Voltaire était l'âme de tous les plaisirs. Les jours où l'on ne jouait pas la comédie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on faisait des lectures. C'est là que pour la première fois le philosophe lut ses contes de Zadig, qu'il venait d'achever, et de Memnon et Babouck, peinture des mœurs de Paris. C'est là également qu'avant de l'envoyer aux Comédiens Français, qui devaient la représenter le 17 juillet, il donna lecture, en grande cérémonie, de sa pièce de Nanine [115].
Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est à elle qu'il dédie ses meilleures chansons:
Comme il ne faut pas que Mme du Châtelet puisse s'aviser de jalousie, Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces compliments flatteurs:
La vie s'écoule plus charmante encore peut-être à Commercy qu'à Lunéville, car Commercy «étant réputé campagne» l'étiquette est moindre, s'il est possible.
Chaque jour amène des distractions nouvelles. Tantôt on va donner à manger aux cygnes, tantôt on rame sur le grand canal; tantôt on va goûter dans la forêt, à la Fontaine Royale; tantôt on visite les environs en carrosse ou à cheval. Voltaire rajeunit à vue d'œil; il charme toute la cour par sa gaieté et sa verve inépuisables.
C'est pendant ce séjour à Commercy, s'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui détestait les portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des séances, s'y refusait toujours obstinément. Stanislas eut alors recours à un stratagème: «il imagina de faire venir en même temps que l'artiste un cordelier auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque séance de peinture, les Contes de la Fontaine; le contraste entre le livre et le lecteur égayait tellement Mme de Boufflers qu'elle consentait à se tenir tranquille».
Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe éclipse de soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est armé de verres fumés pour mieux observer le phénomène. Malheureusement les nuages ont empêché d'en voir le commencement: «A neuf heures quarante-trois, il y avait près d'un doigt, et à midi quarante-trois le soleil était encore éclipsé de plus d'un demi-doigt. Les montres étaient montées sur un cadran solaire qui est dans la cour du château.» Mme du Châtelet, grâce à ses connaissances techniques, éblouit toute la cour.
Voltaire est ravi: il mène une vie délicieuse, il est dans un beau palais, il jouit de la plus grande liberté, il travaille à ses heures, Mme du Châtelet est près de lui, que peut-il désirer de plus? Mais il a si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il écrit malgré tout à d'Argenson: «Je suis un des plus malheureux êtres pensants qui soient dans la nature.»
Mme du Châtelet est non moins ravie de son séjour: «Le roi de Pologne est très aimable, écrit-elle à d'Argental, et d'une bonté qui m'enchante.»
A propos des d'Argental, ils doivent venir en août faire une visite à Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy où l'on s'amuse tant, où l'on a tant à faire, où l'on est absorbé du matin au soir, et où l'on est si bien fêté? comment quitter ce roi de Pologne, si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'éloigner, il jette les haut cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental à Cirey! Eh bien! qu'ils viennent à Commercy, le roi les invite.
«Plus de Cirey, mes chers anges, écrit Voltaire à d'Argental, le 2 août. Nous avons représenté au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a été bien obligé d'en convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous préfériez Commercy à Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous serez bien à votre aise; il vous fera bonne chère: c'est le seigneur de château qui fait assurément le mieux les honneurs de chez lui. Vous verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opéra ou la comédie le jour que vous viendrez... Mme du Châtelet joint ses prières aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amitié?» (Août 1748.)
La cour revient à Lunéville le 17 août et Stanislas commence aussitôt ses préparatifs pour aller passer quelques jours à Trianon, auprès de sa fille.
Voltaire en fait autant; il veut assister à la première représentation de Sémiramis et il s'arrange de façon à faire coïncider son voyage avec celui du roi de Pologne.
Mme du Châtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et puis le roi lui a demandé de tenir compagnie à Mme de Boufflers; elle n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulière idée de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage à Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prête à la combinaison, Saint-Lambert se montre plus récalcitrant; il finit par refuser nettement et il déclare qu'il ne quittera pas Nancy.
