Sur un ouvrage intitulé: Véritable Origine des Biens ecclésiastiques: Fragmens historiques et curieux, contenant les différentes voies par lesquelles le Clergé séculier et régulier de France s'est enrichi; accompagnés de Notes historiques et critiques; rédigés par M. Roset. — 1790.

Si cet ouvrage eût paru il y a quelques années, ou même au commencement de l'année dernière, il eût fait une sensation marquée. Le clergé, encore possesseur, à cette époque, des immenses richesses qu'on lui a tant reprochées, attirant comme elles les regards de l'envie, était l'objet d'une malveillance universelle, qui heureusement paraît un peu calmée. Le tableau des moyens employés par lui pour parvenir à cet excès d'opulence, eût offert alors un attrait qui n'existe plus pour le livre que nous annonçons. Il n'a plus, pour se soutenir, que lui-même; et cependant il excitera encore quelque curiosité. On aime à voir la variété des symptômes par lesquels se manifeste cette incurable maladie de l'espèce humaine, la superstition. On aime à voir la diversité des moyens, soit rusés, soit violens, par lesquels l'avarice, la cupidité, l'ambition s'étaient emparées de la terre, en promettant le ciel. Ce livre d'environ 400 pages, est composé de 45 chapitres, dont chacun offre un assez grand nombre de ces ruses. L'auteur paraît regretter de n'avoir pu entièrement compléter son ouvrage: «Nous n'avons point, dit-il modestement dans sa préface, la témérité de présenter ces fragmens comme une histoire entière des abus qui se sont introduits dans la religion catholique, relativement à la puissance et aux richesses de ses ministres. N'ayant voulu parler uniquement que de ce qui s'est passé dans ce royaume à cet égard, quelque liaison que la plupart de nos faits pût avoir avec les autres pays, et principalement avec la cour de Rome, nous n'avons rapporté de cette cour que ce qui était absolument indispensable pour l'éclaircissement de plusieurs de ces mêmes faits. Mais si quelque jour une plume sage, impartiale, judicieuse....» Le rédacteur se trompe sans doute, en imaginant qu'on reprenne jamais la plume, pour retracer l'histoire de ces abus odieux. Les prêtres, désormais rendus à la religion, aux vertus qu'elle commande, aux devoirs qu'elle leur impose, préservés des distractions que donne l'opulence, n'exciteront plus ni cette jalousie secrète, ni cette indignation publique, qui trouvaient à se satisfaire dans la lecture des ouvrages de cette espèce. La malignité humaine n'en enfantera plus de nouveaux; mais parmi ceux qui existent, celui-ci tiendra une place honorable, comme un des moins incomplets. En le parcourant, les chrétiens vraiment religieux s'applaudiront du contraste qui existera bientôt entre les prêtres des âges précédens et ceux dont la nouvelle constitution nous garantit les vertus et le désintéressement. Ce recueil alors ne les offensera pas plus que ne ferait celui des tours d'adresse employés par les prêtres d'Isis ou de Cybèle, si on en trouvait le récit dans Macrobe, dans Aulu-Gelle ou dans Apulée.


Sur l'Ouvrage qui a pour titre: Palladium de la Constitution politique, ou Régénération morale de la France; question importante proposée à l'examen des départemens, des districts, etc., et à la décision de l'Assemblée nationale; par M. L. Rivière. — 1790.

Dans ce grand recensement de toutes les institutions sociales, occasionné par une révolution trop rapidement opérée; dans cette revue générale de tous les établissemens publics et des corporations de toute espèce, des abus, des inconvéniens attachés à leur existence, on sent que l'université de Paris ne pouvait être oubliée. Depuis long-temps un cri général s'était élevé contre le systême d'éducation, ou plutôt contre le plan d'études établi dans ses écoles depuis plusieurs siècles: ce cri redouble et se fait entendre de toutes parts, au moment où l'excès de tous les abus en fait par-tout chercher les remèdes. Le mot que l'auteur cite de Saint-Augustin, vieil usage, vieille erreur, mot très-philosophique, dont les écrivains jansénistes du dernier siècle n'ont pas fait assez d'honneur à leur patron, paraît aujourd'hui une maxime devenue en peu de temps familière à la nation. Elle ne sera nullement effrayée de la proposition que lui fait M. Rivière. Il ne s'agit de rien moins que d'effacer jusqu'aux vestiges de ces ridicules établissemens appelés colléges: ces derniers mots sont de J.-J. Rousseau; texte qui, dans le temps où Rousseau écrivait, fit plus de sensation que n'en ferait aujourd'hui le commentaire. Ce commentaire n'est qu'une brochure de trente pages, petite, si l'on veut, mais grande, par ce qu'elle contient. Encore une fois, l'attaque est sérieuse: et l'université a trouvé, dans M. Rivière, un adversaire formidable. Il s'y prend très-bien, et voici comme il procède. Il commence par établir (et personne ne le nie) que l'étude du grec et du latin, considérée comme base de l'enseignement public, est absurde et nuisible. Il examine ensuite si l'on ne peut étudier suffisamment ces deux langues que dans les colléges. Il ne lui est pas difficile de prouver le contraire, puisqu'on a des grammaires, des méthodes, des livres, et des maîtres particuliers, pour enseigner mieux et plus promptement ces deux langues à ceux qui veulent les apprendre. Enfin, en supposant à l'étude du grec et du latin une utilité que M. Rivière leur conteste, faut-il pour cela entretenir des établissemens publics? Non sans doute; et, dans la rigueur des principes, il n'est pas douteux que M. Rivière a raison: mais il nous semble qu'il pousse un peu loin cette rigueur; il nous semble que ces deux langues se sont liées de trop près à l'ensemble des connaissances humaines, aux progrès de l'esprit humain, pour que les hommes instruits, et même les philosophes, vissent avec plaisir cette étude entièrement bannie de l'enseignement public. Quant à l'inconvénient de faire payer les frais de cet établissement par la nation, on peut répondre qu'il est aisé de le lui rendre très-peu couteux. Il faut même qu'il soit très-peu couteux, si l'on veut qu'il soit utile.

Il suffirait d'abandonner aux professeurs un local commode, en leur assurant des appointemens très-médiocres. Qu'il leur soit permis ensuite de recevoir de leurs écoliers le prix de leurs leçons; et dès-lors la concurrence produira, entre les professeurs, une émulation qu'on n'a cherché à faire naître jusqu'ici que parmi leurs disciples. Dès ce moment, la méthode d'enseigner se perfectionnera de jour en jour; chaque maître fera les plus grands efforts pour attirer à soi la foule des écoliers, en augmentant sa fortune par sa célébrité, et sa célébrité par sa fortune. C'est ce qui est arrivé à plusieurs professeurs, en différentes universités de Hollande et d'Allemagne; et, sans cette innovation, il est difficile que la méthode d'enseignement public pour ces deux langues fasse de grands progrès parmi nous.

Ici M. Rivière nous accusera d'un reste de faiblesse pour le grec et le latin, de leur supposer quelque utilité à cause des vieux modèles que quelques personnes désœuvrées prennent encore plaisir à lire. Hélas! oui, nous sommes de ces désœuvrés; et ces vieux modèles nous font encore quelque plaisir: cependant nous triomphons bien vite de cette faiblesse. Nous convenons avec M. Rivière qu'il ne s'agit plus de faire des latinistes, des prêtres et des moines, mais des Français, des citoyens, des hommes libres; et nous pensons qu'aucune de ces qualités n'est incompatible avec le faible encouragement que la nation pourrait donner à quelques chaires fondées pour ces deux langues, dont les professeurs pourraient n'être point à charge à l'état. On s'accoutumera difficilement à regarder la langue latine comme aussi inutile que le prétend M. Rivière. Indépendamment des vieux modèles dont nous n'osons plus parler, il faut considérer que la langue latine, devenue depuis quatre siècles la langue savante de l'Europe, a produit, presque jusqu'au moment actuel, un grand nombre d'ouvrages utiles, dont il serait fâcheux que la connaissance restât concentrée entre un petit nombre de lecteurs; et c'est ce qui arriverait peut-être si l'étude de cette langue, bannie tout-à-fait de l'enseignement public, était en quelque sorte désavouée par la nation. Nous aurions bien aussi quelque petit mot à dire en faveur du grec; mais la manière dont l'auteur traite M. l'abbé Auger, nous ferme la bouche, et prévient de notre part toute témérité [4].

