Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises, ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent, et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en Espagne. Elle avait expédié à Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule, comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal, lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires. Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de l'armée anglaise. La réunion d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs, décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière suivante.
Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces britanniques en Portugal. Le commandement déféré à sir John Moore. C'était un officier sage, clairvoyant, irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille, plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef, qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement. Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal, durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne. Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus grand succès de la campagne.
Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations.
Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte no 43.) Il se flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté, sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.
Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer, autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et de lord William Bentinck.
Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français, interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée, décimée, abattue par Baylen. Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on accélère le commencement des opérations. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.
C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la carte no 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso.
D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un côté, à Lerin de l'autre.
Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés, n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en attendant l'arrivée de son corps d'armée.
Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent, dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière, l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs mouvements, avait voulu les repousser. Combats de Logroño et de Lerin. Il avait donc ordonné aux maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño, et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de Logroño de celui de Soria. (Voir la carte no 43.) Le maréchal Moncey, de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne pouvaient opposer de résistance sérieuse.
Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor, le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney, comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il s'était tant signalé en tout pays.
Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani, du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui, lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.
Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux Ney et Moncey. Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal Lefebvre. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao, s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana, il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne, moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte no 43), pour garder les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.
Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une tâche au-dessus de ses forces.
Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse, de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e, 58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000 Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore rejoint.
Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs, dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani, et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte, pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche, afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les 94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre. Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800 hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans laquelle toute opération de guerre est impossible.
Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis, les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre, poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de laitage.
Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte no 43.) Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur la route de Vittoria avec toute son artillerie.
Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence. S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney (6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles, et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites. Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord, parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée, se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre ensuite sur l'une et sur l'autre. Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre. Il ordonna au maréchal Victor (1er corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur lui.
Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon, s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney), la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey, et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre.
Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de l'armée espagnole.
Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre, furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin, ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole, et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer à eux une partie des forces des Français.
Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda, où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise.
Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas quelque malheur de si fausses dispositions.
De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza, n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur isolement à de graves échecs.
Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne, l'ont perdue dans l'Europe entière.
Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant, et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être toute seule. Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de la division Villatte. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer. Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait, et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise dans cette même journée.
L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués, causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu en Biscaye. Il leur fit adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion. Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre la base de ses opérations.
En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral, et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes, avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait à peine des transports pour les munitions de l'infanterie.
La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes, trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus grand nombre.
Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour fournir au chauffage des deux armées.
Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés, cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde. On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant, de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos.
Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet, l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs de Monasterio. (Voir la carte no 43.) Il avait en avant la cavalerie de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons.
Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake, conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid. Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.
Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon, lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre, le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole, tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le franchirent en un clin d'œil. À cet aspect, l'armée ennemie tout entière se débanda avec une promptitude inouïe. Effroyable déroute des Espagnols. Drapeaux, canons, tout fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont ils sabrèrent un nombre considérable. Occupation de Burgos. L'infanterie du général Mouton entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers, indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna au premier moment une assez grande confusion, par le concours des vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut repris son aspect accoutumé.
Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11 il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant sans travailler à les assurer.