Séjour de Mme de Boufflers et de Mme du Châtelet à Plombières, du 26 août au 10 septembre 1748.
Tous les plaisirs de Lunéville sont interrompus par le départ de Stanislas pour Versailles où il va voir sa fille.
Avant de s'éloigner, il conduit Mme de Boufflers à Plombières; il est convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de là, elle se rendra au château de Saverne, résidence d'été des cardinaux de Rohan, où elle est invitée à faire un séjour. C'est une demeure délicieuse qu'on a surnommée, non sans motifs, l'embarquement pour Cythère, et qui a laissé chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est là que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les premiers jours de septembre [116].
Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de témoigner beaucoup de satisfaction.
Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance.
L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la direction du médecin-inspecteur, M. de Guerre [117].
La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et quatre jours sont bien vite écoulés.
Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse: «C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska. Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce
quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé, et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du Châtelet et à ses amies:
Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais dans quelles conditions, mon Dieu!
«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une écurie.»
Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi et l'on doit partir le lundi!
Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser la parole à Mme du Châtelet:
«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler, c'est que je suis dans le même état.»
La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain.
A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper, qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.
Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre, et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.
Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille récriminations.
Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement, etc.
La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville, mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons. D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.
Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute la douceur de leur vie.
Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.
Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.
Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.
«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon cœur n'est jamais endormi.»
«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme mon cœur... Il n'y a point de cœur comme le vôtre, ni d'amour qui ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.»
Elle termine par cette phrase si tendre:
«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.»
Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer:
«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous ne pouviez plus mal vous adresser.»
Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui:
«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie, tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les marques de votre passion excitent dans mon cœur. Tous mes sentiments sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme.
«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon cœur, vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver un cœur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus rien.»
Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas, on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable, annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.
Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle:
«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit... Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas. Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie, toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous.
«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en plus essuyer de semblable.
«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si longtemps.»
Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais, en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.»
Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant le jeudi, peut-être même le vendredi!
«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je mécontente tout le monde.»
Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme, quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond sévèrement:
«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce qui était en vous pour distraire votre cœur.
«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon cœur a encore bien des choses à apprendre au vôtre.
«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?
«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien, je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.»
Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux:
«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous savez aimer, vous serez bien heureux.
«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles. J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même; mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût pour la vie.»
Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un peu d'aigreur dans leurs rapports.
Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit.
Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise qu'il l'aime à la folie et qu'elle lui permet sans doute de l'adorer toujours.
«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme du Châtelet indignée.
«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée.
«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein, quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez semblant... On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie, surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.»
Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le commencement de leur idylle.
«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.
«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.
«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris [119] et si je disais un mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les courageusement, ou vous ne méritez pas mon cœur.»
Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours, qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.
Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines.
Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir.
Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le cœur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste.
Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il reproche à la marquise d'avoir un mauvais cœur, d'être une âme égoïste; il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc.
Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis. Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore.
Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la petite société se retrouvait à Lunéville.
Voyage de Voltaire et de Stanislas à la cour de France, du 26 août au 10 septembre 1748.
Pendant que Mme du Châtelet et Mme de Boufflers se querellent à Plombières, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre auteur de Sémiramis.
Tous deux sont partis de Lunéville le 26 août, à cinq heures du matin. Ils se sont arrêtés à Nancy et sont descendus à la Mission pour y prendre un repas, et, en même temps, voir le Père de Menoux. Mais le roi a commandé son dîner pour dix heures, et il n'est que huit heures et demie. Qu'importe! il veut être servi tout de suite «sans se mettre en peine si les viandes sont cuites ou non». Après un dîner détestable, les deux voyageurs se séparent.
Stanislas passe une journée à Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 août à Versailles, et, suivant son habitude, s'installe aussitôt à Trianon.
