Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la parole donnée à la Vendée de la visiter.

Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre. Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle, Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur. Il se décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort, Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en expédiant autant qu'il en recevait.

Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance, attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en France! S'il avait souffert de ses œuvres mauvaises, il jouissait des bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de colère, d'ordres précipités.

Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.

Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du 15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique, pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe entière.

Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à Paris.
Colère et crainte de la cour de Vienne.

Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que, toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis, l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était saisie de cette cour et de son entourage.—Voilà donc ce qui attend toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV et Ferdinand VII!—L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.—

Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.

Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers, se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les titres de départements du Métaure, du Musone, du Tronto.

Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos, les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche, répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires étaient conformes à ces dispositions morales.

Préparatifs militaires de l'Autriche.

L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet, exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même. Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux. Espèce de levée en masse sous forme de réserve. Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100 mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un empressement singulier. Énormité des forces autrichiennes à cette époque. Les nobles, les bourgeois, le peuple, s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires, composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie. Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et, battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie, pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.

L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Tœplitz, de Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées, on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes, foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance. Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets sentiments.

Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du continent, cependant c'était une détermination si grave que de transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer, et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer. Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la faire expliquer de la façon la plus claire.

Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur d'Autriche.

Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée, provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth, et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy, quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical, ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de Tolstoy.—Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur, dit-il à M. de Metternich[13].—M. de Metternich ayant affirme que son cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent la paix, et ruinent vos finances?—Sur l'assurance que ces armements n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.—Si vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal. Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.—M. de Metternich ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt, avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables; que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied de guerre.—On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M. de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance. Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui, car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous, monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs, j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la paix, nous aurons amené la guerre.—

En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et habile.

Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M. de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance immédiate du roi Joseph. Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche, Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher, contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement, le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph, c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.

M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que, pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle n'était pas prête à combattre.

Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire en Espagne une campagne courte mais décisive.

Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin. Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient pas un autre but.

Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux princes de la Confédération du Rhin.

Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent, faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.

Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les circonstances.

Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà, lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne, Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes, et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e corps, était cantonné en Silésie.

L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse, était de la forcer à régler définitivement la question des contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.

Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.

Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il, des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur malheur, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.

Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon. Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres, parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante. Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse. Conditions de l'évacuation. Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier, sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140 millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure de la dominer. Stipulations secrètes du traité d'évacuation. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu, par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6 mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année 1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille. Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses ennemis.

Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements, il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en accordait.

Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et de terminer ses contestations avec la Prusse.

Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et situation de la cour de Saint-Pétersbourg.

L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre, toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à cœur que les plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement, il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles, si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de vaincre Napoléon. Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la possession de Constantinople. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait; et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il s'était fait avec l'ambassadeur de France, la langue de chat.—Eh bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles de votre maître? Vous a-t-il parlé de la langue de chat? Est-il disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je comprends et admets les besoins du sien?—M. de Caulaincourt ne répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt, en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt. Vœu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une nouvelle entrevue avec Napoléon. Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour, et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience, et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il désignait.

Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait en Espagne.

Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne, occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant nécessairement la politique de Napoléon.—Votre Empereur, avait-il dit à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.—

Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des revers de l'armée française en Espagne.

La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même beaucoup.—Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt, bonne mine à mauvais jeu, et traverser sans fléchir ce moment difficile.—Ce prince, plein de tact, avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria, il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de facile à expliquer.—Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes; il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et maîtriser l'Europe.—Alexandre avait du reste tenu parole, imposé silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande.

Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt, lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les vœux d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de l'Europe, mais une partie au moins de ces vœux, qu'il fallait donc le voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot; ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce qu'il avait au fond du cœur, de se l'attacher par quelque concession importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous les ennemis de l'Empire.

Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur Alexandre.

Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M. de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta. Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour l'époque et le lieu de cette entrevue. Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à cause de sa sœur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération. Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que cette entrevue eût tout l'éclat désirable.

Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux empereurs.

Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma, pour y représenter Cinna, Andromaque, Mahomet, Œdipe. Il donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des œuvres immortelles de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir que de pénétrer la profondeur de Molière.—Il recommanda enfin de déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa civilisation autant que par ses armes.

Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire. La situation ne s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de raffermir, par l'énergie de son langage, le cœur ébranlé de Joseph.—Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez avoir l'attitude convenable à votre position. Conseils de Napoléon à son frère. Que me font quelques insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la Prusse n'ont pu venir à bout? Je trouverai en Espagne les colonnes d'Hercule; je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance.—Il lui avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Cour militaire et politique du roi Joseph. Joseph avait voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage, lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan, Joseph avait demandé M. Rœderer pour l'aider dans l'administration politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas encore accordé, se défiant non du cœur, non de l'esprit de M. Rœderer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier, Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour, moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de commander.

Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage, montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général à Vittoria. Fixation du quartier général à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale, trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept mille. Position de l'armée sur l'Èbre. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés, les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de 100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.