Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une grande preuve de faiblesse.

Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient, indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.

—Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères... mais on veut inventer toujours et faire mieux que le bien!... L'Érèbe est un bateau à vapeur... Malgré tout le désir que j'ai de vous montrer mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu'à Bordeaux.

Les yeux noirs du nabab n'avaient plus déjà cet ardent éclat qui naguère illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s'affaissait sous le poids de sa paresse.

—Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez affirmé que j'y étais le maître... Jusqu'à cette heure, je n'ai rien ordonné.

—Milord, répliqua l'Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de celle de mes hommes.

Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages disaient naïvement la surprise qu'ils éprouvaient à voir une créature humaine résister à leur maître.

Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.

—Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit à Bordeaux?...

—Mille livres! répéta l'Anglais; quand la peste serait sur les côtes de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!...

—Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.

—Impossible! milord.

Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout. Il donna congé au capitaine d'un geste insouciant et ennuyé. Puis, il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant s'éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.

Les deux noirs étaient là, l'œil au guet, prêts à deviner sa moindre fantaisie. Seïd soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade agitait doucement les plumes flexibles de l'éventail.

Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. A voir cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique. L'apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l'éveiller de cet accablant sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu'il aurait vu sans bouger ni s'évanouir la fin du monde.

Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu: la Bretagne...

Depuis qu'il avait touché la terre d'Europe, son front basané ne s'était rougi qu'une fois: c'était à l'idée de mettre le pied sur cette côte de Bretagne!

Était-ce une folie? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature qui semblait s'anéantir dans l'inertie, après avoir sans doute usé toutes les délices, épuisé toutes les ivresses?...

La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la métamorphose qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles. L'Érèbe louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui sont à l'ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de Brest.

Le soleil s'était couché au loin dans la haute mer.

La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant d'étoiles.

Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les matelots comme autant d'ombres silencieuses.

Tout à coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.

La mer rendit un bruit sourd.

En même temps un cri s'éleva:

—Un homme à la mer!

D'autres disaient:

—Le Breton!... c'est le Breton!...

Montalt était sur ses pieds. C'eût été merveille pour ceux qui l'avaient vu naguère annihilé, pour ainsi dire, dans sa précédente inertie, d'admirer maintenant l'élastique vigueur de sa taille.

On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s'éveillant tout à coup de leur superbe paresse, s'élancent d'un seul bond, franchissant des espaces énormes...

Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage, et, l'instant d'après, il disparaissait sous les vagues.

En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits pareils: c'étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à leur tour.

Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine à rendre le navire stationnaire. Deux minutes s'étaient à peine écoulées que Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui n'avait pas même perdu connaissance.

Le capitaine tendit la main à Montalt pour l'aider à remonter sur le pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.

—Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son cœur généreux et noble?... Vous disiez tout à l'heure...

Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui amenât le jeune matelot.

On avait décoré avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le nabab durant la traversée. Au milieu d'un petit salon, parfumé selon la coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait rêver tristement. A l'entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un sourire qui, malgré elle, s'imprégna de mélancolie.

—Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour, Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.

Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de plaisir, il dit froidement:

—Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.

La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.

Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.

Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure. On découvrait maintenant son visage qui annonçait une grande jeunesse, bien qu'il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.

C'était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.

—Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste, répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout... c'est par l'effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer?

—Oui..., répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux baissés.

Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard arrivait à exprimer un degré d'intérêt extraordinaire. On eût dit que tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s'éveillaient.

—Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.

—J'ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.

—Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à lui-même dans le passé.

Puis il ajouta:

—Pourquoi vouliez-vous mourir?

Le Breton garda le silence.

—Est-ce parce que vous êtes pauvre? poursuivit Montalt dont la voix s'adoucissait jusqu'à devenir paternelle.

La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.

—Vous m'avez sauvé la vie..., dit-il comme pour excuser auprès de lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.

Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre ouvert où s'écrivait lisiblement sa pensée.

Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix basse:

—On ne se tue pas pour cela!...

—C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?...

La tête du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine.

Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore:

—Vous êtes Breton?

—Oui.

—On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que vous soyez sur un navire anglais?

Cette fois, le matelot répondit sans hésiter:

—Quand je quittai mon père, ce fut pour servir le roi... On me fit novice à bord d'une frégate... Un des officiers m'insulta un jour dans le port de Brest... je le tuai.

—En duel?

—Je suis gentilhomme.

Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d'amertume.

—Ah!... fit-il, vous êtes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!... Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au suicide?

Le Breton secoua la tête.

—Vous ne voulez pas vous confier à moi? reprit Montalt; c'est votre droit... le mien est de vous parler comme un père... Je n'aime ni votre race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le miroir d'un brave cœur... vous me plaisez... A votre âge un malheur, si grand qu'il soit, ne peut être sans remède... Il faut que vous me promettiez de vivre.

Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de défiance farouche et beaucoup de gratitude.

—Depuis que j'ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n'ai trouvé partout qu'indifférence et dureté... Merci, milord... je me souviendrai de vous et je prierai pour vous... Quant à la promesse que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même... Se tuer est, dit-on, l'acte d'un lâche et d'un impie... je suis chrétien et j'ai du cœur!

Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha avec respect.

Il y eut un silence. L'émotion qui était sur le visage du nabab s'effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de l'homme qui ne croit plus et qui n'espère plus.

—J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses paroles étaient entendues; je souffrais tant! je pensai à mourir... Mais, moi aussi, j'étais chrétien et brave!...

—Oh! s'écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que vous êtes encore l'un et l'autre!...

Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque repentir de ses paroles.

—Le suis-je?... prononça le nabab d'un ton sec et froid qui semblait couvrir un découragement profond.

Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout à coup:

—Comment vous nommez-vous?

—Vincent.

—Vincent qui?...

Tout à l'heure, le jeune matelot aurait répondu peut-être, mais le regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.

—Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'étranger... j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.

Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.

—Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernière question... Puis-je faire quelque chose pour vous?

Ceci était dit d'un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre de tout homme d'une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot, dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.

—Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au plancher de la cabine, le capitaine m'a compté six livres sterling pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et retour... j'ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas dû quitter peut-être, et où j'ai laissé tout ce que j'aime au monde...

Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec toutes les marques d'une franche satisfaction.

—A la bonne heure! murmura-t-il.

Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans sa main six pièces d'or.

—Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai cette dette le plus tôt possible.

Montalt fronça le sourcil.

Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il s'écria en frappant du pied:

—Ne pouvez-vous prendre le tout?...

—Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour le voyage.

—Le tout!... le tout!... le tout!... répéta par trois fois le nabab avec colère.

—Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais pas vous le rendre.

Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à travers le carreau d'un sabord.

—Ah!... fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul de vos pareils durant de longues années!...

—Milord..., voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont il ne devinait point la cause.

Montalt s'était levé et parcourait la cabine à grands pas.

—C'est bien cela!... répétait-il, pas de cœur!... pas de cœur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprême vertu; c'est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un sauveur!...

Il se jeta sur un divan à l'autre bout de la cabine. Vincent resta, lui, immobile et stupéfait à la même place.

Les fantasques colères de cet homme bizarre s'allumaient et s'éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante indifférence.

Il s'étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques secondes:

—M. Vincent, nous n'avons plus rien à nous dire... je vous souhaite beaucoup de bonheur.

Bien qu'il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë, le jeune matelot ne bougea pas. Il s'était fait en lui, durant cette dernière minute, un travail rapide, et son cœur honnête lui avait expliqué le courroux de Montalt.

—Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous n'ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas... j'ai compris que mon silence était de l'ingratitude...

—Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune espèce d'envie d'entendre votre histoire.

Il fallait du courage pour passer outre.

Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et prit sa main avec une respectueuse hardiesse.

—Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un cœur confiant et reconnaissant...

—Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.

Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son regard.

—Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il; son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue... La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain des autres...

Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue et d'aller jusqu'au bout.

—Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait sans cesse de l'aimer.

«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que c'est que l'amour, je l'aimais...»

—Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.

—Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie, milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre enfant, mon cœur saignait... Quand elle souriait, je sentais dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...

«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux...

«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de Dieu...»

Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses yeux étaient humides...

Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait évidemment une sensation pénible.

Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur.

—Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon cœur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser, j'avais du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime.

«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des grilles de fer!...»

Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.

Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un visible effort.

«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.

«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure naissante.

«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais d'Ille-et-Vilaine...»

—Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine?

—Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége.

«—Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou allez vous mettre au lit!...

«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi, à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien; son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si vous saviez comme elle était belle!...

«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent que de coutume.

«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.

«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure dans les allées du jardin.

«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme je n'en ai jamais eu depuis...

«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles. Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que leur gaieté me blessait le cœur.

«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle, un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du jour.

«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle rêverie à travers les branches de la charmille.

«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau.

«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui en occupait le centre...»

Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et comme brisées de sa lèvre pâle.

Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage, Montalt était d'une pâleur livide.

Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration pénible et oppressée.

Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à peine jusqu'aux oreilles de Montalt.

—Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai silencieusement, comme on adore Dieu.

«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux; je comptais les battements de son cœur...

«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des convives n'arrivaient plus jusqu'à nous.

«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines...

«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la voyaient sourire à son rêve.

«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son sommeil...»

Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur sillonnaient son front et ses tempes.

