C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le chemin du cœur.
Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche. Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait parler à Dieu.
Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère.
Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues battements de son cœur.
Elles ravissaient l'œil et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.
Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...
Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles dirent le premier couplet:
La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur le sein de sa mère.
Les deux jeunes filles chantèrent encore:
—Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.
Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie.
Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai que l'homme de loi bâillait en écoutant.
Cyprienne et Diane reprirent:
Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se fit.
Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles.
—Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque chose de plus gai maintenant.
Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean.
—Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il.
Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe.
—A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël.
—Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa voix pénétrante et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays de Vannes.
Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.
—C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux, beaux, forts, joyeux!
Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence, fit danser cartes et jetons.
—Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?... Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!
Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.
La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le seuil.
Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper.
—Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.
—Que veut-il? demanda Penhoël.
—Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un déris pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de voir leur maison emportée...
Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.
—Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça...
—Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.
Penhoël haussa les épaules.
—Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!
—Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche.
—Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!...
Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.
—Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.
—Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me suivre!
Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot de plus.
—Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et son cœur entend encore l'appel des malheureux...
—C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale...
La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.
René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.
René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.
Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait sans savoir:
—Louis!... Louis!... mon frère!...
La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair déchirait le ciel noir.
On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie, où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.
Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur, à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.
Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.
A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses hautes rives.
Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.
Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.
—Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée; sais-je si je suis heureux ou misérable?...
Il demeura un instant immobile, puis il reprit:
—Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe toujours à l'absent... oh! toujours! toujours!... Et parfois je me demande si Blanche...
Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une pensée affreuse venait de lui traverser le cœur.
—Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant sa marche vers le haut pays.
On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère jalouse.
Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta tout à coup.
Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.
Ils disaient:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable à un lointain tonnerre.
C'était l'inondation qui arrivait...
Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui l'avait fait sortir du manoir.
Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix s'élevèrent derrière lui, de l'autre côté de l'Oust.
—Holà! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!...
Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l'oreille du maître de Penhoël comme un cri d'agonie. Son cœur battit avec force.
Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure ressemblant aux roulements du tonnerre.
Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Ce qui faisait battre le cœur de René de Penhoël, ce n'était ni la trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris annonçant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant contre ses rives; c'étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui demandaient le bac de l'autre côté de la rivière.
Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques secondes le sol où s'appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le déris.
La mort allait les saisir à l'improviste.
Penhoël éprouvait cette angoisse qu'on aurait à voir un malheureux aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l'ombre, s'élève la main armée d'un meurtrier.
Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix de ses deux mains et lança quelques paroles; mais le vent qui fouettait violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilité de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles criées sur l'autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une infranchissable barrière.
Il hésita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni le son de la trompe ni le bruit de l'eau.
—J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore...
Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées des châtaigniers.
Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient s'impatienter fort et criaient:
—Holà! le passeur!... au bac!... au bac!...
La route était difficile; la pluie, qui tombait toujours à torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante.
Penhoël n'était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde de calme où l'orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au même instant, la trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde.
Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui.
—Messager! cria-t-il.
—C'est vous, notre monsieur? répondit le cavalier qui s'arrêta; que Dieu vous bénisse!... Vous allez voir passer tout à l'heure les roues de votre moulin des Houssayes.
—Combien as-tu d'avance sur le déris?
—Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arrivé avant lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le cimetière...
Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins poumons sa clameur sinistre:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans.
—Benoît!... dit-il, Benoît Haligan!... debout!
A l'intérieur, une voix creuse répondit:
—J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au petit... Vous n'avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël.
—Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre côté, sur la route de Redon...
—Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait être possédé du démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure!
L'oncle Jean avait raison: René de Penhoël était bon au fond de l'âme, et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son cœur.
Il secoua la porte de la loge avec colère.
—Ouvre!... répéta-t-il d'un ton impérieux; si tu as peur, donne-moi la clef du petit bac et j'irai les sauver moi-même!
—Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au murmure, j'aimerais mieux oublier le Pater et l'Ave... Voyons, soyez sage, Penhoël!... Vous voyez bien que ce sont des étrangers, puisqu'ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après le son de la trompe... au lieu de se sauver à toutes jambes!... Les étrangers, c'est la ruine du pays!
Penhoël entendit à l'intérieur la voix creuse qui murmurait:
—Patience!... patience!... pour vous, désormais, la nuit ne sera pas bien longue... Mais, Jésus Dieu! quel orage!... quel orage!...
