Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14 octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à cette époque avaient souffert de sa présence.
Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les communications à faire à Constantinople, et que dès le début des négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans son accomplissement, qui rendît possible le commencement des négociations à Londres.
Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité, mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme pour la guerre. Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un nouvel allégement sur ses contributions. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le cœur était oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur 140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée.
Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage enfin qui aurait uni à Napoléon une sœur de l'empereur Alexandre. Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique, souverain qui était presque de son âge, et qui avait des sœurs à marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix. Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union, que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux, ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi, puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!—Romanzoff est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir. Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!—Romanzoff est un Russe du temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point. Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir le reste de nos projets.—À ces professions de désintéressement, Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le repos. Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une certaine limite. Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes. Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la grande-duchesse Catherine, sœur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa sœur à Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée. Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.
Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée, était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec l'empereur Alexandre. Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement. C'était pour une telle occurrence, et pour celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car, s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet, et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.
L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce sujet, s'y prit d'une manière singulière.—Vous savez, lui dit-il, que Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette raison voué une haine implacable?—M. de Talleyrand se récria fort contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son esprit et sa bonté.—Ce n'est pas seulement le plus grand homme, disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de situation.—Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.—S'il m'aime, répliqua celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de ses sœurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il ainsi d'éviter ce sujet?—Il était facile de voir que Napoléon voulait que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux empires. Ce prince, qui avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre, s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un héritier direct. Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime allié?—Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans doute il parviendrait à bien disposer sa sœur, la grande-duchesse Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.—M. de Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa que c'était aux deux souverains à finir l'œuvre commencée, et insinua à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir avec Napoléon au premier entretien.
À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait. Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une personne de sa famille, et d'y venir embrasser une sœur, en venant y traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère, qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent enchantés l'un de l'autre[19].
On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante, qui dut rester profondément secrète.
Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix, soit la guerre.
Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et concertée.
Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile au cabinet britannique;
La base des négociations devait être l'uti possidetis;
La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie la Finlande, la Valachie et la Moldavie;
La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne d'Espagne sur la tête du roi Joseph;
Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; mais les plénipotentiaires (et c'était la transaction convenue sur le point principal), les plénipotentiaires et agents des deux puissances s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte;
De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et feraient une guerre commune;
Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace d'une année.
Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les négociations qu'on allait entreprendre à Londres.
À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même. Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les signatures sur la convention d'Erfurt. Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut ivre de joie les porter à son maître.
L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible, assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le 14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à Vienne. M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à l'appui, de façon à prévenir toute longueur.
M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique, conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les diamants.
Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il n'y avait. Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à l'empereur d'Autriche. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:
»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté; mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie, troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance, elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.
»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et de Votre Majesté.»
À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras, duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs, étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre. Ils parcoururent ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment. Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal. Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval. Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs projets du moment, aucun ne devait se réaliser!
Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte, d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines.
Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue, pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous; et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des paroles de paix.
À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de négociation avec la Grande-Bretagne. Départ des courriers russes et français pour Londres. Il prescrivit au chef des forces navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble, et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une nouvelle expédition de Boulogne.
Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double motif qui dicta ses dernières dispositions.
En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de Grande Armée, pour les qualifier du titre plus modeste d'Armée du Rhin, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps, l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France, avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions, Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot, avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère, et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes.
Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie, qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée, depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes.
Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard. D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp de Boulogne.
Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée, sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson, et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées, pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie, composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes. C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.
De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche.
Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche, n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manœuvres de l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à Bayonne. Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque désastre humiliant.
Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières, l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude, partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient, toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales, et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir, sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des Deux-Siciles entièrement reconstitué.
Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM. de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de Talleyrand. Négociation entamée avec l'Angleterre. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit, qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa, sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres. Manière de recevoir les deux courriers impériaux à Londres. On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff, annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux empereurs.
Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses causes. La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la paix. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent, avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan, elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit. Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles, brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus, l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de Cintra, et peu de disposition à ménager la France. Enfin un accident, un pur accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot, après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont, et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés, plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la Tamise une armée française prisonnière.
L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh, imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause, tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808 après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre, il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que porta à Paris un courrier anglais.