Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint, annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen. Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures conditions. Choix du général Marescot pour traiter avec le général Castaños. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du général en chef, et consentit à se rendre au quartier général espagnol.
Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route d'Andujar, et traverser la division la Peña. Brutales exigences du général espagnol. Le général Marescot trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant, se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on répondrait dans deux heures.
Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage abattu de ses jeunes gens. Refus de se battre de la part des soldats exténués. De vieux soldats d'Égypte ou de Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur, n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé. Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de recommencer un combat à leurs yeux impossible.
L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale, céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une extrême bravoure. Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de traiter avec l'état-major espagnol. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et Marescot.
Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante. Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. Premières conditions mises en avant de part et d'autre. D'après leurs instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient ramenées en France par mer.
Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises, sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la fortune semblait s'acharner sans pitié. Incident survenu pendant la négociation, qui empire la situation de l'armée française. Le général Castaños reçut un pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet, on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et, en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir les affaires du nouveau roi.
Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint, mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de nouvelles bases. Conditions définitivement imposées. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais. Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais des généraux français n'auraient dû souscrire. Article déshonorant relatif à la visite du sac des soldats. M. de Castaños, toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.
Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Vains efforts pour sauver la division Vedel. Lorsque, le 20 au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée, une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.
C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français, qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès du général Dupont.
Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité, et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de l'autre moitié.
Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se retirer sur Madrid. Commencement de retraite du général Vedel. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les cœurs, ou les dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à Sainte-Hélène.
Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six heures sans cesse manœuvré autour de la division Barbou, pour l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux, devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé. Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient pas dans leur première position. La réponse était facile, car que pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on répond à des assassins. Sur les instances de ses officiers, le général Dupont envoie un contre-ordre à la division Vedel. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes, l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un contre-ordre formel au général Vedel.
Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer. Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout entière. Retour à Baylen de la division Vedel. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres, et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à partager le sort de la division Barbou.
Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de Baylen. Le malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie. Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen! Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le frappèrent d'une condamnation flétrissante!
La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. On finit par lui accorder quelques vivres. Ils ne s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants, n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif.
La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on l'est quand le cœur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national. Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès. Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et les deux nations seront à jamais réconciliées.»—
Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur cœur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur abaissement actuel à leurs triomphes passés. L'armée française défilant devant l'armée espagnole. Mais il y avait dans le nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.
On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure, les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner, sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville, gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. Violation de la capitulation de Baylen. L'une des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes, consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation espagnole.
À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes, pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de s'être ainsi isolés. Pillage du bagage des officiers français au port Sainte-Marie. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on, toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11 ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes, c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres rigueurs non moins impitoyables.
Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans, toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue, en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le 16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le courage moral et le courage physique sont deux qualités fort différentes.
Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel, démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés, et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus éclatant de cette époque extraordinaire[8].
La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la destruction de l'armée d'Andalousie. Il était évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville, de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde impériale. Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée d'Andalousie. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et 43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes. Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative, et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore 80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était frère de Napoléon[9].
Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter Madrid. La joie des Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre, la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause, l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait, les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance, n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut, elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment, l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne.
Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph, n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait le système des exécutions militaires, de l'application à bien entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde. Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins. Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même le conseil de se retirer au plus tôt.—Et que dira l'Empereur? demanda cependant Joseph avec inquiétude.—L'Empereur grondera, repartit le général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive, l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours nécessaires.—
Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid. Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait encore à la difficulté de l'opération. Conduite des Espagnols au moment de la retraite des Français. Le bruit de la retraite des Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile aux Français. Le transport des blessés, des malades, des administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes.