Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on présenta sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications appropriées aux mœurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui suivent:
Une royauté héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, reversible de la branche de Joseph à celles de Louis et de Jérôme; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France, ce qui assurait l'indépendance de l'Espagne;
Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de protéger la liberté de la presse et la liberté individuelle, au moyen d'une commission déclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de ces libertés avait pu être violée;
Une assemblée des cortès, comprenant, sous le nom de banc du clergé, vingt-cinq évêques désignés par le roi; sous le nom de banc de la noblesse, vingt-cinq grands d'Espagne désignés par le roi, 62 députés des provinces d'Espagne et des Indes, 30 députés des grandes villes, 15 commerçants notables, 15 lettrés ou savants représentant les universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans, discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la dépense;
Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de la législation moderne, sous la juridiction suprême d'une haute Cour, qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre de Cour de cassation;
Enfin un conseil d'État, régulateur suprême de l'administration, à l'exemple de celui de France.
Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était appropriée et aux mœurs de l'Espagne et à l'état de son éducation politique. On n'y avait parlé ni de l'inquisition, ni du clergé, ni des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui contenait en germe la régénération de l'Espagne.
La Constitution étant achevée, une séance royale eut lieu le 7 juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph, assis sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de dévouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de l'Espagne, et puis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main posée sur les Évangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et à la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnèrent tous ces actes. On se rendit ensuite à Marac pour complimenter l'auteur trop obéi de toutes les choses du temps.
Il était urgent que Joseph allât prendre possession de son royaume. Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue du sang répandu le 2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s'insurgeaient en Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir pour aller relever Murat malade, atteint d'un délire continu, demandant à quitter un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans péril pour sa vie.
Napoléon, dont les yeux commençaient à s'ouvrir, et qui ne voulait pas envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter, avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les réserves d'infanterie qu'il avait organisées à Orléans, les réserves de cavalerie qu'il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'armée qui occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés de la grande armée, il avait recomposé les camps des côtes, et de ces camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne, et les 2e, 4e, 12e d'infanterie légère. Il y joignit des lanciers polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid à petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du même pas.
Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la junte. Napoléon le conduisit jusqu'à la frontière de France, l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible cœur de Joseph n'eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de Napoléon, à demi éclairé sur l'avenir, ne vît pas encore la moitié des maux qui allaient découler de la grande faute commise à Bayonne.
Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée systématique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne d'Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en Europe. Comme il ne pouvait, à cause de leur faiblesse, y employer la force, car il eut été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV, il voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur. L'indignation de l'Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à Bayonne, par l'espérance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge de la fable qui donnait l'écaille de l'huître aux plaideurs. Il fut entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour l'absoudre le bien à faire à l'Espagne, et par l'Espagne à la France. La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une perfidie indigne de son caractère.
Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice redoutable, sortant des événements eux-mêmes, et punissant le génie, qui n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens.
FIN DU LIVRE TRENTIÈME
ET DU TOME HUITIÈME.
J'étonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains, qui prennent en général très-vite leur parti sur les questions douteuses, si je disais par quelles perplexités j'ai passé avant de me fixer sur les vrais projets de Napoléon à l'égard de l'Espagne. Comme il a fini par l'envahir et par la donner à son frère Joseph, on en a conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a exécuté en définitive, de même qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il s'est fait Empereur, il y songeait à l'armée d'Italie. N'avons-nous pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premières traces de ses projets à l'école de Brienne? Moreau a fini par trahir la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire remonter ses mauvaises dispositions civiques à la conspiration de Georges, à sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter à la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant, jusqu'à l'école de Rennes, où il avait conçu, apparemment en étudiant le droit, le projet de livrer les armées françaises aux Autrichiens. Il n'y a pas de plus ridicule manière de juger les hommes. On se trompe ainsi et sur les individus eux-mêmes, et sur la marche de l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent déterminée par les événements qu'elle n'a l'honneur de les déterminer.—Napoléon en 1808 a détrôné les Bourbons d'Espagne: quand l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voilà des questions historiques de la plus grande difficulté, même lorsqu'on a eu tous les documents historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait possédés tous, grâce aux communications que ma situation politique m'avait values, et j'ai été long-temps dans de grands doutes, qui n'ont cessé que par suite de découvertes, fruit de beaucoup de recherches, d'application et de bonheur. Je tiens à les raconter, pour l'édification du public et des hommes qui se font un devoir des recherches consciencieuses.
