Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.

Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes, remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages voisins, n'était pas chose facile. Impossibilité de brusquer la prise de cette ville importante, et nécessité de s'y arrêter. Un vieux mur, flanqué d'un côté par un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait Saragosse (voir la carte no 45). Bien qu'une grande confusion régnât au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible. Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense population de furieux, et entendit partir de toutes parts une incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre, et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne, réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse, mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur pris, conquérir l'un après l'autre.

Opérations du général Duhesme en Catalogne.

En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature, mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone, depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone, Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins, ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants, en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un moment, dans cette place importante.

Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat. La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat. Le général Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie, avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier, parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts, rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7 juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques, sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers, des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se couvrir pour combattre.

Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat, occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey. Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur le Llobregat. Le général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout, étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls, tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.

Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi de l'Espagne.

Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi, s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont, revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point Guadalaxara.

Marche du maréchal Moncey sur Valence.

Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500 cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de 10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises, jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte, pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.

Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général Chabran le temps de s'approcher de Valence.

Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages, mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.

Marche du général Dupont sur Cordoue.

Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4]. Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume, apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le général Dupont y arrive. Il franchit, sans éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena (voir la carte no 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés. Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone, de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une promenade conquérante.

Arrivée à Baylen.

Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4 juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son corps d'armée.

À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient se présenter sur le chemin de Cordoue. Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea. Augustin de Echavarri, employé jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont 15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires, le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont, qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue. Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.

Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la grande route d'Andalousie.

La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue, située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine de ses tours mauresques. Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont d'Alcolea. Bien que dans cette partie le Guadalquivir soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.

Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Dispositions d'attaque du général Dupont. Le général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs, rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses, et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia, pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne pas perdre du monde en tâtonnements.

Attaque et prise du pont d'Alcolea.

Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute. Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea, défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le Guadalquivir en désordre.

Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans l'intérieur du village d'Alcolea.

Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.

Arrivée de l'armée française devant Cordoue.

On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour, et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître, et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Sommation restée sans réponse. Il voulut cependant la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. Les portes de Cordoue forcées à coups de canon. La force était donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent. Il fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres. Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le pont de Cordoue sur la route de Séville. Sac de Cordoue. Mais bientôt le combat dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée. Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes, firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution, et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux, l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.

Rétablissement de l'ordre à Cordoue.

Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes, redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés rentrèrent, et formèrent même le vœu de garder chez eux l'armée française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses, c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers, combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des soldats de leur nation.

Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue, et redoublement de haine contre les Français.

Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères, car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier, et, autant qu'on le put, on tint parole.

Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.

À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés, envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ, envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale, la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi un caractère atroce, sans changer toutefois le cœur de nos soldats, qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe, qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.

Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des renforts.

Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur, éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne, sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine, après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les courriers sans en laisser passer un seul.

L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour s'organiser.

Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue, attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes, se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante, augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à Cadix.

Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu à Cordoue.

L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace. Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots français. La populace de Cadix demande la destruction de la flotte française. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix, près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux. Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés aveuglés et d'ennemis barbares.

Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne au fond de la rade. L'amiral Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait continué d'occuper l'entrée.

C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.

Description de la rade de Cadix.

Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque, une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les défenses et les batteries.

L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.

En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade, en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes, l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet. Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre cette manœuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir, exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le plus de mal.

Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à canonner la flotte française sans lui faire de sommation.

Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le Prince-des-Asturies, destiné à devenir français, avait été rapproché de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une vigueur dignes des héros de Trafalgar. Horrible canonnade continuée pendant deux jours. Malheureusement l'état de la marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre, qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat, nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués, 46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une boucherie inutile. Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et les Espagnols. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en concevoir, aucune crainte. Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M. de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la présence de l'armée française.

Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens formidables de destruction. Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des hostilités. L'amiral, sentant très-bien que, s'il n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots, les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.