Ce que Benoît entendait était bien en effet l'orage qui redoublait de fracas, mais c'était aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante et furieuse.
L'éclair qui venait d'arracher au batelier sa dernière exclamation avait en quelque sorte pétrifié Penhoël.
L'éclair lui avait montré d'un côté les deux inconnus debout sur la rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril; de l'autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait impétueusement dans la gorge.
L'instant d'après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri de détresse.
Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.
L'intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d'une mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n'y avait pour meubles qu'un grabat, surmonté d'un petit crucifix en os, et un bahut où séchait un carrelet de pêche.
Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre.
C'était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards avaient quelque chose d'inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une sorte de théâtrale majesté.
Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple profession de passeur, de reboutoux (rebouteur, chirurgien) et de sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s'il était bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une grande confiance et une crainte plus grande encore.
Il avait été chouan du temps des guerres.
Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu'il leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une demi-heure à l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils récitaient leurs meilleures prières.
Mais, à tout prendre, c'était un vrai Breton, qui avait donné de son sang à son roi et à ses maîtres.
En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses bras croisés sur sa poitrine.
—La clef!... la clef!... s'écria Penhoël en s'élançant vers lui.
—La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois, du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais j'étais derrière pour la défendre.
—La clef! répéta Penhoël haletant d'émotion; n'entends-tu pas leurs cris d'agonie?... C'est être un assassin que de laisser mourir ainsi des chrétiens sans secours!
—J'entends leurs cris, répliqua Benoît; et je prie Dieu de prendre leurs âmes.
De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille fracas du dehors.
Ils disaient:
—Au secours!... au secours!...
Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile.
—Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix étouffée; vingt écus!... trente écus!...
Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur.
—Je n'ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il; que m'importe votre argent? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre pain de la Bretagne!
René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le cou du vieillard.
—Penhoël, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me tuer... vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous... mais je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur!... N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous, notre monsieur? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le château de votre nom habité par un ennemi mortel? Vous êtes jeune, voilà vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël, vous n'empêcherez pas Benoît Haligan de parler!
—Mais, misérable!... s'écria René, tu n'as donc pas d'entrailles?...
—Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël!... voilà bien longtemps que je l'ai dit pour la première fois... Avant de mourir, vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et Diane!... Oh! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau...
—Tu ne veux pas me donner la clef?... cria René menaçant.
—Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait si ce n'est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville?... Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein d'emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde!... laissez mourir l'étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et la vie de votre corps!...
Les cris s'entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles.
—Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer entre ses dents serrées, la clef!... ou gare à toi!
Et comme le passeur n'obéissait point encore, Penhoël le saisit à la gorge et le terrassa.
L'instant d'après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et s'élançait précipitamment au dehors.
Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge.
—Penhoël! criait-il, mon bon maître!... n'allez pas!... au nom de Dieu!... Nos pères le disaient avant nous... L'étranger qu'on sauve nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps!...
René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d'un arbre.
Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son habileté d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau qu'emportait déjà le courant.
Et cependant, quand il se retourna pour saisir la perche, le vieux Benoît Haligan était debout auprès de lui.
—J'ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec une sombre résignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon âme... Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre vieux corps!...
Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois et son écuyer Blaise quittèrent l'auberge du Mouton couronné. Maître Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite jusqu'à cinquante pas de son établissement.
—Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert.
—Pour ça, répliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous voudrez!... Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle était la fille du roi!...
—Bien obligé, mon bon M. Géraud... et au revoir!...
—Bon voyage!...
L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de loin:
—Surtout, gare aux fondrières!... et aux uhlans! et au déris!...
Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la ville.
Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur les branches des arbres.
Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise ne se sentait pas d'allégresse. Pendant que son compagnon rêvait, il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du Cirque-Olympique.
Une seule chose le molestait, c'était le silence.
—Ah çà! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc pas causer, M. Robert?...
—Cause, si tu veux...
—A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci je suis content... mais là, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous: vive la Bretagne!
Robert pensait toujours.
Blaise reprit avec un enthousiasme croissant:
—Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu entamer une histoire comme ça!... Pendant que tu parlais au vieux Géraud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait là dedans, tout de même!... Désormais, je n'ai pas d'inquiétude... Tu vas me tourner tous ces campagnards-là en deux temps... Ils n'y verront que du feu!
—Ne chantons pas trop tôt victoire!... murmura Robert.