Vincent n'y prenait point garde.

«—Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent les lèvres de Blanche...

«Blanche dormait toujours...

«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment?

«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras qui la pressaient avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...

«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon cœur...»

Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.

Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une voix navrée.

«—Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle souriait!...»

Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa poitrine.

Il y eut un long silence.

Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux, et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.

Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans son regard une sorte de folie froide et poignante.

—Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix basse et saccadée.

Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.

—Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le nabab en secouant son bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?...

—Vous!... balbutia Vincent stupéfait.

—Moi!... moi!... répéta Montalt avec force.

Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait:

—Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...

Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit se faisait épaisse dans son esprit.

Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur son divan.

Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il tressaillit comme on fait à un brusque réveil.

—Laissez-moi!... dit-il à Vincent.

Le jeune marin s'éloigna aussitôt.

Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.

Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble de forme étrangère, qu'il ouvrit à l'aide d'une petite clef suspendue à son cou par une chaîne d'or.

Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante.

Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle de la boîte.

Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.

Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.

Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.

Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de religieuse extase l'absorbait...

Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses lèvres, un nom de femme...

Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.

II
LA FÊTE.

Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M. Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première fois le seuil du manoir de Penhoël.

La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée.

La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante et chaude, après une étouffante journée.

A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture aux marais de Glénac.

Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.

Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance; pour les bons gars, course à l'oie, papegault[4], lutte corps à corps et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de l'église.

C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi Louis XVIII.

De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'aire de la métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.

Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.

A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.

Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population noble et bourgeoise de la contrée, la société avait aussi sa fête. Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il y avait eu festin, et le bal allait commencer.

On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.

C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y mettait.

Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants boisés de la colline.

La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée dans une obscurité complète.

Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange d'argent.

La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits de la fête y descendaient comme un murmure perdu.

Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.

La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le sorcier, dont la porte était grande ouverte.

C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre passeur.

L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.

Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en lambeaux.

Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.

Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.

Il murmurait une prière pour les bleus qu'il avait tués sur la lande, durant les guerres de la chouannerie...

Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le pied sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère, bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié la route de sa cabane.

Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane.

Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne tombait sur son visage.

Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.

Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant l'éternité.

Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur à tout ce qui portait le nom de Penhoël.

Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun savait cela.

Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.

Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé.

Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal, se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.

On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de vieillesse...

Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!

Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir, bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté.

Devant la porte de la ferme, un groupe de graves métayers, présidé par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui regrettent.

Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de Penhoël.

Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse étourderie...

C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler du bon temps passé.

Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au papegault, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher sur le clou!

Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le prix de la course, le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait oublié cela:

—Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin, tu es le plus pauvre, à toi le mouton!

Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette d'acier avec ses belles touffes de soie!...

Oh! le cher jeune monsieur!...

A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards. Et quand le père Géraud, l'œil humide et la voix tremblante, levait son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient:

—M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux?...

Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi. Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du commandant de Penhoël!

On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien au manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte...

Au moment où l'on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses villageoises; puis la fête s'était séparée en deux camps: paysans et paysannes avaient continué de sauter dans l'aire, tandis que les cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un salon de verdure, ménagé au milieu du jardin.

Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait à la fête villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus à l'habit d'un homme comme il faut qu'à la livrée d'un domestique. Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le roi du bal.

Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d'élégance et de belles manières. C'était lui qui donnait les ordres et qui faisait les honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait à s'en inquiéter.

M. de Blois était là; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se multipliait; il se montrait gracieux pour tous et pour toutes. Il était si bien l'ami de la maison qu'aisément on eût pu l'en croire le maître.

L'assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule très-avancé. Parmi les premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de toutes.

Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhoël.

Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la grâce languissante de sa taille.

Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher sa mère au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se faisait la poésie des bardes de Bretagne.

Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir naïf de l'enfant qui se sent naître jeune fille: la joie inconnue du premier bal. Ses traits rayonnaient alors; un éclair s'allumait dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste; le sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce cœur de quinze ans, y avait-il déjà une douleur cachée?...

Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait même une sorte d'ostentation. Il ne cédait guère l'honneur de prendre sa main pour la contredanse qu'à un seul rival, auprès de qui ses manières avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d'inquiétude dissimulée.

Ce rival n'était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier unique de l'ancienne fortune des Penhoël.

Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille, qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin, grâce à l'intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient maintenant. René s'était résigné à voir des étrangers occuper le domaine de ses pères.

En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de rendre service à l'occasion. Personne n'ignorait que Penhoël avait puisé plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis du monde.

Penhoël possédait, comme nous l'avons dit, par lui-même et du chef de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'était plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé. Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L'hospitalité grande et simple s'était transformée en un luxe prodigue, et les quarante mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n'auraient plus suffi aux dépenses de Penhoël.