On devine aisément que la question sur la préférence de l'éducation publique et de l'éducation privée, n'est pas même une question pour l'auteur. Il préfère, sans balancer, l'éducation privée; mais cette préférence, ou plutôt son aversion pour les colléges et pour tout ce qui peut y ressembler, ne l'entraîne-t-elle pas trop loin, lorsqu'il va jusqu'à dire: «Mais pourquoi une éducation publique?» C'est encore ici que la rigueur des principes ne paraît pas applicable à nos circonstances actuelles. Sans doute, chez une nation que son gouvernement et toutes les institutions sociales des siècles précédens n'auraient point avilie et corrompue, chez un peuple où la multitude ne serait pas dès-long-temps dégradée par tous les préjugés de l'ignorance naturelle et de l'ignorance acquise, l'éducation des enfans pourrait être livrée aux soins de leur famille; mais, dans l'état où nous sommes, l'idée de courir un pareil risque est entièrement inadmissible; et combien même ne sommes-nous pas éloignés de l'heureux moment où elle sera praticable! Ce n'est pas trop du concours de la puissance publique et de tous les esprits éclairés pour hâter ce moment: notre révolution n'est pas, comme quelques autres, un simple changement plus ou moins subit dans le mode du gouvernement, changement qui quelquefois n'influe que d'une manière lente et peu sensible sur les idées et les mœurs. Elle est, en partie, l'ouvrage des idées nouvelles qui l'avaient secrètement préparée, et qui ont formé la constitution. Il faut donc qu'elles en deviennent le soutien, qu'elles triomphent des idées anciennes qui la combattent, des habitudes qui lui sont contraires; que nos erreurs en morale, en politique, achèvent de se dissiper au jour de la raison.

Jusque-là point de vrai calme, point de félicité sociale: c'est le combat du bon et du mauvais principe; et le bon principe, vainqueur, sans jouir de sa victoire, ne peut être tout-à-fait triomphant qu'en appelant à lui son invincible auxiliaire, la génération naissante. M. Rivière ne l'ignore pas, puisqu'il intitule son écrit Palladium de la Constitution; mais alors on ne voit pas ce qu'il prétend par cette exclamation: «à quoi bon une éducation publique?» Ce n'est sans doute qu'un mouvement d'humeur, puisqu'il paraît attendre de l'Assemblée nationale un code d'éducation digne des législateurs d'un grand empire. Ce sera probablement un des bienfaits par lesquels l'Assemblée nationale terminera cette première session; mais ce ne sera pas l'un des moins importants. Tous les bons citoyens désirent surtout, comme M. Rivière, qu'on multiplie les petites écoles dans les villes, bourgs et villages, en faveur de ceux qui ne peuvent faire une certaine dépense pour l'instruction de leurs enfans. Cette nombreuse partie du peuple, jusqu'aujourd'hui si négligée, se trouve encore dans un état d'ignorance et d'abrutissement capable de retarder, pour elle-même, les plus heureux effets d'une révolution dont elle a seule profité, du moins jusqu'à ce moment.

C'est à la fois le fruit de la misère où elle était plongée, et du soin qu'on prenait d'écarter d'elle toute instruction. Le gouvernement qui, par les gênes mises à la presse, et en quelque sorte à la pensée, n'a pu empêcher les lumières de se répandre dans la classe mitoyenne, n'a eu que trop de moyens de les tenir éloignées de la classe indigente. C'est un des obstacles qu'il rencontrera au retour de l'ordre, lorsque, plus éclairé lui-même, il sera contraint de le désirer sincèrement; car enfin ne fût-ce que par lassitude, il faudra bien finir par là. S'il y a jamais eu une raison d'instruire et d'éclairer le peuple, c'est à coup sûr lorsqu'il est devenu le plus fort. Il est donc vrai que les citoyens propres à remplir cette fonction forment en ce moment une classe très-précieuse; il en existe un grand nombre dans l'université, et M. Rivière lui rend avec plaisir cette justice. Eux-mêmes conviennent et s'affligent des abus de l'éducation actuelle, abus devenus intolérables et qui ne peuvent plus subsister: c'est ce qui a fait déserter les colléges, dont trois suffiraient aujourd'hui au nombre d'élèves répandus dans les dix colléges de l'université. Rien n'annonce davantage une institution qui tombe en ruines; et cette réflexion doit diminuer les regrets de ceux qui craignent, pour l'université, une destruction légale et définitive. Les professeurs qui ont du mérite seront aisément placés dans l'établissement de l'instruction publique. «Les autres, dit M. Rivière, je les mettrais au nombre des vieillards et des infirmes, à qui on accorderait une pension alimentaire proportionnée à leurs besoins et au temps de leurs services.» L'université jouit, selon l'auteur, de biens immenses; et le collége de Louis-le-Grand possède lui seul un million de revenu. Un million, c'est beaucoup; mais cette partie du temporel ne nous regarde pas. C'est un article à renvoyer au comité des finances, et de là, si l'on veut, au comité d'aliénation.

Les autres établissemens littéraires, tels que le collége royal et les trois académies de la capitale n'éprouvent pas, de la part de l'auteur, beaucoup plus d'indulgence. L'académie des sciences est le moins maltraitée. »C'est, dit M. Rivière la plus utile et la seule peut-être que l'on dût conserver. C'est dommage qu'elle soit si nombreuse, et que les vrais savans y soient en si petit nombre. A la place de ceux qui sont-là, sans qu'on sache pourquoi, ne conviendrait-il pas de nommer quelques jurisconsultes et quelques théologiens distingués?» Ce dernier vœu nous a surpris. Des théologiens à l'académie des sciences! et que veut-on qu'elle en fasse?

Même reproche à l'académie des belles-lettres sur le trop grand nombre de ses fauteuils. Parmi ceux qui les occupent, il y en a qui ne savent pas lire. Le trait est fort, et nous le croyons exagéré. L'auteur n'aime pas les honoraires.

A l'égard de l'académie française, M. Rivière paraît un peu plus mesuré. Il voudrait seulement la rendre encore plus utile, désir bien pardonnable et qui n'a rien de désobligeant. Nous observerons seulement que le moyen proposé par M. Rivière pour rendre l'académie française encore plus utile, est entièrement étranger à l'objet de son institution. Ce n'est point là réformer, c'est détruire; et c'est ce qui arrive presque toujours, quand on veut faire dans les corps des changemens d'une certaine importance: voilà pourquoi ces corps répugnent à tous ces changemens, et semblent avoir pris pour devise le mot d'un pape sur les jésuites: Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient plus. M. Rivière voudrait que l'académie française examinât les mœurs et les talens de tous ceux qui prétendraient ériger des écoles, pensions, ou pédagogies publiques de littérature, d'histoire, de géographie, etc.; elle ne donnerait le sceau de son approbation qu'à ceux qu'elle en aurait reconnus dignes, etc. On demande ce qu'une telle fonction a de commun avec les devoirs académiques attachés, jusqu'à ce moment, à cet honneur ou à cette récompense littéraire. N'y a-t-il pas plusieurs membres de ce corps qui se feraient une peine d'exercer une censure, laquelle portant à la fois sur les talens et sur les mœurs, ne serait pas sans inconvéniens pour ceux qui se trouveraient contraints à l'exercer? Enfin, cette assemblée d'examinateurs, de censeurs, pourquoi s'appellerait-elle l'académie française? et puis que deviendrait le dictionnaire?

Reste le collége royal, qui s'annonce pour donner des leçons sur toutes les sciences, qui enseigne si peu de chose, et où personne n'apprend ce qu'on y enseigne. C'était-là une riche matière; mais l'auteur réservait toutes ses forces pour l'université; et le collége royal en est quitte, au moins cette fois-ci, pour une petite exclamation philosophique, mais expressive: O quantum est in rebus inane! C'est tout ce qu'il en dit: Brutus dormait.

Cet écrit, plein de vues saines et d'idées utiles, paraît l'ouvrage d'un citoyen éclairé, vivement animé de l'amour du bien public; mais ce sentiment fait illusion à M. Rivière, lorsqu'il croit voir la source de tous les abus dans l'abus qu'il attaque avec tant de force. Il y aurait sans doute encore, même après la destruction des colléges, un assez grand nombre de raisonneurs sans raison, de savans sans principes, d'écrivains sans style, etc.; et s'il se trouve moins de prêtres sans vocation, c'est qu'on leur a ôté les riches espérances qui leur en tenaient lieu. Un systême d'éducation raisonnable, approprié aux dispositions naturelles des enfans et aux besoins de la société, diminuera sensiblement les maux ou les inconvéniens dont il se plaint. C'est tout ce qu'on peut prétendre, et c'est bien assez pour hâter l'instant d'une réforme.


Sur les Mémoires secrets de Robert, comte de Paradès, écrits par lui-même au sortir de la Bastille, pour servir à l'Histoire de la dernière guerre. — 1790.

Ce n'est point ici un de ces écrits pseudonymes, où un auteur, souvent étranger aux affaires et aux personnes, se joue de la crédulité publique et la rançonne en satisfaisant sa propre malignité. Ces Mémoires sont vraiment l'ouvrage de celui dont ils portent le nom. On se rappelle la brillante et rapide fortune du comte de Paradès pendant la dernière guerre. On vit un jeune homme, d'une naissance équivoque et incertaine, entré au service à 25 ans, élevé en deux ans au grade de colonel avec des pensions sur trois départemens, paraître à la cour avec tout l'extérieur de l'opulence, être présenté au roi, et prêt à monter dans les carrosses de leurs majestés. Mais tout cet éclat fut un beau songe, aussi court qu'il avait été brillant; le réveil en fut très-fâcheux.

