—Tonnerre de Brest! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur, pourtant!... Mais c'est que M. Louis était presque mon enfant!... Je l'ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait en congé au château... J'ai servi vingt ans sous les ordres du père des jeunes gens, monsieur; et quand on l'avait vu comme moi, le commandant, deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart, démolissant l'Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui aurait donné son corps et son âme, voyez-vous bien!... Et si bon, avec cela!
—J'ai entendu parler du commandant de Penhoël, interrompit Robert.
—Je crois bien!... qui n'en a pas entendu parler!... Ah! c'était un bon temps!... mais il est mort, et celui de ses fils qui lui ressemblait le mieux a quitté un beau jour notre Bretagne pour n'y plus revenir... L'autre...
—L'autre n'est-il pas digne de son père? demanda l'Américain.
—Si fait! s'écria vivement le père Géraud. Dieu me garde d'avoir rien dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur!... Le cadet de Penhoël est un digne jeune homme... Mais votre Louis...
L'aubergiste s'interrompit et poussa un gros soupir.
Blaise se disait en remuant les cendres:
—Il paraît que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n'a pas tout à fait soixante ans comme nous l'avions pensé!...
—Notre Louis! poursuivit l'aubergiste; c'est qu'on ne trouverait pas un cœur comme le sien!..... Mais vous, qui venez de sa part, monsieur, pouvez-vous me dire où il est et ce qu'il fait?
—Il est aux États-Unis, répondit l'Américain sans hésiter, lieutenant-colonel dans l'armée du congrès...
—Ah! fit l'aubergiste; le brave enfant!... et.... est-il heureux?
—Non, répliqua Robert.
Le père Géraud leva les yeux au ciel.
—Il n'a dit son secret à personne! murmura-t-il; mais on ne s'exile pas ainsi sans souffrir..... Que Dieu le protége!
Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l'ordre dans ses batteries.
—Voyons!... reprit-il tout à coup en feignant de secouer sa prétendue mélancolie, il ne s'agit pas seulement de s'attendrir.... Moi, je passerais ma journée à parler de ce cher et bon Louis!... Mais je crois qu'il vaut mieux faire ses affaires.
—S'il y a une lettre de lui à porter au manoir, dit l'aubergiste, je monte ma jument grise et je pars tout de suite...
Robert secoua la tête.
—Est-ce qu'il a écrit depuis son départ? demanda-t-il.
Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui pose les prémisses d'un argument.
—Une seule fois, répondit l'aubergiste; et c'était une année après son départ.
—Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence?
—C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il aimait si tendrement son frère... Ah! il y a là dedans bien des choses que je ne comprends pas!
Il s'arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille involontairement ses souvenirs.
—Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et l'Américain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour de leur naissance jusqu'à l'âge de vingt ans, on ne les avait jamais vus l'un sans l'autre. On eût dit qu'ils n'avaient à deux qu'un seul cœur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait une jeune fille belle comme les anges...
L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir.
L'Américain était tout oreilles.
—On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le père Géraud. Vers ce temps, les Pontalès revinrent au manoir. Et quand Pontalès serre la main de Penhoël, le diable rit au fond de l'enfer!
Une question se pressa sur la lèvre de Robert, qui fit effort pour garder le silence.
Le bonhomme reprit:
—C'est l'eau et le feu!... Les Pontalès avaient autrefois une petite maison sur la lande... Mon père a vu des sabots à leurs pieds... A présent la forêt est à eux, la forêt et le grand château!... Mais que disais-je?... mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays... On croyait qu'elle aimait M. Louis... Ah! cela étonna bien du monde!... M. Louis partit, et ceux qui le rencontrèrent en chemin virent bien qu'il avait des larmes dans les yeux... Ce fut René, le cadet, qui épousa mademoiselle Marthe... et depuis lors, au manoir, on ne prononça plus guère le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons cœurs à dix lieues à la ronde...
Si l'Américain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait payé cher cette courte et vague histoire.
—Louis m'avait parlé de ces Pontalès, dit-il, mais j'étais loin de les croire si riches...
—Trois fois riches comme Penhoël! s'écria le père Géraud avec colère; et quatre fois aussi, pour sûr!... Ah! le vieux Pontalès est un fin Normand avec sa figure de brave homme! Il y a plus de ruse sous ses cheveux blancs que dans un demi-cent de têtes bretonnes... Heureusement que monsieur l'a encore une fois chassé du manoir, car il y a bien assez de mauvais présages comme cela autour de Penhoël!
Il se tut. Un instant Robert attendit, espérant d'autres détails sur Louis de Penhoël, mais l'aubergiste gardait le silence, et l'on pouvait voir clairement qu'il n'en savait pas davantage.
Aussi Robert reprit:
—Père Géraud, je vous prie en grâce de ne plus me parler de Louis!... Je vous écoute, voyez-vous, c'est plus fort que moi... et cependant le temps me presse... dites-moi plutôt ce qui se passe maintenant au manoir... Si Penhoël n'écrit pas, il veut qu'on lui écrive, et le moindre détail sera bien précieux...
L'aubergiste n'en était plus à la défiance. Il eût mis ce qu'il avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des nouvelles du fils aîné de son maître.
—Au manoir, répondit-il, je crois qu'on est heureux... En quinze ans on peut oublier bien des choses quand on a la volonté de ne plus se souvenir!... Le cadet a recouvré une bonne part des biens de la famille vendus pendant la révolution... Si ce n'est pas la maison la plus riche du pays à cause des Pontalès, qui ont acheté en 1793 le vieux château, la forêt du Cosquer et bien d'autres terres de la famille, c'est encore, malgré ce qui a pu se passer, la maison la plus respectée... Quand vous lui écrirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son père, la petite demoiselle Blanche de Penhoël est si belle et si douce que les bonnes gens l'appellent l'Ange, depuis Carentoir jusqu'à la montée de Redon!... Madame n'a point perdu sa beauté, bien qu'il y ait depuis longtemps un voile de pâleur sur son visage... Elle ne se montre guère aux fêtes des châteaux voisins, mais les pauvres la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du malheureux... Monsieur est bon mari et bon père, quoique certains aient dit dans le temps qu'il jetait parfois des regards étranges vers le berceau de la petite demoiselle Blanche... Il sert l'église, il aime le roi et sa porte est toujours ouverte; c'est un Penhoël, après tout!... Mais il y a d'autres hôtes encore au manoir, et ce qui réjouirait le cœur de l'aîné, j'en suis sûr, ce serait de voir les deux filles de l'oncle Jean!...
—Le brave oncle! interrompit Robert, qui cherchait l'occasion de continuer son rôle et de paraître au fait.
—L'oncle en sabots! s'écria Géraud; je parie qu'il vous a parlé de l'oncle en sabots!...
—Plus de cent fois!
—Il l'aimait tant!... Oh! et celui-là ne l'a pas oublié!... Quand je parlais du neveu Louis, combien de fois n'ai-je pas vu sa tête blanche s'incliner et une larme venir sous sa paupière!... Si vous écrivez à notre jeune maître, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore que l'oncle a eu deux filles, sur son vieil âge... Deux petites demoiselles plus jolies encore, s'il est possible, que Blanche de Penhoël!... Elles sont là comme les bons génies de la maison; leur gai sourire réchauffe l'âme; il semble que le malheur ne pourrait point entrer sous le toit qu'elles habitent, et pourtant...
Il s'interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement:
—Monsieur Louis vous a-t-il parlé quelquefois de Benoît Haligan?...
Robert fit semblant de chercher dans sa mémoire.
—Benoît, le passeur..., reprit l'aubergiste.
—Attendez donc!... Benoît?...
—Benoît le sorcier!
—Mais certainement!... Un drôle de corps!..
—Il y en a qui rient de lui... moi je sais qu'il connaît d'étranges choses!...
Le père Géraud secoua la tête, et baissant la voix davantage:
—Il ne faudra pas en parler à M. Louis, quand vous lui écrirez, murmura-t-il; mais Benoît dit que le manoir perdra bientôt ses douces joies... Elles s'en iront toutes à Dieu, toutes ensemble!... l'Ange et les deux filles de l'oncle... Cyprienne, la vive enfant... et Diane, la jolie sainte!...
—Quelle folie!...
—Oui... oui! Benoît les voit en songe, vêtues de longues robes blanches comme des belles-de-nuit... Mais Benoît se sera trompé peut-être une fois en sa vie... Dieu le veuille! Dieu le veuille! et puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela!
La tête de l'aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rêver. Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint à sa lèvre.
—Les chères enfants!... reprit-il d'une voix plus émue; mais vous verrez l'Ange, monsieur!... vous verrez Diane et Cyprienne, les perles du pays, avec leurs jupes en laine rayée et les petites coiffes de paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures... Car, bien qu'elles soient du plus pur sang de Penhoël, elles n'ont rien en ce monde, et l'oncle Jean, leur père, veut qu'elles soient habillées comme les pauvres filles du bourg... mais vous les couvririez de haillons qu'il faudrait bien encore les saluer quand elles passent... On dirait de petites reines, monsieur!... Et comment ne seraient-elles pas belles entre toutes? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement; elles lui ressemblent trait pour trait...
—A qui?
—A l'aîné de Penhoël... comme deux filles pourraient ressembler à leur père.
—Oh! oh! fit Robert; ce pauvre oncle en sabots!...
La voix du père Géraud prit un accent sévère:
—C'est une famille sainte, monsieur! dit-il, et notre Louis respectait la mère des deux jeunes filles comme sa propre mère...
L'Américain avait déjà mis de côté son sourire égrillard.
—Enfin, poursuivit l'aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela, et le reste, s'il y a encore une petite place et que vous daigniez prononcer le nom d'un pauvre homme, dites-lui qu'il y a sur le port de Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang jusqu'à la dernière goutte.
—Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Géraud, répliqua Robert de Blois; mais m'avez-vous nommé tous les hôtes du manoir?
—Pas encore... Le vieil oncle a un fils plus âgé que Diane et Cyprienne... Il s'appelle Vincent: c'est, jusqu'ici, le seul héritier mâle du nom de Penhoël, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais le cœur sur la main!... Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et de madame, qui a nom Roger de Launoy... C'est une tête vive et folle, capable de bien des étourderies...; mais je l'aime pour l'amour sincère qu'il porte à madame...
—Et combien y a-t-il au juste d'ici jusqu'au château?
—Deux fortes lieues.
—La route est-elle bonne?
—Affreuse, mais toute droite jusqu'au bac de Port-Corbeau.
Robert regarda par la fenêtre et sembla mesurer la hauteur du soleil, qui éclairait d'une lueur jaunâtre les maisons du port Saint-Nicolas.
—Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il.
—A présent! s'écria l'aubergiste. Il n'y a pas plus d'une heure de jour... C'est impossible.
—Cependant, puisque la route est toute droite...
—Droite, oui, mais défoncée par les dernières pluies et coupée de fondrières en plus de trente endroits.
—Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrières.
—Pas toujours..., répliqua l'aubergiste... Et puis les chevaux ne peuvent rien contre les uhlans...
—Les uhlans?...
—Une bande de coquins, venant on ne sait d'où, et qui se moquent de la gendarmerie... Il y a tant de trous maudits dans nos landes!
—Ce serait bien le diable, dit l'Américain, si les uhlans nous guettaient justement au passage!
—Il y en a bien d'autres, murmura l'aubergiste, qui ont parlé comme vous, et qui s'en sont repentis!... Mais, j'y songe!... vous arrivez de nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l'Oust est débordé...
—Quel danger, une fois qu'on est averti?...
—Vous venez de la part de l'aîné, répondit le père Géraud, et je m'intéresse à vous comme à un ami... Ne partez pas à cette heure, monsieur, je vous en prie!... car si le déris (inondation) vous prenait là-bas, sous Penhoël, vous n'auriez plus qu'à recommander votre âme à Dieu!...
L'Américain réfléchit durant quelques instants.
L'Endormeur, que cette longue énumération des dangers de la route affriandait médiocrement, avait bonne envie de venir en aide à la prudence du père Géraud; mais il n'osait pas, parce que Robert venait de conquérir vis-à-vis de lui une position tout à fait supérieure.
Il sentait que son rôle était de se taire, et il se taisait.
L'Américain se leva.
—Peut-être resterons-nous bien longtemps à Penhoël, dit-il; mais, dans telles circonstances données, il faut que nous en puissions repartir demain avec le jour... D'un autre côté, mon message est de nature à n'être confié à personne... Vous devez sentir cela, père Géraud, ajouta-t-il en baissant la voix; il ne s'agit pas seulement pour moi de voir le maître de Penhoël...
—Vous avez à parler à madame, peut-être?... murmura l'aubergiste d'un air timide, et comme s'il craignait d'exprimer trop clairement sa pensée.
Robert fit un signe de tête affirmatif.
L'aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d'interroger.
Sa dernière question avait été comme le complément des détails précédemment fournis. Elle ouvrait à Robert tout un horizon nouveau, et il en savait à cette heure plus peut-être que le brave aubergiste lui-même.
—Quelle que soit l'issue de notre excursion, dit-il, vous nous reverrez demain, M. Géraud, à moins que vos uhlans ne nous mangent en route... Il faut, en effet, que je passe à Redon, soit pour prendre des bagages assez importants que j'ai laissés au bureau des voitures, soit pour continuer mon voyage, au cas où j'aurais mes raisons pour ne point abuser de l'hospitalité de Penhoël... Pour le moment, il me reste à vous prier de faire seller deux bons chevaux.
—Vous êtes donc bien déterminé à partir?...
—Très-déterminé... L'heure avance... et plus tôt les chevaux seront prêts, plus je vous aurai de reconnaissance.
Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait point de réplique. Le maître du Mouton couronné sortit en grommelant sa litanie d'objections:
La nuit qui allait tomber, les fondrières, les uhlans et le déris.
Quand il eut passé la porte, Blaise repoussa son siége et fit une cabriole.
—Enlevé! s'écria-t-il. Ah! fameux! fameux! M. Robert!... tu es encore plus fort que je ne croyais!... Vrai, je ne donnerais pas ma part de l'affaire pour mille écus!
—Tout n'est pas dit, murmura l'Américain, dont le front restait pensif; nous avons encore plus d'un obstacle à tourner...
—Les uhlans?... commença Blaise.
Robert haussa les épaules.
—Au contraire, répliqua-t-il; c'est ce qui me fait partir ce soir... Les uhlans sont placés là tout exprès pour expliquer l'absence de notre bagage... Nous aurons été dépouillés en chemin, et le triste état où nous sommes n'inspirera plus que de la sympathie...
—C'est pourtant vrai, dit l'Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton pareil sous la calotte des cieux, M. Robert!
Un mouvement que fit Lola derrière ses rideaux sembla changer brusquement le cours des idées de l'Américain.
—Cours après M. Géraud, s'écria-t-il; où diable avais-je l'esprit?... Je n'ai commandé que deux chevaux, et il nous en faut trois!
Le front de Blaise se rembrunit.
—Voilà l'écueil! murmura-t-il. Sans cette femme-là, tu serais le Napoléon de la chose!... Au nom de Dieu! que veux-tu que nous fassions d'elle, là-bas avec ces bonnes gens?
—Va commander un troisième cheval!
Blaise hocha la tête d'un air de mauvaise humeur, et se dirigea néanmoins vers la porte, afin d'obéir.
Mais, avant qu'il eût passé le seuil, l'Américain parut se raviser.
—Reste! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu'à demain; ça nous dispensera de régler notre compte avec ce vieil innocent de père Géraud...
—Mon opinion, répliqua l'Endormeur, est que nous pourrions bien la laisser ici tout à fait, en payement du petit vin de Nantes et de l'omelette.
Robert était auprès du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du soleil couchant envoyèrent un pâle reflet d'or au visage de la jeune femme endormie.
Elle semblait sourire...
L'Américain étendit sa main vers elle, et sa lèvre gonflée eut un mouvement de sarcastique gaieté.
—Fou que tu es! prononça-t-il d'une voix sourde et brève; il y a là-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute comme tous les sauvages de ce pays breton... La femme de cet homme ne l'aime pas, car elle songe à l'absent... et vois comme notre Lola est belle!...
A trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites lieues de pays, tout au plus, un peu à droite de la route de Vannes, la rivière d'Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les marais de Glénac. Entre les deux moitiés de la colline il n'y a d'autre vallée que le cours étroit de la rivière; cela semble tranché de main d'homme.
A l'orient de la double rampe, le pays est montueux et présente un aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s'élargit brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'étend à perte de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées.
