Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid, lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.
Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait Reding, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne, ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.
Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule.
Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté, et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts aux défenseurs de la capitale. Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca. L'entrée des Français à Madrid, et la présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence, ce qui ne pouvait être immédiat.
Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños, assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra. Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult. Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à accuser leurs officiers de les avoir trahis. Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan. Le brave don Benito San Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui avait à ses yeux le tort d'être étrangère.
Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons, arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le midi de la Péninsule.
Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras, car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle, s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes. Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français, les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte no 43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte. Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses vérités.
Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais, quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les montagnes d'Avila. Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les forces nécessaires pour opérer contre eux. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila, Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero, sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction.
Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.
Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus énergiques. Le maréchal Ney amené à Madrid. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney. Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria, et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage ou le Duero.
Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor, Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup décisif. Le 5e corps envoyé devant Saragosse. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville. Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin exclusif des attaques.
La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Le maréchal Soult définitivement ramené vers la Vieille-Castille. Napoléon lui enjoignit de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où, réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais, passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo, Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée, son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.
Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier, fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale. Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége mémorable.
En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran, singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux, les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.
Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2 mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un rapprochement trop étroit avec l'empire français.
L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40 mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan, frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés tercios, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves, bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires, présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne possédions pas.
Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec tous les généraux du siècle.
Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre. Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée. Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire, songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins rapides que les siens[27].
Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone le plus tôt possible. Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en Catalogne. Comme on avait Figuières, il restait trois places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr, étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé, comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.
Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Passage de la frontière les Pyrénées orientales. Il passa la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor, Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6 devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième, alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose la plaine du Lampourdan. (Voir la carte no 43.) Cette dernière division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Pluies torrentielles qui retardent les opérations en Catalogne. Tandis que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe, celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât tout sans murmure.
Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste l'Espagne n'a jamais manqué. Configuration de la citadelle de Roses. La place de Roses est un pentagone, situé entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux, profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort. Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs petits bâtiments.
Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et d'abandonner la garnison à elle-même.
La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui, de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes, et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45 hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus aucun appui extérieur.
Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton. On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de guerre. Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette importante conquête, les communications par mer avec Barcelone devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois par terre et par mer.
Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun motif de différer. Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur Barcelone. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur Barcelone.
Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de marcher sans son artillerie. Le général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne, le mettrait au-dessus de tous les événements.
Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre, laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs, c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde, composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait contre la division Souham diverses tentatives victorieusement repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment. Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon impossible, du moins très-périlleux de passer. Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit à le tromper complétement. La route de mer, qui se présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.
Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre, ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme, et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un courrier à don Juan de Vivès.
Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein, repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer. Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer; quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les Français.
Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible. Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français habilement et énergiquement conduits.
Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de Trenta-Passos. Passage du défilé de Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux journées de Barcelone.
Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé, avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5 mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.
Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.
Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même, il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols. À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une colonne à l'autre.
Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre, abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la rompirent et la culbutèrent en un clin d'œil, dégageant ainsi sur ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop, chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions, dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer, où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son cheval. Brillants résultats de la bataille de Cardedeu. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du Llobregat.