Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Kœnigsberg, parut s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.
Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous les armes dans leur plus belle tenue, criant: Vive Alexandre! Vive Napoléon! Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient sur lui du haut des trônes.
Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.
Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M. de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal, Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes couronnés. Affluence de princes à Erfurt. Spectacle que présente un moment cette petite ville ecclésiastique. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats, d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants et magnifiques le sérieux des affaires. Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre. Il y arriva le 27 septembre, à 10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe, il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre, qui venait de Weimar en voiture découverte. Première rencontre des deux empereurs sur la route de Weimar à Erfurt. Weimar est à quatre ou cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre, s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux, ravageaient leurs belles campagnes.
Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné. C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir, s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et on assista à une représentation de Cinna, donnée par les acteurs tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon voulait que commençassent les représentations de la tragédie française.
Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec la Russie à ce sujet. Renonciation à toute idée de partage relativement à l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M. de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle. Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.
Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que, malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout de suite et définitivement une portion de territoire à leur convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube. C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les avantages que la France obtenait de son côté.
En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime, pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste; car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive s'ensuivait immédiatement.
Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre à ses vues.
Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage, les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Dire d'Alexandre. Il affirma de nouveau que toute jalousie était éteinte dans son cœur, mais que la France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois, ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les prenait tous pour siens; car, suivant le vœu de Napoléon, il s'était mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré, puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.
Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles. Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes, d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff, Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés, et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite, il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc. L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier. Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une œuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs? Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer, n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations, aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre, Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!
La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises, était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable. Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la fortune!
Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était tout ce qui restait à faire. Les réalités substituées aux chimères pour gagner l'empereur Alexandre. Mais à la place de ces projets gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité, telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens, il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car, dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel, qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie.
Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus, il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir. Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de délai dans l'accomplissement de ses vœux, comme s'il avait craint à son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don eût son véritable prix.
Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à Saint-Pétersbourg[14].
Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil. Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du continent.
Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une nouvelle passion dans le cœur d'Alexandre. Il désirait seulement observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux ministres des deux souverains.
Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table, au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment d'admiration dont tout le monde était frappé.
Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse, au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes, les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté Cinna, on représenta Andromaque, Britannicus, Mithridate, Œdipe. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer, donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable flatterie. À ce vers d'Œdipe: L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et d'adhésion unanime.
Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche. Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir, que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui pouvaient y être prises.
CONFÉRENCES D'ERFURT.
Napoléon recevant Mr de Vincent, Ministre d'Autriche.
Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière, M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les aller chercher en Angleterre.
La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse, et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M. de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, sœur de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland, venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M. de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile qu'imprudente.
L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire, Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses, relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée, la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse irrésistible de forces.
Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis: il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à l'œuvre importante qui leur était confiée[15].
Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident, qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès, les contraignît à la paix. Projet de convention combiné de manière à faire sortir la paix et non la guerre de l'accord avec la Russie. Il concédait à la Russie, pour prix de ce qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande, la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France, était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux Espagnols et aux Anglais.
Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, pour la guerre et pour la paix, et offrant de négocier un rapprochement général basé sur l'uti possidetis. Cette base de négociation était commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes, Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au résultat.
Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon, en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre; et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.
L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff, on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour faire cesser un statu quo désolant.
M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait bientôt si la base de l'uti possidetis était acceptée ou ne l'était pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement, de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.—Toujours des délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester dans l'état d'armistice avec les Turcs!—
M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et son maître par une nouvelle remise. Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques. M. de Champagny, voyant qu'il attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée indispensable.
Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes, s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête. Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres tranchés!—Mot profond, que bien peu de critiques de nos jours sont capables de comprendre.
Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat.