du Châtelet et Saint-Lambert iront déposer leurs messages et chercher les réponses. Comme on traverse le salon à chaque instant, rien n'est plus simple et ne peut être moins remarqué.

Voici quelques-uns des billets de Mme du Châtelet, écrits dans la lune de miel de ces nouvelles amours, sur de petits papiers microscopiques à bordure dentelée, avec un petit filet rose ou bleu. Ces lettres sont empreintes d'un sentiment si vrai, si profond; elles respirent une passion si sincère qu'elles en sont touchantes:

«Oui, je vous aime; tout vous le dit, tout vous le dira toujours, et je fais mon plaisir et mon bonheur de vous le dire. Je vais tâcher de donner la lettre. Je vous en remercie et vous en remercierai bien davantage ce soir.»


«Je volerai chez vous dès que j'aurai soupé. Mme de Boufflers se couche. Elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir pas parlé; mais je vous adore, et il me semble que, quand on aime, on n'a aucun tort. Il faut que j'aille par les bosquets.»


«J'apprends à force, mais je ne sais rien de bien, sinon que je vous adore, que vous avez conquis mon cœur, et qu'il est à Nicolas pour toute ma vie. Donnez-moi des nouvelles de Nicolas.»


«Il n'y a point de bonheur sans vous; venez donc finir le mien. Pouilli sera le prétexte. Je suis seule à présent, de ce moment seulement.»


«Il fait un temps charmant, et je ne peux jouir de rien sans vous; je vous attends pour aller donner du pain à mes cygnes et me promener. Venez chez moi dès que vous serez habillé; vous monterez ensuite à cheval si vous voulez.»


«Tâchez de vous trouver dans le salon pour la sortie du dîner, parce que nous prendrons notre revanche; et c'est bien quelque chose de jouer avec ce que l'on aime, car je suppose que vous m'aimez encore un peu.»


«Je suis une paresseuse; je me lève, je n'ai qu'un moment, et je l'emploie à vous dire que je vous adore, vous regrette et vous désire. Venez donc le plus tôt que vous pourrez. Vous boirez et dînerez ici; j'espère aussi que vous y aimerez.»


«Vous m'avez dit hier des choses si tendres et si touchantes que vous avez pénétré mon cœur; mais aimez-moi donc toujours de même. Croyez que, quand vous m'aimez, je vous adore. J'ai passé la nuit la plus agréable qu'on puisse passer sans vous; votre idée ne m'a point quittée. Vous voulez que je vous mande ce que je ferai aujourd'hui! Ce que je veux faire tous les jours de ma vie: je vous verrai, je vous aimerai, je vous le dirai; mais que je le lise donc dans les yeux charmants que j'adore.»


«Je m'éveille avec la douleur de vous avoir affligé un moment hier, avec l'inquiétude de la manière dont vous aurez passé la nuit: mais avec tout l'amour que votre cœur charmant mérite. Comptez que le mien en est pénétré; que je n'ai jamais plus senti combien je suis heureuse d'être aimée de vous et que je ne l'ai jamais mérité davantage. Je vais dîner à table, c'est-à-dire assister... Je vous adore, et c'est pour toute ma vie... mais il faut se coiffer.»


Ce n'était pas tout de s'aimer et de se le dire cent fois par jour et de se l'écrire vingt fois; il fallait encore déjouer les yeux trop perspicaces, prévenir les indiscrétions possibles, endormir la jalousie de Voltaire, apaiser la colère de Mme de Boufflers quand elle découvrirait l'intrigue, ce qui ne pouvait tarder.

Avec des précautions on pouvait encore espérer dissimuler aux yeux du public; mais, comme la harpe ne suffisait plus à apaiser l'impatience de Mme du Châtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de chambre de Saint-Lambert, le fidèle Antoine, et la femme de chambre de la marquise, la non moins fidèle Mlle Chevalier. Puisque tous deux passaient leur vie à porter de tendres missives, il eût été oiseux de vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur discrétion.

Voltaire vivait dans la sécurité la plus complète. Plongé dans les répétitions, les travaux littéraires; absorbé par le roi, les courtisans, qui l'encensaient à l'envi, il était trop occupé pour s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les derniers à se douter de ces accidents-là? Or Voltaire, pour Mme du Châtelet, n'était plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait comme tel.

N'éprouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre Voltaire dont le long attachement méritait bien quelques égards? En aucune façon. Mme du Châtelet, avec la désinvolture des femmes qui, quand elles sont éprises, ont avec leur conscience de si singuliers accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait désespérer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus léger reproche. Était-ce sa faute à elle si la situation de maîtresse de M. de Voltaire était devenue une sinécure? Du reste, n'avait-elle pas la délicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y avait-il de changé? Mais si le philosophe apprenait la vérité? Eh bien, il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il était le premier coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu'à la pauvreté de ses ressources.

Si Mme du Châtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une sécurité relative, il n'en était pas de même vis-à-vis de Mme de Boufflers.

