Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph, MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française, c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero, traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment, et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de se faire servir dans sa retraite.
Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en se retirant de Madrid.
L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra, Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à empêcher les excès commis le long de la route. Sentiments qui éclatent pendant cette retraite. Mais il ne réussit qu'à blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols, qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez toutes les populations traversées.
Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas, ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès. Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant, outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les réserves de Bayonne.
Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17 mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui servaient d'appui. Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette ville. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu de son étendue. (Voir la carte no 45.) À gauche et à droite de ce couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer pour se porter rapidement par une rue assez large vers le Cosso, espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la muraille abattue aux cris de Vive l'Empereur! Les Espagnols, qui n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse, pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le Cosso, but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur, enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon, tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le Cosso, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les débusquer avant de s'établir sur le Cosso. C'est ce qu'on fit, se battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait essuyé le feu.
La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle, c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché. Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur, mais non sans de grandes pertes. Cette œuvre terminée, on s'était mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison, pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues. Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux, la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat, soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la fusillade d'Eylau.
Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure, reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette, qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons, barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.
C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés, puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le cœur, la tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et des moines. Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.
En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières, sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier, ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets, déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière, attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux ordres.
Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper, celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.
Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes: c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant toutes les communications.
Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols, suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure, de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française. Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne, sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours, devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses difficultés. Désarmement par les Français des troupes espagnoles du Portugal. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner Badajoz.
Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur était nécessaire.
Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et haïssent tout ce qui est au delà. Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par la crainte. Ils n'auraient pas demandé mieux que de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois, pour déterminer parmi eux une insurrection générale.
L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les sentiments portugais dans le cœur, et, en outre, le chagrin de ne plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au premier signal de l'Angleterre.
Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus, et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir, comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats. Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits, acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23 mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille, très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute la Péninsule l'attentat de Bayonne.
Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais principes de la guerre. Conseil de guerre tenu par les généraux français dans lequel on arrête la conduite à suivre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter. Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra, toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5 mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de 10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive.
On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage, encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel, imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées, de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement.
Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès, n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible et le plus périlleux.
Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà, au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment, où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet, et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas, Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs.
De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile, venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier stimulant, et en un clin d'œil le Portugal, qui ne s'était encore révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho jusqu'aux Algarves.
C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de Vive le prince régent! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise.
Junot, qui était vif et entreprenant, céda malheureusement au désir de réprimer l'insurrection partout où elle se montrait. Il fit partir le général Loison avec sa division pour disperser les insurgés de l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le général Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait de Coimbre vers Lisbonne. Il eût bien mieux valu dans cette saison brûlante tenir ses troupes fraîches et reposées autour de Lisbonne, que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour réprimer des séditions aussi promptes à renaître quand on avait disparu, qu'à se soumettre quand on marchait sur elles.
Le général Margaron n'eut qu'à paraître avec sa cavalerie pour disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgés rassemblés du côté de Coimbre. Quant au général Loison, il lui fallut traverser tout l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province réunie auprès d'Evora, et appuyée par un corps de troupes espagnoles. Après une marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc, les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les portes d'Evora ayant été fermées, il escalada les murailles, entra dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent renvoyés chez eux, et les Portugais ramenés à une obéissance momentanée. Les soldats étaient chargés de butin, mais épuisés de fatigue, et avaient à rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur accablante.
Cependant les Anglais, tant de fois annoncés, paraissaient enfin. Dès l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux émissaires à Londres pour y faire connaître le soulèvement des Espagnes, le gouvernement anglais avait été averti de l'occasion imprévue qui s'offrait à lui de multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les résistances les plus opiniâtres. Le ministère Canning-Castlereagh avait naturellement résolu de porter tous ses efforts vers la Péninsule, et d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manière bien autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscités dans les Calabres. L'ordre fut envoyé à toutes les forces britanniques de terre et de mer, répandues dans la Méditerranée, le golfe de Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but. Concentration de toutes les forces britanniques vers la Péninsule dès le commencement de l'insurrection espagnole. Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigés vers les côtes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expédition de Boulogne avait motivé l'organisation, et dont une partie venait de se signaler à Copenhague, furent destinées à opérer sur ce nouveau champ de bataille. Il était impossible en effet d'en offrir à l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon vent, on pouvait en quatre jours se transporter des côtes d'Angleterre au cap Finistère, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse autour de cette ceinture de côtes, pouvait toujours y approvisionner une armée de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de cette armée sur un sol à demi sauvage, dépourvu de routes, devaient avoir la plus grande peine à se nourrir. Avantages que la péninsule présentait aux Anglais pour la guerre de terre. Les lourds et solides bataillons britanniques, débarqués dans les golfes nombreux de la Péninsule, mettant pied à terre dans des postes bien retranchés, s'avançant hardiment si l'on remportait un succès, rétrogradant promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui était leur appui, leur refuge, leur dépôt de vivres et de munitions, tour à tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre le choc impétueux de l'armée française, ou bien les laissant en cas de retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une soumission momentanée, recommençant enfin cette manœuvre sans se lasser, jusqu'à ce que la puissance française succombât d'épuisement, les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule guerre qui leur convînt, et qui pût leur réussir sur le continent.
Tous les ordres pour une grande expédition furent donnés avec une extrême promptitude. Cinq mille hommes sous le général Spencer, venus d'Égypte en Sicile, avaient été transportés à Gibraltar, de Gibraltar à Cadix, où les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir, avaient ajourné l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille Anglais, refusés à Cadix, avaient été débarqués aux bouches de la Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable pour agir. Dix mille hommes se trouvaient à Cork en Irlande. Première apparition sur le théâtre des guerres européennes de sir Arthur Wellesley. Ils furent immédiatement embarqués sur une flottille escortée de plusieurs vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'était déjà fait connaître dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands services au général Cathcart devant Copenhague: c'était sir Arthur Wellesley, célèbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses grandes qualités militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Français autant qu'il le pourrait. Le général Spencer avait ordre de venir se placer sous son commandement dès qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley allait donc se voir à la tête de 15 mille hommes. Mais ces troupes n'étaient qu'une partie de celles qu'on destinait à la Péninsule. Cinq mille hommes sous les généraux Anstruther et Ackland se trouvaient à Ramsgate et Harwich. Des bâtiments de transport étaient déjà dirigés sur ces points d'embarquement pour les conduire auprès de sir Arthur Wellesley. Grâce à la proximité des lieux et aux vastes moyens de la marine anglaise, c'était une opération de dix à douze jours que de rassembler toutes ces forces en un même endroit. Enfin sir John Moore, revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait être acheminé prochainement vers le point que les généraux anglais auraient désigné sur les côtes de la Péninsule pour y opérer une concentration générale.
Cette force de 30 mille hommes environ une fois réunie, on n'avait pas cru pouvoir la mettre tout entière sous les ordres de sir Arthur Wellesley, trop jeune encore d âge et de renommée pour commander à une armée qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour très-considérable; et on en avait attribué le commandement supérieur à sir Hew Dalrymple, gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui sir Henri Burrard pour chef d'état-major. En attendant la réunion de toutes ces troupes, et l'arrivée de sir Hew Dalrymple, sir Arthur Wellesley devait diriger les premières opérations à la tête des 10 mille hommes partis de Cork, et des 5 mille débarqués sur le rivage des Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements des armées.
Embarquées le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork étaient le 20 devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchantés de se voir si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force considérable, qui en présageait beaucoup d'autres, les avait consolés un peu de la défaite des généraux Blake et de la Cuesta à Rio-Seco, et leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes espérances de la lutte engagée contre Napoléon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si près surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accepté des armes en quantité, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12 millions et demi de francs), mais ils avaient engagé les Anglais à tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins d'enlever aux Français que l'Espagne elle-même.
Sir Arthur Wellesley s'était aussitôt transporté à Oporto, où il avait été reçu avec une joie extrême, car les commerçants portugais, ne vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient à leur aspect leurs intérêts aussi satisfaits que leurs passions. Dès cet instant, l'action de l'armée britannique avait été décidément dirigée vers le Portugal. Cette résolution, qui convenait aux Espagnols, toujours ombrageux vis-à-vis de l'étranger, convenait aussi aux Anglais, lesquels devaient désirer avant tout la délivrance du Portugal; et elle servait à un même degré la cause commune, le but de la nouvelle coalition étant de chasser les Français de la Péninsule tout entière. Restait à savoir quelle partie du Portugal on choisirait pour y aborder en présence de l'armée française, sans courir la chance d'être brusquement jeté à la mer.
Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis. Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme point de débarquement. Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts; ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte, à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore habitué à braver et à combattre.
Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Plan de campagne de sir Arthur Wellesley. Les Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes, ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le génie.
Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du général Spencer arrivait au même mouillage. Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir Arthur Wellesley. Avant d'avoir reçu les ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ 14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de l'armée anglaise. Caractère de l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide, presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot, il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher, à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des soldats de l'Angleterre.