Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.

Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un immense parc de munitions et de voitures de bagages.

Poursuite des fuyards par la cavalerie.

Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette. Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse. Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action. Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au loin du coté de Cascante.

Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon, qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action. Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange, la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du seul corps espagnol gui fût resté entier. Il conduisait lui-même le 25e léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante, culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa division, reçut une balle au bras.

Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse, les autres sur Calatayud.

La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés, parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant, indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos cavaliers.

Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.

Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier, les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza, route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen.

Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à travers la province de Soria.

Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela, ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du 23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits, l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le 25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis en marche sur les instances réitérées du quartier général, était parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les troupes de l'insurrection étaient de la canaille sur le ventre de laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un exemple mémorable.

Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant Saragosse.

Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier, envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!

Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.

C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols, et, bien que la belle manœuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid, il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si rudement traitée en avant de Burgos.

Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise, dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille, épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure.

Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de les envelopper au moyen de quelque grande manœuvre, tandis que le maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que l'affaire de Tudela lui fut connue.

Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.

D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter, de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les instructions suivantes.

Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient, réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier général à Madrid.

Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor, la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie, c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour s'ouvrir la capitale des Espagnes.

Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever, pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti lui-même de Burgos pour Aranda.

Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la capitale.

Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama, vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier, appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités, devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Précautions prises par les Espagnols pour rendre inexpugnable le col de Somo-Sierra. Les autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez. Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños, s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de fondé dans de pareilles espérances.

Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols, surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale.

Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une reconnaissance de la position de Somo-Sierra.

Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama, jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement.

LES LANCIERS POLONAIS AU COMBAT DE SOMO-SIERRA.

À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps. Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied.

Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux autres fuyards du marquis de Belveder.

Combat de Somo-Sierra.

La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche, par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille. Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions, presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent surtout à droite pour se réfugier à Ségovie.

Résultat du combat de Somo-Sierra.

Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M. Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à Burgos et à Somo-Sierra.

Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut. Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable ennemi qui la menaçait.

Déc. 1808.
À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale quitte Aranjuez pour Badajoz.
Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.

À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance. Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte. Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus affreux désordres. Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne, de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que, dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à rechercher les plus belles femmes du peuple. Massacre du marquis de Péralès. L'une d'elles, délaissée par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la direction des gens du métier. Quelques travaux de défense aux portes de Madrid. Madrid n'est point fortifié; il est comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes, et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en restât une autre en arrière.

Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro, séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de Castaños, et l'amener sous Madrid.

L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de Madrid.

Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. Napoléon fait sommer la ville. L'empereur, après avoir considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes, prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent, ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte, en lui déclarant que le feu allait commencer.

Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait préparer une première attaque.

Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.

Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos, de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque, enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant le signal des attaques.

Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple. Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et D'Atocha. Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les armes les défenseurs qui les occupaient.

Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del Duque et de San-Bernardino.

À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse, étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes, morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment, quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala, d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette malheureuse cité. Nouvelle sommation adressée à la junte de défense. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense, annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.

Réponse plus favorable de la junte à cette dernière sommation.

La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo Iriarte au quartier général.

Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès de lui par la junte de défense.

Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits, lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de l'amener à déposer les armes.—«Vous employez en vain le nom du peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents, les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla, quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin. Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez tous passés par les armes[26]

Reddition de Madrid.

Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble, et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français. L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les Français n'occupaient point. Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre. Le lendemain, bien que le peuple furieux poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid, particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea qu'elle fût nourrie. Désarmement général des habitants. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de l'Infantado. Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y laisse point entrer son frère Joseph. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette circonstance fut aussi habile qu'énergique.

Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.

Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation, placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.

Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.

Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient découler de la domination française. En conséquence il décida par une suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille, et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie, l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents existant en Espagne.

Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener le reste.