Or, chaque fois que les dépenses d'un homme riche excèdent de beaucoup son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête: il faut être sûr que cet homme, sous prétexte d'arrêter le désastre, précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur.

La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait la jalousie de toute la partie féminine de l'assemblée.

Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue arriver autrefois à l'auberge du Mouton couronné avec une robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'était Lola pourtant, la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs pour payer l'auberge du bon père Géraud.

Le maître de Penhoël l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour elle.

Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'eût fait courir au bout du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu au fond du cœur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui empoisonnent la vie...

Il s'était jeté dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur, et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience...

La province a des anathèmes bien amers pour les mœurs parisiennes. Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée, qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris, qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le voile. La province n'y prend point tant de façons; elle va bonnement son chemin, et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'écrase; si le vice est riche, on l'accepte.

Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul, elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour le saluer jusqu'à terre.

René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant la société du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant, personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût lapidé un pauvre diable.

Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état de sa fortune, la société, tout en gardant de prudents dehors de respect, le déchirait tout bas à belles dents.

C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient expier leur faute en exagérant ses torts.

Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence; dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup d'innocents dans leur tardif anathème.

On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean.

C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au soleil!

L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout deux couples dont la gaieté communicative et jeune ranimait à chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête: c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur.

Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.

C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner dignement les appartements de Lola.

Depuis deux ans qu'il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la société, n'était à même de trancher la question de savoir s'il avait ou non un talent artistique. Lui-même n'en savait trop rien peut-être. Il peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant point qu'on pût songer au lendemain.

Roger et lui étaient amis jusqu'au dévouement, bien qu'ils ne se fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.

Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des lièvres assassinés au-dessus des portes; quand il désespérait de trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'était bien rare. Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile ébauchée.

La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans songer à prendre sa palette.

Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée.

Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux dessus de portes qu'il peignait avec une fécondité si obéissante pour le maître de Penhoël. C'était une peinture hardie et d'un style étrange.

Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de la harpe. C'était le portrait de Diane.

De sa vie, Étienne n'avait rêvé, jusqu'au moment où les traits de Diane de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau, il rêvait.

Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour.

Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient heureux, ils n'avaient guère qu'un seul sujet d'entretien. C'était un choix bizarre; ils causaient de Paris.

L'artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de Bretagne.

La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n'était jamais elle qui changeait de conversation, et c'était toujours elle qui ramenait la première le nom de Paris pour interroger, pour savoir...

Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont Étienne n'avait point sa part.

Paris! c'était un conte de fées! la ville où la femme est reine, où les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle espérance n'est folle!...

Étienne disait parfois en finissant:

—On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne!

Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa sœur dont la nature, moins réfléchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.

Paris! Paris! c'était leur songe aimé...

Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la chaise de poste attelée, eussent-elles osé? eussent-elles voulu? Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!...

Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, à Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l'empêchait point de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait depuis l'arrivée des étrangers au manoir.

Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.

Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait du cœur...

Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés rustiques.

C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.

Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.

Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras de Jean de Penhoël.

Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du découragement.

L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux bleus du vieillard, baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée, on lisait l'immense désir de soulager et de consoler.

Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles.

Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que les apparences de la franchise.

Elles voyaient encore autre chose, et c'était bien étrange!

Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.

Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l'avenir de son enfant!...

C'était inexplicable.

Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquiétait de ces petits mystères qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille de la vie du manoir.

Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire espérait quelque malheur, c'était dans un avenir lointain encore. Le seul accident que l'on pût redouter ce soir, c'était quelque malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment.

Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit, au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance soudaine et intolérable.

L'orchestre se tut; les danses cessèrent, et la galerie se leva d'un commun mouvement.

Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois vers l'endroit d'où la plainte était partie.

On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son long sur l'herbe.

Robert de Blois était à genoux auprès d'elle et appuyait sa main contre son cœur.

Roger, Diane et Cyprienne s'élancèrent en même temps; mais ce fut Madame qui arriva la première auprès de sa fille.

Il faut renoncer à peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage désolé de Marthe de Penhoël.

Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue. L'épouvante qui glaçait son âme de mère était dans ses yeux. Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.

Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée, entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus.

Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquiètes autour d'elle, Madame les éloigna d'un geste impérieux.

Robert se rapprocha et s'inclina jusqu'à effleurer presque son oreille.

—N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement.

Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui voilait le regard de Marthe de Penhoël.

Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à sourire.

—Je n'oublie rien! dit-elle tout bas.

Puis elle reprit en s'adressant à Roger et aux deux filles de l'oncle Jean:

—Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je vais vous la ramener tout à l'heure bien guérie...