Enlever sciemment un amant à sa meilleure amie n'était pas un acte fort délicat. C'était même une trahison qui pouvait lui être durement reprochée.

Pouvait-elle espérer lui dissimuler la vérité? Mais Mme de Boufflers était très fine, très perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps.

Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers était le pire des désastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait?

L'inquiétude et le trouble de la marquise étaient extrêmes. Elle prit la résolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise à son amie. En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entraînantes, irrésistibles, peut-être obtiendrait-elle son pardon? C'était un moyen à tenter et étant donné le caractère de Mme de Boufflers, peut-être pas le plus mauvais. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire. Tous les jours, la divine Émilie remet au lendemain la confidence difficile, si bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'écoule.

Les appréhensions de Mme du Châtelet étaient du reste bien superflues. La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait, Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir assez improbable de ramener par la jalousie la maîtresse qui l'abandonnait.

Mme de Boufflers, trop heureuse du prétexte qu'on lui offrait, s'empressa d'en profiter pour rompre définitivement avec Saint-Lambert, en lui reprochant amèrement son infidélité. Elle oubliait tout naturellement qu'elle lui avait donné l'exemple.

Le poète, assez confus, plaide les circonstances atténuantes, s'excuse d'un moment d'erreur, enfin sollicite son retour en grâce:

Quelques soupçons, un instant de colère,
Méritoient-ils cet excès de rigueur?
Malgré mes torts, tu lisois dans mon cœur:
En t'adorant pouvoit-il te déplaire?
Dans tes regards, je vois ton changement;
L'expression d'un tendre sentiment
N'anime plus ces yeux si pleins de charmes.
Si de Doris je feins d'être l'amant,
Tu ne vois rien, ou tu vois sans alarmes;
Si près de toi j'ai moins d'empressement,
De ma froideur tu te plains froidement.
C'en est donc fait, et je vais de mes larmes
Payer toujours la faute d'un moment!
Ton amitié, dans cet état funeste,
Soutient mon cœur; ce prix m'étoit bien dû.
Je vais jouir de tout ce qui me reste,
Et regretter tout ce que j'ai perdu.

Mme de Boufflers ne veut pas entendre parler d'un racommodement, tout est fini et bien fini. Saint-Lambert n'a plus «qu'à jouir de ce qui lui reste». Mais elle n'a pas de rancune et elle est femme d'esprit, et puis elle n'attache pas aux choses de l'amour plus d'importance qu'elles ne méritent. Aussi, loin de témoigner aux coupables le moindre ressentiment, elle leur fait bon visage, les prend même sous sa protection et met la plus extrême bonne grâce à favoriser leurs rendez-vous. Elle pousse même la complaisance jusqu'à laisser à Saint-Lambert la jouissance du petit appartement secret qu'elle lui a fait disposer près de la chapelle et de la bibliothèque. C'est là que la divine Émilie, suivant l'exemple de Mme de Boufflers, va nuitamment rendre visite à son amant.

Saint-Lambert, de son côté, fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il s'attache ouvertement à Mme du Châtelet, qu'il n'a prise d'abord que par dépit.

Après tout, c'était encore assez glorieux pour un petit poète de province d'enlever au plus grand génie du siècle une maîtresse bien-aimée.

Les amours de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert sont bientôt troublées par les soucis que la santé du jeune officier donne à sa maîtresse. Il n'est toujours pas très robuste; un jour il tombe vraiment malade: il manque de se trouver mal, il a mal à la tête, il a des taches rouges sur le corps. Vite, on fait venir Castres, qui le saigne deux fois.

La pauvre marquise est affolée:

«Mon amour m'est bien cher, mais rien ne l'est vis-à-vis de l'inquiétude où je suis. Il faut que je vous voie ou que je meure.»

Dès qu'elle a une minute de liberté, elle court soigner l'amant chéri.

Quand il va mieux, ses inquiétudes ne sont pas moins vives; les petits billets se succèdent presque sans interruption; l'amour et la médecine s'y mélangent agréablement:

«Ne vous purgez pas trop.»—«N'abusez pas de votre appétit.»—«Buvez beaucoup de tisane.»—«La limonade ne vous convient peut-être pas en ce moment.»—«Je vous envoie du thé; noyez-vous-en; prenez-le très chaud et faites-le très léger; il ne vous échauffera pas et vous fera transpirer.»—«Voilà du bouillon pour prendre très chaud, après les eaux, une heure après.»

Puis, à chaque instant, ce sont des envois de livres pour distraire le convalescent, d'eau de Sedlitz pour le dégager, de bouillon, de perdreau, de poulet pour le réconforter! Enfin, comme la marquise pratique l'antisepsie, elle adresse au cher malade des pastilles pour «embaumer sa chambre et chasser le mauvais air»! Il faut d'abord «ouvrir les fenêtres, bien balayer, puis brûler une demi-pastille».