—Et de la modestie aussi!... s'écria l'Endormeur attendri. Vrai, c'est encore de l'honneur pour moi que d'être ton domestique! Veux-tu que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une centaine d'écus ou deux dans la poche!...
—Comment cela? demanda Robert avec distraction.
—Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en riant de tout son cœur, et le père Géraud a poussé la précaution jusqu'à mettre des pistolets dans nos fontes... Tout ça peut se vendre.
—C'est juste, dit Robert qui ne put s'empêcher de sourire; tu as, toi aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas là, Dieu merci!
—Enfin, voulut répliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne fait jamais de mal...
—Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour notre route... sans compter même les fondrières, les uhlans, et cætera... Tous ces renseignements que nous a donnés l'excellent père Géraud forment notre catéchisme... n'en perdons pas un seul!
—Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi...
Robert lui coupa la parole.
—Pendant qu'on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant qu'il reste encore un peu de jour.
Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire:
«Louis de Penhoël (l'aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service des États-Unis d'Amérique...»
—Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai noté mes propres paroles tout aussi bien que celles de notre hôte... Oublier ce que disent les autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-même, c'est terrible!
Blaise écoutait avec l'attention respectueuse d'un écolier qui se nourrit de la parole de son maître.
—Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l'aigle de la famille... Une manière de héros de roman!... Il y a dix à parier contre un qu'il est mort: ce personnage-là, vois-tu, me semble une véritable trouvaille... Je n'ai point noté ce qui a trait à lui et à la femme du maître de Penhoël... On n'oublie que les détails, et ceci est le fond même de notre affaire!...
Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les observations qu'il s'adressait à lui-même:
«Famille de Pontalès, haine héréditaire...»
—Cela peut nous servir énormément!... Quand on veut des armes contre Montaigu, on se fait l'ami de Capulet...
—Qui sont ces gens-là? demanda l'Endormeur.
—Des Penhoël et des Pontalès de l'ancien temps, répondit Robert. Maintenant: «L'oncle en sabots...» Quelque fossile!... C'est peu intéressant! «M. et madame de Penhoël...» Connus! «La petite Blanche, leur fille (l'Ange)...» On ne sait pas... une enfant fade et blonde... Enfin, nous verrons!... «Les deux filles de l'oncle en sabots et leur frère Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy.» Je n'aime pas tout ce petit monde-là!... ce sera gênant... et puis ça fera bien des bouches inutiles!...
—Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout cela?
L'imagination de l'Endormeur avait travaillé; il se croyait sincèrement et du fond de l'âme l'un des maîtres de Penhoël.
—Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux!... Sans ces quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous... Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le père Géraud me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans la rade de Brest.
—Et à qui j'ai servi de garçon de noce, dit Blaise.
—Précisément!... Je ne me souviens pas du tout...
L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.
—Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il.
—Très-important!
—Eh bien, mon bonhomme, s'écria Blaise en se frottant les mains, ça me fait plaisir! En ce cas-là, je vais sauver la patrie... car je m'en souviens, moi! Notre nouveau marié s'appelle Gautier!
Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa poche.
La nuit tombait rapidement, et à mesure que l'obscurité venait, les grands nuages noirs où s'était couché le soleil montaient lentement à l'horizon.
Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l'occident, tandis qu'à l'orient et au nord les étoiles commençaient à briller.
Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on fût à la fin de l'automne, l'atmosphère lourde semblait chargée d'électricité.
La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chaîne de collines, s'enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée.
Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir dans des rêves charmants.
Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain! Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires!
Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; il faisait manœuvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut, et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une ingratitude qui n'est certes point dans les mœurs bretonnes...
Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor...
Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait changé d'aspect.
Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.
—Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!...
—J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille francs pour nos pauvres quarante mille livres de rente!
—C'est absurde!
—Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels sont les propriétaires du sol!
—Cela nous écrase!...
—Cela nous ruine!... Avec les réparations et les non-valeurs, c'est à peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!...
Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde.
Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et gaillardement timbrée s'éleva dans la nuit.
—Halte-là!... dit-elle.
Puis elle ajouta d'un accent impérieux, en s'adressant à des personnages invisibles:
—Vous autres, attention, s'il vous plaît!...
A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi les feuilles sèches.
Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent autour d'eux avec effroi.
A travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au milieu de la route. A droite et à gauche, d'autres hommes stationnaient immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis.
