Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à Andujar.

Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce point si important pour la sûreté de l'armée.

Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du 16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation, céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon. Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva; mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols, infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus rare et plus lente que la leur.

Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour s'y présenter.

Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille. Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite. Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena, et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe, commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands cavaliers. Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de Reding, est tué entre Menjibar et Baylen. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.

Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond, n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en appuyant de ce côté le fer entrerait.

Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert, croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à la Caroline pour les en empêcher.

Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces indications se joignaient les instructions réitérées du général Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen, l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir sans cesse l'œil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix: étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de sauver!

Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès, n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!

Départ du général Dufour le 16 au soir.

Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on domine Menjibar et le Guadalquivir.

Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets insignifiants. Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte de renvoyer la division Vedel à Baylen. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait. Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées, n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux!

La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante.

Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la troisième fois.

Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois, quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir, il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien, ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure. Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui aggravèrent cruellement les siennes!

Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.

De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un moment d'erreur. Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et résolution prise d'attaquer Baylen. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny, l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour occuper l'attention des Français à Andujar.

Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui faisaient face à Andujar. (Voir la carte no 44.)

Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne l'exécution de vingt-quatre heures. Mais le colonel de ce régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident, par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manœuvres. De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.

Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais regrettable!

La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là, en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver, qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen, soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar. Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à Baylen avant les Espagnols.

Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée même du 18. Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols; mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait, comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à peine porter leurs armes. Marche de l'armée d'Andujar à Baylen. On plaça sur des voitures les plus malades entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles, faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante; elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne situation.

Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños, mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite. Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français (régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant 2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600 Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400 hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que, craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en avant.

On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur, n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient. Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.

Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du Rumblar.

Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent, quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi, la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de lieue du Rumblar. (Voir la carte no 44.) Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on rencontre en avant de Baylen. Au lieu des avant-postes du général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire, des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie. Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs, était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar, et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas, nous barrant le chemin de Baylen.

L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers, d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort, l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux, tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée, bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers, terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols, débouche dans la plaine de Baylen. L'armée espagnole de Reding et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.

Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade Chabert.

À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien servies? Arrivée tardive du reste de l'armée française. Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée. C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen, et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.

Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4 et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait plusieurs bataillons dans l'armée ennemie.

Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement repoussés par la cavalerie.

À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs, et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.

La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés de la droite à la gauche, de renouveler la manœuvre qui leur a déjà réussi.

Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval, exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. État de la bataille vers le milieu du jour. Mais chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles, qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur d'airain. Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen, protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants, et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les courts intervalles d'une horrible lutte.

Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire? On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la Caroline. Attaque générale et désespérée sur tout le front de la ligne espagnole. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris de Vive l'Empereur! Quelques officiers, inspirés par le danger, conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne espagnole. Insuccès de cette tentative générale. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà, toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on désespère d'enfoncer. Mort du général Dupré. L'infortuné général, après des efforts héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre.

Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés. Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont, désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu franchir. Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres, exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il écoute en vain! Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du général Castaños. Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu, annonce son approche au général Reding par quelques décharges d'artillerie. Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter avec l'ennemi. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne, les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que celle de traiter avec l'ennemi.

Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès des généraux Reding et de la Peña.

Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding, proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires, adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.

M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña, moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce, en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Trêve de quelques heures accordée par les généraux espagnols. Les Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar, qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est chez les uns, le désespoir chez les autres!

M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños, pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants. L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre, exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre! Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance! On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne serait plus temps!

Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de Baylen.

Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel, qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17 au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18 pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé, disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction, le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas, que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer, avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le premier sur Baylen. (Voir la carte no 44.) Mais il avait, par ces allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du 18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux, et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de Marengo.

Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas, arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17, se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos. Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.

Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire, profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On repart à deux heures. Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi, quand la bataille était depuis long-temps finie. On marche sans impatience, car le silence le plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen, et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont, n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une trêve. Le général Vedel, voulant dégager son général en chef, attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les ordres qui lui sont apportés. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est, déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.

Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue, les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière, supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait. Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].

On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin. Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se sustenter.