Voltaire, de son côté, s'arrête trois jours chez son ami l'évêque de Châlons, Choiseul-Beaupré; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il arrive à Paris le 29 également, le matin même de la première représentation de Sémiramis.
Le poète n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa pièce. En choisissant, en effet, un sujet déjà traité par Crébillon, il n'avait cherché qu'à humilier un confrère [120], mais il n'ignorait pas qu'une cabale puissante s'était organisée pour faire échouer sa nouvelle œuvre.
Le soir de la première représentation, on eût dit qu'une bataille allait se livrer dans le paisible asile de la Comédie.
Voltaire avait mobilisé toutes ses troupes, sous des chefs habiles et décidés, entre autres le chevalier de la Morlière [121]. Longchamp avait également amené quelques amis «capables de bien claquer et à propos».
Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crébillon, il est vrai, bâillaient à qui mieux mieux; c'était la manière de siffler de l'époque, et non la moins dangereuse puisqu'elle était contagieuse. Mais les troupes de la Morlière applaudissaient et cela faisait compensation.
Cependant la décoration, pour laquelle on avait dépensé des sommes considérables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait beaucoup au troisième acte, comme nouveauté, fut loin de produire l'effet terrifiant qu'on espérait; en somme, les trois premiers actes parurent assez froids.
Malheureusement il se produisit au quatrième acte, celui sur lequel l'auteur fondait les plus grandes espérances, un incident burlesque qui faillit faire tomber la pièce.
On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des comédiens, était de prendre place sur la scène elle-même, à droite et à gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient même debout, au fond du théâtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille inconvénients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des acteurs, et on avait même été obligé de placer des sentinelles sur la scène, pour maintenir l'ordre.
Le soir de Sémiramis la foule était immense, aussi bien sur la scène que dans la salle; c'est à peine si les comédiens pouvaient se mouvoir. Au quatrième acte, à la scène du tombeau de Ninus, quand le fantôme se montre [122], il lui fut impossible de traverser les rangs des spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en aide et se mit à crier naïvement:
«Messieurs, place à l'ombre, s'il vous plaît, place à l'ombre...»
Ces mots déchaînèrent un fou rire dans la salle; les partisans de Crébillon les exploitèrent si bien que la pièce fut interrompue, et que c'est à peine si on put la terminer.
Voltaire voulant à tout prix savoir ce que le public, le vrai public, pensait de sa pièce, se coiffe d'une énorme perruque sans poudre, qui lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau à trois cornes, d'une longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi déguisé il se rend au café Procope, où ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un coin obscur, et écoute. Poètes, auteurs, journalistes, amateurs, discutaient avec passion la nouvelle pièce: les uns la portaient aux nues, les autres la traînaient dans la boue. Après une heure et demie de ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harassé de fatigue et la fièvre dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait complètement le cinquième acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux comédiens leurs nouveaux rôles.
Le soir, la cabale resta stupéfaite de ne plus retrouver les endroits qu'elle devait siffler. Sémiramis eut un grand succès et fut jouée quinze fois de suite, ce qui était très joli pour l'époque.
Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10 septembre; mais il avait passé par tant d'émotions que sa santé était fort ébranlée: la fièvre ne le quittait pas.
Jusqu'à Château-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais, à partir de ce moment, ses souffrances augmentèrent, et, quand il arriva le 12 à Châlons, il était dans l'état le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer à poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrêter à l'hôtel de la Cloche qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit à la poste où il s'alita.
Il se jugeait lui-même si malade qu'il recommanda à Longchamp «de ne le point abandonner, et de rester près de lui pour jeter un peu de terre sur son corps quand il serait expiré».
La nuit fut très mauvaise; il avait le délire, parlait sans cesse de Sémiramis, du Catilina de Crébillon, etc. Le lendemain, il était au plus mal: il n'avalait que du thé et de l'eau panée, et c'est à peine s'il pouvait remuer.