La Chevalier, Antoine passent leur vie à courir de l'appartement de la marquise à la chambre de Saint-Lambert et réciproquement; aussi sont-ils sur les dents. Quand ils n'en peuvent plus, c'est Panpan qui les remplace. Panpan est décidément né pour jouer les rôles de confident et il n'échappe pas à sa destinée. Il porte à son vieil ami Saint-Lambert les lettres, les paquets et au besoin le bouillon réparateur.

Dans la journée, le malade a quelques visites: Panpan naturellement; puis Voltaire auquel on a persuadé qu'il était de son devoir de se rendre chez son ami; on l'a mis, sous le sceau du secret, au courant de l'asile mystérieux qui sert de refuge à Saint-Lambert et le poète compatissant vient souvent voir son confrère en Apollon. Mme du Châtelet, qui n'ose venir seule pour ne pas faire d'éclat, l'accompagne toujours et elle peut ainsi, grâce à ce stratagème, retrouver le cher malade.

Mais, le soir, dès que la société est retirée et que tout repose dans le château, la marquise, dissimulée sous une mante, accourt chez l'adoré; elle passe la plus grande partie de la nuit à le soigner ou à le regarder dormir.

Tant de tendresse, tant d'affection, un dévouement si complet touchent-ils le cœur de Saint-Lambert? On pourrait le croire, car, dans sa reconnaissance, il écrit à son amie des lettres qui l'enthousiasment:

«Il est bien doux de s'éveiller pour relire vos lettres charmantes et pour sentir le plaisir de vous adorer et d'être aimé de vous. Je sens que je ne pourrais plus me passer de recevoir de ces lettres qui font le bonheur de ma vie... Jamais vous n'avez été plus tendre, plus aimable, plus adorée.»

Dans son zèle, Saint-Lambert lui adresse même quelques vers. Elle répond, ravie:

«Vos vers sont délicieux; je les ai relus trois ou quatre fois... Je crois qu'on peut tout exiger de votre esprit comme de votre cœur!»

Pas une lettre de Mme du Châtelet qui ne respire la passion la plus vive et qui ne se termine par ces mots: «Je vous adore, je vous aime passionnément.»

Bien entendu, elle continue à se rendre tous les soirs chez son amant, mais ces petites visites nocturnes ne sont pas toujours sans inconvénients pour un convalescent. Quelquefois la marquise a des remords et elle écrit:

«Je m'éveille avec l'inquiétude de votre santé, moi qui suis accoutumée à ne sentir que le plaisir de vous aimer et le bonheur d'être aimée de vous. Je crains bien de vous avoir trop agité hier; ne me laissez rien ignorer sur cela.»

Fort heureusement, les alarmes de la marquise étaient vaines.

Jusqu'à présent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du Châtelet: il ne va plus en être de même. A peine rétabli, Saint-Lambert manifeste quelque indifférence, et son amie s'en alarme. Tantôt il se montre «froid et galant»; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je vous aime mieux «colère et tendre», lui écrit-elle.

Tantôt elle lui dit avec reproche que ses lettres «accourcissent» tous les jours comme ses visites. «Voilà de quoi il faut être repentant», ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui est plus gâté qu'elle:

«Assurément, Panpan a eu la préférence sur moi aujourd'hui et j'aurai bientôt compté les lettres que vous m'avez écrites. Si vous voulez cependant être seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je pourrai vous aller voir cet après-midi. Si cela vous fait le moindre mal de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.»

Il faut le reconnaître, les reproches de Mme du Châtelet sont tous sous une forme aimable et tendre:

«Puisque vous êtes éveillé, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque je suis seule?... Vos œufs au bouillon vous attendent, et moi aussi; mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que quand nous ne pourrons pas être seuls? La plus grande marque d'indifférence qu'on puisse donner, c'est de n'être pas avec ceux qu'on aime quand on le peut sans indécence.»

Mais Saint-Lambert ne s'émeut pas pour si peu; il reste froid et guindé. La marquise, qui s'est cru aimée, laisse éclater son chagrin et elle s'emporte en reproches, en récriminations, en scènes de jalousie. Puis elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une triste existence de trouble, d'agitation et d'incohérences qui ne devait cesser qu'avec sa vie.

«Que je regrette avoir été injuste hier et de n'avoir pas employé tout le temps que nous avions à être ensemble à jouir de votre amour charmant qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne désire d'être aimable, tendre, estimable, que pour être aimée et estimée de vous; je pousse sur cela ma délicatesse à l'excès, mais doit-elle vous déplaire? Je connais mes défauts, mais je voudrais que vous les ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez passé une bonne nuit et que votre cœur est le même pour moi.

«Vous m'avez écrit cinq lettres hier. Quelle journée! et que j'ai bien tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais aimez-la autant qu'hier dans la journée et oublions la soirée.»

Pendant que se déroulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de Lunéville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente de nouvelles distractions: promenades à cheval, dîners au kiosque, à Chanteheu, à Jolivet, promenades sur le canal, représentations dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les fêtes. Le philosophe, qui continue à vivre dans une quiétude parfaite, croit le moment opportun de célébrer une fois de plus les vertus d'Émilie, et il lui adresse ces vers: