Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq ou six mille hommes, sous le général Freyre. Difficultés entre les Anglais et les Portugais. Sir Arthur Wellesley aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux pour leur servir d'éclaireurs.
À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ, retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise. Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où, n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible.
Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients.
En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne.
Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près, la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver, mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques.
Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience, côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16 au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Beau combat de Roliça. Il se retirait tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises. Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça, au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux, fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17 au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde, forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine, car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les prévenir à Zambugeiro.
Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manœuvre, et il blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manœuvrant avec un art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro, ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant dans le cœur de l'ennemi une redoutable impression de ce que pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance!
Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de Lisbonne.
Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus fort sans le rendre dépendant. Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades Anstruther et Ackland. Il résolut donc de s'approcher de la mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes.
Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français, conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde, pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à Roliça.
Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les hauteurs de Vimeiro.
Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro, s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer. Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se renforçant les uns les autres.
Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance, les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un seul côté avec toutes leurs forces réunies. Bataille de Vimeiro. Les Anglais, une fois débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le 21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à l'autre.
Les Français, tandis que leur droite manœuvrait, s'engagèrent par leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde, marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé. Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer, furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons, qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison, rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres.
Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute l'armée. Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire sur Torres-Vedras. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre.
Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours, être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait, il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les routes de morts et de mourants. Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec les Anglais. On eût perdu ainsi plus de la moitié de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée, qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et la bataille de Vimeiro.
En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière, n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement attribuée. Circonstances qui disposent les généraux anglais à traiter. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann, qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement définitif relativement à l'évacuation du pays.
Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Conférences ouvertes à Cintra. Il retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte, ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba promptement d'accord.
La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9 millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés.
Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne.
Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante, et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des Pyrénées. Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même.
Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud, depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et embrassaient la cause de la dynastie prisonnière.
Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9 août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute pour lui le plus cruel des reproches.—J'ai tout le monde contre moi, lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre; moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu. Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang; la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.—Telle est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste, que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre frère.
FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire. — Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux événement. — Ordre de faire arrêter le général Dupont à son retour en France. — Napoléon tient la parole qu'il avait donnée de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. — Son arrivée à Paris le 14 août. — Irritation et audace de l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. — Explication avec M. de Metternich. — Napoléon veut forcer la cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. — Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes, Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. — Conditions de cette évacuation. — Nécessité pour Napoléon de s'attacher plus que jamais la cour de Russie. — Vœu souvent exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires d'Orient. — Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de septembre. — Tout est disposé pour lui donner le plus grand éclat possible. — En attendant, Napoléon fait ses préparatifs militaires dans toutes les suppositions. — État des choses en Espagne pendant que Napoléon est à Paris. — Opérations du roi Joseph. — Distribution que Napoléon fait de ses forces. — Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la Catalogne. — Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour l'Espagne. — Marche de toutes les divisions de dragons dans la même direction. — Efforts pour remplacer à la grande armée les troupes dont elle va se trouver diminuée. — Nouvelle conscription. — Dépense de ces armements. — Moyens employés pour arrêter la dépréciation des fonds publics. — Effet sur les différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon. — L'Autriche intimidée se modère. — La Prusse accepte avec joie l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier allégement de ses charges pécuniaires. — Empressement de l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. — Opposition de sa mère à ce voyage. — Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27 septembre 1808. — Extrême courtoisie de leurs relations. — Affluence de souverains et de grands personnages civils et militaires venus de toutes les capitales. — Spectacle magnifique donné à l'Europe. — Idées politiques que Napoléon se propose de faire prévaloir à Erfurt. — À la chimère du partage de l'empire turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la Valachie et de la Moldavie. — Effet de ce nouvel appât sur l'imagination d'Alexandre. — Celui-ci entre dans les vues de Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. — Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. — Accord des deux empereurs. — Satisfaction réciproque et fêtes brillantes. — Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de l'Autriche. — Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon s'appliquent à lui faire. — Après s'être entendus, les deux empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées verbalement. — Napoléon désirant que la paix puisse sortir de l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures pacifiques à l'Angleterre. — Alexandre y consent, moyennant que la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point retardée. — Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à ce double vœu. — Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. — Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une nouvelle réduction de ses contributions. — Première idée d'un mariage entre Napoléon et une sœur d'Alexandre. — Dispositions que manifeste à ce sujet le jeune czar. — Contentement des deux empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des témoignages éclatants d'affection. — Départ d'Alexandre pour Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. — Arrivée de celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. — Ses dernières dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. — Rassuré pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un nouveau corps, qui est le 5e. — La grande armée convertie en armée du Rhin. — Composition et organisation de l'armée d'Espagne. — Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. — M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. — Manière dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. — Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les difficultés soulevées par le cabinet britannique. — L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les Autrichiens, rompt brusquement les négociations. — Réponse amère de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. — D'après les manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. — Ses combinaisons pour la rendre décisive.
Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse, Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés. Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être, et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et intrépide cœur.
Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco, suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un mois qu'on n'en savait rien, absolument rien.
C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen. La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois recueilli de leur bouche. Impression qu'il en éprouve. Son chagrin surpassait celui dont il avait été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux. Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de troupeaux.
Napoléon aperçut d'un coup d'œil toute la portée de l'événement de Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise, arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées.
Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres. Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche, toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne, fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau, excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre, toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon.
Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont, apercevant avec son coup d'œil supérieur les fautes militaires que celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12], mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son armée, et qu'il le ferait fusiller.—Ils ont sali notre uniforme, dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans leur sang.—Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour impériale. Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il ne l'est véritablement. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré, atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers de nos armées en Espagne. Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général Dupont. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul, il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck, Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour ternir toute une carrière!—Et se contredisant ainsi lui-même, il se prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie, découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.
La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui, sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre, essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que jamais il n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait; que le maréchal Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne, recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant par les correspondances commerciales les faits si graves qui se passaient au delà des Pyrénées.