Cet homme singulier, que des talens, ou, si l'on veut, des qualités peu communes, tirent de la classe des aventuriers vulgaires, fut mis à la Bastille. On le soupçonnait d'avoir, par un double espionnage, servi l'Angleterre au moins aussi bien que la France. Il paraît que ce soupçon était fort injuste, puisque M. de Paradès fut relâché après une détention de quatorze mois, quoiqu'il continuât de réclamer une somme d'un demi-million avancée, disait-il, au gouvernement. Il est probable que les soupçons répandus contre lui étaient l'ouvrage des inimitiés personnelles que, malgré sa réserve, il s'était attirées: malheur inévitable dans le rôle qu'il joue sur la flotte française, et auprès de M. d'Orvilliers, dans la campagne de 1779. Il ne put s'empêcher de montrer un vif chagrin sur des fautes, sur des abus, sur une insubordination, dont les effets si nuisibles au bien général, devaient de plus faire avorter ses vues particulières sur Plimouth, entreprise à laquelle il attachait son honneur et toutes ses espérances. Le crédit, qu'à son retour il parut prendre auprès des ministres, dut alarmer les coupables, et donner à l'envie un motif de plus pour le perdre. La prétention de monter dans les carrosses dut rallier à ses ennemis la vanité blessée d'un grand nombre de courtisans. On répandit des nuages sur sa naissance, en effet équivoque et incertaine. C'était une grande affaire, dans un temps où l'on mettait les noms à la place des hommes, et les mots à la place des choses. Il est très-possible qu'un jeune homme, plein de ressources, dévoré d'ambition, mais probablement léger de principes, s'étant donné pour ce qu'il n'était pas, ait voulu tenter de justifier sa prétention: mais il parut n'avoir aucune inquiétude sur ses preuves, et sur le certificat de M. Cherin. Par malheur, il fallut attendre. M. Cherin, homme alors fort occupé, lui déclara qu'il avait à faire plus de soixante généalogies, genre de composition qui exigeait quelquefois un travail fort long et fort pénible. La Bastille où M. de Paradès fut envoyé quelques jours après, l'empêcha de se mettre en règle pour M. Cherin. Quel dommage pour ce jeune homme d'être entré dans le monde un peu trop tôt! Un délai de quelques années, et M. de Paradès ne trouvait plus sur son chemin ces deux grands achopemens: M. Cherin et la Bastille. Venons aux Mémoires.

C'est l'exposé d'un plan conçu avec autant d'habileté que de hardiesse, et dont l'objet était de mettre Plimouth entre les mains du roi de France. C'est le détail de toutes les mesures qui pouvaient conduire à ce but: intrigues, espionnages, corruption, tous ces vils moyens, nécessaires dans une entreprise de cette espèce, se trouvent un peu rehaussés par l'intelligence, l'adresse, la présence d'esprit, l'intrépidité de celui qui les emploie. M. de Paradès, dans un premier voyage en Angleterre, s'était procuré une connaissance exacte et détaillée de toutes les forces anglaises, des places maritimes, des ports, des rades, des vaisseaux, des bâtimens, des citadelles, de l'état des fortifications, etc. Toutes ces instructions, il les avait rassemblées dans l'espace de peu de mois, avec l'ardeur d'un jeune homme qui veut brusquer la fortune, en risquant plus d'une fois sa vie. De retour en France, il développe ses plans, ses idées, ses projets à M. de Sartine, alors ministre de la marine; le ministre les agrée, encourage M. de Paradès, et le renvoie en Angleterre, avec des ordres particuliers. Il y achète, sous son nom, mais pour le compte du roi, un bâtiment anglais propre pour la course, avec 75 hommes d'équipage, et le capitaine à ses ordres. Cet arrangement, qui seul coûta 30,000 francs par mois, subsista pendant deux campagnes. Il se ménagea de plus, et toujours à prix d'or, des intelligences et des correspondances à Londres et dans toutes les places maritimes: mais la meilleure emplette que fit M. de Paradès fut celle d'un premier secrétaire de l'amirauté, qui, pour la somme de 150 louis par mois, s'engagea à lui faire remettre copie de tous les ordres qu'on recevrait à l'amirauté et qu'on y donnerait. Cet honnête homme tint religieusement sa promesse tant qu'il fut payé, c'est-à-dire, jusqu'à l'emprisonnement de M. de Paradès.

Ces petites instructions devaient donner de grands avantages au ministère français; mais on n'en profita pas. C'est en vain que M. d'Orvilliers était averti de tout ce qui se passait sur la flotte ennemie et dans les ports anglais. L'amiral Keppel, à la tête d'une escadre dans la Manche, ne couvrit pas moins le départ de Byron pour l'Amérique. On manqua la flotte de l'Inde, faute d'avoir tenu la mer vingt-quatre heures de plus, comme on le pouvait, puisqu'il fut vérifié dans le port que nos vaisseaux pouvaient se réparer en mer à peu près dans le même espace de temps. Cette campagne ne fut utile qu'à M. de Paradès, qui développait, pour sa fortune particulière, l'activité, l'intelligence dont il donnait des preuves dans les affaires publiques. Il revint en France, où on le fit capitaine, et bientôt après colonel. De tous les plans qu'il présenta au ministre à son retour, ce fut son projet de surprendre Plimouth qui fut le plus goûté, et c'est celui auquel on s'arrêta.

Nouveau voyage en Angleterre; et c'est dans ce voyage que M. de Paradès achève de déployer tous ses talens pour l'intrigue. On est confondu de sa hardiesse, de son habileté à former des liaisons dangereuses, à séduire, à corrompre. On n'est pas moins étonné de la facilité qu'il y trouve, même dans les classes où l'aisance, sinon la richesse, devrait préserver de la corruption.

Cette scandaleuse facilité rappèle le projet de cet empereur, qui voulait obliger, par édit, les dames romaines de fermer leurs litières dans les rues, pour les empêcher, disait-il, d'être subornées par les passans. Il n'en coûta guère à M. de Paradès que de passer avec de l'argent, pour multiplier le nombre de ses amis, comme il les appèle.

Nous sommes tentés de croire, non seulement en qualité de Français régénérés, mais en qualité de Français tels quels, que la corruption, qui chez nous n'est pas sans exemple, n'eût pas été, dans la dernière guerre, si facile et si commune en France; au surplus, ce n'est là qu'une conjecture. Revenons à M. de Paradès. Assuré d'un grand nombre d'amis en Angleterre, il revient à Versailles et communique à M. de Sartine un nouveau projet, celui de brûler la flotte anglaise à Spithead.

Cette idée lui était venue en voyant avec quelle facilité il avait pénétré au milieu de cette flotte, avec son bâtiment anglais. Il ne s'agissait que de se faire accompagner de deux brûlots, qu'on eût aisément fait passer pour des bâtimens pris sur les Français; il offre de commander un de ces deux brûlots, tandis que son capitaine commandera l'autre. Ce projet fut agréé par M. de Sartine, sans préjudice de l'entreprise sur Plimouth. On prit des mesures pour le succès de l'un et de l'autre. Qu'arriva-t-il? tout avorta sans qu'il y eût de la faute, ni du ministre, ni de M. de Paradès. Les hasards de la guerre et de la mer, la foiblesse de M. d'Orvilliers qui, malgré ses talens, était mal obéi, l'insubordination des officiers de tout grade, la jalousie de quelques-uns contre un officier de terre, à peine âgé de vingt-six ans, la mauvaise foi, les faux rapports qu'on se permit pour démentir ceux de M. de Paradès et faire rejeter ses conseils et ses promesses; voilà ce qui déconcerta ses projets et lui fit perdre, comme au gouvernement, le fruit de tant de soins, de peines et de dépenses.

