Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.
Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que savamment conduite.
Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on voulait vivre. Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se porta sur le Llobregat.
Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat. Si on a raison de chercher à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.
Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie, établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille position, et s'y croire en sûreté.
Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors s'en sauver qu'un petit nombre.
Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les intervalles de la première, et opérant cette manœuvre avec une certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles, n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence eût toute l'utilité désirée. Résultats de la victoire de Molins-del-Rey. Néanmoins cette bataille fut encore pour les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès. La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et Espinosa.
De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter. Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.
Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir plus vite, mais non pas mieux.
Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les déserteurs et les prisonniers.
Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les corps appelés à Madrid. Le maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud, représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie. Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.
Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin leur parti et marchent sur Valladolid. Alarmé de sa situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés, qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait appuyé les supplications de la junte par des sommations impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu, avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français, et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de le rejoindre par Benavente. Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à marcher contre le maréchal Soult. Mais à peine commençait-il ce mouvement, que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird. Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid, de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français, devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice, où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes, protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore, regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise, obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus, les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de 5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.
Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant 29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols, utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte no 43.)
C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte, disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette sûreté de coup d'œil qui ne l'abandonnaient jamais.
Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération, il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient, pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait mieux attirer les Anglais que les repousser. Manœuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais. Quant à lui, par un mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid, il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.
Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur emplacement actuel autour de Madrid. Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division Lapisse et la garde impériale. Au cas où les renseignements encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et les faire tous prisonniers en manœuvrant bien.
Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les derrières des Anglais. Quant au maréchal Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani, une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais, battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer. Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.
Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer le gouvernement civil au gouvernement militaire.
Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial, et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines, sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations ultérieures.
Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin. Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine; l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser Tordesillas.
L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivée à Tordesillas le 26. Arrivé le 26 à Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais. On lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à une marche des troupes françaises. (Voir la carte no 43.) Il avait 20 mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.
Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.—Si les Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur flanc.—Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une marche; car plus ils s'engageraient, disait-il, et mieux cela vaudrait.
Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult, qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique, avait recueilli un double renseignement. Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper. D'une part, il avait appris que des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille. À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait redouté quelque grande manœuvre de la part de Napoléon, et s'était décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le 24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également, par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que, s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manœuvre, et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.
Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une manœuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la porter d'Oporto sur la Corogne. Retraite du général Moore sur Benavente. Le 26, du reste, il était à Benavente, échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la carte no 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir pour les Espagnols.
Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Combat d'arrière-garde dans lequel le général Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier. Le 29 il en partait avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde. L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé, Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde, et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette. Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible, n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu l'ordre de se diriger.
Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts, l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards, attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient bien devenir impraticables.
Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse, Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31 décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi. Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.
Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les Anglais. Malgré les vives instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée, et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et espagnole, si différentes de mœurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois traînés par des bœufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux, morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage. Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais. Les Anglais ne trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient, et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au milieu des incendies qu'ils avaient allumés.—Nous, des ingrats! répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils partent sans même nous défendre!—Les Espagnols en étaient arrivés à ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des libérateurs.
À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs. Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie, n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et de mauvaise conduite.
Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy. Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car, après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier, février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.
Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas, bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult, et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin. Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.
Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille, voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.
Il n'y avait plus en effet grande manœuvre à exécuter à la suite des Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements d'Allemagne autant que lui-même.
Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon, très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles d'Espagne.