En été, c'est un immense tapis de verdure, où l'œil suit au loin les courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se rapprochent, qui s'éloignent, qui s'enroulent, semblables à de minces filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux.
L'été, aussi loin que le regard peut s'étendre, on voit, paissant le gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets d'Ille-et-Vilaine.
Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux à ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine, et il y a tel mois de l'année où l'innombrable troupeau s'étend sans interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau, jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, présentent alors l'aspect d'une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur l'herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivière à l'autre, les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et viennent...
L'hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C'est à peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d'eau, rassemblés par troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés.
Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c'est une solitude silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées, se dresse le fantôme colossal de la femme blanche[2].
La configuration même des lieux fait que ce changement se produit presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques heures parfois pour transformer complétement le paysage, et jamais il ne faut plus d'une nuit.
C'est par la tranchée du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne réunies.
L'Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine; mais la Verne, qui descend du haut pays, s'enfle à la moindre pluie et change son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable.
A partir de l'étang où elle prend sa source, à quelques lieues de là, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie l'inondation; mais, une fois passée la double colline, toute défense cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et s'élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles.
A l'heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive jusqu'à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l'eau menaçante.
Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans la gorge et une nappe d'écume s'élance sur la route de Redon, qui disparaît sous l'eau la première.
Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies dans leurs lits sinueux, soit que le déris étende à perte de vue sa nappe bleuâtre. Du côté du marais, c'est un encadrement de collines boisées, sur la croupe desquelles s'étagent au loin les maisons de quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de l'antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l'époque où se passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès.
De l'autre côté des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d'un moulin à vent.
Au bord même de l'Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C'est la cabane du passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge.
Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu'à une vingtaine de pieds de l'eau. A son extrémité orientale s'élève un petit donjon à demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.
C'est là tout ce qui reste d'un château fort appartenant aux sires de Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l'Oust.
La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée.
En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus déjà leur couronne de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu'un petit manoir moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV.
C'était là qu'avaient habité jusqu'à la révolution les cadets de la riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand château possédé maintenant par les Pontalès.
Le manoir était en parfait état de conservation et bâti dans un style assez gracieux; mais, posé comme il l'était au-dessus d'un véritable précipice et sur l'extrême rebord d'une plate-forme nue, il prenait un air de tristesse et d'abandon.
Sa façade, composée d'un petit corps de logis et de deux ailes en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château antique où résidait jadis l'aîné des Penhoël. Malgré la distance, on pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et entouré d'une magnifique ceinture de futaies.
La nuit était tombée depuis quelque temps déjà; c'était environ deux heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon.
L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et malgré l'obscurité croissante on voyait encore les divers cours d'eau, disséminés dans l'étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon noir.
La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau était parfaitement sèche, et les petits flots tranquilles qui clapotaient doucement à l'arrivoir éloignaient jusqu'à l'idée du danger.
Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente.
Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude à cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés, et Dieu sait que d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer les nuits d'automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une solitude.
Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant la cabane du passeur.
Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.
A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne, et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du manoir...
Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez vaste étendue, dont les ornements modestes accusaient néanmoins le style fleuri du xviiie siècle. Au fond de la grande cheminée en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.
Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud dans le précédent chapitre.
A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir, engagés dans une partie de cartes.
René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur paresseuse et lourde.
L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins. Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme.
Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.
Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.
Les deux autres joueurs n'étaient rien moins que le père Chauvette, maître d'école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain, jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou six lieues à la ronde.
La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie: il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui jouissent de leur homme de loi.
Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se prélasse quelque grosse et laide chenille...
Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d'esprit, paisible de mœurs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain, son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure étroite, sèche, bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté humble et grimaçante, on devinait en lui l'esprit envieux et méchant. Sa longue tête osseuse, couronnée de cheveux noirs et plats, lui avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d'école se livrait à cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note: «Genre d'insectes coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue comme M. le Hivain...»
La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du boston de Fontainebleau.
L'autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux où dominait l'élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de douce dignité, s'asseyait renversée dans une immense bergère à ramages. Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête blonde s'appuyait sur son sein.
C'étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée l'Ange.
Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l'Ange de Penhoël était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la voudrait bientôt dans son paradis...
Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on devinait la faiblesse et la mélancolie.