Telle était cependant l'inébranlable fermeté de cet homme singulier, qu'ayant perdu toute espérance d'exécuter, avec l'aveu du ministre, son entreprise sur Plimouth, il offrit de la tenter à ses risques et fortunes. Il rassembla tous ses moyens de crédit; et assuré de quatre millions, il proposa au ministère de payer au roi trois millions comptant, s'il voulait lui confier un vaisseau de soixante-quatre, une frégate, deux bâtimens de transport et deux mille hommes de troupes. Il s'engageait à ce prix de remettre la place au roi avec tout ce qu'elle contenait, ne prétendant que le remboursement de ses avances, et s'en rapportant du reste à la munificence de sa majesté. Cette offre fut rejetée comme peu digne du roi. M. de Paradès ne se rebuta pas; il résolut de s'adresser à la cour d'Espagne. Il en demanda la permission à M. de Sartine, qui remit la réponse au lendemain: et cette réponse fut négative. Malheureusement M. de Paradès en avait parlé dans l'intervalle à M. d'Aranda, indiscrétion étonnante de sa part; et quoiqu'il rende à M. d'Aranda la justice de dire qu'il n'a pas été compromis par ce ministre, il s'aperçut bientôt qu'il était devenu suspect, et que ses démarches étaient observées. Quelque temps après, il fut mis à la Bastille, où il fut détenu quatre mois. Il paraît qu'il y fut traité avec une rigueur assez gratuite; c'est ce qu'il se contente d'indiquer du ton d'un homme qui dédaigne de se plaindre; car ce n'est point ici un aventurier ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu, disent que son caractère avait de la grandeur. A l'emploi des moyens malhonnêtes qu'exigeait habituellement la triste fonction qu'il s'était imposée, il joignait souvent l'exercice d'une bienfaisance simple et noble, quoique tranquille et froide. Plus d'une fois, il a fait transporter en France des hommes suspects qui le gênaient en Angleterre, quoique ses confidens lui offrissent de l'en défaire d'une manière moins contraire et plus expéditive. Il sauva, racheta, ou fit évader plus de trois cents matelots prisonniers, en soulagea un plus grand nombre, et rendit des services signalés à plusieurs officiers supérieurs.

Sa figure, douce et naïve comme celle d'un enfant, servait de voile heureux à l'intrépidité de son âme, aux combinaisons de son esprit et à la force de son caractère. N'oublions pas un avantage nécessaire dans son métier; il parlait plusieurs langues avec une égale facilité: voilà une réunion de talens et de qualités bien rare, et le tout pour faire un espion et le conduire à sa ruine. Il ne put jamais parvenir à se faire rembourser de ce qu'il appelait ses avances: mais un tel personnage ne pouvait long-temps manquer de ressources. Avant sa détention à la Bastille, il avait fait l'acquisition de l'île Massache, près Saint-Domingue. C'est-là qu'il alla mourir, après y avoir fait un établissement qui commençait à prospérer.

Le style de ses Mémoires (adressés au roi) est clair, naturel, facile; c'est celui d'un homme d'esprit bien élevé, que les circonstances forcent à prendre la plume; qui la prend, non pour faire un livre, mais pour avoir cinq cents mille francs: bonne raison d'être occupé des choses plus que des mots, de re magis quam de verbo laboranti. C'est le précepte de Quintilien, auquel M. de Paradès ne songeait guère, mais qu'il a très-bien rempli.


Sur une Brochure qui a pour titre: Lettre d'un Grand-Vicaire à un Évêque, sur les Curés de campagne; par M. Sélis. — 1790.

Un écrivain célèbre, pour exprimer que les habitans de la campagne forment le fond de l'humanité, a dit énergiquement: les nations vivent sous les chaumes. Ce mot seul suffirait pour faire sentir de quelle importance sont les curés de campagne; cette importance, reconnue même sous le despotisme, doit l'être encore davantage sous le régime de la liberté. Faits pour instruire et consoler le peuple, que pouvaient-ils autrefois, du moins la plupart? C'est beaucoup s'ils pouvaient remplir la dernière de ces fonctions, parmi des paroissiens dont ils partageaient la misère, et quelquefois l'ignorance. A la vérité, un petit nombre de ces curés jouissait d'une sorte d'opulence; autre abus, qui, dans un mauvais ordre de choses, entraînait des désordres d'un autre espèce. C'est le contraste de ces désordres que M. Sélis présente dans un cadre qui les rapproche d'une manière naturelle, piquante et animée. Sobre de morale directe, l'idée que l'auteur n'énonce pas, naît du récit des faits, du choix des circonstances réunies avec goût, avec esprit, et quelquefois plaisamment. Une grande variété résulte naturellement du cadre que M. Sélis a choisi. Le grand-vicaire a voyagé dans toute la France; il a le choix des abus. Au curé grossier, ignorant, quelquefois profanateur par sa sottise, qui dit à ses paroissiens: «Morbleu, vous ne voudriez-pas de Jésus-Christ pour maître d'école;» il oppose le curé riche, dont le presbytère est un petit palais, qui, recevant des hôtes distingués et leur présentant des mêts délicats dans des plats d'argent, fait valoir l'attention polie qu'il a eue de n'inviter aucun de ses confrères, tous pauvres diables, dit-il, assez mal mis et peu présentables; le curé janséniste, qui ne veut pas qu'on danse, et dont les paroissiens s'enivrent, se battent les dimanches et se haïssent toute la semaine; celui qui croit, comme les paysans, que certaine statue de la vierge parle dans l'occasion; celui qui explique à ces paysans ce que c'est que le scotisme et le thomisme; celui qui, pour se faire admirer au château, où il vient du monde tous les étés, affecte dans ses sermons les beaux gestes, et fait de l'esprit, dieu sait comment; un autre qui, dans sa chaire, établit en patois une conversation familière, entre lui et ses auditeurs, sur leurs affaires, sur les siennes, sur son ménage, sur sa gouvernante, etc. Voilà le tableau des travers qu'offrait cette portion du ci-devant bas-clergé, qui ne sera ni plus bas ni plus haut. Sur chacun de ces travers, dont M. Sélis indique la cause, on se dit, et c'est une réflexion consolante: cela ne sera plus ainsi. Une de ces causes, c'est le vice de l'éducation des séminaires.—Elle changera; les évêques la soigneront davantage; ils auront moins de distractions.—C'est le défaut ou le peu des lumières des collateurs.—Il n'y aura plus de collateurs que le peuple, qui connaît ses besoins et ses amis.—C'est l'inertie et l'abrutissement où la vie des curés de la campagne les fait tomber trop souvent.—Cette vie ne sera plus la même. A peine pouvaient-ils autrefois consoler le peuple; ils pourront avant peu d'années le consoler et l'instruire.

Les fêtes de rosière ne pouvaient guère trouver grâce devant un homme aussi sensé que M. le grand-vicaire. «La vertu qui entre en concours, dit-il, n'est plus digne du prix; tout est péril lorsque la vertu a un but humain, et que ce but c'est la gloire. Il faut que la vertu agisse avec simplicité, sans rien rechercher, sans rien attendre.» L'auteur passe en revue les effets de cette institution, mauvaise en morale, et provoquant plusieurs vices, tels que la fausseté, la jalousie entre les rivales; et dans les villages, les mauvais propos, les calomnies, les parallèles, etc. A côté des traits d'un pinceau ferme, succèdent quelques autres du crayon de Calot; c'est la peinture de la fête du château, de la rosière en cordon bleu, du repas donné par le seigneur bienfaisant, de l'embarras de la pauvre fille en présence des dames de la ville, dont le ricannement la rend honteuse de sa gloire. «Pour comble d'indécence, dit M. Sélis, on a fait des pièces de théâtre et des romans sur les rosières. Voilà bien notre nation!» J'arrête l'auteur sur ce dernier mot. Sans doute il a voulu dire: telle a été trop long-temps notre nation. Il ne veut pas dire sans doute que notre nation est condamnée, par son caractère, à une frivolité éternelle, à une incurable futilité. Il sait trop que les nations sont ce qu'elles doivent être, par leur gouvernement, leurs institutions, leurs circonstances antérieures; et que ce n'est pas une bonne manière de corriger les hommes, que de vouloir leur prouver qu'ils sont incorrigibles par leur nature: c'est ce que les partisans du despotisme essayèrent pourtant de nous persuader. «Français, vous êtes frivoles, inconséquens et nés pour toujours l'être. Ne vous mêlez point de vos affaires; mettez dans nos mains le bout de vos chaînes; et puis, riez, chantez, le reste nous regarde. Laissez-vous conduire par nous qui sommes profonds et conséquens, quoique Français.» Cette doctrine a prévalu long-temps, mais elle ne réussira plus. Une sagacité médiocre suffit pour prédire que, dans vingt ans, ces mots: voilà bien notre nation! seront pris dans un sens beaucoup plus favorable et plus obligeant pour elle.