D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore, par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays, lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny, très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme, très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès de laquelle il était accrédité. Ne dites rien à Beauharnais.... Je n'ai rien dit à Beauharnais.... sont les paroles qui se trouvent sans cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne. Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre, ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon, dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue, qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général, quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique, et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon, envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils, de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents, devient impossible quand on ne les a pas eus tous?
Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité, mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches.
À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu.
Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité, l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait, enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples. Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples; par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile.
On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix, Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit, par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un 1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque; mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid. On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le continent contre elle.
Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet, tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation, adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre, pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en d'autres temps.
Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment (octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies, pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes, puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du pardon royal accordé au prince des Asturies.
Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour l'Italie en novembre 1807.
Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons. Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne.
Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne.
Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la question:
1o Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun sacrifice de la part de l'Espagne.
2o Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre et l'ouverture des colonies espagnoles.
3o Détrôner les Bourbons.
Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie. Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute.
Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M. de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet, tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté, on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer; toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité, du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux? Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même temps et plus sérieusement il tendait au détrônement.
Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet:
1o Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but, l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: si cela convenait à Votre Majesté. Quand il tendait à un but déterminé, son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution, prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute.
2o S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel était destinée l'armée française.
3o Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel sacrifice le concours ou le silence de la Russie.
Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux, n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives, Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère, et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques projets du temps.
Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été témoin de leur incapacité et de leur décadence morale.
Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs années de recherches et de réflexions.
Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez, c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu, l'ignorait absolument.
L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon esprit, après beaucoup de vicissitudes.
En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon, surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque. Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre, ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une guerre avec la nation); mais il ajoute: Soyez rassurant pour la cour d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles.
Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix. Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. Mais tâchez d'être le plus rassurant possible.»
—Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine.»
—Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid, où j'ai fort à cœur d'apprendre que vos troupes sont entrées paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement. J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo, pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes. Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre de l'argent.»
—Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de reposer et approvisionner vos troupes, de vivre dans la meilleure intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez, de déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur, et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne soit arrivée.
»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays. Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins de Buitrago et d'Aranda.»
Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du 14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que ce qui est surtout utile, c'est d'arriver à Madrid sans hostilités, d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour d'Espagne. J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à cœur. Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la division Duhesme, forte de 14 mille hommes.»
Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine. Le principal est d'arriver à Madrid, d'y reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires.
»Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé. J'espère que tout peut s'arranger, et il serait dangereux d'effaroucher ces gens-là.»
L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec la population, il voulait cependant faire partir la cour.
En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter. Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la laisser partir?—Napoléon répond le 23 mars:
«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. Si la cour est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y laisserez également tranquille. Vous enverrez des aides-de-camp au prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.»
Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris (une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80 mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de la cour d'Espagne.
On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper, s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait la solution cherchée.
Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci: Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies. Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat qu'en Portugal.—
Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais, ce qu'il fallait avant tout éviter.
Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée, l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées, j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M. Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et, contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français.
»Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à son départ. Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa Majesté.» (21 février 1808.)
J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de détrôner les Bourbons.
Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi. D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant, composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de Tournon... ordres à Junot...—On remarquera secondement la combinaison de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies ne fussent point insurgées.
On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la suivante:
Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté qu'après Tilsit, et point avant.
Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du Portugal à la Grande-Bretagne.
Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de l'Europe.
Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler des affaires d'Espagne de vive force.
Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses projets.
En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement.
Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet, celui du détrônement.
Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou deux provinces.
Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de Cadix.
Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la postérité puisse espérer.
Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter et l'éclaircir dans la note suivante.
La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le Mémorial de Sainte-Hélène, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire à ce sujet une conviction entière.
Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement:
«29 mars 1808.
»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.
»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.
»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.
»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en est d'autres que vous sentirez.
»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des enrôlements de Siciliens et de Portugais.
»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé. Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.
»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?
»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du Portugal et attendre.....
»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas difficile, je n'en sais rien moi-même.
»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.
»Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des changements à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères. J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les églises et les couvents.
»L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée espagnole, soit avec des détachements; il ne faut pas que d'aucun côté il soit brûlé une amorce.
»Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre s'allumait, tout serait perdu.
»C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols.
»Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.
Avant de parler de l'authenticité de cette lettre, je dois dire un mot de la portée qu'on cherche à lui donner. On veut y voir la preuve que Napoléon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de Murat, par son impatiente ambition. C'est une très-fausse induction, car la veille du jour où cette lettre fut écrite, le lendemain, et pendant tout le temps qui suivit, Napoléon écrivit une longue suite de lettres ordonnant point par point, à Murat, tout ce qui fut exécuté; et quand celui-ci, inspiré par les événements, prit quelque chose sur lui, il se trouva que Napoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et rejeter cette responsabilité sur Murat. Elle n'est et ne peut être qu'une inconséquence d'un moment, placée au milieu de la conduite la plus soutenue, la plus obstinément persévérante: inconséquence, il est vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d'une manière plus extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconséquence enfin, car pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille, ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une lumière surnaturelle qui lui révélait l'avenir tout entier. Cette inconséquence, d'abord invraisemblable, ne présente donc aucun intérêt pour la justification de Napoléon. Mais elle en présente beaucoup pour l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosité comment il se fait qu'un des génies les plus fermes, les plus résolus qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout autre résultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et que celui qu'il voulut dans l'instant d'après. Pourtant, quand on connaît le cœur humain, quand on a surtout appris à le connaître dans les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes volontés sont sujettes à ce va-et-vient des événements, et que les plus grandes résolutions ont souvent failli n'être pas prises. Il y a telle victoire restée immortelle qui a failli n'être pas remportée, parce qu'il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne fut pas livrée. L'inconséquence est donc très-ordinaire; car il arrive aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manière bien frappante à quel point Napoléon savait voir le côté contraire des résolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance il était doué, mais de combien peu de poids était cette prévoyance quand ses passions l'entraînaient. J'ai donc mis un intérêt philosophique en quelque sorte à rechercher ce qu'il fallait penser de l'authenticité de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses j'ai passé avant de me fixer définitivement pour l'affirmative.
Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de langage qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi être frappés des contradictions qu'elle présente avec d'autres données historiques tout à fait certaines, et n'ont pas même pris la peine de mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les détruire.
Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce qui précède et tout ce qui suit. Les uns l'ont datée du 27, les autres du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29). Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui disent exactement le contraire, c'est-à-dire qui approuvent Murat en tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entrée dans Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite suivie par Murat et ordonnée par Napoléon.
Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent au dépôt du Louvre, celle-là ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y en a çà et là quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il s'agit pourrait bien être du nombre, infiniment petit, de celles dont la minute n'a pas été conservée. Il n'y en a peut-être pas 100 sur 40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont voici un extrait, énumère toutes les lettres qu'il a écrites dans ces journées, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arrivé à Bordeaux, et rappelant l'une après l'autre les lettres qu'il a successivement adressées à Murat, il lui dit: «Je reçois votre lettre du 3 à minuit, par laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre du 27 mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous être arrivé, vous auront fait connaître encore mieux mes intentions. Le général Reille part à l'instant pour se rendre près de vous...» Ainsi pas un mot de la lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'eût pas énumérée si elle avait été écrite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en déclarant qu'il fallait la considérer comme non avenue.
Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une signification plus grande par une autre circonstance, qui est la suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle on ne peut pas connaître et raconter les événements d'Espagne, est tout entière au Louvre. Elle contient la réponse la plus exacte, la plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la réponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en réponse à cette lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une vivacité extrême les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si différente surtout de ce qui avait précédé et suivi! Cela est évidemment impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu'à la date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: M. de Tournon est arrivé ce soir; il aura trouvé le logement de Votre Majesté tout fait. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est évident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'eût pas été écrite, comme je vais le démontrer tout à l'heure.
Ainsi la contradiction qu'implique cette lettre avec tout ce qui précède et suit, sa non-existence au dépôt du Louvre, le silence de Napoléon, le silence de Murat à son sujet, m'ont fait douter de son authenticité, et m'ont démontré au moins qu'elle n'avait pas été remise.
Maintenant voici comment son authenticité a été rétablie à mes yeux, et comment je suis arrivé à croire qu'elle avait été écrite sans avoir été remise. Qu'elle soit de Napoléon, je n'en saurais douter; et chaque fois que je l'ai relue, et je l'ai lue vingt fois peut-être, j'en ai été persuadé davantage. Les falsificateurs peuvent jouer le style, ils ne savent pas jouer la pensée; et surtout il aurait fallu qu'ils fussent au milieu des événements pour pouvoir, avec autant de précision, parler du départ du général Savary, de la commission donnée à M. de Tournon, et de quantité d'autres particularités de la même nature dont cette lettre est remplie. Il y a notamment un détail qui lui donne à mes yeux son authenticité complète, et ce détail est le suivant: Napoléon dit à Murat: Vous allez trop vite dans vos instructions du 14 au général Dupont. Or, il y a, en effet, des instructions du 14 au général Dupont, qui méritent bien le reproche que leur adresse Napoléon en se plaçant au point de vue où il se plaçait dans le moment; car, en portant trop vite le général Dupont en avant, Murat laissait les derrières de l'armée en prise aux tentatives du général espagnol Taranco, rappelé du Portugal par les ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas savoir ce détail, qui ne peut être connu que lorsqu'on a lu minutieusement les ordres militaires de Napoléon. J'ajoute que ce détail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas être Napoléon lui-même, essayant à Sainte-Hélène de fabriquer une lettre après coup pour se justifier de la plus grave faute de son règne; car, indépendamment de ce qu'il avait trop d'orgueil pour agir ainsi, n'ayant pas même voulu se justifier par le mensonge de la mort du duc d'Enghien, il était impossible qu'il inventât cette circonstance des ordres du 14, attendu qu'il n'avait pas à Sainte-Hélène les pièces du Louvre; et j'ai la preuve par ce qu'il a écrit à Sainte-Hélène que, sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits quand il n'avait pas les pièces sous les yeux. Les meilleures mémoires sont exposées à ces erreurs, et je l'ai souvent éprouvé en comparant les écrits contemporains avec les correspondances de leurs auteurs.
La lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son authenticité. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette lettre avec ce qui précède et ce qui suit, et surtout le silence de Murat, qui n'en accuse pas même réception? Voici de quelle manière j'ai essayé d'y parvenir.
J'ai trouvé au Louvre la correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu que seul de tous les agents français il avait blâmé l'entreprise d'Espagne, et avait supplié Napoléon de suspendre toute résolution à ce sujet avant d'avoir vu lui-même le pays de ses propres yeux. J'ai lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le général Grouchy et autres avaient beaucoup ri à Somosierra des sombres terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que Napoléon ne prît aucune décision d'après ce que lui dirait M. de Tournon. Il était donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de son état-major. J'ai encore trouvé la preuve, dans la correspondance de M. de Tournon, qu'il resta jusqu'au 24 au soir à Burgos, attendant l'Empereur avec impatience. Il est authentiquement prouvé qu'il arriva à Paris quelques jours après. Il ne put en marchant fort vite arriver avant le 29; ce qui place la lettre en question au plus tôt à la date du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait la remettre. Arrivé le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayant écrit ni le 22 ni le 23, Napoléon dut passer deux jours sans dépêches d'Espagne, et ce durent être le 28, le 29 ou le 30, répondant aux 22 et 23, à cause du temps qu'il fallait alors pour le trajet de Madrid à Paris. Aussi n'y a-t-il aucune lettre de l'Empereur, ni le 28 ni le 29 (si ce n'est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur inquiet comme on l'est toujours lorsqu'on manque de nouvelles dans de graves événements, et les événements étaient graves en effet, car en ce moment il savait Murat aux portes de Madrid et prêt à y entrer, M. de Tournon dut exercer une grande influence sur son esprit, et provoquer la lettre dont nous parlons. Napoléon le chargea naturellement de la remettre, car elle était son ouvrage en quelque sorte. Cette phrase: M. de Tournon vous remettra cette lettre, la rattache à M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci rendent ce lien plus évident encore. Puis les dates concordent pour placer justement cette inconséquence momentanée de Napoléon avec lui-même dans les deux jours où il fut sans nouvelles, après en être resté à celle du mouvement de Murat sur Madrid. Enfin, recevant le 30 la lettre du 24, dans laquelle Murat lui apprenait combien tout s'était heureusement passé, il revint à ses idées accoutumées, approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou défendit à M. de Tournon de la remettre, ou fit courir après lui pour lui dire de ne pas la remettre, les choses étant changées. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle ne fut pas remise, car Murat n'en parle pas plus que si elle n'avait pas été écrite, bien qu'il sût par les propos de M. de Tournon que l'Empereur avait éprouvé contre lui un mécontentement passager.
Ce qui est certain, c'est qu'entre le 24 mars au soir et le 4 avril au soir, M. de Tournon alla de Burgos à Paris, de Paris à Madrid; ce qui suppose qu'il ne s'arrêta pas un moment, et ce qui le place à Paris le 29, jour même où il fit varier l'Empereur et écrire la lettre dont il s'agit. Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase où il est dit que M. de Tournon remettra la lettre en question qui, la rattachant à lui, m'a permis, en recherchant ses opinions personnelles et en conférant les dates, de tout éclaircir.
Maintenant comment cette lettre, qui n'est pas au Louvre, est-elle parvenue à la publicité? Je l'ignore. M. de Tournon est mort. M. de Las Cases, qui l'a imprimée le premier, est mort. Il est possible que M. de Las Cases l'ait reçue de Napoléon, en preuve de ce qu'il ne s'était pas complétement abusé sur les événements d'Espagne. Il est possible aussi qu'elle soit arrivée par quelque dépositaire inconnu, et qu'aujourd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains détails prouvent d'une manière irréfragable que la lettre n'a pas été inventée; d'autres détails également authentiques prouvent qu'elle n'a pas été remise; les opinions constatées de M. de Tournon, le soin de l'en charger, la rattachent à lui; les dates la placent à un moment qui dut être pour Napoléon celui de grandes inquiétudes, et la contradiction si apparente se trouve ainsi expliquée. Napoléon fut un instant ébranlé, dicta les contre-ordres contenus dans cette lettre; puis, rassuré par la nouvelle de l'heureuse entrée à Madrid, revint à ses premiers projets, et ne donna pas cours à une lettre qui s'est retrouvée plus tard, et dont on a voulu faire une justification. Elle ne prouve qu'une chose, c'est que l'esprit de Napoléon l'éclairait toujours, tandis que ses passions l'entraînaient souvent, et qu'il aurait mieux fait d'écouter l'un que les autres. J'ai cru ce point d'histoire important à constater pour l'étude du cœur humain, et j'espère que le public consciencieux reconnaîtra que je me suis donné pour arriver à la vérité des peines que les historiens ne prennent pas communément, outre que j'avais des documents qu'ils ont moins communément encore.
FIN DES NOTES.