Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre; ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla, toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise. Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles des hommes.
Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé, plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat, envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de Séville, blâmant au fond du cœur, mais fort en secret, la conduite qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18 mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta. Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.
L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats, en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux Français.
L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres, et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux, et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit, s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés. Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait, disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur dévouement.
À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30 était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on obligea le gouverneur général Escalante à former une junte insurrectionnelle dont il devint président. Envoi d'un commissaire à Gibraltar. La levée en masse fut aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M. Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la manœuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses, l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine, fut nommé commandant général des troupes de la province.
Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles Tudo, fut, d'après le vœu de la populace, arrêté et conduit à l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y avait été fusillé par les paysans de la Manche.
Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre expédié à la flotte espagnole. Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des Baléares devait se rendre à Toulon. Le soulèvement de Carthagène livrait aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24 mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la main aux Valenciens. (Voir la carte no 43.)
Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux, n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur populaire, lisant à la foule assemblée la Gazette de Madrid, qui contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: À bas les Français! vive Ferdinand VII! Une foule immense se forma autour de lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef. Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de Valence. Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista, qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'Accord, principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions, le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. Formation d'une junte insurrectionnelle. La formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne, riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui s'empressa de les envoyer.
Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées, semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-cœur un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid, et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée. Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à Madrid contre le peuple insurgé. Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon. La fille du comte de Cerbellon, présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule, qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces barbaries celui des plus nobles dévouements!
Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes, s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat, l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et promena sa tête au bout d'une pique.
La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine Calvo, scélérat venu de Madrid. Ce rival était un fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes, lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds. Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité, et pour les soustraire à la férocité de la multitude. Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre les Français détenus à la citadelle. L'atroce Calvo avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de Valence. Doutant de pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants, par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang, épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires allait défaillir, parut céder à leur vœu, et se chargea d'emmener avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice. Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur gouvernement, sans y avoir aucune part!
Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace, ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher. Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Huit Français encore égorgés dans le sein même de la junte. Il restait huit malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur.
Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte, attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre.
Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes, habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les lieux publics, la haine dans le cœur, la colère dans les yeux. Mais le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français, moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait. Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé, disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection. L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme.
Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida, s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant, Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie dans ses progrès.
Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière, comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole. C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications, le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la Navarre, étaient fort hésitants. Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant en chef de l'Aragon. Le peuple, que le zèle le plus exalté aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans, ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne, et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général. Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population aragonaise. L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de l'armée française. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé. Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre droite, et en arrière même de nos colonnes.
Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement, férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour opposer à la France ses propres armes.
Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation; mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.
Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières, composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes, et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro 13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a vu, le corps du maréchal Moncey. Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir l'insurrection espagnole. Dans le moment arrivaient les corps polonais admis au service de France, et consistant en un superbe régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de 15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second, troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené, soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris. S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils avaient à parcourir.
Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon. Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé. Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade. Ordres relativement à Ségovie et à Valence. Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient. Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes (60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.
Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Direction donnée au corps du général Dupont. Il avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède, une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue dans ses faveurs et ses rigueurs!
Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne, sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à 20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de l'amiral Rosily.
Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les caisses, tout le bagage enfin de l'armée.
Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord, indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général Verdier. Le général Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille, avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de 30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut immédiatement distribuée.
Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle, qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les 10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche, d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga, qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir traversé Valladolid. Prise et répression de Ségovie par la division Frère. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie, et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres, qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent, cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.
Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville. Ils avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme, qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues. Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux sanglants de son cadavre.
Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre, causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid. C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle, partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille. Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français. Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine, et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel passait la grande route de Burgos à Valladolid.
Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité. À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup de coup d'œil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie, et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division, le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes régulières et habituées à vaincre l'Europe.
Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité, mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six bouches à feu. Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés de Saragosse. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force. Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur fuite à travers la campagne.
Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Nouvelle affaire à Mallen. Le 12, après avoir assuré ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10 mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne, tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui. Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous la lance des Polonais.
Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse, rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au lendemain son apparition devant Saragosse.