Ce petit écrit est terminé par le récit d'une aventure intéressante et vraiment arrivée. Les personnages sont trois curés, dont l'un était mort depuis peu. Il est remplacé par le curé d'un village, situé dans le même diocèse, mais à une assez grande distance. Ce second curé, homme vertueux, et chéri de ses paroissiens depuis vingt-deux ans, ne se résout qu'avec peine à les quitter pour un plus riche bénéfice; mais l'évêque l'ordonnait, et même au nom de la religion. Il cède la cure vacante à son vicaire, également plein de vertus. Il part, et s'arrête en chemin chez un de ses confrères qui lui donne à dîner. Il trouve à table un prêtre pâle et languissant, qui raconte d'une voix lugubre le danger qu'il avait couru, ayant été cru mort, et enterré pendant une léthargie. C'était le possesseur de la cure opulente vers laquelle s'acheminait, malgré lui, le curé voyageur. Ravi plus qu'affligé de ce hasard, qui le rendait à ses anciens amis, à ses chers paroissiens, il veut retourner sur ses pas pour être vicaire dans le village dont il était curé. On le retient, on l'empêche de partir. Le possesseur de la riche cure renonce à ses droits, et prétend qu'il les a laissés dans le tombeau. Le nouveau titulaire retourne chez lui, et va embrasser son ancien vicaire, qui veut lui rendre la cure. Nouveau combat de générosité. L'affaire est portée devant l'évêque qui, touché du désintéressement de ces trois vertueux ecclésiastiques, donne un bon bénéfice au vicaire déplacé, et laisse les deux curés chacun à leurs places. Ces trois hommes sont encore vivans.

Ce nouvel écrit ne peut que faire honneur à M. Sélis, déjà connu par une bonne traduction de Perse, et par plusieurs ouvrages agréables, où l'on remarque plus d'une sorte d'esprit. C'est un de ces professeurs qui associent à l'érudition un excellent goût de littérature, ce qui n'est pas rare dans l'université, et un esprit philosophique qui n'y est pas assez commun.


Sur un ouvrage intitulé: Essai sur la Mendicité; par M. de Montlinot. — 1790.

Sur une population de vingt-cinq millions d'hommes, cinq millions de pauvres, de pauvres dans toute la force du terme, c'est-à-dire mendians ou prêts à mendier: c'est-là une de ces idées qui pénètrent l'âme de tristesse et d'effroi, un de ces résultats qui ont fait mettre en question si la société est un bien. Oui, elle est un bien acheté par de grands maux; et quand ces maux sont montés à un tel excès, l'édifice social chancèle, et court risque d'être renversé: c'est ce que nous voyons. Un seul fait pareil, connu de l'administration comme il l'était, devait annoncer aux hommes éclairés une prochaine révolution dans l'état: c'était une nation dans une nation; et le gouvernement embarassé entre ces deux peuples, n'y savait d'autre remède que de multiplier, en faveur des propriétaires, les lois, les réglemens, les punitions contre les hommes sans propriété. Enfin ses embarras croissant de jour en jour, il sentit qu'il fallait, pour contenir cette multitude de mendians et pour en diminuer le nombre, se faire un système et des principes. Il appela à son secours des hommes instruits, accoutumés à réfléchir, amis de l'humanité, tranchons le mot, des philosophes; car, dans les dernières années, le gouvernement avait entrevu que ces gens-là avaient quelquefois du bon. On créa des bureaux où ils furent admis, et il fallut bien convenir qu'on ne laissait pas d'en tirer des lumières. Dans ce petit nombre de citoyens utiles et respectables, il faut placer M. de Montlinot, à qui l'on confia le dépôt de mendicité de Soissons.

Les comptes qu'il rendit au gouvernement d'année en année et qu'il publia, portent le caractère d'un esprit étendu et d'une âme philantropique. Le sentiment profond d'humanité qui lui fit remplir ses devoirs avec une scrupuleuse exactitude, bientôt les lui rendit chers, et lui fit aimer les malheureux, devenus l'objet de ses soins. C'était un médecin qui s'attachait à ses malades, et il apprit à parler dignement du pauvre. Il ne vit plus les mendians comme une vermine qui s'attache à la richesse [5]. Il serait plus près de répondre avec Rousseau, qu'il est naturel que les enfans s'attachent à leurs pères. Mais il n'emprunte de Rousseau que le sentiment qui a dicté cette réponse, et quelquefois l'éloquence noble et touchante qu'inspire ce sentiment. C'est le mérite qu'on avait déjà remarqué dans les comptes rendus des années précédentes, et qui est encore plus remarquable dans celui de 1789, dont il est ici question.

L'auteur fait d'abord sentir, et malheureusement porte à l'évidence, que la société consomme le pauvre comme une denrée; qu'elle fait elle-même les mendians qu'elle punit; que tous les arts, sans en excepter l'agriculture, dévorent en moins de trente ans les machines vivantes dont ils s'emparent ou qui végètent à leur solde; que tous les hommes livrés aux travaux de la campagne, ou occupés des métiers les plus nécessaires, contractent des maladies habituelles avant l'âge de cinquante ans. Ainsi, l'âge des besoins est pour tous l'âge de la détresse. Voilà ce que n'ont pas voulu voir ceux qui jusqu'à présent ont écrit sur le peuple. Sur le peuple, c'est le mot qui échappe à la plume de M. de Montlinot, et il signifie les mendians. Hélas! jusqu'à présent, ce sont presque des mots synonymes, dans un pays où tant de milliers d'hommes meurent dans une mendicité acquise par le travail, autre expression énergique et affligeante de M. de Montlinot. Tel est l'excès de la misère, et il serait encore plus grand, si le remède n'était pas dans le mal même, si les dix-neuf vingtièmes des gens sans propriétés, ne mouraient pas avant le temps.... C'est le remède, c'est là ce qui soulage l'administration d'un poids qu'elle ne pourrait seulement pas soulever. Ecartons ces idées; mais pardonnons à J.-J. Rousseau ses déclamations contre l'état social. Il ne l'a vu que d'un côté; c'est ce qui fait qu'on déclame; mais il faut l'avouer, ce côté fait frémir, et ce qu'il a d'affreux justifie la sensibilité qui s'en indigne et s'en irrite avec violence. Ce qui n'indigne guère moins, ce sont les reproches calomnieux qu'on accumule sur le peuple. On l'accuse d'être paresseux, adonné au vin, imprévoyant dans la force de l'âge. Sur ce dernier reproche seulement, écoutons M. de Montlinot: «Eh! quelle épargne peut faire un ouvrier auquel on n'accorde qu'un modique salaire pour le plus grand emploi de ses facultés? Dans la loterie de la vie humaine, il n'a que des chaînes de malheur à attendre; défaut d'ouvrage, maladie, accidens, intempérie des saisons, tout pèse sur lui. Sa reproduction même, la plus grande consolation des êtres vivans, devient un poids qui l'accable.

»Ah! si on voulait l'entendre, ne pourrait-il pas dire au riche: Pendant que vous respiriez un air frais, je coupais vos moissons, courbé sur une terre brûlante; vous dormiez encore, quand je devançais le jour pour vanner vos grains; vous dormiez encore, quand je voiturais, couvert de frimas, le produit de vos récoltes. Né avec des organes faibles, vous prolongez cependant votre existence au-delà du terme; et moi, accablé de maux incurables dans un âge peu avancé, qu'allez-vous m'offrir après trente ans de travail? peut-être le pain de l'aumône. Ah! malheureux, j'ai trop vécu. Vous m'accusez d'imprévoyance, mais en est-il un seul parmi vous qui, largement stipendié par le gouvernement dans sa jeunesse, puisse se passer de tout secours? Des pensions, des grâces vous assurent une existence douce; et en cessant de travailler, on vous paye encore. Et moi, si ceux qui me connaissent sont pauvres et me forcent d'aller mendier au loin la subsistance d'un jour, on m'enferme comme un homme dangereux; toutes les bouches semblent répéter: Malheureux, tu as trop vécu!»

Les autres reproches faits au pauvre, sont repoussés par M. de Montlinot avec la même énergie et la même sensibilité.

Des principes établis par l'auteur et des faits qui appuyent ces principes, il résulte que la mendicité est un effet nécessaire de l'état social; que cet acte ne peut être ni un crime, ni un délit, à moins qu'il ne soit uni à une action qui trouble l'ordre public: alors il devient un objet de police. Cependant il a presque toujours été puni comme un délit; et M. de Montlinot cite vingt-huit ou vingt-neuf lois publiées contre ce délit depuis environ deux siècles. Telle était encore l'ignorance de l'administration en 1777, que, dans l'ordonnance alors promulguée, on fait dire au roi, «que sa majesté n'a pu qu'être surprise qu'il pût encore exister des mendians.» Comme si les secours donnés à quarante mille pauvres dans les divers hôpitaux du royaume, et, si l'on veut, à un pareil nombre dans les ateliers de charité, étaient une ressource suffisante; comme si l'administration tenait dans ses mains les infirmités, les malheurs publics et privés, la cause toujours renaissante du luxe et de la misère, etc.

On ajoute, dans cette même ordonnance, «que tous mendians de l'un et de l'autre sexe, vagabonds ou domiciliés, seront obligés, dans le délai de quinze jours, de prendre un état ou emploi, métier ou profession, qui leur procure les moyens de subsister sans demander l'aumône;» comme si le gouvernement avait créé, dans le moment, des travaux particuliers analogues aux talens de chaque individu; comme si on avait ouvert de nouveaux champs à la culture, des ateliers dans tous les genres d'industrie; comme si enfin un homme, à la volonté de l'administration, pouvait être, dans le délai de quinze jours, tisserand ou cordonnier.