Le soir du sixième jour, Voltaire déclara qu'il ne voulait pas mourir à Châlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal à Nancy. L'on s'arrêta à la poste et le malade fut couché dans un bon lit. Puis Longchamp se mit à table près de son maître et commença à dévorer un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: «Que vous êtes heureux d'avoir un estomac et de digérer!» A ce moment Longchamp, après plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et une douzaine de rouges-gorges. Il invita son maître à l'imiter. Voltaire se laissa tenter et avala deux oiseaux avec appétit. Sur ce il s'endormit et se réveilla le lendemain dans les meilleures dispositions du monde.
Le soir même il était à Lunéville, où il retrouvait Mme du Châtelet.
Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, après les émotions violentes que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.
Il est arrivé le 29 et il s'est installé à Trianon, qu'on lui réserve toujours lors de ses fréquents voyages. Comme d'habitude, il a emmené avec lui un détachement de sa bouche, c'est-à-dire un contrôleur, un cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne également, ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de Thianges, le neveu de son grand veneur.
On rend au roi les mêmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.
Chaque jour, le roi se rend de Trianon à Versailles et il passe la journée avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on a mis à sa disposition.
Stanislas adorait sa fille et il lui témoignait sa tendresse de mille façons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de familiarité qui excluait tout cérémonial. Quand ils étaient seuls, il n'y avait qu'un père et une fille tendrement unis. Il la tutoyait volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours qu'ils avaient traversés ensemble: «Vois, Marie, lui disait-il un jour, comme la Providence protège les honnêtes gens! Tu n'avais pas de chemise en 1725, et tu es reine de France!»
Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait familièrement: «Tiens, Marie, voilà ma perruque; fais qu'on n'y touche pas jusqu'à ce que je sois éveillé. Je vais dormir sur ton canapé.»
Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV étaient empreintes d'une cérémonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son père pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins de sa fille, son propre genre de vie prêtait trop à la critique pour qu'il pût se permettre la moindre observation vis-à-vis de son gendre. On prétend même que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec Mme de Boufflers, aurait dit: «A présent mon beau-frère n'a plus rien à me reprocher.»
La reine était, en grande partie, responsable de la situation dont elle se plaignait, et Stanislas était trop juste pour lui dissimuler les torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis-à-vis de son époux avec autant de maladresse que d'inexpérience.
Le roi lui avait d'abord témoigné beaucoup de tendresse, mais des maternités fréquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon air de faire peu de cas des empressements de son époux. «Eh! quoi! disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!» Sous le prétexte de raisons de santé, elle faisait faire de longs jeûnes au roi.
Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais énervantes. Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme près d'elle pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir, ensuite pour la rassurer. C'est à peine si cette femme s'éloignait quand le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de façon si exagérée qu'on étouffait littéralement sous les couvertures.
S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, très sujette à caution quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouvé sa fille la plus ennuyeuse des reines, et il aurait complètement approuvé la conduite de son gendre.
«Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une maîtresse comme l'on prend une médecine.»
Louis XV, en effet, prit la médecine sous les espèces de Mme de Mailly, et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine.
La malheureuse princesse, complètement abandonnée, menait l'existence la plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, élevées loin d'elle à l'abbaye de Fontevrault; elle en resta séparée pendant douze ans sans les revoir une seule fois.
Elle vivait retirée dans ses appartements, livrée à d'incessantes pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait, et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre chinois, dont elle forma tout un cabinet [123]. Comme son talent n'était pas très décidé, elle avait attaché à sa personne un peintre, qu'elle nommait gaiement son «teinturier», et qui revoyait ses œuvres. Elle appelait plaisamment son atelier «son laboratoire».
Marie Leczinska cherchait encore une consolation à l'abandon dans lequel elle vivait dans les soins d'une société intime, où elle trouvait beaucoup de charme. On se réunissait tous les soirs chez sa dame d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole [124], et, malgré la sévérité de la princesse, la conversation était parfois fort gaie.
Un des plus intimes du petit cercle royal était le président Hénault [125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la dauphine. C'était un homme aimable et poli, qui n'est resté connu que par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu déjà faire de longs séjours à Lunéville, lorsqu'il se rendait aux eaux de Plombières. Il éprouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le roi l'aimait beaucoup.
Moncrif, le lecteur de la reine, était aussi un des assidus de ces réunions journalières; c'était un homme agréable, très simple, et que l'Académie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus que modestes: il avait écrit une histoire des chats. Par la protection de la reine, il fut nommé historiographe de France. «Historiographe! s'écria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous voulez dire!»
Ce qui en lui plaisait le plus à la reine, c'est qu'il passait pour avoir des mœurs irréprochables. Voltaire prétendait cependant que cette réputation était usurpée; il assurait l'avoir entendu dire à quelques danseuses de l'Opéra: «Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait quatre-vingt-douze marches à monter, un petit souper assez bon, et dix louis à gagner.» La proposition ne passait pas inaperçue, et l'on prétendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du pavillon de Flore qu'il habitait.
Moncrif, lui aussi, était un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur son invitation, il avait été faire un séjour à la cour de Lunéville.
Militaire, poète, physicien, habitué des sociétés les plus brillantes de Paris, le comte de Tressan [126] était également fort apprécié dans le cercle de la reine; la légèreté de ses mœurs en faisait bien un peu un objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener à de meilleurs sentiments, lui témoignait une bienveillance toute particulière.
Souvent même Tressan se permettait des familiarités qui, de la part d'un autre, auraient été sévèrement réprimées. Un soir, dans la conversation, on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et approcheraient bientôt de Versailles:
—Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal? dit la reine inquiète.
—Madame, répondit un des assistants, Votre Majesté courrait grand risque d'être houssardée.
—Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous?
—Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
—Mais si vos efforts étaient inutiles?
—Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son maître; après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en manger comme les autres.
La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort irrévérencieux.
On avait donné à Tressan le surnom de «mouton» qu'il avait déjà chez Mme de Tencin; et, comme les femmes de la société de la reine avaient été surnommées «les saintes», on l'appela le «mouton des saintes».
Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui infligeait comme pénitence de composer un cantique, une traduction de psaumes, ou quelque pièce de poésie pieuse.
Un jour que Tressan arrivait de l'armée après une campagne très périlleuse, la reine lui demanda:
—Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers. Avez-vous un peu pensé à nous?
—Oui, madame, répondit-il; je n'ai point oublié que je servais mon Dieu, mon roi et ma patrie.
—Mais le moral, comment va-t-il?
—Madame, il va son petit train.
Comme il fit plusieurs fois la même réponse, on lui donna le surnom de «petit-train» qui désormais fut substitué à celui de «mouton».
Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les membres de la petite société de sa fille; il les connaissait tous intimement. Il était même particulièrement lié avec Tressan, dont les goûts littéraires, les qualités brillantes lui plaisaient extrêmement. Il allait le retrouver prochainement en Lorraine.
Pendant son séjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives discussions avec sa fille qui voulait à tout prix le remarier avec Mlle de la Roche-sur-Yon. La princesse qui était fort riche, mais dont la situation à la cour était mal définie, ne demandait pas mieux que d'unir son sort à celui du roi de Pologne: «Cette princesse, écrit d'Argenson à propos de ce projet d'union, a des dégoûts sur son rang dont on lui refuse les prérogatives avec affectation; cela ressemble à une bourgeoise qui achète la main d'un vieux duc pour se donner un rang [127].»
Mais Stanislas, qui avait trouvé on ne peut plus agréable de ne plus être en butte aux récriminations de sa femme, appréciait tellement sa nouvelle situation qu'il s'obstinait à n'en vouloir pas changer.
Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutôt son inconduite, plusieurs scènes assez violentes pour qu'on les entendît de l'antichambre; sans s'éloigner du respect qu'elle devait à son père, Marie Leczinska lui fit de respectueuses représentations; elle l'exhorta à chasser Mme de Boufflers et à se constituer enfin une situation régulière en épousant la princesse.
Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita de son séjour à Versailles pour contribuer à la fortune de la chère favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprès de Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expédition de brevet.
Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il désirait, sachant que Mme de Boufflers avait quitté Plombières et l'attendait à Lunéville, songea au retour.
Avant de s'éloigner, il remit des cadeaux à tout son entourage. Les officiers qui l'avaient gardé reçurent une tabatière d'or avec son portrait; les exempts, une tabatière d'or, mais sans portrait.
Stanislas prit congé de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la route de la Lorraine. Il arriva à Lunéville le 13, impatiemment attendu par Mme de Boufflers et Mme du Châtelet.
Séjour de la cour à Lunéville, du 15 septembre au 6 octobre.—Maladie de Voltaire.—La parodie de Sémiramis est interdite.—Correspondance avec Frédéric.—Séjour de la cour à Commercy du 6 au 17 octobre.—Aveux de Mme du Châtelet à Stanislas.—Querelles avec Mme de Boufflers.—M. du Châtelet est nommé grand maréchal des logis.—Voltaire surprend Saint-Lambert et Mme du Châtelet.—Colère du philosophe.—Explications avec la marquise.—Réconciliation générale.—Les Deux Amis.
Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer à Mme de Boufflers l'heureux succès de sa négociation: il avait obtenu pour elle, auprès de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle désirait vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'écrire trois lettres à Mesdames pour les remercier. Grand fut l'étonnement des princesses auxquelles Louis XV n'avait parlé de rien. Elles s'empressèrent d'aller porter leurs lettres au roi, qui se borna à leur répondre: «C'est vrai, j'ai promis une place auprès de vous, mais seulement quand il y aurait une vacance.»
Après son lamentable retour à Lunéville, Voltaire avait dû s'aliter et recourir à la science du célèbre Bagard.
Peu à peu cependant, à force de soins et de repos, son état s'améliore, et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre à la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et le poète est assez bien rétabli pour la suivre et s'y installer avec elle.
Malheureusement, à peine arrivé il reçoit des nouvelles qui le mettent hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les Italiens préparent une parodie de Sémiramis. Une parodie! Permettra-t-on ce crime de lèse-Voltaire? Le poète fait demander une audience immédiate au roi de Pologne. Le roi accourt à son chevet et écoute avec bienveillance ses doléances. Il est entendu que Voltaire écrira à la reine de France une lettre très forte, très touchante, pour solliciter sa protection, et Stanislas, de son côté, appuiera la supplique auprès de sa fille. La promesse d'une si haute protection calme un peu le malade qui rédige aussitôt sa lettre, et, dans son zèle, il n'hésite pas à faire appel en sa faveur à l'inépuisable bonté de la reine, et même à sa piété!
Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en même temps à Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars, à MM. de Maurepas, de Gèvres, de Fleury, au président Hénault, bref à l'univers entier.
Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa d'intervenir. Elle fit répondre sèchement que «les parodies étaient d'usage et qu'on avait travesti Virgile». Heureusement, Mme de Pompadour s'en mêla et la pièce fut interdite.
Ces alarmes apaisées, Voltaire renaît à l'existence et reprend peu à peu sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine à la mettre à jour. C'est surtout vis-à-vis de Frédéric, auquel il n'a pas écrit depuis un an, qu'il a des reproches à se faire. Le roi, assez jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Châtelet peuvent éprouver à se laisser «enfumer» par Stanislas, ni quel charme peut les retenir dans une «tabagie», surtout quand Potsdam leur tend les bras. Le monarque écrit à son ami des lettres railleuses et se moque agréablement de son abandon: