Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre, voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.
Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs, des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna, de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les gardes espagnoles et wallones. Jusqu'ici il avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.
Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui. La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama, nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de prendre Blake à revers. Mais ce qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos, le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult. Il était probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake; secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes, et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il était chargé.
Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de nouveaux ordres pour que la première division, celle du général Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième, qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs derrières quelque manœuvre, d'autant plus décisive qu'on les laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.
Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par Haro, Pancorbo et Briviesca.
Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye. Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant, jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait prêtée pour quelques jours. Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et poursuite séparée du général Blake. De son côté le maréchal Victor, réprimandé pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña, Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et promit de concerter sa marche avec la sienne. Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général Blake. Mais, le lendemain 10, craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte no 43.) Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes. D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue, parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles que Napoléon venait de faire entrer en Espagne.
Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa, car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des cartouches.
Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées, vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour.
Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor, débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne. Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne, ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba. Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte. Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur satisfaction devait être de courte durée.
Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés. Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod, devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française, d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour le porter où besoin serait.
Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et, secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre, c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre, acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes. Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de l'armée du général Blake. L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de l'armée française.
Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo, qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo.
Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées, et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre. Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de montagnes s'efforça de gagner la route de Léon.
Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes, qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer la soumission des Asturies.
Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point, par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète, et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des fugitifs de l'armée du général Blake.
La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid, ou par Aranda, ou par Ségovie.
Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult, Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manœuvrer sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur les derrières de Castaños, dont le quartier général était à Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la Nouvelle.
Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière, l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes, masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette belle manœuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en abandonnant leurs cadres. Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent agir contre Castaños et Palafox. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se détourner ensuite à droite, par la route de Soria.
Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science manœuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé, le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes, l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois, et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas, dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui allaient entrer en ligne.
Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois rendu là, d'avoir l'œil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le 23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions. (Voir la carte no 43.) Vu les lieux et les circonstances, les instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour, Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval, avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2 mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney.
Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte no 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force les vieilles mœurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80 mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse, et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à 60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec 60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui, réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud. Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie, surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox.
De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19 au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño, de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher le maréchal Moncey. (Voir la carte no 43.) Reparti le 20 pour Lodosa, il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général Lagrange.
Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000 hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon. L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain pour quatre jours.
Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra, on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite, et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant cette marche.
Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi s'arrêterait pour combattre.
Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais, sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de vastes plaines d'oliviers.
Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage, et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement: c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à 40,000 hommes.
Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis, quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était restée assez loin en arrière.
Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier, Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et donner à la division Lagrange le temps de rejoindre.
Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du 14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes. Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela. Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols. Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens, des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de pénétrer de son côté.