Qu'arriva-t-il de cette loi? ce qui devait arriver: c'est qu'après quelques rigueurs inutiles, elle resta sans exécution. Un grand nombre de mendians périrent ou furent secourus; un grand nombre trouva des ressources dans la commisération générale. «Le pauvre, dit M. Montlinot, a un patrimoine distinct et connu; il ne peut faire un pas sans marcher sur son terrain. Ne cherchons pas à trop multiplier les administrations de charité; laissons agir cette grande loi de la morale universelle, qui nous pousse à secourir nos semblables: ce n'est point une loi sèche qui mesure ce qu'elle doit et ce qu'elle peut. A l'aspect de la misère, elle n'a plus de limites; elle fait verser sur le pauvre, et les secours qui soulagent, et les consolations qui relèvent, et ce doux espoir d'un avenir meilleur. Ah! si l'homme puissant ne voyait plus autour de lui de malheureux, si le pauvre n'aidait pas le pauvre, si le prisonnier ne s'intéressait pas au sort de son compagnon, la société ne serait plus un bienfait. C'est donc de la sensibilité générale qu'il faut attendre des secours; elle seule, toujours agissante, saisit les objets qu'elle a sous les yeux: elle se repaît de larmes et de douleurs; et c'est dans ces enivrantes fonctions que le cœur s'ouvre et savoure à longs traits cette douce bienfaisance si connue des âmes sensibles. C'est un adage reçu, qu'il n'y a pas de souffrance où existe une femme; c'est dans leurs cœurs qu'il faut aller chercher ces délicieuses émotions, ce trésor inépuisable de tendresse, qui, sanctifiée par la religion, ou légitimée par le mariage, ou enfin anoblie par des sentimens généreux, produit tant d'actes de charité.»

M. de Montlinot ne parle ainsi qu'après avoir fait sentir l'insuffisance et les inconvéniens de tous les établissemens publics, tels qu'hôpitaux, maisons de charité, dépôts, bureaux d'aumônes, etc. «L'abandon que nous paraissons faire, dit-il, du mendiant ou du pauvre, est le plus grand moyen de subsistance que nous puissions demander à l'administration: c'est à l'importunité de la misère, on ne peut trop le répéter, que l'on doit les établissemens les plus utiles. Il ne faut pas indiscrètement ôter toutes les épines, des roses qui couronnent l'homme insouciant sur le sort de ses semblables».

Après avoir montré l'injustice des lois contre la mendicité acquise par le travail, et prouvé à l'administration qu'elle s'épargnerait bien des peines inutiles, si elle déclarait que la mendicité pure et simple n'est pas un délit, M. de Montlinot cherche quels doivent être les moyens de police contre le mendiant-vagabond, éloigné du lieu qui l'a vu naître et où il a travaillé; les moyens de distinguer l'homme inquiétant, du malheureux coupable d'avoir trop vécu; et il propose divers adoucissemens dans la police, trop sévère dans l'ordre actuel envers ce dernier. C'est ici qu'il faut déplorer encore les maux inévitablement attachés à l'existence sociale, lorsqu'on entend un philosophe prononcer ces mots: «Il faut le dire, c'est qu'en supposant qu'un homme dénué de tout secours depuis un long terme, ne fût qu'un homme malheureux, qu'il fût injuste de l'arrêter.... Eh bien! il faudrait commettre cette injustice politique, et ne pas laisser sur les routes celui qui n'ayant rien peut tout oser». C'est pour cette classe d'infortunés que seraient faits les dépôts auxquels on ôterait ce nom qui réveille trop d'idées avilissantes, et qu'on appellerait maisons de sûreté. Ces maisons n'emporteraient l'idée d'aucun châtiment, mais seulement celle de simple arrestation. De sages réglemens détermineraient l'utilité qu'on pourroit tirer de cette classe malheureuse. A l'égard des vagabonds, détenus jusqu'ici dans les maisons connues sous le nom de dépôt de mendicité, les lois prononceraient sur leur sort, et remédieraient aux inconvéniens de la police actuelle. En voici un exemple. Il a été envoyé, de Saint-Denis à Soissons, depuis le 29 octobre 1788 jusqu'au 20 février 1789, cent quarante-un mendians valides. Dans ce nombre, quarante-cinq pouvaient être considérés comme repris en tierce récidive. Plusieurs avaient déjà été arrêtés quatre, cinq et six fois. Les frais de transport ont été de 606 liv. Voilà donc 606 liv. dépensées pour faire transporter quarante-cinq hommes, qui deux fois ont été rejetés de leurs provinces comme inconnus et sans ressource. Pourquoi produire à grands frais un mouvement inutile? A cet abus et à tant d'autres nés d'une police vicieuse, M. de Montlinot propose un remède, le seul peut-être qui existe, la translation; et c'est ici un des principaux objets de son ouvrage. S'il existe un moyen de faire désirer l'établissement que l'auteur propose, c'est la manière dont il débute pour en faire sentir la nécessité, c'est le tableau qu'il présente à ses lecteurs. En voici quelques traits, qu'il est bon de remettre sous les yeux des heureux du siècle, et de ceux qui ne réfléchissent pas à quel prix on achète le bonheur social.

«Vingt mille individus au moins désolent le royaume par des déprédations de toute espèce. Six ou sept mille au plus sont arrêtés ou punis. La sûreté des routes coûte plus de quatre millions par an. La somme volée chaque année en France, peut être évaluée au moins à un million. Il existe plus de soixante mille hommes qui gémissent dans les prisons ou maisons de force, ou qui végètent dans les hôpitaux. Il y a plus de cinquante mille journaliers, qui, bâtards ou rejetés par des parens pauvres, sont sans autre asile que les cabarets. Il déserte à peu près quatre mille hommes, par année, des troupes de France. La plupart, manquant de tout, sont obligés d'avoir une marche sourde et des domiciles secrets. Il y a en France plus de quatre millions d'individus dont la subsistance n'est pas assurée pour un mois. Si l'on considère en masse les dépenses du gouvernement, les revenus des hôpitaux, des hôtels-dieu, et les actes particuliers de bienfaisance, on peut évaluer à plus de cinquante millions par an ce qu'il en coûte pour prolonger l'existence de ceux qui survivent à la servitude des arts, à l'incontinence des corrupteurs, au régime des hôpitaux, et aux châtimens de la loi. Que produit cette dépense avec laquelle on fonderait un royaume? A agiter l'administration, qui, sans profit, tourmente l'homme sans propriété.»

On conviendra que ce préambule est tout-à-fait propre à faire agréer le projet d'une colonie en Afrique: et c'est l'idée à laquelle l'auteur s'arrête. Les raisons politiques, géographiques, qui lui font préférer l'île de Bulam à nos possessions voisines, les moyens de fonder cette colonie aux moindres frais possibles, les avantages qu'on pourrait d'ailleurs en tirer, etc.; c'est ce qu'il faut voir dans l'ouvrage même. Nous ne présenterons que le résultat des idées de l'auteur. Des calculs très-détaillés semblent prouver invinciblement que le transport de sept cents hommes, les fournitures de toute espèce, les frais de l'établissement, et de tout ce qui est nécessaire pendant six mois à la nourriture des colons, ne monteraient qu'à la somme de 130,600 livres. En suivant cette proportion de 130 mille par cent personnes, jusqu'à dix ou vingt mille hommes exportés, on sent combien il en couterait moins qu'il n'en coûte pour le bonheur de ceux qui n'ont point de propriétés, et pour la tranquillité de ceux qui en possèdent. La grande objection contre ce projet, c'est l'opinion où seraient les expatriés, qu'on les envoie à une mort certaine; opinion née des fautes du gouvernement, quand il s'est autrefois chargé de fonder quelques établissemens nouveaux à Cayenne et dans la Louisiane. Ce préjugé, enraciné chez le peuple, serait sans doute un grand obstacle dans les commencemens; mais il céderait à la publicité des soins qu'on prendrait pour assurer l'existence des nouveaux colons.

Le cours naturel des idées nous a empêchés de nous arrêter sur une des meilleures vues de M. Montlinot, le projet d'un établissement dans les campagnes, en faveur des cultivateurs invalides. On sait que les hôpitaux se sont cru en droit de n'appliquer les actes de leur bienfaisance qu'aux individus des villes où ils étaient établis, et que le pain de l'hôpital est devenu le pain privilégié du citadin. Les pauvres de la campagne se sont ainsi trouvés abandonnés. «Voilà, dit M. le Montlinot, les vrais pauvres de l'administration: mais il faut les honorer, et non les avilir par l'aumône.» Les bornes d'un extrait ne nous permettent pas d'entrer dans le détail du plan qu'il propose de cet établissement, pour les pauvres de la campagne, qu'on nommerait cultivateurs invalides. L'exécution du plan serait un véritable monument de bienfaisance nationale, et prouverait que nous savons honorer l'agriculture ailleurs que dans les livres et les pièces de théâtre.