Robert et Blaise n'essayèrent même pas de se le dissimuler, la menace du père Géraud s'accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés par les terribles uhlans.
Le réveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rêve avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l'improviste. Néanmoins, ils n'en furent point trop abattus.
Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de résistance.
—Si nous essayions les pistolets du père Géraud? murmura-t-il.
Le chef des brigands l'entendit, car il s'écria précipitamment:
—Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et tous les autres!... ne bougez pas... Mais si ce monsieur-là fait mine d'armer son pistolet, fusillez-le-moi comme un lièvre!
Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta dans le taillis.
—C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en revient toujours quelque chose à la cour d'assises.
Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus le cou de sa monture et tâchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit était trop profonde.
Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs:
—Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des impôts!... Savez-vous bien que c'est épouvantable?
Il s'interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile:
—Vous autres, ne bougez pas!...
Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux.
Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.
—Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si méchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce que vous avez dans vos poches.
Il arma le fusil qu'il tenait à la main, et ajouta:
—Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à faire feu.
Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un mouvement.
Robert et Blaise ne répondaient point.
—Eh bien! s'écria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre bourse, faudra-t-il prendre votre vie?
Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace. Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils gardaient imperturbablement leur immobilité grave.
—Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'écria enfin Robert, comme tu es volé!
—Bibandier!... répéta Blaise stupéfait. Pas possible!
Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom.
—Il me semble que je connais cette voix-là..., grommela-t-il. Ah! satané pays!... on y trouve jusqu'à des amis!...
Plus il parlait, plus Robert riait de tout cœur.
Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.
—Ah çà! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous sommes des camarades...
—Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite lanterne de poche.
Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs.
—L'Endormeur! s'écria-t-il, et ce diable d'Américain!... Ah çà! vous croyez peut-être que je suis content de vous voir?...
—Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert.
—Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!...
—Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert gagnait enfin.
—Ah çà! s'écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout seuls?
—Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c'est que nous ne parlions pas à ton intention... Nous te croyions à Brest.
—J'en viens.
—Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions...
Bibandier retourna complaisamment l'œil rond de sa petite lanterne, et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le désappointement le plus douloureux.
C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand assez débonnaire.
—Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe superbe...
Bibandier poussa un gros soupir.
—Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne!
—Que dis-tu là?
—Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement; une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné, vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... c'est pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent, portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler de vos rentes, mon cœur a battu... j'ai revu Paris... mon garni de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la déveine est la déveine!... et je commence à croire que je mourrai de faim dans mon trou!...
—Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.
—Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise.
—Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une pipe avec un ancien.
Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures aux branches du taillis.
Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef pour rompre les rangs.
Un grand chien maigre comme son maître était sorti du bois et tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé.
—Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu donc de tous ces grands gaillards?
Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire:
—Cela fait donc de l'effet tout de même?
Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.
—Un effet superbe! répondit Blaise.
—Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!...
Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.
—Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!... Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et puis ça ne coûte pas cher de nourriture!
Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête:
—Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à balai dévoués que j'habille comme je peux...
—Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons entendus remuer dans le taillis.
—Ici, Médor!... cria Bibandier.
Le chien maigre s'approcha en rampant.
—C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand; il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...
Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes, qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et affublés de guenilles.
—Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...
—Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!...
—C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor... c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur fais une mauvaise réputation. Je ne tue personne, pourtant, car mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier.
—Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un petit instant.
—Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.
Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté de nos deux voyageurs.
D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.
On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.
La gourde se vidait rondement.
Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées depuis son évasion du bagne de Brest.
—Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois que je serai forcé un beau jour, pour éviter la famine, de manger mon pauvre ami Médor.
—Triste rôti!... fit observer Blaise.
Médor hurla plaintivement.
—Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner...
—Où demeures-tu? demanda Robert.
—Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien, excepté les jours de pluie.
—La toiture est trouée?
—Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?
Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.
—Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.
—Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?
—J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...
—En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous m'emmener?
Robert se mit lestement en selle.
—Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept francs cinquante...
—Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri.
—Je te laisse tout!
Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait abasourdi devant cet excès de magnanimité.
—Mais..., voulut dire Blaise.
—Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé...
—Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et j'irai te voir au bout du monde!...
Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils partirent tous les deux au grand trot.
Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras. Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe pendant une semaine.
—Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la préférence.
Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.
—Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de rudes!...
La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route fangeuse qui s'allongeait à perte de vue.
Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son imperturbable bonne humeur.
—Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état convenable...
