Siége de Saragosse.

Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos troupes autour de cette place. Première cause des lenteurs de ce siége. Quoique la victoire de Tudela, qui avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19 décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége, de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves, sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever les positions extérieures. Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville. Le 21 décembre, la division Grandjean avait, par une manœuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero, qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier, se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire, qui se bornait à couvrir le siége. Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége. Laissant la division Gazan sur la gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence, soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000 de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des 8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet, qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000 hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de Saragosse.

Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la lutte terrible.

Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela, ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment.

Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.

C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison, il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Moyens de résistance accumulés dans Saragosse. Des approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui d'un patriotisme barbare et fanatique.

Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et redoutables.

Configuration de Saragosse.

Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte no 45.) Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et qui avaient une valeur réelle.

En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit, la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur, devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville, une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition à une vieille cathédrale très-ancienne, Notre-Dame del Pilar, leur persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection miraculeuse.

Force des Français devant Saragosse.

Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans pareils, comme on va bientôt en juger.

Officiers du génie chargés de diriger les travaux du siége.

Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il avait en même temps employé les soldats du génie à construire plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations.

Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30 décembre.

Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba. (Voir la carte no 45.) Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses. Il avait fait adopter le projet de trois attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition, confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean, et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait atteindre le Cosso, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba au centre.

Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.

Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2 janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades, lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi.

Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11 janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du couvent. Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois mille hommes.

À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph, en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds, et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300 Espagnols restés les derniers, on en prend 40.

Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué, l'énergie de l'action.

À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement, à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général de blessures très-graves.

Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.

Le 16, la brèche étant reconnue praticable à la tête de pont de la Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage. Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont.

Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite, la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié de leur développement. Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques principales. C'était le plus important, car les opérations de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle du 16 au 21 janvier.

Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.

Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse, fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile. Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.

Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant à se lever en masse.

Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits, répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux, car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace des peines les plus sévères en cas d'inexécution.

Cruelles privations des soldats français.

Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies, à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence, réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la tranchée. Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord utile.

Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur, fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la dispersion des insurgés extérieurs.

Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour diriger cette opération.

Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous inquiétaient.

Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés extérieurs.

Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les 34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque, et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier, après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers le camp de l'armée assiégeante.

Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position, comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse.

Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans notre camp.

Continuation des travaux autour de la place.

Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo, permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre des maisons.

Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets couverts d'épaulements.

À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph, conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point, on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des brèches praticables.

À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous, vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville, toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient perpendiculairement sur le Cosso.

Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive, ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on résolut de livrer immédiatement l'assaut général.

Assaut général donné le 26 janvier.

Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir la carte no 45.) À droite, la division Grandjean, principalement composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages, attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot, et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé jusqu'ici qu'une fausse attaque.

À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite. La colonne se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé, de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce travail.

Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.

À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs, et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au Cosso. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises.

SIÈGE DE SARAGOSSE.

Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du centre.

Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient, débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin, qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement comme celle de Quemada sur le Cosso. Mais de nombreuses barricades hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et la mine pour aller plus loin.

Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse, du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres, s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant de s'y loger.

Résultats de l'assaut général du 26 janvier.

Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous. Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre, contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186 tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et à leur héroïque témérité.

Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].

L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition, car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue.

Commencement de la guerre de maison à maison dans l'intérieur de la ville.

Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi, dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même, et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et acharnée.

Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les positions perdues.

Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même, menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne. Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de semblables tentatives.

Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.

La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de Santa-Engracia, et aboutissant directement au Cosso. D'énormes édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français), le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le Cosso (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait la principale et la plus large voie intérieure.

Procédés employés dans la guerre des maisons.

On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre, familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu; quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche.

On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous, toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait se trouver au bord du Cosso. On commença donc à miner dans cette direction.