Ce projet d'un établissement pour les cultivateurs invalides, ainsi que l'idée de la transportation dont nous avons parlé plus haut, semblent avoir été agréés par la section de l'Assemblée nationale qui forme le comité de mendicité. Les membres qui le composent, ont cherché à s'environner des lumières de plusieurs hommes connus [6], parmi lesquels il faut compter M. de Montlinot. Il participe aussi aux éloges que méritent le plan de travail et les trois premiers rapports de ce comité [7]. Mais c'est ici qu'on voit ce que peuvent les premiers efforts d'une société de citoyens libres, qui se communiquent leurs pensées. Il ne faut pas oublier que l'écrit de M. de Montlinot, publié cette année, a été composé l'année dernière. On s'aperçoit qu'il a connu la source du mal, mais qu'il n'ose et ne peut la dire; il va jusqu'où l'on pouvait alors. Il a senti, il a établi la nécessité d'élever l'aumône à la qualité de bienfaisance publique. Le comité va plus loin; il prononce nettement que tout homme a droit à sa subsistance; que l'assistance donnée au pauvre n'est pas un simple bienfait, mais une dette de l'état; que la misère du peuple est un tort du gouvernement; enfin qu'il ne s'agit plus de faire la charité aux pauvres, mais de faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la société, et ceux de la société sur lui. De ce double rapport, le comité a conclu qu'il fallait les considérer dans la constitution; que le soin de veiller à leur subsistance n'est pas, pour la constitution d'un empire, un devoir moins sacré que celui de veiller à la conservation des propriétés du riche. Il faut donc rendre constitutionnelles les lois qui établissent l'administration des secours donnés aux pauvres. La classe indigente de la société étant partie intégrante de la société, la législation qui gouverne cette classe doit faire partie de la constitution: c'était le seul moyen d'empêcher que cette grande idée ne se réduisît à n'être qu'une belle conception de l'esprit, sans application à un empire qui jouit du bonheur d'avoir une constitution. C'est la première fois que les législateurs ont ainsi parlé aux hommes; et nombre de gens, nous ne l'ignorons pas, en concluront qu'il ne fallait pas leur parler ce langage. Il est à croire que la postérité ne sera pas de leur sentiment.


Sur l'ouvrage intitulé: Prônes civiques, ou le Pasteur patriote; par M. l'abbé Lamourette. — 1790.

L'écrit que nous annonçons a des droits à l'attention publique; c'est l'ouvrage d'un théologien ami des hommes, et d'un prêtre qui a de la religion. Une production distinguée de M. l'abbé Lamourette a déjà montré qu'il ne croyait pas la perpétuité de la foi attachée à la perpétuité des bénéfices. Il a pensé que la révolution, qui donnait la liberté à la France, n'était pas moins favorable à la renaissance de l'esprit religieux. Cette conviction lui est commune avec tous les ecclésiastiques vertueux, dont la piété est accompagnée de lumières, et qui ne confondent pas avec l'intérêt de la religion l'éclat mondain de la hiérarchie sacerdotale; mais tous ne peuvent, comme M. l'abbé Lamourette, servir la patrie par un talent aussi rare et aussi précieux. Orateur, philosophe et théologien, il ne sera désavoué que par les docteurs en cette dernière science, ou plutôt en cette dernière faculté, car sa théologie n'est point la leur. Jusqu'à présent, la théologie avait pris constamment le parti des gouvernans contre les gouvernés: elle avait marqué du sceau de la religion dont elle s'était saisie, tous les abus de la puissance; elle s'était mise au service et aux ordres de la politique, qui, depuis des siècles, n'était plus elle-même que l'art de maintenir le gouvernement, quelque vicieux qu'il pût être. M. l'abbé Lamourette n'a pas cru que ce fût là l'emploi le plus chrétien et la plus belle vocation de la théologie. Il l'a consacrée au service de la religion. Il a vu, dans le christianisme, la perfection de l'ordre; et dans une constitution faite pour ramener l'ordre, il a vu l'espérance de retour à la perfection morale et chrétienne. Ainsi, tandis qu'un trop grand nombre de prêtres, ou pervers, ou aveugles, ou hypocrites, cherchent à tourner en fanatisme l'ignorance d'un peuple qu'ils égarent, un vertueux ecclésiastique donne un exemple qui ne sera pas infructueux, en substituant l'esprit de l'évangile à celui d'une théologie esclave du despotisme; et cette distinction entre le christianisme et la théologie, qu'on ne la regarde pas comme une de ces subtilités nées de cet esprit irréligieux tant reproché à notre siècle, de cet esprit philosophique, pour parler le langage de nos adversaires. Voici ce qu'imprimait, il y a plus de trente ans, un homme de génie [8], qui, quoique philosophe, a le plus hautement adhéré aux principaux dogmes du christianisme; un métaphysicien célèbre qui a tenté de prouver la résurrection des corps; enfin à qui d'autres philosophes ont reproché de parler trop fréquemment des anges, des chérubins, des séraphins. «On rend un mauvais service à la religion, quand on la tourne contre la philosophie; elles sont faites pour s'unir: c'est contre la théologie que la religion doit combattre; et alors chaque combat que livrera la religion, sera une victoire.»

C'est donc une victoire que M. l'abbé Lamourette fait remporter à la religion sur la théologie, en prouvant que la révolution est, de toutes les vicissitudes, la plus propre à ramener tous les états de la société à la pratique de la morale, et qu'elle doit entièrement renouveler le règne du christianisme. Nous n'insisterons pas sur les preuves philosophiques de cette vérité: mais nous offrirons à l'attention de nos lecteurs celles que l'orateur tire de l'écriture sainte. Après avoir établi que le dieu créateur de l'homme ne l'a pas marqué d'un sublime caractère pour subir l'avilissement de la servitude, après avoir tiré de ce principe les conséquences qui en dérivent, M. l'abbé Lamourette prouve, par les livres saints, que la plénitude du pouvoir absolu entre les mains des rois, est un renversement d'ordre caractérisé dans l'écriture par les traits distinctifs de la gentilité. C'est ce qu'indiquent ces mots si fréquens, les rois des nations, que les écrivains sacrés n'emploient jamais sans les rapporter à une des misères de l'idolâtrie. Il cherche et trouve ce même signe d'improbation dans ce fameux discours du prophète Samuel, dont les prêtres catholiques ont souvent fait un usage si coupable; comme si ces mots: le roi vous ôtera vos fils pour en faire ses serviteurs, etc., étaient le titre qui consacre la puissance absolue des monarques; comme si la menace des abus qu'entraîne le despotisme, était la mesure de ses droits. Enfin il rappèle les termes de l'écriture: le peuple saint voulut ressembler aux infidèles, et s'écarta des voies du Seigneur; paroles par lesquelles le passage au régime despotique est marqué comme l'époque d'une grande erreur, une méprise funeste qui ne pouvait rendre les Israélites que plus misérables et plus vicieux.

Les partisans de la royauté absolue appèlent à son secours le précepte que Jésus-Christ fait à tous les enfans de dieu d'obéir aux césars. «Quel est, dit l'orateur, l'esprit de ce précepte? Sa doctrine en ce point, mes frères, n'est que l'application d'un principe que la nature et la droite raison avaient de tout temps révélé aux hommes; c'est que la résistance à l'oppression ne peut être que l'ouvrage de quelques hommes; et que tout effort pour détruire une fausse autorité, ne doit procéder que du centre où réside la véritable, c'est-à-dire, du corps des sociétés et de la volonté des nations; c'est qu'il importe au repos du monde qu'il subsiste une autorité, quelle qu'elle soit, dans le sein des empires, et que la pire de toutes est encore préférable au désordre de l'anarchie et de la licence sans bornes; c'est qu'enfin, dans le déclin des états, et au milieu des calamités qu'entraînent après eux l'orgueil des princes et l'esclavage des peuples, l'insurrection ne commence à être légitime qu'au moment où elle est un moindre malheur que toutes les cruautés et tous les forfaits de la tyrannie.

«C'était dans le même esprit, qu'avant cette grande révolution qui prépare votre bonheur, et sous le despotisme de ces hommes hautains et durs qui disposaient, à leur gré, de votre vie et de votre liberté, nous vous exhortions dans nos temples à la patience, à l'obéissance et à la paix. Nous aurions été des pasteurs séditieux et indignes du ministère auguste qui nous était confié, si nous vous avions adressé un autre langage, et que, devant le sanctuaire du dieu de la concorde et de la charité, nous nous fussions établis les détracteurs de votre gouvernement et de vos lois. Nos discours sur ce point si important de la morale chrétienne, étaient même d'autant plus pressans et plus sincères qu'ils nous étaient inspirés par notre amour et par notre tendre vénération pour un roi, qui, au milieu de la tyrannie que des ministres corrompus et superbes exerçaient sur vous, fut constamment le plus juste des princes et le meilleur des hommes.»

L'orateur passant ensuite au prétexte par lequel les ennemis de la révolution couvrent leurs déclamations insensées sur les dangers que court la religion, prouve qu'au contraire c'en était fait d'elle, si l'ancien gouvernement eût duré. Où existait-elle? était-ce chez les oppresseurs? était-ce chez les opprimés? Il met en contraste le luxe des uns, la misère des autres, et considère, quant aux mœurs et à la religion, le double effet de ces deux fléaux. Nous regrettons de ne pouvoir transcrire ce morceau en entier, où se développe tout le talent oratoire de M. l'abbé Lamourette; mais il nous faut absolument réserver une place pour un autre morceau qui, avec le même avantage, a de plus le mérite d'être plus piquant et plus neuf. Nous espérons que c'est un signal de paix entre la religion et la philosophie, qui ne doivent avoir qu'un seul et même but, le bonheur de l'homme et celui des sociétés politiques. Nous plaignons les prêtres capables de calomnier la foi d'un respectable ecclésiastique, qui a osé rendre justice aux philosophes: c'est un désaveu aussi noble qu'éloquent des motifs ridicules où malhonnêtes, qu'on leur supposait dans les attaques qu'ils ont livrées à la religion. Il faut entendre l'orateur lui-même:

«On croit d'ordinaire que les systèmes irréligieux qui, depuis un demi-siècle, inondent la cité et nos provinces, ne sont que le fruit des efforts que le libertinage a de tout temps opposés à l'importunité du remords et à la crainte de l'avenir; mais l'intérêt du vice n'est que la cause subalterne de l'impiété. L'incrédulité systématique a sa première origine dans la haine que les esprits réfléchis et sensés ont conçue contre une théologie qui a consacré la tyrannie, qui a flatté l'orgueil des dépositaires du pouvoir, qui a fait une loi à tous les peuples de la terre de souffrir la servitude, et ouvert l'enfer sous les pieds de quiconque oserait dire à son frère: Soyons libres.

«Les écrivains qu'on appèle irréligieux, n'étaient au fond que des philosophes politiques, qui n'avaient d'autre but que de redresser notre gouvernement sur les principes imprescriptibles et inviolables de la vraie association. Plus ils ressentaient d'indignation contre les iniquités et les scandales du régime tyrannique qui asservissait une nation si digne d'être libre et heureuse, plus aussi ils devaient s'armer de toutes les forces de la raison pour combattre tout enseignement qui affermissait la puissance des despotes, et entretenait le stupide aveuglement du peuple. Si, aux premières époques des réclamations de la philosophie, et lorsque les saines lumières commencèrent d'éclairer l'horizon de la France, les ministres de la religion se fussent hâtés de régler leur enseignement sur l'esprit de la liberté et de la démocratie évangélique; la philosophie, au lieu de se tourner contre la foi, en serait devenue le plus inébranlable appui: le concert le plus touchant, et le plus redoutable pour tous les oppresseurs, se serait établi entre les oracles de l'aréopage et les prêtres du temple. L'égide de la raison serait venue couvrir le signe sacré du christianisme; et l'on aurait vu le flambeau de l'intelligence humaine s'incliner devant celui de la révélation, comme devant la règle éternelle de toute justice et la source incorruptible de toute sagesse. Mais les ministres de l'évangile ont commencé par déclarer, du haut de la tribune sainte, une guerre éternelle à toute doctrine contraire à leurs intérêts ou à leurs préjugés. Ils ont attaché une idée odieuse à tout ce que le génie des grands hommes, qui ont immortalisé notre siècle, a opposé de lumières au torrent des erreurs humaines, à l'abus de la religion et à l'ascendant des traditions théologiques. Ils ont enseigné aux peuples que les maîtres et les tyrans de la terre ne tenaient leur puissance que du ciel, et que la seule idée de lutter contre l'oppression, était un attentat contre la divinité. Le sacerdoce, qui devait aux hommes des exemples de douceur, de bonté et d'humilité, devint intolérant, turbulent et persécuteur. C'est lui qui a provoqué, contre les défenseurs des droits du peuple, les rigueurs de l'autorité; c'est lui qui a mille fois fait ouvrir les portes d'airain et plonger dans les cachots des hommes qui n'avaient que le tort d'avoir tenté le rappel de la justice, et le retour à la raison. Qu'est-il arrivé d'une conduite si injuste? ce qui arrive toujours, lorsque la contradiction est brusque et passionnée. Dès que les philosophes ont vu les prêtres décidés à incorporer dans l'essence de la religion les idées aristocratiques de la théologie, ils ont cessé eux-mêmes de distinguer l'évangile de la superstition. Plus affectés du désir de délivrer le monde de ses fers, que de la nécessité de respecter des vérités sacrées et mystérieuses, ils ont attaqué tout le corps d'une doctrine dont l'abus faisait la force des tyrans. Ainsi, un cultivateur voit une plante vicieuse qui enveloppe tout le tronc et qui s'est enlacée dans tous les rameaux d'un arbre fertile et salutaire; et après de vains efforts pour la séparer de la substance où elle s'est insérée et comme confondue, le cultivateur, oubliant de quel prix est pour lui l'arbre qu'il se résout d'abattre, s'arme pour la destruction du tout, et renverse ce qui est bon pour anéantir ce qui est mauvais.»

On ne peut nier que ce ne soit là l'histoire exacte de la guerre entre la religion et la philosophie: il est temps que la paix se fasse, et il est probable que le présage de M. l'abbé Lamourette sera accompli. «Jamais, dit-il, la religion ne fut haïe pour ce qu'elle est; elle n'a été combattue que pour ce qui n'est pas d'elle: on accusait la philosophie d'avoir juré la ruine de la religion et l'abolition du ministère évangélique, l'extinction de tout sacerdoce et de tout culte; on prédisait que, si jamais elle parvenait à s'emparer de la force publique, on la verrait proscrire ouvertement le christianisme. Vous avez vu, et vous voyez encore aujourd'hui la force publique à la disposition de la philosophie; et la philosophie, loin de tourner sa puissance contre la religion, l'emploie tout entière à la régénération du christianisme et de son sacerdoce.» On voit que M. l'abbé Lamourette n'a pas changé d'opinion sur l'avantage que la religion tire de la réforme opérée par la vente des biens de l'église. «Qu'elle est donc heureuse, s'écrie-t-il, qu'elle assure un grand triomphe à la religion, la nécessité qu'on nous impose de renoncer à tout ce qui nous fermait vos cœurs, et nous ôtait votre confiance! etc.»

On voit par les morceaux cités de ces Prônes, que le talent de M. l'abbé Lamourette est digne de seconder ses intentions civiques et pieuses. On a trouvé que son style est trop noble, trop soutenu, trop élevé pour des prônes. Ce reproche serait fondé, si ces discours devaient en effet être prononcés dans un auditoire champêtre; mais ce n'a point été l'intention de l'auteur; et plusieurs ouvrages beaucoup plus simples, composés pour cette classe encore si peu éclairée, n'en sont pas entendus. Il faut commencer par instruire ceux qui communiquent avec elle, et qui font passer l'instruction. C'est ce qu'a fait M. l'abbé Lamourette; il a voulu rappeler aux prêtres vraiment religieux qui existent en France, le véritable esprit de l'évangile dans ses rapports à l'union sociale que la constitution vient de renouveler parmi nous. C'est à eux de proportionner ensuite leurs instructions à la portée de ceux qui les reçoivent. Il a voulu surtout faire du christianisme un sentiment actif et pratique; c'est le vœu de tout ce qui existe d'hommes éclairés en Europe. Tous sentent que la théologie est à la religion ce que la chicane est à la justice; enfin que la religion est faite pour l'homme, et non l'homme pour la religion; et pour qu'on ne croie pas que c'est là une idée purement philosophique, appartenant à l'esprit qui domine de nos jours, citons encore ce même philosophe, qui a si souvent combattu l'incrédulité.

»Retenez ceci, dit M. Bonnet [9]; Dieu n'est point l'objet direct de la religion, c'est l'homme; la religion a été donnée à l'homme pour son bonheur: toutes les facultés de l'homme ont pour dernière fin la société; elle est l'état le plus parfait de l'homme. La religion se rapporte donc en dernier ressort à la société, comme le moyen à sa fin. Des hommes qui seraient fâchés qu'on ne leur crût pas une âme raisonnable, pensent que la société est faite pour la religion; ils veulent en conséquence que l'on sacrifie à la religion des biens que Dieu avait destinés dans sa sagesse au bonheur de la société. La montre est-elle pour le ressort? le vaisseau est-il pour les voiles?»