Une demi-heure se passa. La tempête semblait redoubler de rage. Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps.
Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.
—Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur.
Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et la silhouette du manoir de Penhoël.
—Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans, résumés dans la personne de notre ami Bibandier.
—C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?...
—Au bac!... au bac!... cria Robert.
Personne ne répondit sur l'autre rive.
Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils s'enrouèrent à l'unisson.
—En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout nus!
Blaise criait:
—Au bac!... holà le passeur!... au bac!
Ils avaient mis pied à terre tous les deux.
Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient point le sens.
Blaise était vaguement effrayé.
—Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...
—C'est un homme à cheval, répliqua Robert.
—Que diable signifie tout cela?...
En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en jetant son cri:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Blaise eut un frisson.
—Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée.
Robert haussa les épaules.
—Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions jusqu'au genou... La belle affaire!...
Un fracas sourd se faisait derrière les collines.
Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge avec un mugissement.
Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets et reniflèrent bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et s'enfuirent au grand galop.
—Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son tour.
Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son corps: il perdait plante.
Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence inouïe.
Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante.
Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui les entouraient.
Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort.
Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau.
Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de Dieu.
Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau, comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager le danger de son maître.
Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation, le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de détresse.
Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse.
Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de l'Oust, et le fond lui manquait.
Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une vaste nappe d'eau.
Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne parvenaient plus jusqu'à lui.
Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses, et il n'avait plus de force.
—Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de Port-Corbeau, nous allons comme ça tout droit au tournant de la Femme Blanche.
Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la conscience étonnée.
Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il pensait apercevoir l'énorme fantôme de la Femme Blanche, planant au-dessus du gouffre avide.
—Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous! murmura-t-il en frissonnant.
—Non, répondit le passeur.
Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave en ce moment solennel.
Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su se rendre compte l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.
—Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.
—Oui, répliqua Benoît.
—Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?
—Parce que vous ne me l'avez pas ordonné.
—Qu'est-il besoin?...
Le passeur l'interrompit.
—Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme... Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?
—Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse.
—Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié de ma pauvre âme!
—Et moi?... murmura involontairement Penhoël.
—Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!
Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par l'eau bouillonnante.
René de Penhoël eut honte de lui-même.
—Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille.
—Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente et emphatique.
—Je te l'ordonne!
—Une fois...
—Oui!
—Deux fois...
—Oui!
—Trois fois...
Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.
—Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans secours qu'on livre son âme à Satan; marche!
Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux plus tranquilles.
Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues naguère couvertes de troupeaux.
—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être bien loin!...
—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à moitié chemin du Port-Corbeau et de la Femme Blanche... Si je peux tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à monter que nous n'en avons mis à descendre...
Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier. Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible. Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et mystérieux qui lui servaient de boussole.
Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son impatience.
—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions entendre leurs cris.
—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les voyais... Écoutez!
Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre bruit que le sourd fracas de l'orage.
—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage... ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les entendre tout à l'heure... Écoutez encore!
Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux oreilles de Penhoël.
—En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la détresse.
Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.
—Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard, car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette nuit!
—En avant!... en avant!...
Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui se croisent sur l'étendue des marais.
Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigués, les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix de ses deux mains pour leur répondre.
Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches baignées des saules.
Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement le long de leurs poitrines.
Depuis que la première irruption du déris les avait emportés violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse.
Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres terribles qui les environnaient.
Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait, montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.
Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se parlaient point; ils criaient.
Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir le moment prochain où il leur faudrait lâcher prise.
Ils se turent tous les deux à la fois.
—As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage de ses oreilles.
—Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...
—Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!
—Il me semble que mes doigts sont morts!...
Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.
Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.
—Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve, Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens!
—Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur.
—Et moi je le jure!
La voix du sauveur invisible se rapprochait.
—Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!
—Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et Blaise.
Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les bords du chaland.
—Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de mensonges!...
—Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré.
—Une vie honnête!
—Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience?
L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils parlaient bien sincèrement.
Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une notable atteinte à son esprit de pénitence.
—Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous allons arriver à Penhoël par la bonne porte...
—Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent contrit.
—Regarde!... reprit Robert.
L'Endormeur aperçut le chaland à son tour.
—Ah diable!... fit-il, c'est différent!...
Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le sauvetage.
Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le prenaient pour quelque fermier du pays.
Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un sang-froid héroïque.
—Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant, épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me voilà plus pauvre qu'un mendiant.
—Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et dévoué.
—Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi nos vies.
—Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël, tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de Port-Corbeau.