En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur céleste de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le regard abaissé était empreint d'une tendresse passionnée.
La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein d'abandon et d'amour.
De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C'était comme à la dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.
Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon.
Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant une veste en drap grossier et des culottes de toile écrue. D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui brûlait au fond de son œil.
C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle du nom de Penhoël.
Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était, avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme.
Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase. C'était un culte.
Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme semblait plier parfois sous de navrantes pensées.
Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa prunelle.
Derrière la vicomtesse, que nous appellerons Madame, pour nous conformer aux mœurs du manoir, une petite société, composée d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout bas.
Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l'âge de Vincent à peu près: un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l'amour rend les pages langoureux.
Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient bien les deux créatures les plus mignonnes que l'imagination d'un peintre puisse rêver.
Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté de l'oncle Jean, leur père; mais il y avait dans leurs costumes une si délicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame eût porté envie à leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le milieu entre le châtain sombre et le brun, s'échappaient en boucles abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. A chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour desquels s'attachaient de courtes jupes rayées. Il ne leur manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d'étain de la paysanne.
Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale. Là s'arrêtait la parité.
Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports; elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles.
Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mère était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur père.
Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son sourire; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays, et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien souvent des idées.
Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël avait quitté déjà le manoir de ses pères.
Cyprienne avait de grands yeux noirs, des traits d'une finesse extrême dont l'ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane étaient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose de pensif et à la fois d'intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse que celle de sa sœur, s'éclairait tout à coup par le sourire, c'était comme le ciel ouvert...
On ne voyait jamais l'une des sœurs sans que l'autre fût bien près. L'amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs visages, mais elles n'avaient, à deux, qu'un seul cœur.
Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.
Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean, c'était Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame et à l'adorer.
Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange, sévère et froide vis-à-vis des deux sœurs, à genoux devant elle. On eût dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son œil s'attendrissait à les contempler si jolies, et une mystérieuse émotion semblait monter de son cœur à son visage. Diane et Cyprienne comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s'appuyait sur leurs fronts, long et doux, presque maternel...
Hélas! ces heures étaient lentes à revenir! Madame semblait regretter ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de l'amour passionné qu'elle portait à sa fille.
Diane et Cyprienne, loin d'être jalouses, étendaient à Blanche, leur cousine, le tendre dévouement qu'elles portaient à Madame...
Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux sœurs et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se sentaient moins aimées et qui n'osaient pas demander la même faveur...
Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train paisible et ne nuisait en rien à la conversation.
—Prussiens!... Prussiens! disait maître le Hivain, l'homme de loi, pourquoi seraient-ils Prussiens?
—Leur nom de uhlans..., commença le père Chauvette.
—Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens à Rennes, et c'étaient de braves militaires, malgré leur accent... Il ne manque pas d'anciens soldats de Bonaparte...
—Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d'école, ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l'autre côté de Glénac...
—C'est bien fait! dit rudement René de Penhoël; si le diable brûlait Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait encore!... Je demande six levées...
L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et semblait combattre une pensée pénible.
L'oncle Jean était bien pauvre; personne ne faisait grande attention à lui.
—Petite misère! dit le père Chauvette.
—Huit levées! répliqua M. de Penhoël; ces coquins de Pontalès sont-ils au château, M. le Hivain?
—Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée... et le vieux Pontalès a dit qu'il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien!...
Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux.
—Si les uhlans n'ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront cet hiver... Pontalès est un lâche!... comme son père!... comme son grand-père!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom!
Le maître d'école baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet.
L'oncle en sabots n'avait pas entendu.
Penhoël but un grand verre d'eau-de-vie.
—On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d'un ton doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout de même!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël.
Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononcé le nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa joue. Le bon maître d'école se creusait la tête pour trouver un moyen de changer la conversation, mais c'était en vain.
L'homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer le courroux de son hôte.
L'oncle Jean se taisait toujours. Son œil bleu, d'une douceur presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses deux filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d'une mystérieuse tristesse.
—Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tête!... Quant à Pontalès, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapporté la décoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis...
—Ce n'est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate; le roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur!
—Je répète ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est qu'il est noble, maintenant...
Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent violemment.
—Coquin de Macrocéphale!... pensa le maître d'école.
Il fit signe à l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point comprendre et poursuivit:
—Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler désormais M. le marquis de Pontalès.
—Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son grand-père qui était cabaretier à Carentoir!... J'enlève votre piccolo, papa Chauvette... Grande misère d'écart!
Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton qui ferma péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en silence durant quelques minutes.
Mais René buvait à chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite par les paroles de l'homme de loi ne s'effaçait point, et il y avait toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël.
Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable. Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononcé une parole, et son jeu allait à la grâce de Dieu.
Penhoël était dans cette situation d'esprit où l'on cherche instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait accueilli les premières fautes de l'oncle en grondant sourdement.
Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de mettre le feu à la mine.
—Voilà trois fois que vous mettez du cœur sur du carreau, M. Jean, dit-il de sa voix sèchement doucereuse; c'est signe d'orage!
René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.
—Il paraît que l'oncle est décidément trop grand seigneur pour faire la partie de pauvres gens comme nous! prononça-t-il avec amertume.
La raillerie était d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge de son neveu.
Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de tristesse, où se peignait la douce patience de son âme.
—Je vous prie de m'excuser, Penhoël, dit-il.
René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu'un pour lui tenir tête.
—Vous avez donc des pensées bien intéressantes? reprit-il sans rien perdre de sa mauvaise humeur.
L'oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa.
—Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël, quel est le sujet de vos attachantes méditations?
L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide.
—C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque solennelle.
—Et de quoi vous souvenez-vous?
L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.
—Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir...
Ce nom tomba au milieu du silence.
Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.
Tous les hôtes du manoir étaient muets.
On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque lugubre régna dans le salon de Penhoël.
Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.
Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon.
C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient de la tendresse un peu trop calme du mariage.
Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.
Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.
Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup d'œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous ses cheveux.
L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y avait de la joie et des larmes.
Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis sourires. Elles regardaient, à la dérobée, tantôt le sombre visage du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait.
Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre le glacial silence.
Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des croisées et la grêle battait contre les carreaux.
Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général; c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne voyait rien.
Tandis que ses deux sœurs et Roger de Launoy subissaient de plus en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve.
Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...
Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.
Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa mère.
Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.
En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait surnommée l'Ange.
Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au cou de sa mère.
—Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je l'ai vu!...
Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux oreilles de chacun.
—Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...
La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se relever.
Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.
La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.
Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.
—Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...
La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine. Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques gouttes de sueur.
Madame restait immobile et froide en apparence.
—Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh! mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les deux!...
René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir la chambre à grands pas.
Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.
L'Ange ne prenait point garde et continuait:
—Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!... il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc...
Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer.
Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de l'oncle Jean étouffée et lente qui disait:
—Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves des enfants...
Blanche eut un frisson de peur.
—Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il était froid comme du marbre...
La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.
—Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle Louis...»
Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole n'était tombée de la bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions.
On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et peut-être aussi du remords.
Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.
Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une menace muette, mais terrible.
Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.
Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha son visage entre ses deux mains.
—Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!...
Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.
—Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc a le droit ici de l'aimer plus que moi?
A ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur. Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.
Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous ses mouvements.
On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas été en sûreté dans les bras de son père.
Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille, et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les enveloppait naguère.
Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.
Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les indices d'un cœur dévoué...
Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur. L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets confiés.
Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.
—Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis ingrat envers sa miséricorde.
Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé par un reste d'égarement la parcourait avec adoration.
—Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!... Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.
—Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.
Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec une conviction de plus en plus arrêtée:
—Il est ivre comme la monture du diable!...
La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé:
—Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon cœur... et vous ne voulez pas me désespérer!
Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de nouveau le front de son père.
La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent le feu de son regard.
—Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou, le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que vous vous souvenez mieux encore!...
Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large rasade d'eau-de-vie.
Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la salle, personne n'osait faire un mouvement.
René leva son verre plein et l'avala d'un trait.
Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent un sourire hagard.
—Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'œil tour à tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?...
—J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.
Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant d'amour.
La voix du maître criait dans l'obstiné silence:
—Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et déjà tout le monde s'endort.
Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.
Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la cheminée.
—Que voulez-vous entendre? demanda Diane.
—Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!... Chantez ce que vous voudrez.
—Ma chanson, murmura l'Ange.
Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche de Penhoël.
Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli sourire.
Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson bretonne.
Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des harpes. Cyprienne et Diane chantaient: